Une heure avec le grand manitou

Le mois d’octobre avait été anormalement moche. Et novembre ne s’annonçait pas mieux. Sauf ce matin-là, alors que la température s’était adoucie, au point de me permettre de rentrer au bureau à la course avec seulement des manches longues.

Il ventait. Fort. Très très fort. Dans la montée du pont Jacques-Cartier, ce vent de face m’a même permis de rattraper non pas un, mais bien deux cyclistes. Je riais intérieurement en les dépassant. Vous voyez, mon moyen de transport est plus rapide que le vôtre, lalalère ! Ok, une fois dans la descente, mettons que je me suis fait larguer rapidement, mais bon…

Je terminais ma descente sur l’île Ste-Hélène quand la douleur à l’aine est apparue. Bah, ça va passer, que je me disais.

Elle ne passait pas. Arrêt pour un petit massage, puis re-départ. Douleur. Re-massage. Re-re-départ. Re-douleur. Intolérable. Ah non, encore une maudite blessure ! Calv… !!!

Incapable de courir, j’ai dû me résoudre à marcher à partir d’Habitat 67 jusqu’au Saint Siège. Ça m’en a donné, du temps pour penser. Maudit sport de m… !  Je vais tout crisser ça là !  Ben non, faudrait peut-être juste que j’arrête. Six mois. Ou même un an. Faut que mon corps se reconstruise. Mais arrêter l’hiver ?  Nah…

Non, je vais aller voir des physios experts en course à pied, tiens. Oui, c’est ça. Ils vont à la fois m’aider à guérir et à développer la bonne technique. Je suis prêt à repartir à zéro. Il y a certainement quelque chose qui cloche, je ne peux pas croire. Pierre ne se blesse jamais. Joan non plus. Ils doivent faire quelque chose que je ne fais pas. Ou ne pas faire quelque chose que je fais. Je n’ai jamais consulté personne parce que j’HAÏS me faire dire quoi faire, mais je suis rendu là. C’est ça ou je me mets à la pétanque. À moins que je me roule en petite boule dans un coin et commence à sucer mon pouce…

Arrivé au bureau, petit courriel de détresse à mon ami. Pierre, Pierre, je suis ENCORE blessé !  Je fais quoi ? Je me tire par la fenêtre ?

Dans sa sagesse infinie, mon grand frère spirituel m’a répondu par quelques suggestions. L’une d’elle a attiré mon attention: consulter l’entraineur le plus réputé de la province qui, je l’ignorais, est également kinésiologue. Ouais, tant qu’à consulter quelqu’un…

Dans mon courriel de prie de contact, j’ai pris soin de me présenter, de lui dire que je suis un coureur d’expérience avec plusieurs marathons et ultras à mon actif avant de lui expliquer mon cas. Non mais, fallait par qu’il me prenne pour un débutant, là… Rapidement, on s’est fixé un rendez-vous. Il semblait enthousiaste à l’idée de m’aider. Ce qui m’enthousiasmait à mon tour. Peut-être allait-il trouver ?

Par chance, avant de me faire évaluer par le grand gourou, j’avais un rendez-vous avec Annie, ma massothérapeute. Pour vous faire une histoire courte, sans Annie, il n’y aurait pas eu de Massanutten cette année. Point. Je vous donnerais bien des références, mais elle ne prend plus de clients. Désolé !

Toujours est-il qu’Annie est parvenue à décoincer les adducteurs fautifs et que finalement, la blessure n’était pas si grave (ça nécessiterait tout de même de la physio, mais j’ai connu pire). J’allais au moins pouvoir me faire évaluer.

Dès notre premier contact, j’ai compris pourquoi ses athlètes avaient un énorme respect pour lui tout en l’appelant tout simplement « Dorys ». Un monsieur facile d’accès, relaxe, qui transpire la forme physique. Il m’inspirait confiance. Après m’avoir fait faire deux tours de piste pour m’échauffer, il m’a filmé sous tous les angles. Je m’attendais à ce qu’il utilise une caméra sophistiquée, mais non, il prenait simplement son téléphone. Allait-on va quelque chose ?

J’avoue que j’avais une certaine appréhension à me voir courir pour la première fois de ma vie. J’étais certain que j’assisterais à un film d’horreur.

Avant de démarrer la « projection », il m’expliqua que la technique n’était qu’un parmi la dizaine des facteurs qui font que quelqu’un se blesse à la course. Il y avait également le stress, l’alimentation, le sommeil, etc.

Ouais, je ne dors pas beaucoup, j’ai un léger faible pour l’alcool et bien que je ne me considère pas comme stressé, mes muscles sont continuellement crispés. Je ne m’en rends pas compte, mais je suis comme ça. Depuis toujours semble-t-il. Mon père racontait d’ailleurs que dès ma naissance, quand il me prenait, je me « tenais tout seul ». C’est bien pratique pour des jeunes parents, mais quand vient le temps de courir 48 ans plus tard… Enfin.

J’avoue avoir été impressionné par la qualité de l’image et surtout, étonné de ne pas être trop effrayé par ce que je voyais. À première vue, je courais normalement, même au super-ralenti. Pour la technique de course, il y aurait plus de 50 points à regarder, mais comme nous n’avions qu’une heure, il m’a fait un bilan des 13 principaux. Pour chacun, il donnait des notes de 1 à 10. Mes résultats variaient entre 6 et 9. Il m’a donné des exercices à faire pour améliorer les points plus faibles, exercices que je fais religieusement depuis.

Mais ce ne sont pas ses conseils ni ses observations qui m’ont impressionné le plus. C’est son approche.

Le monsieur a vu neiger. Des coureurs, il en a vu par milliers. Il sait fort bien que si certains principes de base s’appliquent à tous, les individus sont différents les uns des autres. Et ça parait dans sa façon d’être, dans sa façon de transmettre son savoir.

Par exemple, un petit commentaire tout simple: « Tu sais, il y en a qui courent pas mal moins bien que toi et qui ne se blessent jamais. Et il y en a d’autres qui ont une meilleure technique et qui se blessent plus souvent. »

Pendant que nous parlions, un jeune étudiant de McGill faisait des tours de piste. C’était clair même pour moi que le gars overstridait. J’en ai passé le commentaire. Sa réponse ?  « Oui, mais tu sais, c’est de même qu’on apprend à courir quand on est jeunes. »

Au début, j’avais certaines craintes. J’avais peur entre autres de me faire dire que me débarrasser de mes orthèses et que ça me prenait absolument des souliers minimalistes.

Rien de tout ça avec lui. Il n’a pas dit que le minimalisme était miraculeux, ni qu’il était mauvais. En fait, il m’en a à peine glissé un mot. Il n’y a rien de tout noir ni de tout blanc avec lui. Tout est dans les nuances de gris, comme dans la vie.

À la fin, il m’a invité à me joindre au groupe de coureurs qu’il s’apprêtait à diriger pour un entrainement, question de mettre en pratique quelques exercices qu’il m’avait suggérés. J’ai fait seulement le réchauffement, parce que je l’avoue, on était sur l’heure du midi et j’avais vraiment faim.

Mais il m’avait donné le goût de rester pour l’autre heure au complet.

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