Le grand changement

Je doute avoir déjà pris autant de temps entre l’écriture de deux billets. Et je dois vous avouer une chose: je n’ai pas (plus ?) totalement le contrôle là-dessus. J’aurais vraiment aimé faire mon traditionnel wrap-up d’après-Boston, parler de toutes les petites choses que nous avons faites après la course, de notre appart dans Cambridge, de la sécurité vraiment-pas-si-présente-que-ça (malgré ce qu’en disaient les médias), des commentaires que j’ai reçus de personnes ne connaissant pas la course (genre: « As-tu terminé ? ». Duh !), du super coupe-vent officiel orange-fluo qui est devenu une inépuisable mine de railleries, etc.

Sauf que je n’ai pas vraiment pu à cause d’un grand changement dans ma vie. Un changement au niveau professionnel, on  s’entend. Ça faisait des années que j’endurais littéralement un travail qui ne me convenait pas et un moment donné, le vase a débordé. Il y a des limites à faire quelque chose qu’on n’aime pas, malgré tous les avantages connexes que ledit travail me procurait. Maintenant, j’occupe un emploi qui me convient beaucoup mieux, mais en contre-partie, j’ai moins de temps libres. Je peux poursuivre mon entrainement (paradoxalement, je cours maintenant 5 fois par semaine, faisant des sorties moins longues du mardi au jeudi), mais j’ai dû couper ailleurs… et c’est malheureusement « Le dernier kilomètre » qui a écopé.

Comme j’ai un petit côté perfectionniste, je ne pouvais me résoudre à écrire sur le coin de la table, alors je préférais m’abstenir. Je ne compte toutefois pas arrêter d’écrire, loin s’en faut, j’aime trop ça. De plus, ce blogue m’a permis d’entrer en contact avec des gens extraordinaires, des passionnés de course tout comme moi à qui je n’aurais peut-être jamais parlé sans la magie des internets, comme aurait dit ma grand-mère. Je ne vais certainement pas me priver de futures rencontres…

Je peux toutefois vous glisser que ce weekend, je serai à Ottawa pour accompagner Marie-Hélène, une amie qui en sera à son premier marathon. L’expérience me stresse un peu car les trois autres fois où j’ai joué au lapin privé, c’était pour des distances plus courtes. Sur un marathon, tellement de choses peuvent se produire…  Je vais faire mon possible pour être d’une quelconque utilité et en même temps, profiter de mon 13e marathon pour admirer un peu cette si belle ville (quoique le parcours passe par certains endroits plus… quelconques).

Un nouveau récit à venir ?  J’espère bien !  🙂

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Direction Boston

En direction de Charles River

Ok, le plan est maintenant de relaxer jusqu’à Charles River, de façon à être prêt pour les fameuses Newton Hills qui suivront. Si tout va bien, une fois rendu en haut de Heartbreak Hill, il me restera à peine plus de 8 km, la majeure partie en descente. Piece of cake.

Comme tout bon bon plan, celui-ci se verra évidemment bousillé. Tout d’abord, il fait plus chaud que prévu, au point où je dois sortir mon t-shirt de mes shorts (chose que j’aurais dû faire au départ) et me mets à regretter de ne pas avoir enfilé une camisole. Dire que je gelais en arrivant à Hopkinton…

Peut-être est-ce à cause de la chaleur qui monte ou peut-être parce que je suis (encore) parti trop vite, mais toujours est-il que je suis frappé par un autre type de blues: celui du demi cette fois. Celui-là se manifeste quand le coureur, une fois la mi-parcours franchie, se met à penser qu’il lui en reste autant que ce qu’il a de fait. J’ai bien pris un gel avant Wellesley College, mais on dirait qu’il ne veut pas « embarquer ». Merde.

Je commence à essayer de me convaincre qu’il ne s’agit que d’un blues, que c’est passager. J’en ai vu d’autres, ça finit toujours par passer. Enfin, presque toujours. Alors que les collines de Wellesley défilent sous mes pieds, je m’efforce de ralentir un peu, question de prendre des forces.  J’essaie aussi de me changer les idées en pensant stratégie. Depuis mes petits arrêts « forcés » (hum hum) à Wellesley College, ma cadence moyenne est rendue à 4 :22/km. Si je compte que chacune des Newton Hills va coûter une seconde à cette moyenne, je serai à 4:26 en haut. Comme ça descend beaucoup dans les 8 derniers kilomètres, le rythme visé de 4:25 demeure fort jouable.

Arrive la descente vers Charles River. Longue et plutôt douce, elle précède la première des fameuses montées. Il s’agit du dernier moment de répit pour le coureur avant le grand test. J’essaie donc d’en profiter, jusqu’à ce que… mon mollet droit crampe. Là, en pleine descente, à la hauteur du 25e kilomètre (passé en 1:49:58). La crampe s’est pointée comme ça, sans avertissement.

“Merde, merde, merde !  Shit, shit, shit !  Fuck, fuck, fuck ! »  que je me dis,  sans oublier, évidemment, les jurons bibliques de circonstance. Des crampes qui commencent à 17 kilomètres  de l’arrivée, avec les Newton Hills encore à faire… Je fais quoi avec ça, moi ?

Ok, mode damage control, pas le choix. Je diminue la longueur de mes foulées, question d’enlever un peu de pression sur les muscles. Il me faut maintenant baisser la cadence juste assez pour que tout tienne et éviter que ça se mette à cramper de partout. Puis je reprends ma mantra de l’Ultimate XC et de l’ultra intérieur : « Bois, bois bois ! ». Dans les deux cas, j’avais réussi à m’en tirer sans trop de dommage.

Newton et ses Hills

C’est donc dans ce merveilleux état d’esprit que j’arrive au bas de la descente et traverse l’autoroute. Voyant la masse de coureurs qui passe sur le viaduc, des camionneurs klaxonnent au passage. Nous répondons en envoyant la main. J’aime bien cette interaction entre véhicules et coureurs lors des grands événements.

Ok, première montée. Vraiment pas difficile… quand on n’a pas 25 km courus trop rapidement dans les jambes. Mais là, ouille ! Je tâche de diminuer encore la longueur de mes enjambées, active mes bras rapidement question de me donner un certain momentum. Arrivé en haut, la première chose qui me passe par la tête est que je ne m’imagine pas m’en taper 3 autres…  Coup d’œil à la moyenne : 4:23/km. Ok, j’ai perdu une seconde dans la montée comme prévu, pas de dommage.

L’ambiance à Newton est extraordinaire. La ville est accueillante, les gens sont chaleureux. Malgré l’abondance de points d’eau, certains spectateurs en offrent tout de même aux coureurs. Je profite donc du service, soucieux de faire entrer le plus de liquide possible dans mon corps. Ma réserve de GU Brew commence à dangereusement diminuer, je devrai peut-être me résigner à prendre du Gatorade… au citron, bien évidemment. Est-ce qu’il faut encore que je fasse l’étalement de mes états d’âme en ce qui concerne le Gatorade au citron ? Ok, juste au cas où que certains ne le sachent pas: je HAIS le Gatorade au citron !!!

17e mille, nous allons bientôt tourner sur Commonwealth Avenue et passer devant la caserne de pompiers. Bill Rodgers dit que c’est ici que le marathon commence vraiment. Il en dit des affaires celui-là ! Hé bien moi, je me demande si le mien n’est pas en train de se terminer. Ceci dit, jusqu’à maintenant, la stratégie de limitation des dégâts semble fonctionner. Des avertissements de crampe ont surgi, mais sans plus. Vais-je pouvoir tenir ce rythme jusqu’à la fin ?

Deuxième montée. Ouch, elle est tough celle-là !  Espèce de parcours de mes deux, je me promets bien de te détester le restant de mes jours !  Mais par miracle, les jambes tiennent. Il faut dire que je suis loin d’être le seul à en arracher et j’avoue que voir des coureurs de mon niveau qui peinent ici m’encourage. J’atteins le sommet avec une moyenne de 4:24/km au compteur. Toujours pas de dommage, mais maudit que c’est dur !  Allez, plus que deux…

Les deux prochains kilomètres devraient me permettre de récupérer un peu, mais ils ne sont évidemment pas plats. En fait, je confonds même une colline pour la troisième « vraie » montée. Vous imaginez ma déception quand ladite montée se présente à moi tout juste après le 19e mille ? Bah, je ne m’étais pas fait tellement d’illusions de toute façon.

Celle-là me donne vraiment du fil à retordre. Les crampes se sont maintenant propagées dans l’ischio. Je suis alors pris dans un dilemme : arrêter pour m’étirer ou pas ?  Certains le font, d’autres continuent d’avancer en claudiquant  (sans compter les autres qui courent comme si rien n’était, les tab…). En marathon, j’ai deux adversaires : le parcours et le chronomètre. Et je dois tenter de trouver qu’est-ce qui sera le plus rapide : m’arrêter pour m’étirer et espérer pouvoir reprendre mon rythme normal par la suite ou poursuivre en mode damage control ?

Je décide de poursuivre en tentant de limiter les dégâts et de garder les étirements seulement si les crampes deviennent très fortes, ce qui n’est pas encore le cas. Pendant que je jongle à tout ça, un spectateur crie sans arrêt : « An American has won !  An American has won ! ». Hein, c’est un Américain qui a gagné ?  Hall ou Meb ?  C’est certainement Meb, Hall avait dit avant la course qu’un top 10 lui apporterait pleinement satisfaction. Mais Meb, il a quel âge, au juste ? (Il aura bientôt 39 ans)  Et les Kenyans ?  Et les Éthiopiens ? Puis, j’ai illumination : le gagnant a déjà terminé !?!  Bout de viarge, je n’ai pas encore fini les maudites Hills à la con et lui est déjà en train de boire de la bière ?  Calv… !

Je parviens en haut de la montée. Coup d’œil à la Garmin : 4:25, toujours dans les temps. Et franchement, je ne vais pas si mal. Est-ce l’effet psychologique d’avoir passé 75% de ces foutues Hills ?  En tout cas… J’aperçois ensuite un gars qui tient une enseigne sur laquelle on peut lire : « Next beer 7 miles away ». Ho yeah !  Ce qu’elle va être bonne celle-là !  (Je sais, je fais peut-être une obsession avec la bière, je crois que je vais en parler à mon psy ;-))

Je passe le 20e mille. Ok, plus que 10 kilomètres et c’est fini. C’est quoi 10 kilomètres, hein ?  C’est moins que mes sorties en tapering cette semaine. Une fois la Heartbreak Hill passée, je serai rendu.

La voilà justement. Elle est là devant moi. L’an dernier, j’avais littéralement été terrassé par les crampes tout près de son sommet et ça m’avait tout pris pour terminer. Là, bien que diminué, je me sens plus fort. Les spectateurs occupent les deux côtés de l’avenue, ils sont nombreux et bruyants. L’un deux nous lance : « After the trafic light, it’s all the way down ! ». Je regarde vers le haut et aperçois ledit feu de circulation. Il ne me semble pas si loin. Je sens que mes forces sont encore là, allez un petit effort… et un petit sourire pour la caméra !  🙂

FredHeartBreakHill1

Un petit sourire dans Heartbreak Hill

Avant de basculer au sommet, un gars portant une camisole des Vainqueurs me dépasse. Moi qui me fais un honneur depuis des années de dire que je ne crois pas aux méthodes du coach Cloutier, que je n’ai jamais été repris en course par un de ses coureurs, ben voilà, je viens de me faire shifter. Je me demande s’il s’entraine « au bon rythme », lui…

Cap sur Boston

Je passe les 21 milles puis entame la descente. L’état de mes jambes m’empêche d’y aller à fond, mais je tiens tout de même un bon rythme. Ma moyenne est maintenant à 4:26 et j’ai bon espoir de pouvoir la conserver jusqu’au bout. Ce que j’aimerais un jour avoir des jambes fraîches pour dévaler cette descente-là à toute allure… On dirait bien que ça n’arrivera jamais !

Je tape les 35 kilomètres en 2:36:58.  Plus que 7 km (7.2, en fait). Un calcul rapide me dit qu’à moins d’un malheur, je ne ferai pas pire que 3h13. Je devrais donc battre mon 3:12:26 de l’an passé (quand je dis qu’on ne pense qu’au chrono quand on court sur la route). Peu après le 22e mille, j’aperçois une enseigne nous annonçant un changement de municipalité. « Ha, enfin rendu à Boston » que je me dis. Erreur. J’entre maintenant dans Brookline, une banlieue assez cossue.

Brookline est synonyme de souffrance pour moi car j’y ai vécu un véritable calvaire 12 mois plus tôt. Car ce n’est pas vrai qu’après Heartbreak Hill, ça descend tout le long. Au Marathon de Boston, il y a toujours une montée qui nous attend quelque part. Déjà, je trouve que le 23e mille prend du temps à arriver. Après m’avoir laissé respirer un peu, les crampes ont repris de plus belle. La foule, extrêmement dense, nous encourage sans relâche, mais je ne l’entends plus. Toute mon attention est tournée vers l’avenue devant moi, à la recherche du prochain mile marker. Plusieurs de mes comparses sont contraints à la marche. Je songe me joindre à eux, mais je repousse l’idée du revers de la main. Depuis un certain temps, je vois des kilomètres de plus en plus lents passer sur ma Garmin: 4:40, 4:42, 4:48… Va falloir que ça finisse par finir un jour, cette maudite course-là !  Aux points d’eau, les gens s’arrêtent pour boire. Je résiste à la tentation de faire la même chose et continue à avancer tout en buvant. J’essaie de réveiller ma carcasse avec un gel, mais ça ne fonctionnera pas vraiment.

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La souffrance dans Brookline. Malgré la faible résolution de l’image, on voit bien le sel sur mon visage…

 

24e mille. 2.2 milles à faire, à peine 3.5 kilomètres. Tu y es presque, dans moins de 20 minutes, tout sera terminé.  Le tapis chronométrique des 40 kilomètres semble prendre une éternité à arriver. Coup d’œil au chrono: 3:00:40. Bon, contrairement à New York, je n’ai pas les jambes pour pousser, alors pas de petite accélération pour finir. De toute façon, les 3h10 sont maintenant hors de portée.

J’entre (finalement) dans Boston avant le 25e mille, dernière petite montée pour passer une autoroute ou une rivière (je n’ai pas regardé), puis l’annonce : « One mile to go ! ».  C’est toujours difficile, mais ça tient. Puis, une année-lumière plus loin, affiché sur un viaduc : « Last kilometer ». Bientôt, je tourne sur Hereford et finalement, aboutis sur Boylston.

Au loin, l’arrivée. Tout autour, la foule, les édifices, Boston. Au lieu de me concentrer sur terminer, je décide de vivre Boston, la course à laquelle j’ai tant rêvé depuis que j’ai commencé à courir. Je regarde tout autour, salue les spectateurs. C’est avec le sourire que je traverse cette mythique arrivée pour la deuxième… et probablement dernière fois.

Temps officiel : 3:11:03