Vivant ? Oui, vivant !

Je parlais avec une amie au téléphone. Avant de raccrocher, elle me dit : « C’est carrément débile de te pousser à ce point-là. Tu devrais ralentir et un faire un peu plus attention à toi… ». Ma réponse ?  Je ne me sens jamais aussi vivant que dans les pires moments d’un ultra.  « Vivant ?!? » qu’elle me demande, interloquée. Oui, vivant.

Ceux qui ont lu ses livres reconnaitront probablement les idées de Dean Karnazes dans ce qui suit et, bien que je trouve qu’il en beurre épais (et parfois, TRÈS épais), je ne peux pas dire qu’il ait tort sur certains points, bien au contraire.

Je m’explique. Comme lui, je pense que tout dans le monde moderne est conçu pour nous faciliter la vie. Et souvent, trop nous la faciliter. Il fait froid ?  On monte le chauffage. Il fait chaud ?  On démarre la climatisation. Ce qui fait que nous vivons en permanence (ou presque) dans un environnement contrôlé dont la température oscille entre 20 et 23 degrés, hiver comme été.

D’autres exemples ?  On veut monter plusieurs étages ?  On appuie sur un bouton et l’ascenseur va nous y mener. Et si c’est le moindrement long…  Dans nos voitures, les vitres sont électriques et l’air climatisé n’est presque plus une option. La télé ?  Ça fait des décennies que nous n’avons même plus besoin de nous lever pour changer de chaîne ou jouer avec le volume; on peut faire ça en bougeant à peine le petit doigt. On cherche un renseignement quelconque ?  La réponse est au bout des doigts, sur le téléphone dit intelligent ou la tablette électronique.

Ce qui fait que nous vivons dans un monde où nous n’avons plus à « travailler » pour obtenir quelque chose car tout est à la portée de la main. Tout est pensé pour nous faciliter la vie.

Le même principe s’applique dans le sport d’endurance. Au début, les marathons se couraient à des dates aléatoires, sur des parcours d’une distance standard de 42.195 km, avec départs en milieu/fin d’avant-midi. Puis, oups, les organisateurs se sont rendu compte qu’il arrivait qu’il fasse chaud en milieu de journée, particulièrement en été. Et hou la la, les côtes, ce n’est pas facile. En plus, ce n’est pas bon pour « faire un temps »…

Ainsi donc, on a commencé à déplacer les départs en tout début de journée. Les marathons n’ont plus lieu qu’au printemps et à l’automne et si le parcours peut être « rapide », c’est encore mieux. Les athlètes d’élite ont suivi la parade (à moins qu’ils l’aient tout simplement devancée) et des marathons très faciles comme de Londres, Berlin ou Chicago (il arrive toutefois que la chaleur vienne changer la donne à Chicago) sont devenus des incontournables. Les organisateurs du Marathon de Toronto se sont vus obligés de changer leur épreuve de date suite à l’entrée en scène d’un concurrent, le Toronto Waterfront, presque totalement plat et plus rapide, donc plus populaire.

Le monde des triathlons ne demeure pas en reste, bien au contraire. Selon une de mes sources (qui est très impliquée dans le milieu) une « tolérance » de 10% sur les distances serait acceptée, bien des fois au nom de la sécurité. Ce qui fait que si les organisateurs d’un triathlon offrent des parcours où les distances annoncées sont exactes, les performances qui y seront réalisées seront évidemment moins « bonnes » et dès lors, le niveau de participation risque de diminuer au cours des prochaines années.

Reste à savoir si les grands triathlons suivent cette « règle » ou s’ils sont plus stricts sur les distances affichées. J’ose espérer que les championnats du monde et les jeux olympiques se déroulent sur des parcours dont les distances sont celles annoncées…

Bref, je suis d’avis que tous ces efforts pour aplanir les difficultés, que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans le sport, finissent par avoir un effet néfaste sur nous. L’être humain (tout comme les autres espèces du règne animal d’ailleurs) est fait pour avoir à travailler dur pour obtenir ce dont il a besoin. Et quand il ne le fait pas, il lui manque quelque chose.

D’où le besoin de dépassement de soi. Un marathon, c’est difficile. Très difficile, même. J’en ai 13 au compteur, alors je pense en avoir une petite idée. Mais quand on a réussi à en compléter un, puis qu’on s’est qualifié pour Boston, c’est quoi la prochaine étape ?  Améliorer son temps ?  Ok, mais à un moment donné, courir après des secondes… On finit par « tricher » en cherchant la course au parcours plus facile, bien située dans le calendrier, etc.

Quand j’ai fait mon premier ultra, j’ai eu un choc. Jamais de toute ma vie je n’avais vu autant de côtes. Et je n’avais jamais parcouru une aussi longue distance. Il pleuvait, c’était vraiment une journée affreuse. « Sont malades !!! » que je disais à chaque fois qu’un nouveau mur se dressait devant moi.

Hé bien, je ne me suis jamais senti aussi fier de moi que lorsque j’ai franchi la ligne, dans un relatif anonymat. J’avais réussi, j’avais surmonté tous les obstacles. Et que dire de Massanutten ?  Cette fois-là, j’ai puisé dans des réserves que je ne croyais même pas posséder. Complètement vidé, le système digestif hors d’usage, les pieds meurtris, je me suis tout de même présenté à l’arrivée en compagnie de Pierre en courant, le sourire aux lèvres. J’étais passé au travers, j’étais allé au fond de moi-même. J’en étais venu à bout. Le parcours m’avait envoyé au plancher, mais je m’étais relevé. La casquette « MMT100 finisher » et le buckle, j’ai vraiment l’impression de les avoir mérités.

Certains diront peut-être que c’est « inutile » de faire ça. Eh bien, je ne suis pas d’accord. Plié en deux, en train de me vomir les tripes au milieu de nulle part, en pleine nuit, il n’y avait rien qui pouvait me faciliter la vie. Il fallait que je m’en sorte par moi-même (et avec l’aide de mon partner, bien sûr), avec mes propres ressources. J’étais à la limite. C’est quand on approche cette limite qu’on se rend compte qui on est vraiment. Et qu’on se sent vivant, plus que jamais.

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Nouvelles post-Vermont

L’après-course

Voilà, j’avais réussi. Joan m’avait taquiné avec le fait que je n’étais jamais parvenu à descendre sous les 24 heures dans un 100 miles, je pouvais maintenant dire que j’avais retranché 4 heures à cet objectif. C’est hyper-plaisant de terminer une course où ça s’est plutôt bien déroulé. Il peut toujours se passer quelque chose dans un ultra, mais au cette fois-ci, rien qui sortait de l’ordinaire ne s’était produit.

Dès que j’ai franchi la ligne, j’ai serré ma sœur, puis mon père dans mes bras. Sans eux, je n’ai aucune idée de ce que j’aurais pu faire. Savoir que je le verrais un peu partout sur le parcours, ça me poussait à continuer, encore et encore. Je m’incline devant ceux qui font la course en solo, je ne sais pas comment ils font… mais je vais probablement m’essayer un jour ! 🙂

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Avec ma petite soeur, qui a tellement aimé l’expérience qu’elle est prête à recommencer et peut-être, agir comme pacer l’an prochain. À suivre ! 🙂

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Mon père, qui a été de la partie pour chacun de mes 100 miles. Il semblerait que nous avons un petit air de famille. On nous a même déjà demandé si nous étions… frères !

Attendant patiemment que nous ayons terminé nos « retrouvailles » familiales, Amy, la directrice de course, affichait un beau sourire. Son travail est totalement bénévole, alors je crois que son « salaire », elle le reçoit quand elle voit les coureurs heureux. Quand je me suis tourné vers elle, elle m’a tendu la main. Nah, je suis québécois, chère Amy, tu vas avoir droit à un câlin !  Elle l’a accepté de bonne grâce pendant que je la remerciais d’avoir si bien mené un événement d’une telle envergure.

Après les photos, je suis retourné la voir pour lui expliquer que j’avais un kyste infecté, que je devais le faire drainer tous les jours, que j’avais un rendez-vous dimanche à 15h, etc. Bref, je ne pourrais pas être au BBQ. « And you ran 100 miles with that ? » qu’elle m’a demandé. Heu oui. Dis-moi que tu n’aurais pas fait la même chose à ma place…

Toujours est-il qu’elle n’a vraiment pas fait de chichi et m’a remis mon buckle. Amy étant Amy, il était impossible que je m’en sorte sans une petite jasette (j’en avais eu un bref aperçu à Massanutten) et bien honnêtement, ça faisait un bout de temps que j’avais envie de lui en piquer une, alors pourquoi ne pas en profiter là, par un beau samedi soir d’été ?

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En pleine séance de mémérage avec Amy. Elle est vachement sympa, j’ai hâte de la recroiser, durant une course ou… après, comme ici.

En quelques minutes, nous avons couvert Massanutten, les difficultés du parcours du Vermont (tous deux sommes d’accord : il n’est vraiment pas facile, malgré tout ce qu’on en dit !), les rigueurs du froid dans le nord-est du continent, l’exploit de son mari Brian en Virginie et bien d’autres choses. J’ai aussi profité de l’occasion pour serrer la pince à Brian, qui avait l’air fatigué. J’avoue que c’est rassurant de voir qu’un athlète d’élite peut sembler humain après avoir couru 100 miles. Il n’avait pas gagné, devant se « contenter » de la deuxième place derrière un gars qu’il ne connaissait pas. Il semblait déçu, mais pas démoralisé. Ce n’était qu’une course, après tout.

Un autre athlète d’élite qui avait l’air fatigué, c’était Joan, que j’ai croisé à la tente médicale. Pierre et lui avaient terminé ensemble, une heure avant moi. Quand on pense qu’il m’avait mis plus de 2 heures à Bromont (tout en se permettant 3 siestes en cours de route) et 6 à Massanutten, c’est dire à quel point la journée n’avait pas été bonne pour lui. Il la raconte ici.

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Joan, pourtant pas dans un grand jour, n’a jamais laissé tomber. Plusieurs à sa place l’auraient fait…

Quant à Pierre, je n’ai malheureusement pas eu la chance de le voir après la course. Mais dans nos échanges Face de Bouc, j’ai senti sa fierté d’avoir réussi à faire sous les 19 heures. Bravo mon ami !  J’ai par contre eu la chance de voir Simon juste avant de partir. Son sourire en disait long sur sa satisfaction d’avoir complété son premier 100 miles en 20h40. Je sens que je vais le revoir très bientôt. 🙂

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Je me suis souvent demandé pourquoi les athlètes olympiques mordaient leur médaille. Peu importe, je me suis amusé à faire de même en mordant mon buckle…

La récupération

Après Bromont, j’avais les chevilles tellement enflées qu’elles ont pris une pleine semaine avant de reprendre leur taille normale. Et j’en ai eu besoin de deux avant de pouvoir reprendre la course.

Suite à mon deuxième 100 miles, à Massanutten, malgré toutes les difficultés rencontrées durant l’épreuve (c’est vraiment le terme approprié !), mes jambes étaient en bon état et je me suis accordé seulement 5 jours de repos.

Après le Vermont ?  Un hybride entre les deux. Une cheville enflée pendant 3 jours, 11 jours sans courir… parce que je le voulais bien. Ne sentant aucune urgence face au reste de la saison, j’ai décidé d’en profiter pour voyager plus souvent au travail à vélo. Après quelques jours, je me suis même surpris à appuyer un peu plus sur les pédales et à tirer un braquet similaire à mes jeunes années.

Bref, tout est revenu à la normale, ou presque. Je suis tout de même en mode « je me traine » quand je cours, mais je suppose que mes jambes vont reprendre leur tonus au cours des prochaines semaines.

Le kyste

Quand je dis « presque »… Le lundi suivant le VT100, j’ai commencé une ronde de 10 jours d’antibiotiques. Disons qu’ils n’étaient pas étrangers à ma décision d’attendre avant de reprendre la course. Moi, courir avec ces cochonneries-là dans le corps…

Une fois le « traitement » terminé, le médecin m’a répété que ce n’était pas normal que ça prenne autant de temps à guérir, que d’habitude, ça prend 7 à 10 jours, qu’il fallait faire quelque chose, etc. Ok, mais on fait quoi ? Pas vraiment de réponse claire, mis à part que je dois voir un chirurgien. J’ai rendez-vous pour le 19 avec François, le membre de l’équipe de support de Seb.

D’ici là, je ferais quoi ?  Ben je ferais mon petit voyage quotidien au CLSC pour faire changer mon combo pansement-mèche. À chaque jour, j’espérais que l’infirmière me dise que c’était presque guéri, que ça achevait, qu’on était sur la bonne voie… pour me faire dire que ça coulait toujours, qu’il semblait y avoir encore un peu d’infection. Le jour de la marmotte, vous connaissez ?  C’est exactement ça que j’ai vécu, pendant 5 semaines au total.

C’était la joie…

Heureusement, la lumière au bout du tunnel semble avoir été rallumée. En effet, depuis dimanche, plus de mèche dans le cratère qui semblerait-il, serait rendu trop petit (je ne sais pas, il est dans mon dos, ce qui fait que je ne le vois crissement pas !). À la place, une gelée, ce qui annoncerait la fin. Vais-je pouvoir finir par me baigner ?

En passant, après avoir vu au moins une vingtaine d’infirmières différentes, je commence à me demander si le look avec la petite cornette, le décolleté plongeant et la jupe courte (vous savez, comme on en voit dans certains films d’auteur) ne serait un pas un mythe. C’est vrai: aucune de celles que j’ai vues jusqu’à maintenant n’était habillée comme ça. Je commence à trouver que ça fait pas mal d’exceptions…

Le reste de la saison

Comme vous devinerez, ce qui reste de ma saison dépendra de ce que le chirurgien va me dire. Pour moi, il n’est tout simplement pas question de courir avec une veste tant que je ne serai pas débarrassé de ce foutu machin dans mon dos. Donc, Bromont serait difficile… à moins que je trouve une façon satisfaisante de pouvoir trainer une bouteille à la main et des bidules à la ceinture. Car à Bromont, on peut avoir besoin de tellement de choses en cours de route : gants, arm warmers, imperméable, tuque à la rigueur. Partir avec une simple bouteille à la main comme dans les vallons de la Nouvelle-Angleterre est hors de question. En ce qui me concerne en tout cas.

Autre histoire à suivre…

Vermont 100: les 50 derniers kilomètres

J’embarque sur la balance. Pendant les quelques instants où l’instrument de mesure semble chercher mon poids, je tente de deviner. « 145.6 ! » que je lance à voix haute. Verdict : 148.0.

Ok, je suis revenu au poids original, big deal. Le chef médical me demande si j’urine. « Yes » que je mens. Parce que non, je ne pisse pas tellement depuis quelque temps et j’avoue que ça m’inquiète un peu. « You drink a lot ? ». Je lui montre ma bouteille, lui signifiant que je la vide entre chaque ravito. « That’s good, you’re clear. ».  Yes !!! Deux contrôles médicaux passés, plus qu’un seul.

Je demande mes Advil. Ma sœur me dit qu’elles sont dans le RAV4, qu’elle va courir aller les chercher. Heu, il est loin, le RAV4 ?  Pas de réponse, elle est partie.  Bon ben, on va bouffer.

Line étant revenue à son poste (sa nièce n’avait heureusement rien de grave), elle m’offre plein de bonnes choses à manger. Ça a l’air tellement appétissant que j’ai envie de tout prendre. Et c’est qu’il y a de l’ambiance, ici ! Le système de son crache « Speed of Sound » de Coldplay, je danse (si on peut appeler ça « danser ») au son de la musique en avalant un grill cheese. Mon père affiche un merveilleux sourire. « C’est comme à Bromont, tu as l’air vraiment bien ! ». Bon, disons que je suis dans un high

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Encore en train de m’empiffrer…

Au retour de ma frangine, je donne mes instructions : à Spirit of ’76, je vais avoir besoin de mes lampes car je doute pouvoir me rendre à Bill’s à la clarté. Avant de partir, rempli de confiance, je lance : « Il parait qu’il faut partir de Camp 10 Bear avant la nuit pour avoir une chance d’avoir son buckle. Regardez, pensez-vous que je vais l’avoir ? ». Le soleil est encore bien haut dans le ciel… Mais est-ce que je viens de provoquer les dieux des ultras en étant si arrogant ? Hum…

Ok, retournons à nos affaires. Ils disent que les 30 derniers miles sont difficiles. Voyons voir. Effectivement, après un petit bout relativement facile, ça commence à monter. Sur route de terre d’abord, puis en sentier.

Sentier qui est boueux, ne me demandez pas comment. C’est même très boueux, au point de ça se met à glisser et je suis incapable de trouver les points d’appui nécessaires pour monter. « TABAR… ! » que je laisse sortir. Puis je souris : je viens de me rendre compte que c’est le premier juron qui sort de ma bouche de la journée (par rapport au parcours, on s’entend), un véritable exploit en ultra. Il faut croire que je ne suis pas dans un mauvais jour.

J’entends des chevaux qui se rapprochent. Je leur cède le passage, mais tout de suite après être passés à côté de moi, l’un d’eux s’arrête net. Heu, c’est que tu me bloques le chemin, le gros… Il semble tout simplement écoeuré de se taper ce beurre de peanuts-là, particulièrement en montée. Tu devrais aller faire un tour à St-Donat, le grand, peut-être que tu ne rechignerais pas trop ici !

Il finit par repartir. C’est vrai que ça doit être chiant de ses taper ces montées avec un gars bien installé sur son dos… Il y a autre chose qui est chiant : sentir qu’on va se faire cheeker par deux filles qui placotent. Parce que oui, j’en entends deux qui jacassent derrière moi et je ne peux pas croire qu’il va y en avoir deux qui vont me dépasser en jasant. Suis-je rendu si lent ?

Le sentier aboutit sur une belle route de terre qui nous donne une vue magnifique sur les alentours. Ha que c’est beau… Dans une montée en pente légère, je comprends ce qui se passe : une fille avec qui j’ai joué à saute-moutons pendant un bon bout de temps avant que je finisse par la laisser derrière s’est prise une pacer et c’est cette dernière qui ne cesse de jacasser. Ha, là je comprends… Non mais, est-ce que je m’en fous de ce qui se passe dans ta job, Chose ?

Après avoir monté pendant ce qui me semble avoir duré une éternité, j’ai Spirit of 76 (mile 76.2) en point de mire. Le capitaine du ravito, me voyant arriver torse nu, m’ordonne à la blague d’enfiler une tenue décente. Mais comme j’aperçois quelqu’un portant un t-shirt rouge à ses côtés (l’équipe médicale porte le rouge), j’obtempère. Je n’ai vraiment pas envie de me faire poser des questions sur le pansement que j’ai dans le dos. Finalement, ce n’était pas quelqu’un de l’équipe médicale…

Alors que j’installe mes frontales (une à la taille, l’autre… ben sur le front, bien évidemment !), je demande à ma sœur d’insérer les piles de rechange dans la poignée de ma bouteille. Plus tard, elle m’avouera que cette simple manipulation a provoqué le transfert d’une odeur de « stock de hockey » sur ses mains. Imaginez ce que je dois sentir…

12 miles avant de les revoir, il est 18h45, je leur dis qu’ils peuvent prendre le temps d’aller souper parce que je vais en avoir pour minimum 2, peut-être même 3 heures avant qu’on se revoit. Ça va dépendre du terrain, que je ne connais pas.

Pendant que le bénévole m’explique à quelles distances sont situés les prochains ravitos (il est tout mêlé dans ses miles), Stéphane arrive. J’avoue être étonné de le voir vu qu’il a terminé neuvième (sur 10 qui avons complété la distance) à Bromont et qu’il a fait 34 heures à l’Eastern States. Je me serais attendu à ce qu’il flirte avec les 26-27 heures ici.

Ouais, ça va bien ton affaire !  « Je ne sais pas ce que j’ai, ça va super bien ! Au-delà de mes espérances ! ». Je comprends !

Je fais un bout avec son pacer et lui dans les sentiers qui suivent. J’y apprends entre autres que des 193 livres qu’il pesait à Bromont, il a descendu son poids à 167 livres ici. Ha, ça explique ben des affaires… Il aurait déjà monté jusqu’à 250-260 livres. Ouch !  Un ancien obèse qui me donne du fil à retordre dans un ultra ?  Way to go, mon Stéphane ! 🙂

Comme il a déjà joué au pacer ici pour une dame qui a terminé tout juste sous la limite des 30 heures, il connait un peu le parcours. Il me dit que ça se corse après Bill’s. Ok, c’est noté. Parce qu’honnêtement, depuis Spirit of 76, il n’y a pas de quoi écrire à sa mère…

Goodman’s (mile 80.3): une table sur le bord du chemin. Le pacer de Stéphane joue au bénévole, c’est vraiment gentil de sa part. Hum, je prends du Coke ou pas ?  Il me tente… Mais je me retiens, je n’ai pas envie d’avoir un goût de sucré collé dans le palais pour le restant de la course. Mon estomac va encore assez bien, pourquoi le provoquer ?

Sur la route de Cow Shed (mile 83.3), un ange descend du ciel. Non, ce n’est pas une hallucination, mais plutôt une dame qui a fait des biscuits et qui en offre aux coureurs. « J’ai pensé que vous auriez besoin de sucre… ». Ce que les gens peuvent être gentils, ici !  Mon amour, on déménage quand ?

Je ne peux pas résister. Hum, sont écoeurants !!!  Celui que j’engloutis fond dans la bouche. « Vous pouvez en prendre un autre ». Non, je vais en laisser aux autres, ce serait un crime de tous les prendre. Mais sont vraiment bons…

Malgré un arrêt forcé aux puits, Stéphane me distance peu à peu. Il est plus agressif que moi dans les montées douces et ça lui rapporte. Je n’essaie pas de m’accrocher, préférant la jouer conservateur.

Ce qui fait que, encore une fois, je me retrouve seul quand les rares nuages qu’on a vus depuis l’orage décident de se rassembler pour se vider au-dessus de moi. C’est une averse, une vraie de vraie. Ça tombe comme une vache qui pisse avec en prime, des vents à écorner un boeuf (ne me reste plus qu’à trouver une expression avec le mot « veau » et la famille bovine au complet sera réunie; vous en avez une à suggérer ?).

Au début, je tâche de demeurer le plus possible sous les arbres, mais à un moment donné, ça ne sert à rien. Je suis complètement détrempé, au point de commencer à avoir froid. Pour ce qui est d’éviter de mouiller mon pansement, on repassera… Et il pleut, il pleut et pleut encore, ça n’a pas de sens. Ho que je suis content que Bill’s soit dans une grange…

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Mon Dream Team II avec en arrière-plan, la grange où est monté le ravitaillement Bill’s. Pouvez-vous croire qu’il va pleuvoir quelques minutes plus tard ?

Finalement, à environ un mile de Bill’s (mile 88.3), la pluie cesse. Enfin !  Sur place, un petit chemin éclairé nous guide vers l’entrée de la grange. Tiens, je ne sais pas pourquoi, mais j’avais dans mon idée que ce ravito était situé en plein champ. Et pourtant, non. Il est sur le bord du chemin…

Ok, dernier contrôle médical. Au moment d’embarquer sur la balance, je suis pris d’un étourdissement. Woh, il ne faut surtout pas que ça paraisse !  Il semble que je réussisse à le cacher. J’attends le verdict. Je devrais être correct…

Quoi, 151.0 !?!  Ben voyons donc, comment ai-je peu prendre 3 livres sur 19 miles ?

Ha non, pas encore le spectre de l’hyponatrémie, merde, merde, merde !  J’essaie de me justifier en sortant les gels que j’ai dans mes poches. « Ça ne change pas grand-chose, vous savez ». Ben voyons, si ça pèse 100 grammes chacun et que j’en ai 5, ça fait une livre, ça madame ! Ajoutez les frontales…

Je me mets en frais de retrouver le poids d’un gel sur le sachet. Avec plus de 17 heures et 142 kilomètres de course dans les jambes, un éclairage du style vraiment pas adéquat et la vue de proche d’un gars dans la mi-quarantaine… Ben oui, cherche donc une aiguille dans une botte de foin avec ça, tant qu’à y être… Je parviens malgré tout à retrouver l’information : un gel pèse 32 grammes. Ça en prendrait 14 pour faire une livre. Je n’en ai jamais 14 dans les poches…

«3 pounds, 2%, no big deal. You’re clear ». Je continue à essayer de me justifier en disant que je bois beaucoup, comme si je n’acceptais pas le résultat. « You’re clear… » me répète la dame. Tu veux quoi de plus, espèce de tête dure ?

En fait, je suis un peu inquiet moi-même. Je n’urine vraiment pas souvent, malgré le fait que je boive beaucoup. Et comme pour en rajouter, mon estomac commence à faire des siennes et je n’ai plus du tout envie d’absorber une autre goutte de LG. Or, si le liquide que je prends ne contient pas d’électrolytes, le risque d’hyponatrémie devient encore plus grand. Bref, je ne suis pas rassuré.

J’en fais part à mon équipe, question de les tenir au courant. Ainsi, s’ils me voient en mode zombie à Polly’s, ils sauront pourquoi. Pendant que nous discutons, je leur demande : « Vous n’entrez pas ? ». « C’est interdit aux équipes de support. Même, on n’est pas supposés être aussi proches de la grange.».

Pardon ?  Je comprends qu’il y a beaucoup de monde ici (la petite grange est remplie de coureurs qui semblent prendre une longue pause), mais là, franchement, dans de telles conditions, c’est inhumain de laisser le monde dehors… En ce moment, je plains sérieusement le bénévole qui viendrait dire à mon équipe de s’éloigner. Car bien que je suppose que ledit bénévole ne comprendrait probablement pas le français, le ton que j’utiliserais ne laisserait aucun doute sur le contenu de mes parole. Non mais…

Le pacer de Stéphane me sort de mes pensées pour me demander si j’ai besoin d’aide pour terminer. Je lui réponds que non, que tout va bien. Croyant que Stéphane est en train de se faire masser ou quelque chose du genre, je pense qu’il voudrait repartir à trois. Ce n’est que plus tard que je comprendrai qu’il avait changé de pacer et avait demandé à celui qui l’avait accompagné pour les 18 derniers miles de m’attendre, au cas où j’aurais besoin. C’était vraiment chic de leur part à tous les deux.

Dernier coup d’œil à la grange remplie, puis c’est le re-départ. Devant moi, 19 petits kilomètres. Ma Garmin ayant rendu l’âme, je ne peux plus me fier qu’à ma montre. Elle indique 21h18. 2h42 pour atteindre mon objectif. Ouf, ça va être serré. C’est le parcours qui va décider…

« Tu vas partir tout seul dans la noirceur ? », demande mon père. Heu oui. Je n’attendrai pas qu’il fasse clair… « Ouais, t’es pas peureux… ».

C’est vrai quand on y pense. Jamais, au grand jamais je n’oserais m’aventurer à la course dans des sentiers ou des chemins de terre en pleine nuit. Honnêtement, je n’ai pas peur des animaux. Mais les êtres humains me fichent la trouille. On ne sait jamais si on peut tomber sur un chauffard ivre ou un cabochon qui décide de « défendre sa propriété ». Or, je ne sais pas pourquoi, mais dans le cadre d’une course, ces craintes tombent.

Heureusement car dans une longue montée, je me retrouve à la hauteur de deux véhicules qui se croisent. Aveuglé par les phares, j’espère que les conducteurs savent qu’il y a une course dans leur perdu coin de pays, car sinon, je pourrais me faire faucher… J’apprendrai plus tard que l’un des deux véhicules était mon bon vieux RAV4.

Stéphane n’exagérait pas : après Bill’s, ça se corse. Les enchainements montées-descentes sont de plus en plus difficiles. Dans l’obscurité, le seul indice que l’on a sur ce qui s’en vient est le positionnement des bâtons lumineux dans les arbres. Et chaque fois que j’en vois un, il me semble être installé des centaines de pieds au-dessus de ma tête. Ça monte, ça monte, ça ne finit plus !

Justement, dans une montée, j’entends encore jacasser. Devinez qui ?  La fille avec qui je jouais à saute-moutons qui a changé de pacer, pour une fille qui, semblerait-il, a les mêmes habitudes que l’autre au niveau des échanges verbaux. En fait, le sujet de discussion n’est pas tout à fait le même. Si au moins elle parlait de sexe ou de quelque chose d’intéressant. Mais non, elle parle de… ses expériences de troubles gastriques en ultra !  Elle raconte donc qu’à telle course, elle a vomi 3-4 fois, ou à telle autre course, un des ses amis a retourné la marchandise avec tellement de pression qu’il y en avait partout. Vous voyez le genre. Entendre parler de ça pendant qu’on a l’estomac qui, justement, commence à avoir son voyage…  Disons qu’à ce moment précis, je préférerais ne pas comprendre l’anglais…

Petite victoire morale toutefois sur cette section: je réussis enfin à faire sortir du pipi de ma vessie. Je n’ai jamais été aussi content de me soulager. Exit l’hyponatrémie.

Après être passés par Keating’s (mile 91.5), c’est Polly’s (mile 94.9). Dernière station accessible aux équipes de support. Je sens l’effervescence dès que j’arrive sur place. C’est la dernière fois que les coureurs voient leur monde, ça sent la fin. On a l’impression que même les bénévoles sont énervés.

Ainsi, je sens beaucoup de fierté dans la voix et les gestes de ma sœur et de mon père. Il y a de l’émotion dans l’air, aussi. La journée a été très longue et tout ça achève. Un dernier petit coup de cœur et on se revoit à l’arrivée. Il est 23h01, restent 5.1 miles à faire. C’est toujours jouable. En temps normal, 5.1 miles en moins d’une heure, je ferais ça sur une jambe, mais bon, on n’est pas en temps normal.

Ça va plutôt bien. L’idée de voir la ligne d’arrivée a réussi à calmer mes troubles digestifs. J’enfile les côtes sur chemins de terre, j’ai le sentiment d’avoir un bon rythme malgré le profil très accidenté du parcours. Mes chances sont bonnes. Arrive Sargent’s (mile 97.5), un ravito constitué d’une seule et unique table. Ma montre indique 23h31.

Merde !  J’ai depuis longtemps oublié la notion que les objectifs de temps, en ultra, c’est inutile. Je veux un « 1 » comme premier chiffre de mon résultat, bon ! Or, j’ai fait 2.6 miles relativement (je devrais dire : très relativement) faciles en 30 minutes, vais-je pouvoir en faire 2.5 en 28 minutes ?  Je doute, à moins que le parcours finisse par être facile.

J’empoigne un deux litres de Coke et en avale 5-6 gorgées à même la bouteille. Puis je m’élance et me retrouve… dans un  sentier. Ça y est, c’est foul ball. Si j’ai à peine réussi à « faire mon temps » sur une route en terre, comment pourrais-je aller plus vite dans des sentiers, en pleine nuit de surcroit ?  Impossible. J’en prends mon parti et me dit que finalement, 20:05 ou 20:10, ce ne serait pas si mal. Et ce ne serait surtout pas la fin du monde.

J’avance lentement, prudemment. Je préfère rater mon objectif plutôt que me péter la marboulette. C’est vraiment injuste : les meilleurs n’avaient pas à se taper ça à la noirceur, eux !

J’aperçois la fille qui était accompagnée par la jacasseuse. Elle est maintenant avec un homme (elle a combien de pacers, donc ?). Elle baisse ses shorts et s’accroupit pour se soulager juste devant moi (c’est fou le peu de pudeur qu’on a dans ce petit monde). J’ai envie de la féliciter de son « exploit » au passage, car je ne serais jamais capable de m’accroupir après une course aussi longue. Mais je décode un épuisement marqué sur son visage, alors je décide de passer mon chemin sans rien dire. Ce serait toutefois bien qu’on termine ensemble, surtout qu’on a passé une bonne partie de la journée à jouer à saute-moutons. Je verrai si je les attends un peu plus loin.

Puis, peu après être sorti du sentier, petite pancarte sur le bord du chemin : « 1 mile to go ! ». Il est 23h42. Hé, je suis capable de faire un mile en moins de 18 minutes, moi !

C’est comme si j’avais reçu un coup de fouet. Je vais l’avoir, je vais l’avoir !  Merde, une montée. Une tabar… de montée. Fallait vraiment qu’ils nous en foutent une aussi dure si près de la fin ? Pas moyen de la courir, je dois la marcher.

Puis, un sentier. Grrr !  Pas facile d’aller vite, en sentier. Pancarte : “0.5 mile to go”. 23h48. Ok, c’est encore plus que faisable. Je serre les dents, je tâche d’avancer rapidement tout en restant debout. 800 petits mètres, c’est fini.

Les bâtons lumineux sont maintenant dans des gallons d’eau, ce qui donne un effet pour le moins… psychédélique. À moins que je sois en train d’halluciner ?  Nah, les bâtons lumineux dans les gallons d’eau, c’est la marque de commerce du Vermont 100 : ils indiquent que la fin est proche.

Tourne à gauche, tourne à droite, monte, descends. Ça doit bien achever, non ?  Le sentier se tortille, encore et toujours. Ben voyons, 800 mètres, ce n’est pas si long que ça ! Des voix… La fin doit vraiment être proche, je ne peux pas croire !  23h54. Ho que c’est serré !

Après une énième courbe, je vois une petite descente et elle est enfin là : l’arrivée. Je vais l’avoir, je vais l’avoir !

096

Dans l’obscurité, un guerrier termine sa mission…

Je traverse en 19h56 (temps officiel: 19:56:19). Job done.