Le silence

4 degrés, un petit vent. Il faisait toujours nuit. En me dirigeant vers la montagne, je me disais que ce serait peut-être ma dernière sortie matinale dans ces sentiers. En effet, le voyage approche à grands pas et à notre retour, l’automne, le vrai, pourrait être bien installé. Et puis, je dois l’avouer, courir à la noirceur sur le Mont Royal, ce n’est pas ce qu’il y a de plus rassurant. Même à 4 degrés.

Étant toujours en « apprentissage » d’une nouvelle technique de course (je soupçonne ma bonne vieille attaque talon d’être la grande responsable de mes problèmes répétés à la cheville, alors…), je n’étais pas en mode « tempo », bien au contraire. Comme à chaque fois que je cours depuis le Marathon de Montréal, je me concentrais sur une seule chose : atterrir sur la plante du pied, tout en tâchant d’ignorer les gémissements répétitifs de mes mollets me demandant grâce à chaque enjambée. Plus facile à dire qu’à faire, après des années à courir de la même façon.

Toujours est-il qu’après avoir atteint le sommet et en avoir fait deux fois la boucle par le chemin Olmsted, j’ai fait ce que je fais toujours : je suis allé voir la ville qui s’éveillait.

À toutes les fois que je vais sur le belvédère en face du grand chalet, il y règne une espèce d’effervescence. Les gens trouvent ça beau, prennent des photos de groupe, des selfies, parlent de tel édifice ou de telle montagne au loin, etc.

Ce matin, rien de tout ça. C’était le silence complet. Les 12-15 personnes qui étaient sur place semblaient garder une forme de respect envers le magnifique spectacle qui s’offrait à nous. Les rayons du soleil levant éclairaient la ville et les feuillages colorés de l’automne avec un angle parfait. Nous demeurions immobiles, subjugués.

Certains arrivaient, d’autres partaient, mais tous semblaient être sous l’emprise d’une force invisible les obligeant à demeurer muets et simplement admirer.

Je suis reparti en remerciant (encore une fois) le ciel d’être devenu dépendant aux endorphines. Dire qu’à l’instant même, j’aurais pu être entassé dans un quelconque train de banlieue ou pire, coincé dans la circulation…

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Le porteur de bière

Rue du parc Lafontaine, déjà plus de 20 kilomètres de parcourus. L’ambiance est bonne, la température parfaite. Les demi-marathoniens y vont d’un dernier effort, Sylvain et moi courons côte à côte, à un rythme qui me semble idéal pour le reste de la course.

« Ma bandelette est en train de jammer, va peut-être falloir que j’arrête… »

Hein ?  De quessé ?  Ça allait bien, non ?  Je me dis que ça va passer. Si ça ne passe pas et qu’il doit abandonner, je fais quoi ?  Je continue ?  À quelle vitesse ?  Heu, je suis un ti peu fourré, moi là… Ça va passer, ça va passer.

La foule est dense et bruyante sur Rachel à l’approche de l’entrée du parc. Ce genre de cris me donne toujours une dose d’adrénaline et cette fois ne fait pas exception. Puis, nous prenons la gauche sur De la Roche direction nord et c’est maintenant le désert. Plus personne, plus rien.

« Il faut que j’arrête. »

Ainsi, tout juste avant la marque du demi-marathon, Sylvain s’immobilise, s’assoit sur le trottoir et commence à se masser la cuisse, au niveau de la bandelette. Et là, je me sens vraiment, mais vraiment inutile. On fait quoi pour encourager un gars qui est blessé ?  Au lieu de dire des niaiseries ou des banalités, je choisis le silence.

La gang de la Maison de la course passe. Patrick s’inquiète de voir Sylvain ainsi, ce dernier le rassure : après le massage, il devrait être bon pour repartir. Ce qu’il fera, 3-4 minutes plus tard, nous amenant à la pancarte du demi-marathon en 2 heures. Pourra-t-on faire 4 heures ?  Rien n’est moins certain. Quand un malaise comme ça se présente en course, c’est rarement pour s’en aller par après.

Sur papier, la deuxième partie du marathon est vraiment poche. Constituée de trois allers-retours formant une croix (dans le genre chemin de croix…), elle risque d’être difficile sur le moral des participants. Et quand nous empruntons St-Joseph vers l’ouest, ça me frappe de plein fouet: je vois des participants qui reviennent, d’autres qui partent vers le nord. Tout le monde a l’air de faire de la distance pour faire de la distance, un véritable calvaire (pour demeurer dans le thème). Ajoutez à ça une partie du boulevard qui est en construction, puis un petit détour cucul où le seul spectateur présent nous applaudit à partir de son balcon au deuxième étage… C’est la grande joie, il n’y a pas à dire. Et Sylvain qui ne va pas mieux…

Peu après avoir quitté St-Joseph pour prendre la direction du nord, tout juste avant le 25e kilomètre, nous arrivons aux abords du parc Laurier. Qui est là ?  Maggie, bien sûr !  Sa sœur Caroline, avec qui nous avions fait un long bout à Ottawa l’an passé est maintenant avec elle, accompagnée de son fils. Sylvain en profite pour prendre une pause et les mettre au courant de ses malheurs. Tant qu’à faire, j’applique du Voltaren sur ma cheville, pour voir si ça lui fait un effet ou pas. Un autre test.

Pendant que je badigeonne mon articulation, j’entends mon protégé parler que ça va lui prendre de la bière pour terminer et que ce sera ma prochaine mission quand on sera rendus au 27e kilomètre.

Je crois bien sûr qu’il blague. Je lui ai glissé en début de course que j’avais eu un grand regret quand j’avais accompagné Maggie: ne pas avoir trainé un bon vieux 2$ sur moi qui m’aurait permis de lui acheter un Mr Freeze quand elle aurait tant aimé pouvoir en manger un. J’ai donc pris un 5$ avant de partir, au cas où.

Quand nous reprenons la route, il persiste: je vais vraiment avoir à arrêter dans un dépanneur pour acheter de la bière. Nah, il me niaise, c’est certain… Jouant le jeu, je lui dis qu’il va devoir choisir sa sorte et que je n’arrêterai certainement pas pour de la Laurentides ou de la O’Keefe (est-ce que ça existe encore, ces « bières »-là ?). Il acquiesce et après quelques échanges, arrête son choix sur de la bière plus douce, genre Stella Artois ou Heineken. Merde, c’est qu’il a vraiment l’air sérieux…

Cette petite discussion semble le distraire un peu, mais ne l’empêche pas d’être obligé de prendre une autre pause, au point d’eau situé 1.5 km plus loin. Me sentant toujours aussi inutile, je demande aux bénévoles s’il n’y aurait pas de l’aide médicale. Peut-être qu’un physio pourrait donner un coup de main, non ?

En voulant bien faire, je déclenche un mini-mouvement de panique. Le bénévole à qui je m’adresse se met dans tous ses états et se lance dans un chiâlage en règle contre le personnel médical « qui n’est jamais là quand il y a une urgence » pour ensuite courir à leur recherche comme si c’était une question de vie ou de mort. Heu, il n’est pas tombé raide par terre, il a juste mal à la cuisse !

D’autres bénévoles inquiets s’approchent alors du « patient » qui tente de les rassurer. Puis arrivent les filles de l’équipe médicale, qui, heureusement, sont plus calmes et comprennent bien la situation quand on la leur explique. La journée semble tranquille, elles en profitent pour jaser un peu. C’est nous qui leur apprenons que seuls les marathoniens passent par là. Quand même un peu surprenant.

Pendant ce temps, je garde un œil sur un dépanneur tout près. Était-il vraiment sérieux ? Le 27e kilomètre est juste là…

Autre reprise de la course, ça va mieux, on dirait. Le paysage sur Christophe-Colomb n’est pas si mal, nous reprenons les coureurs qui nous ont dépassés pendant le dernier arrêt et il semble avoir oublié son idée saugrenue, puis repaf, ça jamme encore.

Ha, si j’étais physio ou quelque chose du genre, je servirais à quelque chose. Au lieu de ça, mon ami doit s’astreindre à faire la cigogne ou une version verticale de la danse du bacon, je ne sais pas trop, pour tenter d’étirer le muscle récalcitrant.  Le lapin de 4 heures se pointe, nous lançant des encouragements au passage. Il n’est pas épuisé, il est blessé !

Peu après avoir recommencé à avancer, nous parvenons à Jarry pour ensuite emprunter de la Roche direction sud, question de revenir vers le Plateau. À la vue d’un dépanneur, je reçois l’ordre officiel: ma mission est d’y entrer et d’en ressortir avec deux petites canettes de bière. Il était vraiment sérieux.

Je m’exécute donc. Entrer dans un dépanneur pendant un marathon, avec le dossard et tout le kit, faut quand même le faire !

Celui que j’ai « choisi » est une insulte pour tous les trous que j’ai pu rencontrer dans ma vie. Sale, les tablettes à moitié vides sur lesquelles la marchandise semble crouler sous la poussière, déprimant au possible. Mais tout au fond, un réfrigérateur à bière. Je m’y dirige au pas de course. Je cherche, cherche, cherche. Mes yeux ne voient seulement que des grosses bouteilles (genre pour alcoolos) et des grosses canettes. Rien en petit format, mis à part les six-packs et autres caisses de 12 et 24. Je ne suis tout de même pas pour acheter un six-pack ! De toute façon, je n’ai que 5$.

Je ressors donc les mains vides à la même vitesse à laquelle je suis entré, sous le regard en point d’interrogation du proprio de l’endroit, et retrouve le parcours. Installé sous la pancarte du 30e kilomètre, mon alcoolique anonyme est encore pris à se masser.

« Il y a juste des grosses ! » que je crie en arrivant, comme si je venais de sortir du Café Cléopâtre. « On va se rapprocher du Plateau, il va ben y avoir des petites plus loin… » que je reçois comme réponse. Puis, il y a ajustement dans les instructions: la prochaine fois, je ressors avec ce qu’il y a, grosse ou petite. C’est qu’il n’en démord pas…

Donc, un kilomètre plus loin, autre dépanneur, autre entrée en catastrophe en risquant de tout casser. Au moins, l’endroit est un peu mieux… Mais toujours la même variété au niveau des formats. J’arrête donc mon choix sur une grosse Heineken. En fait, c’est une très grosse: elle me semble pas mal plus imposante que celles de 500 mL qu’on voit souvent. Une 710 ou 750 mL, peut-être ?

Enfin, assez perdu de temps. Je cours vers la sortie et garroche au passage mon billet de 5$ sur le comptoir sans attendre le change. La commis, toute surprise, me dit « Ho… Thank you ! » en souriant.

Cette fois-ci, Sylvain ne s’est pas arrêté et je ne le vois même plus. Je me mets donc en frais de le rattraper. Vous vous imaginez ce qui peut passer par la tête des pauvres coureurs qui me voient les dépasser à pleine vitesse une grosse canette de bière à la main ?  Non mais, il s’en  va où, ce con-là ?  Et comme pour en ajouter, je ne peux m’empêcher de rire tout en courant. Qui a dit que la course, c’était « plate » ?

Chemin faisant, un léger détail me vient à l’idée: il est interdit de boire de l’alcool sur la place publique.  Je peux toujours faire le fanfaron et courir avec ça tant qu’elle n’est pas ouverte, mais si on en boit… Il y a quand même pas mal de policiers, ce serait vraiment con de se faire coller une contravention.

Finalement arrivé à sa hauteur, je tends mon butin à mon « chef ». Il me laisse les honneurs. Et je me fais avoir: en l’ouvrant, je suis aspergé. Ben oui, beau nono, à courir de même…

J’avoue que ça fait très bizarre de boire de la bière en courant. Pas certain d’aimer ça, mais on a beaucoup de plaisir à le faire. Nous n’oublions évidemment pas notre vieux chum Chris au passage, qui aurait certainement approuvé.

En nous voyant arriver, Maggie est découragée: « Ha non, vous l’avez vraiment fait ! ». Heu oui. Pas le choix, les ordres sont les ordres. Mais bon, c’était un peu pour dire qu’on l’avait fait. Après quelques photos, on lui donne ce qu’il reste, puis on repart. Plus que 10 kilomètres. « Il reste juste 45 minutes !» que j’annonce, sachant que c’est le temps que prend habituellement Sylvain pour couvrir cette distance. Évidemment, il sait que je ne suis pas sérieux. En fait, je m’attends à ce que ça prenne 1 heure.

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Chris aurait certainement approuvé !

Avant de décoller, je confirme que je serai à Bromont. Pas question de jouer à la moumoune avec un petit malaise comme celui-là. Maggie s’étonne : « Tu vas vraiment faire 160 kilomètres en étant blessé ?!? ». Ben… tant qu’à être blessé de toute façon, aussi bien l’être en partant, non ?

À peine 100 mètres plus loin, autre arrêt-massage. Tant et si bien que Maggie et Caroline nous rejoignent et j’en profite pour prendre une dernière gorgée. Hé, il n’en reste presque plus !  « C’est parce que je n’ai pas le droit de boire de l’alcool en public, ça fait que je veux m’en débarrasser au plus vite ! ». La belle excuse…

Au passage sous la bannière de départ du 10 km, je vérifie le chrono : 3h16. Sylvain est maintenant en souffrance permanente et a de la difficulté à avancer. C’est certain qu’on ne fera pas sous les 4 heures. Il décide sur le champ de ne plus arrêter car c’est pire par après: ça le fait figer.

De retour sur St-Joseph, pour un looooong aller-retour, le dernier. Nous croisons des coureurs qui vont à toute vitesse en sens inverse, pompés par l’odeur de l’arrivée qui approche… pour eux !  Après un certain temps, je remarque un groupe portant des t-shirts rouges faciles à reconnaitre : ce sont des Étudiants dans la course. Nous en en avons vu quelques-uns depuis le départ et à chaque fois, je vérifiais si Pierre était parmi eux.  Négatif. Mais cette fois-ci…

Hé oui, c’est bien lui !  Je ne fais ni une, ni deux et traverse le terre-plein pour aller à sa rencontre. « Hey, Partner !!! ». La surprise suivie d’un large sourire marquent son visage si expressif. « Comment ça va ? ». Je lui explique un peu les problèmes de mon protégé (les siens semblent très bien aller), puis on se donne rendez-vous à l’arrivée.

De retour à mon « mouton » qui poursuit son chemin de croix juste à la force du mental. Un entraineur de la Maison de la course le reconnait et fait un bout avec nous. Malheureusement, ça ne lui donne pas les ailes escomptées. Puis, comme nous n’avançons pas trop vite, je décide de me donner le luxe d’arrêter aux toilettes au point d’eau du 35e kilomètre.

En sortant, surprise : Sylvain est très loin devant. J’enclenche la vitesse supérieure pour le rattraper. Vraiment, mais vraiment pas facile quand ça fait des heures qu’on garde un rythme plus lent. Il me semble que ça allait mieux avec une bière à la main… Je finis par le rejoindre, au prix de longs efforts. Comme quoi avancer, toujours avancer, c’est ça qui est payant. Je vais m’en rappeler lors de mon prochain ultra. Keep moving forward.

Juste avant Pie IX, nous devons nous taper une (autre) petite boucle merdique pour revenir sur St-Joseph. Le nouveau parcours, bien que moins emmerdant que l’ancien, offre lui aussi son lot de passages difficiles pour le moral. Je plains honnêtement mon ami de souffrir ici.

Puis, comme pour faire écho à mes pensées, ma cheville fait un beau « Couick ! ». La douleur me déséquilibre pour 2-3 enjambées, un peu comme le ferait une crampe. Ouch ! Maintenant, je la sens à chaque enjambée. Ho, elle n’est pas drôle, celle-là !  C’est endurable, mais limite, comme on dit.

Ok, pas vraiment le moment de me plaindre, je ne suis pas ici pour ça, mais bien pour soutenir mon poulain. Sur Pie IX, j’essaie de le distraire en lui offrant de la bouffe (je fais des tests de ce côté en vue de Bromont, quoi que finalement…), mais il la refuse. Puis, l’air dans mes intestins tenant à tout prix à sortir, je ne peux faire autrement que le laisser aller, et… Deux dames à côté sourient quand je dis « C’est lui ! », mais bon, les blagues pipi-caca, ça a ses limites…

5 kilomètres à faire. Sylvain me demande si j’ai déjà vécu des douleurs à ce point d’un marathon (ho que oui !) et comment j’ai fait pour passer au travers. Bon, je ne peux pas savoir à quel point il souffre, mais je lui raconte mes pires : Montréal 2008 et 2011 (la fois où j’ai cru que j’allais mourir; sur Pie IX, justement), Boston 2013. Mais il m’est aussi arrivé de terminer « juste fatigué », lors de mes deux meilleures courses, entre autres. Bref, je lui dis que quand ça fait mal, on serre les dents et on endure en priant pour ça finisse au plus sacrant !

Au kilomètre 38, je lui suggère un exercice pour se donner de petits objectifs : dédier chacun des kilomètres restants à quelqu’un de cher. Ma proposition : un pour Maggie, un pour chacun de leurs 2 enfants et le dernier pour notre ami Chris qui nous regarde, là-haut. Tentative de faire passer son cerveau en mode « émotif », question de lui faire oublier le mal. J’avoue que les résultats seront assez mitigés. J’aurai essayé.

Tiens, notre tata à moto qui nous redépasse. Il ne klaxonne plus, vu qu’il a de la place en masse pour passer. Mais il roule vite pas à peu près. Il va facilement à 50-60, peut-être même plus. Est-ce qu’il sait qu’il est aux commandes d’un engin lourd et puissant au travers de coureurs qui sont sur la fin d’un marathon et qui pourraient se mettre à tituber ou changer de direction à tout moment ?  Si au moins c’était un jeune adulte, je dirais que c’est un problème de lobe frontal sous-développé, mais non, c’est un bonhomme dans la cinquantaine/soixantaine. Une seule conclusion s’impose alors : c’est un maudit sans-dessein et il n’a pas d’affaire dans un tel événement. Problème de cerveau au complet sous-développé, peut-être ?

Ok, j’avoue que ma mauvaise humeur est aussi causée par l’état de ma cheville. Depuis qu’elle a craqué, chaque foulée est douloureuse. Ça court toujours, je ne songe pas une seconde à arrêter. Mais serai-je capable de tenir le coup sur 160 kilomètres à Bromont ? Bah, en y allant lentement…

Puis, j’ai un flash : Washington. Dans les 15 derniers miles, j’y ai couru à pleine vitesse, en serrant les dents. C’était dur, mais je tenais le coup, reprenant au passage plusieurs coureurs. Serais-je capable de faire ça, ici et maintenant ?  La réponse est évidente : non. Pourtant, j’ai « seulement » 39 kilomètres relativement faciles de parcourus alors que là-bas, j’en avais plus de 60. Même après 75 kilomètres, je tenais encore le coup, alors…

Nous recroisons l’entraineur de la Maison de la course. Je profite du fait que Sylvain soit momentanément accompagné pour me lancer à pleine vitesse dans une descente. Un dernier test, pour voir… Je dois me rendre à l’évidence : je ne serai jamais en mesure de faire un 100 miles dans trois semaines. Merde.

St-Joseph, tel que prévu, dure une éternité. Ce parcours est vraiment, mais vraiment à ch… Puis, au 41e kilomètre, rue Brébeuf. Enfin !!!  Tout au bout, le parc Lafontaine et son arrivée.

Et qui retrouve-t-on sur Brébeuf ?  La petite troupe à Maggie ! Sylvain veut s’arrêter pour les saluer, je le pousse à poursuivre. Il ne faut pas que sa jambe fige si près du but…

À 500 mètres de l’arrivée, je le serre par les épaules. Tu l’as, mon ami, tu l’as : tu es un marathonien. Ça, personne ne pourra jamais te l’enlever. Je pointe les index en direction du ciel, regarde Chris qui est certainement en train de prendre une (autre) bière à notre santé là-haut, son sourire si caractéristique lui fendant le visage. Salut mon ami !

En bon pacer, je laisse la place à mon protégé. Il ne veut rien savoir et insiste pour qu’on termine ensemble. Nous le ferons donc, en 4:18:39.

Un nouveau membre vient d’entrer dans la confrérie. Bienvenue, mon chum ! 🙂

En direction du parc Lafontaine

« C’est me fait tout drôle de te parler au lieu de te lire. C’est un honneur de rencontrer un gars comme toi ! »

Ces mots, ils viennent de la bouche de Patrick, un compagnon d’entrainement de Sylvain, mon ami et ancien collègue que je m’apprête à accompagner pour son premier marathon. Patrick aussi en sera à son premier et il dit être un fan fini de mes écrits qui l’inspirent beaucoup. J’en suis très, très flatté et lui promets qu’il fera partie du prochain récit. Hé bien voilà, promesse tenue ! 🙂

Sylvain me présente également Daniel que je crois bien reconnaitre. En fait, c’est un collègue qui faisait partie de mon ancienne équipe, mais qui travaillait à partir d’un autre bureau. Or, le hasard a fait que ces deux-là travaillent ensemble sur un projet et voilà qu’on se rencontre à nouveau. Le monde est bien petit.

Accompagnés de Maggie, nous quittons la station du métro Longueuil (je ne me ferai jamais à l’idée d’ajouter « Université de Sherbrooke » à son nom, elle est à Sherbrooke, cette université-là, bon !) pour nous diriger vers le pont, les autres compagnons d’entrainement de Sylvain ne s’étant pas encore pointés au rendez-vous et comme l’heure du départ approche…

Je me dirige vers les superbes autobus jaunes qui amèneront nos affaires à l’arrivée, soit au parc Lafontaine. Comme je cherche celui associé à mon numéro de dossard, je reçois une taloche sur l’épaule. Je me tourne, me demandant bien qui peut être là aujourd’hui. Pierre ? C’est possible, il m’a dit qu’il ferait le marathon avec les Étudiants dans la course.

Hé non, c’est Pat, tout sourire. Habillé d’un t-shirt mauve de Team in Training, il est ici pour faire le demi, dernière longue sortie avant son super défi de 24 heures qu’il fera pour la Fondation du Centre jeunesse de la Montérégie. Il ne visera pas un record personnel (il a établi le sien lors de la même course que moi, au Scotiabank 2012), mais juste une course pour le fun. « Tu fais le marathon ?!? », s’étonne-t-il en voyant mon dossard rouge. Je lui explique que je le fais en pacer, pour un ami. Et je teste également ma cheville. Si elle ne fait pas la route… Puis on parle de son défi. Il va probablement demander à nos amis ultrarunners de l’accompagner durant la nuit. Malheureusement, je serai à l’extérieur de la ville à ce moment-là, alors je ne pourrai pas participer. Une prochaine fois…

Après être retourné à ma petite gang, nous reprenons la montée du pont en direction du départ. À voir le grand nombre de toilettes sur le pont, on peut dire que l’organisation a bien fait ses devoirs suite aux ratés de l’édition 2013. Il y en a en quantités industrielles. Mais bon, les files semblent tout de même trop longues pour Sylvain qui décide de se trouver un coin plus reculé pour s’exécuter. Il y a toujours des coins reculés pour faire ça, suffit de les trouver !

Mon ami entame ensuite une longue série d’échauffements. Heu, c’est que l’heure approche un peu, beaucoup… D’ailleurs, Daniel est nerveux et nous met de la pression pour que nous nous rendions à nos couloirs. Mais Sylvain est imperturbable, il ne courra pas s’il n’a pas fait ses échauffements, point à la ligne. Bah, moi je suis ici pour lui, ça fait que…

À 5 minutes du coup de départ, nous commençons à remonter le long peloton (qui serait quand même constitué de 23000 coureurs au total, demi et marathon confondus) pour atteindre le couloir numéro 6, le nôtre. Or, ça commence à 27, alors disons que le nôtre est plutôt loin.

Le premier départ est donné avant même notre arrivée dans le peloton. Ce qui nous amène à nous retrouver derrière le 10e couloir. Personnellement, ça me ferait royalement ch…, car j’ai horreur d’être pris derrière des coureurs plus lents en début de course. Mais Sylvain n’a pas l’air de s’en faire outre mesure.

Tout en attendant que la série de mini-vagues (il y en a à toutes les 1 ou 2 minutes) de départs arrive à nous, Stéphan, un autre collègue (et lecteur !), apparait derrière nous. Lui fera le demi et vise 1h55. On risque donc de passer du temps ensemble sur le parcours. Petite jasette pour tuer le temps et finalement, nous nous rendons compte que le dernier départ donné sera le bon et nous sommes partis.

Par je ne sais quel subterfuge (l’accès y est bloqué pour les non-coureurs), Maggie a réussi à se faufiler sur le pont et au moment où nous nous préparons à entamer la descente vers l’île Ste-Hélène, je l’entends crier ses encouragements pour le père de ses enfants. Pis moi ?  Je suis quoi, moi ?  😉

Tradition et nervosité obligent, les buissons qu’on trouve à la sortie du pont se voient, comme à chaque année, assaillis par les coureurs (et même les coureuses !) pris par une autre envie pressante de se soulager. Sylvain m’annonce qu’il va se joindre au troupeau, n’ayant jamais vécu une telle « pression » en début de course. Pas de problème, quand il le faut, il le faut. J’avais fait de même à mon premier marathon.

En bas de la descente initiale, tout juste après le premier kilomètre, un band joue. C’est la série rock ‘n’ roll, après tout… Honnêtement, j’ai un sentiment mitigé envers la présence de bands sur le parcours. J’y reviendrai à un autre moment donné.

Le début du parcours est identique à ce qu’il offrait jadis, quand j’étais un habitué de l’épreuve (j’en suis tout de même à mon sixième Marathon de Montréal). C’est donc dire que c’est moche. Moi, aller dans le fin fond de la Ronde, puis revenir, bof… Mais au moins, la route est large, ce qui n’est pas une mauvaise chose, vu le nombre très important de coureurs.

Sylvain, qui a oublié son GPS chez lui, me demande de lui faire un update de notre cadence. Depuis la pause-nature, la cadence moyenne a progressivement accéléré pour atteindre une moyenne de 5:17/km, ce qui serait à peu près la bonne vitesse à maintenir pour atteindre l’objectif initial de 3h45. Mais il reste beaucoup, beaucoup de chemin à parcourir.

Tout juste avant le 4e kilomètre, nous rejoignons la gang de la Maison de la Course. Patrick semble très étonné de nous voir là, vu que nous sommes supposés être partis devant. Que voulez-vous, quand un gars a besoin de faire son cérémonial de réchauffements avant de partir, il en a besoin, alors…

Nous faisons un bout avec eux, ce qui a pour effet de nous ralentir, sans que ça ne semble déranger pour le moins du monde mon marathonien en herbes. Et si ça ne le dérange pas, ça ne me dérange pas non plus. J’en profite donc pour placoter avec Patrick et aussi avec la propriétaire de la Maison, une coureuse aguerrie.

Passage au 5e kilomètre en 27:26. Oups. Je me rends compte que ma Garmin est très optimiste sur la distance (sans compter que je me suis peut-être tapé un léger détour pour aller dans les buissons), alors notre véritable cadence est pas mal plus lente que ce qu’elle indique. C’est bon à savoir.

Après être passés encore une fois devant Maggie qui s’était pour ainsi dire téléportée, nous nous dirigeons vers le circuit Gilles-Villeneuve. Peu après, nous commençons à nous détacher du groupe pour finalement rejoindre celui du lapin (en fait, c’est une lapine) de 2 heures. C’est toujours drôle de voir le groupe qui entoure un lapin de cadence. La plupart des coureurs se tiennent autour, mais certains courent littéralement collés dessus, comme s’ils voulaient être certains de ne pas la perdre. Hé, ne vous en faites pas, elle ne s’envolera pas !

Pour ma part, j’essaie de voir comment les oreilles sont installées sur sa caquette, question d’avoir un système plus fiable lors de ma prochaine expérience. À première vue, ça ne semble pas tellement différent de ce que j’avais fait pour la Course des 7… C’est alors que Sylvain se met en frais de faire mon éducation sur les types de papier/carton que je pourrais utiliser. Ha, du papier-construction, ça ne suffit pas ?  Il en existe d’autres sortes ?  Il va falloir que je me tape un voyage au Dollarama avant la prochaine fois ?  Moi, magasiner ailleurs qu’à la Cordée ?  Vraiment ?  Misère…

Le 10e kilomètre est franchi en plus de 55 minutes, ce qui, je l’avoue, me stresse un petit peu. À ce rythme, c’est certain que l’objectif initial va être raté. Mais je me demande si je dois sonner l’alarme ou laisser Sylvain continuer en mode « c’est mon premier marathon et rien d’autre n’est important ». Va-t-il le regretter s’il termine en un temps « décevant » avec le réservoir à moitié plein ?  Je décide de ne pas lui faire part de mes craintes. Quand bien même qu’il ferait 5-6 minutes plus lent…

Sous le pont de la Concorde, point d’eau. Un bonhomme s’arrête brusquement à une table et, ne trouvant pas ce qu’il cherche (joual vert, il y a juste de l’eau et du pseudo-Gatorade, tu cherches quoi, Chose ?), traverse la piste en marchant sans regarder. Je réussis à l’éviter de justesse et honnêtement, si j’étais allé à ma pleine vitesse, je l’aurais frappé de plein fouet. Non mais, qu’est-ce que tu fais là, du con ?  C’est ce que je déteste quand on se retrouve coureurs du demi et du marathon ensemble. Les marathoniens ne commencent pas à faire des conneries parce qu’ils sont fatigués après 10 kilomètres…

Autre irritant : le goulot d’étranglement que constitue le pont de la Concorde où, pour une raison que j’ignore, les coureurs sont confinés sur la piste cyclable et le trottoir qui la borde. Question existentielle : POURQUOI ?  Le pont est très large et ne venez pas me faire croire que la circulation en direction du casino y est si dense à cette heure, un dimanche matin ! Déjà que jadis, quand nous étions seulement les marathoniens, c’était serré à cet endroit, ajoutez à ça les coureurs du demi et on se pile carrément sur les pieds.

Comble de bonheur, ça klaxonne derrière. Au début, je pensais que c’était une voiture qui encourageait les coureurs en roulant lentement. Hé non, c’est une moto de l’organisation qui essaie de se frayer un chemin à travers les coureurs. Le chauffeur ne lésine vraiment pas sur le klaxon, au point où ça prend tout mon petit change pour ne pas l’envoyer paître quand il passe à ma hauteur. Et lui de pester contre les coureurs qui ont des écouteurs et qui n’entendent pas son foutu klaxon.  Pis toi, le sans-génie, tu n’aurais pas pu emprunter la route, juste à côté des barrières en béton ?!?  Ha, Môssieur se justifie en disant qu’il fait partie de l’équipe médicale… Ben continue de même, mon homme et tu vas justement causer un accident !  Non mais…

Je commence à peine à me calmer qu’un autre bonhomme me donne une petite poussée juste avant la descente du pont, comme si j’étais dans son chemin. Ha ben calv… !  Je t’avertis : le dernier gars qui m’a fait chier dans une course s’est retrouvé à se faire tourner autour pendant plusieurs minutes à se demander ce que j’allais lui faire. Une autre poussée et tu vas subir le même sort…

Cout’ donc, je suis ben chiâleux, moi…  Je suis ici pour supporter mon ami et voilà que depuis quelques minutes, tout ce que je fais, c’est me mettre en tabar… pour toutes sortes de raisons. Heureusement, je ne vocalise pas mes états d’âme et Sylvain semble très bien s’adapter aux aléas de la situation. Vrai qu’il a couru beaucoup de 10 km, alors du monde qui font des niaiseries, il en a vu de toutes les sortes. Moi…

Attentif à ce qui se passe autour, il remarque Habitat 67 au passage (car, bien qu’il soit difficile à manquer, je ne le « vois » plus depuis belle lurette). Il faut dire que c’est toute une construction, je serais vraiment curieux de visiter un de ces appartements un jour.

Oups, ma cheville qui commence à se lamenter… Merde !  Va-t-elle tenir jusqu’à la fin ?  Ce serait tellement poche de ne pas finir. Vous imaginez, un premier DNF en « carrière » alors que je joue au pacer ?  Looooser !

Sylvain semble bien aller et me dit qu’il aimerait qu’on passe au demi en 1h50. Heu… Je lui dis ou pas ?  Car pour ce faire, il faudrait qu’on fasse sous les 5:00/km d’ici là et ce, avec deux montées en chemin. Pas impossible mais… Je me contente de lui dire que ce sera difficile. « Bah, ça peut être 1h52 ou 1h53, c’est pas ben ben grave… ». Ouais, attendons-nous plutôt à 1h55…

Ha, le « musée de horreurs » du marathon qui s’annonce. Tout d’abord, le passage sous l’autoroute Bonaventure, cette réplique de l’horrible autoroute métropolitaine qui amène les automobilistes au centre-ville. C’était l’époque où on foutait du béton partout, sans se soucier de ce que ça avait l’air. Puis, c’est l’usine Five Roses, juste à côté. Mais bon, c’est une usine, on ne peut pas trop en demander côté esthétisme. En plus, des travailleurs sont dehors et donnent des high fives aux coureurs qui passent. Je trouve ça vraiment sympa.

Arrive le Vieux, on va pouvoir se reposer la vue un peu. « Ce n’est pas Ottawa » me glisse mon partner. Effectivement. Dans un quartier touristique comme celui-là, à Ottawa, les rues seraient remplies de spectateurs. Ici ?  Il n’y a que les familles des coureurs, point. Quoi qu’on en dise, Montréal ne sera jamais Ottawa côté ambiance. Jamais.

Place Jacques-Cartier, première montée de la journée. Déjà, on sent que la fatigue commence à s’installer parmi les coureurs du demi. Fort en montées (le gars habite tout près du mont St-Hilaire depuis Mathusalem), Sylvain dépasse un paquet de monde sans forcer. En haut, sur Notre-Dame, qui est là ?  Hé oui, la fille qui se téléporte: Maggie. Elle devrait peut-être jouer à l’équipe de support dans un ultra, elle serait bonne… Elle encourage encore une fois Sylvain, m’ignorant encore au passage. C’est comme rien, je dois être transparent…  😉

En sortant du Vieux, je fais remarquer que c’est la sixième fois que je passe à cet endroit car jamais en d’autres circonstances que le marathon je ne suis venu ici. Ni à pied, ni à vélo, ni en auto. Ça fait bizarre.

Puis, descente vers Amherst par une petite rue ma foi, plutôt abrupte. C’est fou de constater à quel point les coureurs sur route ne savent pas descendre. Moi, un descendeur médiocre, je me laisse aller légèrement et pourtant, je dépasse plein de gens qui font tous la descente sur les freins. Pourquoi freinez-vous, donc ?  Avez-vous peur de frapper une auto une fois rendus en bas ?  Un mur ? J’avoue ne pas trop comprendre…

La descente ne me fait presque pas souffrir, ce qui est de bon augure. Si ma cheville reste comme ça d’ici à la fin, je serai du départ à Bromont dans trois semaines, c’est certain. Ce n’est un petit bobo cucul qui va m’arrêter…

Sur Amherst, j’allume : j’ai oublié de transmettre le message de bonne chance que Barbara m’avait dit de laisser à Sylvain. Oups. Ben, vaut mieux tard que jamais, non ?  Disons qu’il la trouve drôle. S’ensuit une petite promenade sur Ste-Catherine, direction est. Mais heureusement pour tous, ce segment est beaucoup plus court que jadis, quand il s’allongeait très loin vers l’est, au détriment du moral des pauvres coureurs… car il ne s’y passait crissement rien !

Après Plessis, c’est Maisonneuve vers l’ouest. Et qui dit Maisonneuve, dit côte Berri qui s’en vient. Tout autour de nous, de plus en plus de demi-marathoniens en arrachent. Les quelques spectateurs les encouragent, disant que ça achève. Heu, non… Ça commence !  Je prédis alors à voix haute que dans la côte, ça va tomber comme des mouches. C’est une autre tradition.

Et effectivement, le nombre de coureurs qui se mettent à la marche à un moment ou un autre dans la montée est considérable. Pendant ce temps, ma chèvre de montagne a accéléré, laissant des dizaines « d’adversaires » sur place. Je dois même pousser pour demeurer avec lui et c’est le souffle un peu court que j’arrive en haut. Wow, il serait fort si on faisait une course en côte !

Une foule digne de ce nom nous accueille. Le parc Lafontaine étant tout près, les spectateurs se sont massés ici, où on a une très bonne vue sur les coureurs qui arrivent. Pour la première fois de la journée, je me sens dans un « vrai » marathon.

La mi-parcours est tout près, ça augure bien pour la suite des choses.