De la route aux sentiers: deuxième partie

Ce soir, deuxième partie sur le thème « ce que j’aurais aimé savoir quand j’ai commencé à courir des ultras en sentiers ».

Ok, chose essentielle qu’il faut développer pour bien réussir son ultra: sa facilité d’adaptation. Car entendons-nous bien, sur la route, les courses durent habituellement  moins de 4 heures. Les conditions sont connues au départ et changent peu durant le déroulement de l’épreuve. On peut donc choisir son équipement (c’est-à-dire, son habillement et c’est à peu près tout) en conséquence. En ultra ?  Les courses sont parfois tellement longues qu’on peut souffrir d’hyperthermie et d’hypothermie… durant la même épreuve !  Ce qui fait que des petits détails peuvent créer une énorme différence. Comme choisir un réservoir plus grand pour transporter du liquide. Ou avoir un imperméable avec soi quand la pluie se met à tomber. Car c’est bien beau être en mesure de garder sa chaleur en courant, si ça se met à tomber alors qu’on est dans une section lente…

Il faut dire que les conditions météo viennent jouer un rôle de premier plan en ultra, pas mal plus que sur la route en tout cas. Voyez-vous, en général, les courses sur route (et particulièrement les marathons) sont organisées à des moments de l’année où les conditions sont habituellement favorables à l’effort physique, soient le printemps et l’automne. Bien sûr, il arrive que Dame Nature ait des sursauts et amène des températures chaudes quand on ne s’y attend pas vraiment, mais règle générale, tout est mis en place afin maximiser les chances de bonnes performances de la part des athlètes.

En ultra ?  On dirait que les organisateurs se disent que si on est assez fous pour se taper plus d’un marathon sur nos deux jambes, aussi bien nous rendre ça plus difficile encore. Tant qu’à faire. Ce qui fait que plusieurs courses sont organisées… en plein été. Je me souviendrai toujours, au moment où je suis sorti de la voiture la veille de l’Eastern States,  m’être demandé comment je pourrais bien être en mesure de faire 100 (102.9, en fait) miles sur mes deux pattes alors qu’il faisait 35 degrés avec une humidité avoisinant les 100%. Ben oui, en Pennsylvanie au mois d’août, tu t’attendais à quoi, du con ?

L’adaptation, c’est aussi apprendre à poursuivre malgré certains bobos: ampoules, irritations cutanées causées par le frottement répété (petit conseil messieurs: quand ça atteint les parties intimes, n’essayez pas le Deep Relief), quads détruits par les descentes, problèmes gastriques… Toutes des choses que je ne connaissais pas du temps où je ne faisais que du bitume. J’ai donc dû apprendre, quand c’est possible, à traiter ces bobos avec les moyens du bord. Ou à les endurer. De toute façon, ce sont des épreuves d’endurance, non ?  Mais l’idéal, c’est de les prévenir. Par exemple, en tentant de diminuer la longueur des enjambées dans les descentes pour sauver les quads. Sauf qu’il y aura toujours quelque chose, quelque part qui ne fonctionnera pas comme on l’avait anticipé. Faut vivre avec.

Dans un autre créneau, un grand principe que j’essaie le plus possible d’appliquer : toujours, toujours avancer. Comme ils disent en anglais: keep moving forward. C’est que voyez-vous, contrairement à la route où on attrape un verre au vol en passant en coup de vent aux points d’eau, la tendance est à prendre ça plus relaxe lors des courses en sentiers. On s’arrête, on se change, on regarde le « menu », on rigole avec les copains, on jase avec l’équipe de support. Et on a parfois le don de niaiser, comme on dit en bon français.

J’essaie donc de ne pas perdre trop de temps, autant aux ravitos qu’ailleurs. Les selfies et les vidéos en course, ce n’est pas le genre de la maison. Bien évidemment, quand je dois remplir mon réservoir ou changer de vêtements/chaussures, je prends le temps qu’il faut, mais j’essaie le plus possible de ne pas m’attarder. Je dois manger ?  Je prends des choses avec moi et je mange le tout en marchant. 5 minutes d’arrêt à chaque poste de ravitaillement, s’il y a 20 postes sur le parcours, ça fait 100 minutes au final. Si je peux en sauver ici et là…

Pour ce faire, il faut savoir se préparer avant d’arriver à un ravito. Donc, quand j’approche, j’essaie de faire une liste mentale des choses que j’aurai à faire. Ai-je besoin d’un remplissage ?  Qu’est-ce que j’ai le goût de manger ?  Est-ce que je prends un coupe-vent ?  Ou mes lampes frontales ?  Le but étant de ne pas perdre de temps inutilement tout en prenant soin de ne rien oublier dans la précipitation.

Évidemment, ce n’est pas infaillible et il m’arrive encore (trop) souvent de zigonner devant une table à ne pas savoir quoi prendre, puis de repartir en oubliant des trucs. Ça arrive surtout la nuit, quand on est fatigué et que le cerveau commence à se laisser aller.

Ha, la nuit… La belle affaire !  Quand elle se présente à nous, on a habituellement entre 12 et 16 heures de course dans les jambes et ce, après avoir peu dormi la veille. Bref, la fatigue commence à nous envahir. Ce qui fait que le cerveau devient… moins fiable, disons.

À la lueur des lampes frontales, les arbres et plantes de la forêt prennent des allures bizarres et produisent des jeux d’ombres… étonnants, je dirais. On finit par s’y habituer, à savoir que ce qu’on voit n’est pas vraiment la réalité, mais on y porte tout de même attention. Et on n’avance pas, Dieu qu’on n’avance pas !  Sur les portions de route, ce n’est pas si mal, mais dans les sentiers, surtout s’ils sont le moindrement techniques…

Le manque de sommeil, vous demandez ?  Pour ma part, c’est très variable. À Bromont, les deux fois j’ai traversé mes nuits sans avoir à combattre. Mais il m’est aussi arrivé d’avancer comme un zombie, luttant de toutes mes forces pour demeurer réveillé. Le pire que j’ai vécu s’est produit à Eastern States où je me sentais comme dans un cours de philo jadis: ça m’a pris tout mon petit change pour ne pas littéralement tomber endormi en plein milieu du sentier.

Quant à la peur du noir, ça dépend des gens. Un ultramarathonien m’a déjà confié qu’il avait abandonné son premier 100 miles parce qu’il avait eu la peur de sa vie durant la nuit. Moi, on dirait que je redeviens un adolescent et suis inconscient du danger potentiel. Les ours ?  Bah, les autres devant les auront certainement fait partir !  Un serpent à sonnette ?  Il doit être parti avec les ours…  Une blessure en pleine nuit ?  On trouvera bien un moyen…

Certains se demandent comment on peut bien faire pour demeurer en course aussi longtemps. Avant de le vivre, je ne comprenais pas moi non plus. Je me souviens m’être levé un beau samedi matin et être allé voir comment mes amis se débrouillaient à Virgil Crest, qu’ils avaient débuté quelques heures plus tôt. Je suis allé faire ma course matinale et suis revenu. Mes amis couraient encore. J’ai fait mes étirements, dîné, vaqué à mes occupations. Ils couraient encore. Le souper, la petite marche avec le chien, la douche, le petit film avant d’aller se coucher. Hé oui, ils couraient encore ! Et quand je me suis levé le lendemain matin, ils venaient à peine de terminer. Je n’en revenais tout simplement pas.

Eh bien voilà ce que j’ai appris depuis : quand on est dedans, ce n’est vraiment pas si pire que ça. On trouve même ça « normal ». On a une « job » à faire, on la fait, c’est tout. Et quand on fait quelque chose qu’on aime, le temps passe tellement vite, c’est fou.

Ça ne doit pas être la même chose pour les équipes de support. Dans le cadre des courses sur route, nos proches viennent parfois assister à nos « exploits » en tant que spectateurs, rien de plus. Ha, il arrive qu’on leur laisse un cossin ou deux en passant, mais à part ça… Il en est tout autre quand on fait un ultra. En effet, pour ceux qui ont la chance d’en avoir une, l’équipe de support peut jouer un rôle déterminant dans le déroulement d’une épreuve. Car non seulement sa présence nous permet de découper mentalement le parcours en sections plus courtes, mais elle nous assure également qu’on pourra disposer de toutes nos affaires à plusieurs endroits prédéterminés. Ceci permet au coureur de profiter de sa saveur de boisson sportive préférée tout au long de l’épreuve ou que s’il se produit un pépin, il n’aura pas à faire trop long avant de pouvoir régler son problème. Et ça, c’est très rassurant.

Mais ce que ça doit être long… Il m’arrive de quitter un ravito et de dire à mon équipe qu’on devrait se revoir « dans trois heures ». C’est presque la durée d’un marathon !  Si on compte un maximum de 30 minutes pour trouver le ravito suivant, ça fait quand même 2 heures et demi à tuer… J’avoue que ça m’impressionne et ça me met un peu mal à l’aise. Mais à chaque fois, les membres de mon équipe m’ont assuré avoir adoré l’expérience et bon, si mon père a toujours été de la partie, je me dis qu’à quelque part, il doit aimer ça !

Et si on n’a pas d’équipe de support, on fait quoi ? On doit utiliser des sacs d’appoint ou drop bags. Ça, c’est la planification à l’état pur puisque non seulement on doit prévoir ce dont on aura besoin durant la course, mais on doit également prévoir où on en aura besoin. En effet, ces sacs sont laissés à des endroits pré-déterminés et ne « suivent » pas le coureur de ravito en ravito.

Personnellement, je ne m’en suis servi qu’une seule fois, lors de la Petite Trotte en juin, et ça s’est plutôt bien passé. Mais bon, les conditions de course ont été pas mal uniformes ce jour-là, alors…

Quant aux pacers, il semblerait qu’on les retrouve seulement de ce côté-ci de l’océan. Si j’ai déjà joué le rôle à deux reprises, je n’ai pas encore pu profiter de la présence de quelqu’un qui me changerait les idées durant les longues heures de fin de course. Comme je dis souvent à la blague quand on me demande en cours de route si j’aurai un pacer plus tard: je n’ai pas assez d’amis pour ça !  ;-)

Il faut dire qu’il est recommandé d’être accompagné par quelqu’un de proche et idéalement, de son calibre ou à peu près. Car à la fin d’une longue épreuve, on peut devenir un véritable trou du c… et perdre facilement patience pour des niaiseries. D’où l’idée que la personne accompagnatrice connaisse suffisamment son coureur pour ne pas lui en tenir rigueur.

J’ai entendu des histoires de coureurs qui s’engueulaient littéralement avec leur pacer, entrainant des « congédiements » et/ou « démissions » sur le champ. Je dois avouer que j’éprouverais probablement un plaisir coupable à assister à un tel spectacle… Non mais, deux zigotos qui s’enguirlandent en pleine nuit, dans le milieu de nulle part, ça doit être surréaliste.

Je reviendrai justement sur la partie plus « humaine » de notre sport très prochainement.

La transition de la route aux sentiers: première partie

Un gentil lecteur m’a récemment proposé de parler d’un sujet que je n’avais pas encore vraiment abordé, soit le « passage » de la course sur route à la course en sentiers. Il aimerait savoir à quoi s’attendre, qu’est-ce que je savais, qu’est-ce que j’aurais aimé savoir, etc.

Comme je ne peux (presque) rien refuser à un lecteur, je me suis lancé à fond la caisse dans le sujet. Ce qui fait que, même si j’avais l’impression de seulement effleurer quelques aspects, j’étais parti pour écrire une encyclopédie. J’ai donc décidé de rendre la bouchée moins difficile à avaler en morcelant le tout. Première partie aujourd’hui, la(les ?) suite(s ?) très bientôt.

Tout d’abord, je voudrais vous dire que vu que je n’ai à peu près pas d’expérience dans les courses en sentiers plus courtes (je n’en ai seulement fait qu’une, le 28 kilomètres à Harricana), ces billets seront orientés vers les ultramarathons en général. Également, vous reconnaitrez probablement certains aspects qui sont particuliers aux très longues courses (100 miles, genre).

Ok, la première chose que j’ai apprise, c’est qu’il faut regarder où on va. Ça peut sembler une évidence, mais quand ça fait des années qu’on court sur la route en demeurant dans sa bulle, on peut être déstabilisé au début. En sentiers, si on ne porte pas attention aux petits obstacles, eh bien on s’enfarge (souvent) et on se retrouve (parfois) face contre terre. Ça m’arrive encore. Régulièrement. D’ailleurs, suivant les conseils de mon ami Pierre, je me suis même mis à courir avec des gants de vélo, question de prévenir les blessures dites « défensives » qui se produisent quand on essaie (souvent en vain) d’amortir sa chute avec les mains.

Aussi, dans un cadre plus large, si on n’est pas assez attentif, on rate des virages et on peut se retrouver à perdre la trace du parcours. Eh oui, ça aussi ça arrive. Dans le bois, il n’y a pas de barrières, pas de spectateurs, pas de ligne bleue tracée à même le sol pour nous indiquer le chemin à suivre. Il y a seulement des petits rubans et parfois, des pancartes. C’est tout. On doit donc être toujours aux aguets et croyez-moi, ce n’est pas jojo d’avoir à revenir sur ses pas parce qu’on avait la tête ailleurs !  La quantité d’insultes qu’on peut se balancer chemin faisant…

La deuxième chose que j’ai apprise (et que je n’ai pas encore tout à fait assimilée, je dois l’avouer), c’est que la cadence, en sentiers, ça ne veut pas dire grand-chose. On peut aller très vite même si on ne va qu’à 8:00/km et on peut être lent à 4:00/km. Pourquoi ?  Tout simplement parce que non seulement le relief est très variable, mais le sol sur lequel on avance l’est tout autant. Courir dans un chemin de terre ou un beau sentier lisse, ça se fait bien, mais quand il y a un enchevêtrement infini de racines et de roches, hou la la…

Bizarrement, ce fut seulement à mon deuxième ultra que cette « dure » réalité m’a frappé. J’avais commencé ça smooth avec le Vermont 50, qui est constitué d’enchainements de très beaux sentiers et de chemins de terre. Mais quand je suis arrivé à St-Donat, ouch !  La pluie avait rendu presque impraticables des sentiers déjà très difficiles. En fait, je ne sais même pas si le terme « sentiers » pouvait encore s’appliquer. J’ai passé plus de 8 heures à sacrer et ai juré qu’on ne m’y reprendrait plus.

Vous connaissez la suite : j’y suis retourné trois fois. Car ça aussi, je ne le savais pas quand je me suis lancé là-dedans : on passe son temps à se faire des promesses qu’on ne tient pas.

Ceci dit, même dans les cas où les sentiers sont relativement faciles à courir, on peut se retrouver à ne pas avancer à cause des nombreux virages très serrés (qu’on appelle switchbacks dans notre jargon). Sur la route, on ne ralentit pas vraiment quand ça tourne, mais dans les bois…

Ça, je l’ai bien vu au Vermont jadis. Mais ce que j’ai surtout vu cette fois-là, ce sont des côtes que je considérais comme monstrueuses. Je me souviens encore de m’être mis à rire à gorge déployée à la vue d’une autre montée en face de cochon en quittant une station d’aide. Je ne pouvais pas croire que le parcours réussissait à nous en sortir encore ! Donc, si vous décidez de tenter l’expérience d’un ultra, attendez-vous à une chose : monter et descendre. Longtemps. Souvent.

Plusieurs font grand état du très accidenté parcours du Marathon de Boston. Il l’est, effectivement… pour une course sur route. Mais il est pour ainsi dire plat comme une crêpe si on le compare à ce qu’on voit dans les monde des ultras. Pour vous donner une idée, vous savez, les gens qui vont « monter une montagne » par une belle journée d’automne ?  Ils font leur randonnée, pique-niquent au sommet, redescendent en souriant et retournent à la maison satisfaits de leur journée. Et avec raison.

Eh bien dans le cadre d’un ultra, vous allez la monter et le descendre à plusieurs reprises, ladite montagne. S’il y a un centre de ski alpin dans les environs, ne vous inquiétez surtout pas, les organisateurs vont s’arranger pour vous le faire visiter. Par tous ses versants si possible. Et pas seulement au début de la course, ce serait trop facile.

Il faut donc savoir grimper sans dépenser trop d’énergie. Pour l’immense majorité d’entre nous, ça veut dire marcher. Car pour la différence de vitesse que le fait de courir amène, le gain ne vaut vraiment pas la dépense supplémentaire d’énergie requise. De plus, une fois arrivé en haut, on peut reprendre une cadence de course normale plus rapidement si on ne s’est pas mis à bout de souffle dans la montée.

Pour ma part, étant relativement léger, je me débrouille fort bien dans les parties ascendantes. Mais dans l’autre sens… Mes lecteurs en savent quelque chose.

C’est fou le temps qu’un bon descendeur peut réussir à gagner par rapport à un mauvais (lire: pathétique) comme moi. Mais bon, descendre, c’est un art. On aura beau peindre et peindre pendant des années, n’est pas van Gogh qui veut. Ça prend un talent, talent que je ne possède pas. Mais on peut devenir un descendeur potable avec de la pratique. À ce qu’il parait…

Ceci dit, je ne suis pas si pire car tout coureur en sentiers vous le dira: la plupart des coureurs sur route ne savent tout simplement pas descendre. Pourquoi je dis ça ?  Parce qu’ils freinent !  Sur une belle descente, à 6-7%, sur l’asphalte, on les voit avoir peur de perdre le contrôle. Ils feraient quoi dans des sentiers très techniques ?  Dans des pentes bordées par des arbres dépassant les 15% ?

Par contre, trop se laisser aller dans les descentes peut avoir un effet pervers: la « destruction » des quadriceps. J’y reviendrai très bientôt.

Bromont Ultra 2016, suite et fin… de la course

Un frisson parcourt mon corps. Merde, on était bien dans le garage !  « Il ne fait pas chaud, hein ? ». Mon père qui m’accompagne pour les 200-300 premiers mètres, pendant que je mange en marchant. C’est une habitude qu’il a prise à Eastern States et j’avoue que je trouve ça plutôt plaisant. Quand je me remettrai au pas de course, il rebroussera chemin et viendra me rejoindre en auto au lac Bromont (kilomètre 121).

Ha la petite section technique avant la grande route… Elle était déjà boueuse avant la pluie, au point où j’avais chiâlé un peu lors du premier passage. Oui, ça m’arrive. Je sais, ça peut paraître étrange… Non mais, comment pouvait-il y avoir autant de schnoutte alors qu’il n’avait pas plu de l’été ?!?  « T’exagères, Fred ! ». C’était Pierre, la voix de ma conscience. Il avait raison, je chiâlais (encore) pour rien. J’espère juste que je ne lui ai pas porté malheur avec mes grognements: pas tellement plus loin, il s’est enfargé et s’est retrouvé par terre, son pouce « amortissant » la chute. Il a eu beau m’assurer qu’il avait de quoi se soigner, c’est un peu à contre-cœur que j’ai accepté son ordre de le laisser.

Toujours est-il que contrairement à beaucoup de trail runners, j’aime bien les sections de route, particulièrement en terre. Il y a juste que la nuit, on sent tellement, mais tellement qu’on ne devrait pas être là… Dans les campagnes profondes, mettons que la proportion de gars paquetés qui décident de faire des shows de boucane avec leur char a tendance à être légèrement plus élevée qu’ailleurs. Sans compter ceux qui décident d’essayer leur fusil sur des pancartes. Bref, vivement le retour aux sentiers, j’ai moins peur des ours que des humains.

Avant d’y arriver, c’est le petit bout en asphalte et j’y croise quelques voitures qui m’encouragent en klaxonnant. L’une d’elles s’arrête. « Heille, c’est FREEEEED !!!  Veux-tu un lift ? ». C’est l’impayable Martin, qui me fait sourire dès qu’il apparaît dans mon champ de vision. Il joue au taxi avec un groupe de futurs pacers. Je feins l’épuisement en m’appuyant sur son giga VUS, mais honnêtement, je me sens bien. Vais continuer à pied, je pense…

J’approche du lac Bromont, là où j’aurais pu prendre un pacer, justement. J’en avais parlé à Julie, elle l’avait envisagé sérieusement, mais bon,  elle ne se sentait pas d’attaque pour se taper une quarantaine de kilomètres au milieu d’une fin de semaine chargée. On se reprendra !  J’ai tout de même une pensée pour elle : en effet, je me présente au ravito tout juste avant 2 heures, alors que je lui avais prédit une arrivée entre minuit et 4 heures. Pas trop mal dans ses prévisions, le monsieur, hein ? Bon, vous allez me dire que je m’étais laissé une bonne marge, mais je suis tout de même arrivé en plein milieu de la fourchette d’heures estimée, non ?

Ça fait presque 18h30 que je suis parti. Un calcul rapide prédit qu’à 5 km/h (c’est souvent la « vitesse » à laquelle on avance en fin de cours), je vais terminer en 26h30. Ouais, pas extra. Puis je me souviens qu’avec Fanny, nous avions conservé une moyenne de 4.8 km/h à partir de ce point. Or, nous avions à peine couru alors si je cours le moindrement, peut-être que je pourrais descendre sous les 26 heures… En tout cas, les 24h20 de 2014 sont hors de portée, mais le parcours est définitivement plus difficile qu’il était, alors je ne m’en fais pas trop avec ça. En fait, je ne m’en fais pas avec grand-chose, rendu à ce point.

Arrêt rapide au lac Bromont, direction P7 (kilomètre 126). La section passe bien, mise à part le dernier petit bout, en descente dans un single track. Déjà que je suis empoté dans de telles conditions, imaginez la nuit, avec une frontale qui faiblit… Au ravito, définitivement que je vais changer les piles.

Pendant que mon père et moi tentons tant bien que mal (surtout mal, à vrai dire) d’effectuer l’opération, j’aperçois un coureur accompagné d’un pacer qui arrive, puis repars aussitôt, probablement trop content de gagner une place. Vas-y mon homme, gâte-toi, je me sentais comme un imposteur de toute façon. Et puis, avec 19 interminables kilomètres avant de pouvoir me ravitailler à nouveau, je vais prendre le temps de bouffer un peu.

Justement, qu’est-ce qu’il y a à manger ici ?  Il fait très noir et les bénévoles semblent pas mal plus intéressés à jaser autour du feu que s’occuper de nous. Je répète la question, plus fort. L’un d’eux se lève et s’empresse de venir éclairer la table. Tiens, des brownies sans gluten, je pourrais essayer… « Je ne vous les recommande pas, ils sont durs. Vous devriez prendre les autres ». Ok. J’en prends une poignée, ainsi que quelques sandwichs et des chips, sans oublier de grandes gorgées de Coke. La crap d’ultra habituelle, quoi.

Parlant de Coke, expérience amusante quelques heures plus tôt, à P5. Comme je vous le disais, je m’y suis présenté en petit crapaud, après la descente suivant la Lieutenant Dan. Et qui était là avec ses chums bénévoles ?  Dan lui-même !  C’était la première fois qu’on se voyait depuis les malheureux événements de juin. Les heures de course m’ayant privé de ma réserve habituelle, je lui ai tendu la main sans hésiter une seconde. Salut monsieur Dan !

« Hé hé hé, salut !!!  Pas moyen de me cacher, on dirait ! Comment ça va ? ». Il a empoigné vigoureusement ma main encore vaseuse et m’a pris par l’épaule avec sa main libre, tout ça en riant. Sa réaction m’a vraiment fait chaud au cœur. Comme il le dit si bien: it’s all good.

Toujours est-il qu’après, je me suis dirigé vers la table et me suis emparé d’un verre de Coke. Hé, c’est du vin, ça !

« Ben non, y’a juste du Coke, voyons… ». Le bénévole pensait que je blaguais. J’en ai pris une autre gorgée, pour être certain. C’était bel et bien du vin, bout de viarge. J’ai demandé à mon père de confirmer, pour être certain (comme si j’avais besoin d’une confirmation…). Hé oui. Pas que je n’aime pas le vin, mais je trouvais que ce n’était pas tellement le moment. J’ai fait quelques tests et les autres verres contenaient le liquide recherché.

Finalement, une bénévole a avoué qu’elle avait pris du vin (juste un petit peu, là) plus tôt et avait probablement oublié son verre parmi les autres. Oups, prise la main dans le sac !🙂

Départ de P7, je dis au revoir à mon père, lui précisant que je pourrais en avoir pour 4 heures. C’est fou, quand on y pense un peu. Mais étrangement, quand on est dedans, on trouve ça tout à fait normal.

Dans la montée, j’espère revoir celui qui m’a dépassé. Rien. Il est vraiment en feu. Bah, si rien de grave ne se produit, je vais terminer 5e, peut-être 6e. Honnêtement, je visais un top 10 ici, un top 5 serait déjà très, très bien.

Après les enchaînements montées-descentes, j’entre dans le single track où chaque pas est fait au ralenti. Jetant souvent des coups d’œil à ma Suunto, j’y vois les kilomètres progresser lentement, très lentement. C’est la nuit noire, il n’y a personne autour. C’est l’ultra dans toute sa splendeur.

Puis, devant, deux lampes frontales dévalent la pente à pleine vitesse, se dirigeant directement sur moi. What the f… ?!?

Les gars me crient que je suis dans le mauvais sens, que les indications pointent de l’autre bord. Ils vont définitivement trop vite pour être des coureurs du 160k. Mais qui sont-ils ? Je n’ai même pas le temps de leur répondre que c’est la deuxième fois que je passe par là, que je sais où je vais (quoi que…),  ils se sont envolés. Est-ce que je viens vraiment de vivre ça ? J’hallucine ou quoi ?

Toujours est-il que le doute s’installe et j’hésite. Surtout qu’à un certain point, j’ai l’impression d’être passé là quelques minutes auparavant. Hum… Est-ce que je tourne en rond ?  Puis, je finis par constater que le terrain prend définitivement une pente descendante: je suis sur le bon chemin.

Mais qui étaient ces gars-là ?  Que faisaient-ils là ?  J’apprendrai après l’arrivée qu’il s’agissait des deux meneurs du 80k qui avaient suivi les indications pour la course de vélo et s’étaient fourvoyés. Pourtant, les instructions d’avant-course étaient très claires. Ils n’ont pas écouté ?

Après une éternité, je me retrouve sur la route de terre et entreprends de la descendre à la course. Devant, le ravito « non-officiel » qui est toujours là. Durant la journée, les propriétaires de l’endroit l’avaient dressé et nous disaient qu’il serait toujours là pour la nuit. Et effectivement, il restait bien quelques trucs à dévorer ainsi que de l’eau. Aussitôt, je me suis retrouvé au Vermont, où les habitants font de même pour les coureurs (les biscuits, hummmmm…). Cette gentillesse me fascinera toujours.

Ok, autre section de single track, à travers des pistes de vélo de montagne. Dans la longue montée en lacets (what’s new ?), j’aperçois quelqu’un plus haut. Il marche d’un bon pas, mais je sens que je le rattrape peu à peu. C’est donc fort probablement un coureur du 160k parce qu’il est à peu près impossible qu’à ce stade-ci de la course, je sois en mesure d’aller plus vite qu’un représentant du relais qui a les jambes fraîches.

À mesure que je m’approche, comme je ne reconnais pas Ian (qui ressemble à s’y méprendre à Joan de dos) et que le gars est seul. Ça ne peut être que Bruno.

Bruno ?  Il se retourne. « Oui… « . La blessure qu’il l’a empêché de faire Eastern States est revenue le hanter. Il était tellement bien parti… « Tantôt, j’avais juste 30 minutes de retard sur Florent ». Ce que ça doit être frustrant.  Les vices-champions (ça fait-tu assez pompeux comme titre ?) des deux premières éditions faisons ensemble un bout à la marche. Il ne sait pas s’il va s’arrêter au lac Gale ou finir en marchant, étant totalement incapable de courir. Comme il a tout de même un bon pas, je lui fais remarquer qu’il terminera certainement dans le top 10, même en marchant.

Arrive une descente assez roulante et bon, faut que je me remette à courir à un moment donné. Je lui donne la main, on se souhaite bonne chance et je m’en vais, de retour en quatrième position, encore une fois avec le sentiment d’être un imposteur.

Après avoir traversé la route, je prends la direction du lac Gale, regardant fréquemment ma montre question de savoir quelle distance il me reste à faire. Malheureusement, depuis un certain temps, elle est jammée à 145.25 kilomètres et, soupçonnant une batterie faible, je décide de l’arrêter et d’y aller à l’instinct, juste avec l’heure.

Comme le jour se lève tout doucement, j’apprécie le fait de mieux voir où je vais et, par le fait même, je me rends compte que la nuit a très bien passé. Contrairement à Eastern States et, dans une moindre mesure, à Massanutten, je n’ai aucunement ressenti les effets du manque de sommeil cette fois-ci. Je suis bien sûr (très) fatigué, mais c’est plaisant de ne pas avoir à lutter durant la nuit… et même après.

À l’approche du ravito du lac Gale (officiellement kilomètre 145), je suis accueilli par les applaudissements des bénévoles et équipes de support qui sont sur place. je vous confesse avoir un faible pour ces petits accueils hyper-sympathiques, j’en ai des frissons à chaque fois.

Mon papa m’aide à remplir une dernière fois le réservoir de ma veste puis, tout en faisant nos petits 200-300 mètres ensemble en quittant le ravito, je lui demande si ça lui tenterait qu’on finisse ensemble. « Hein, la dernière boucle ?!? ». Non, juste la fin, 200-300 mètres justement. J’ai vu le monde faire ça l’an passé et je trouvais ça cool. Je m’étais entre autres joint à la famille de Fanny et sa pacer de la dernière boucle pour faire le dernier bout. C’est comme une façon de dire que cette course-là, c’est un travail d’équipe. « Je vais y penser ».

Bon, d’ici là, il me reste du chemin à parcourir. Ça commence par un beau sentier large, roulant. Puis le pente commence à s’accentuer : c’est le mont Gale qui se dresse, dernier véritable obstacle avant l’arrivée.

Montée qui peut être décourageante quand on ne la connait pas. La raison ?  On pense toujours qu’elle est terminée alors qu’elle ne l’est jamais vraiment. Pas tant qu’on n’a pas la vue sur le lac, que je ne cesse de me répéter. Pas tant qu’on n’a pas la vue sur le lac…

Dans une partie plus plane, j’entends deux personnes qui approchent, un homme et une femme. Hum, un poursuivant avec sa pacer ?  Dans la montée, je les entends toujours, mais ils semblent approcher moins vite. Mais ils approchent quand même. Vais-je terminer cinquième ?

Quand je les sens tout près, je suis soulagé de constater qu’ils sont du relais. Voyant à leur tour que je fais le 160k, ils se mettent à m’encourager, à me demander si je vais bien, si j’ai besoin de quelque chose, etc.

Justement, je suis devant une grande roche et me demande bien comment je vais réussir à l’escalader. Les options qui s’offrent à moi me semblent toutes plus compliquées les unes que les autres… La dame ne fait ni une, ni deux et me tend la main en me dépassant. Et pendant qu’elle me hisse, son compagnon me pousse (littéralement) dans le derrière. Et voilà, obstacle franchi !🙂

Comme la montée n’est pas terminée, je parviens à garder le contact. Ils font partie du club de trail de Bromont et nous sommes ni plus ni moins sur leur terrain de jeu. Et quel terrain de jeu !  Je leur fais part de ma jalousie, si on compare à mes monts Royal et St-Bruno… « Tu viendras courir avec nous à un moment donné ! ». Ouin, à une heure de route, disons que ça coupe une journée. Vous savez, j’ai mon gazon à faire après mes sorties du dimanche… 😉

Une fois le sommet atteint, je les perds de vue. « On va t’attendre à l’arrivée ! ». Pas sûr qu’ils vont arriver avant moi. J’ai tout de même 2 kilomètres de moins qu’eux à faire dans la boucle-spaghetti.

La descente qui suit passe (relativement) bien et une fois rendu à la route de terre, je sais que le camp de base est proche. Allez, un petit effort… Sauf que mes jambes, elles, en ont marre. Un petit jogging dans la montée en faux-plat, allez… Niet. Après d’intenses négociations, je parviens à les mettre à l’ouvrage si je les laisse tranquilles à partir d’un poteau situé là, devant. Deal.

Au dit poteau, elles arrêtent net de tourner. Ok, mais à la descente, avec la gravité…

Nous revoilà repartis. Plus bas, je vois le « camping », le camp de base est juste à côté. Ça achève. Petite montée, puis arrivée spectaculaire au parc équestre. Mon père m’attend tout juste après le petit pont. « Besoin de quelque chose ? ». Non, j’ai tout ce qu’il me faut. Puis il ajoute : « J’y ai pensé, je ne me sentirais pas à ma place de finir la course ». Ça ne me surprend pas. Il est comme ça, mon papa: il n’aime pas le spotlight. Je ne le forcerai certainement pas à faire quelque chose qu’il ne veut pas faire. On se revoit dans moins d’une heure.

J’entre dans la tente du ravito. « Le troisième vient à peine de partir, max 3 minutes. Si tu veux, tu peux le rejoindre ».

J’ai bien vu deux gars quitter tranquillement pour la dernière boucle en arrivant, mais je ne croyais pas que j’avais pu reprendre du terrain à ce point. Pourrais-je terminer sur le podium ?  Tant qu’à être imposteur…  Réfléchissant à voix haute, je me dis que si je le rejoins, je vais lui offrir qu’on termine ensemble. Ce serait vraiment plate que je le shifte dans le dernier kilomètre, comme le tata m’avait fait le coup à Eastern States. « Pas certain qu’il va vouloir… ». On verra bien…

Avant de quitter, je passe devant Ian qui est bien installé sur une chaise. Hé, t’as déjà terminé !?!  Deuxième ?  Il me répond par l’affirmative. Impressionnant. À l’âge qu’il a, je n’ai pas fini de me faire botter le derrière. Je le félicite chaudement et m’élance (façon de parler) pour les derniers 6 kilomètres.

Mon plan est simple : garder un rythme soutenu jusqu’à ce que j’atteigne la partie boisée du mont Oak. Si je commence à apercevoir deux gars au loin, j’essaie d’accentuer la pression. Et si je ne vois personne, ben tant pis.

J’ai beau « courir » à ce qui me semble être un bon rythme, un jeune qui fait le relais me rattrape et me dépasse facilement. Alors que j’enfile les enjambées courtes et rapides, lui y va avec des foulées longues à plus faible cadence. Je suis aux première loges pour « admirer » l’overstriding à son meilleur. Un conseil me brûle les lèvres, mais je le retiens. Pas de tes affaires, le vieux !

Rendu au bois, pas de duo en vue. Ça monte, peut-être que… Pas de chance. Je décide de poursuivre sans forcer, heureux de terminer quatrième, dans les circonstances. Surtout que, si je me fie à ma montre, je devrais facilement descendre sous les 26 heures.

Les coureurs du relais me rejoignent et me dépassent, les uns après les autres, sans que j’éprouve la moindre frustration. Au point où je me demande même si je ne suis pas tout simplement devenu complaisant. Après avoir décidé « que je n’allais pas crever » dans les roches de Massanutten et la fournaise d’Eastern States, voilà que je ne me donne pas la peine d’essayer d’aller chercher un podium. Aurais-je perdu mon edge ?

Et puis, est-ce bien grave ?  Je fais ça parce que j’aime ça, pas pour les trophées. Et en terminant quatrième, pas besoin d’attendre la cérémonie des médailles…

Un gars me rejoint, me demande s’il est bien sur le parcours du 6 kilomètres. Sais pas. « Tu fais le 12 ? ». Heille Chose, j’ai-tu l’air du gars qui fait le 12 kilomètres ?  La veste d’hydratation, les shorts crottées, les yeux cernés jusqu’en-dessous des bras, ça ne te dit pas quelque chose ? Le 160, je fais le 160. Solo.

J’aurais bien voulu lui montrer ce dont je suis capable, mais bon, c’est bien beau vouloir…

Après les interminables lacets (quoi que les deux kilomètres qui ont été coupés aident beaucoup), je me retrouve dans la clairière. Je fais la montée à la marche, arrive au sommet de la petite colline et voilà, le centre équestre est de nouveau en vue. Je reprends au pas de course.

Dernier kilomètre, je profite du moment. Un autre 100 miles s’achève, le sixième en six tentatives. Moi qui suis « monté sur un frame de chat », souple comme une barre de fer et agile comme un rhinocéros, comment puis-je être assez chanceux pour m’en tirer à chaque fois ?  Mystère.

Je vois les tentes, l’arche d’arrivée. Les gens sortent pour m’accueillir. On annonce mon arrivée. Wow !

Gilles viens me rejoindre sur le chemin de terre. Ha Gilles, cet homme extraordinaire qui a eu un jour l’idée saugrenue de se lancer dans l’aventure d’organiser la première course de 100 miles au Québec. Et quelle réussite !

Il me laissera franchir la ligne seul, après 25 heures, 39 minutes et 38 secondes.

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Et de six…

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Merci pour tout Gilles

Bromont Ultra 2016, première partie

Le récit de mon dernier Bromont Ultra aurait pu tenir en un seul « morceau », mais j’ai préféré le scinder en deux, question de ne pas vous endormir avant la fin. Aujourd’hui, la première partie. La suite dans quelques jours… 

Tu me niaises…

Cette phrase que je laisse tomber, je ne l’adresse à personne en particulier. Elle exprime toutefois un certain découragement. Non, plutôt une exaspération. C’est ça, oui, une exaspération.

Devant moi, un ruban rose tendu entre deux arbres, à la hauteur de ma taille. Le parcours est marqué par des petits rubans roses attachés un peu partout ainsi que par des fanions de la même couleur plantés à même sol. À ça s’ajoutent parfois des pancartes avec des flèches noires sur fond jaune pour nous indiquer les virages et aussi, des longs rubans roses (vous voyez le thème sous-jacent) tendus à une certaine hauteur pour nous indiquer clairement un endroit où il ne faut pas aller.

Je me trouve face à un de ces rubans. Pas de problème direz-vous, j’ai juste à ne pas le franchir. Sauf que les petits fanions que je devrais normalement suivre pour me guider se trouvent de l’autre côté dudit ruban, ce qui veut dire que j’arrive d’un sentier où je ne devrais normalement pas me trouver. Doh !

Surprise, je me suis perdu. Encore. C’est la deuxième fois que ça m’arrive depuis que j’ai entamé cette section relativement bénigne dans l’érablière du mont des Pins (érablière, mont des Pins, je ne vois pas vraiment le rapport, mais bon…). Tabar…

Évidemment, l’option de traverser le ruban et poursuivre sur le « droit chemin » s’offre à moi. Mais comment je pourrais vivre avec ma conscience au cours des prochaines heures, hein ?  Et puis, admettons que je court-circuite une bonne partie du parcours et que je me retrouve par le fait même à dépasser des coureurs qui sont devant, j’aurais l’air de quoi en arrivant au ravito avant eux ?  De toute façon, de un, je ne peux pas être absolument certain que je ne suis pas déjà passé là et de deux, comment savoir de quel côté aller ?  Il n’y a pas de flèches pour aider les tricheurs. Bref, je dois rebrousser chemin.

Je le sentais pourtant. Ça faisait un petit bout que je n’avais pas vu de petits rubans roses. Mais j’étais sur un chemin de quads, ça descendait et j’avais fini par sortir du brouillard, alors je pouvais enfin courir. Je m’étais laissé aller. Erreur.

Comment on peut manquer un virage, vous me demandez ?  Facile. J’ai 109 kilomètres dans le pattes, ça fait 16 heures que mes amis et moi nous sommes élancés dans la bonne humeur, sous un ciel gris. Dire que je commence à être fatigué et être moins attentif serait un euphémisme. Ajoutez à ça le brouillard qui m’oblige à utiliser ma frontale à la main comme une lampe de poche. C’est d’ailleurs une autre affaire que je ne comprends pas : comment il peut y avoir du brouillard alors qu’il vente tout de même considérablement ?  Seule explication possible : les nuages couvrent le sommet de la montagne.

avantdepart

Avec Pierre, Louis et Stéphane, avant le départ

Bref, quand je fais passer ma frontale de mon front (duh !) à ma main, je perds le parcours de vue quelques secondes et comme le chemin de quads est très invitant, c’est facile de poursuivre dessus sans se casser la tête.

Je songe à ça en remontant péniblement la pente que je viens de descendre d’un pas si léger. Je scrute l’obscurité des yeux, à l’affût d’une lumière indiquant l’arrivée imminente d’un poursuivant. Rien. Pourtant, quand j’ai quitté le ravito P5 (kilomètre 95) plus tôt, quelqu’un arrivait. Bizarre.

Dire que je comptais sur cette section pour, peut-être, reprendre du terrain… Car, pour une raison que j’ignore, je suis en quatrième position. Malgré le fait que depuis le début de la course, j’ai l’impression de ne pas avancer, même dans les (rares) sections roulantes où mes jambes me réclament des repos. Repos que je leur accorde parfois.

Que dire des sections techniques ?  Pathétique. J’ai atteint les bas-fonds dans la descente qui suit la désormais célèbre montée Lieutenant Dan. La pente y est très abrupte et la pluie qui nous est tombée dessus pendant quelques heures l’a rendue quasi-impraticable… si on avait évolué à la lumière du jour. Imaginez de nuit…

Glissant, vous dites ?  L’enfer (en supposant que l’enfer puisse être glissant). Une première fois, j’ai perdu pied et me suis retrouvé sur mon postérieur. J’ai laissé échapper quelques jurons, puis suis reparti. Quelques mètres plus bas, à la vue d’un autre mur semblable, j’ai décidé de le descendre sur les fesses. Comme ça, je serais safe, non ?

Nope. Mes deux pieds ont perdu prise simultanément et je me suis mis à glisser sur le dos comme si j’étais en crazy carpet. J’ai tenté de m’agripper de mon mieux avec mes mains, rien à faire, pas moyen de m’arrêter. L’image qui me traversa l’esprit à ce moment ?  Celle que j’allais finir ma descente le coccyx bien étampé sur une roche. Ou avec une jambe de chaque côté d’un arbre.

Rien de tout ça ne s’est produit et après m’être arrêté sans savoir comment, j’ai crié, non, j’ai hurlé ma frustration. Je vous épargne le chapelet de mots religieux qui est sorti de ma bouche. Je me demande s’ils m’ont entendu au ravito, un peu plus bas…

Aussitôt, j’ai pensé à Stéphane. Ha Stéphane, le métronome. Au départ, il était parmi ceux qui faisaient que je n’avais pas trop d’illusions à propos de mes chances de répéter mon « exploit » de terminer deuxième comme en 2014. Déjà, Florent faisait bande à part. Ajoutez Pierre, qui m’avait mis presque 4 heures à Massanutten. Bruno, deuxième l’an passé, avait la réputation lui aussi d’être un métronome. Sans compter Louis, et tous les autres au pedigree impressionnant. Et évidemment Stéphane, qui m’avait devancé lors de des dernières courses que nous avions faites ensemble, le Vermont et Massanutten. Comme Bromont se trouve à être un « hybride » entre ces deux-là, ben…

Il était parti fort et bien que je l’avais rejoint à la fin de la première montée de la Lieutenant Dan après environ 12 kilomètres, il m’avait ensuite déposé sur place et je ne l’avais revu qu’à la mi-parcours, alors qu’il se préparait pour la nuit. Profitant du fait que j’ai une équipe de support (mon indestructible papa) pour faire un arrêt court, j’avais réussi à repartir pas trop loin derrière et espérais, encore une fois, le rejoindre dans la Lieutenant Dan.

Mais dans la longue descente juste avant, son cri avait déchiré la nuit. Nous descendions une pente de ski pas trop difficile, il était en contre-bas. Arrivé à sa hauteur, il m’a appris la mauvaise nouvelle : il s’était retourné une cheville. Et d’aplomb à part ça. Il a essayé de poursuivre, mais rien à faire, il peinait juste à marcher. Il m’a dit de continuer, que ça allait bien mes affaires, de ne pas perdre de temps. Il allait s’arrêter au prochain ravito.

Du coup, je me retrouvais en troisième position. Je n’aime vraiment pas gagner des places de cette manière, particulièrement quand c’est un ami qui en fait les frais. Et puis merde, le prochain ravito était sans bénévole, il n’y aurait personne pour l’aider. Et pas question pour lui de se taper la Lieutenant Dan et la descente qui suit dans de telles conditions. Que faire ?

J’ai poursuivi la descente à la marche et empoigné mon cellulaire. Mon père était probablement déjà rendu au P5, il pourrait demander aux bénévoles d’envoyer quelqu’un prendre Stéphane. Pendant que je faisais ça, Ian, un très fort jeunot (je lui concède un « passif » de 20 ans) qui en était à son premier 100 miles, m’a dépassé. Je m’en balançais royalement, la sécurité passant bien avant ma course.

Une fois que j’ai eu la certitude qu’un lift se pointerait le nez, j’ai voulu m’assurer que Stéphane soit mis au courant de ma démarche. S’il avait fallu qu’il poursuive son chemin avant l’arrivée de l’aide…

J’ai donc attendu au ravito. Au bout de 5 minutes, inquiet, je suis reparti en sens inverse, l’appelant en criant dans la nuit. Finalement, nous sommes parvenus à communiquer et, la conscience tranquille, j’ai pu reprendre la course.

Je sors de mes pensées en apercevant l’endroit où je me suis fourvoyé. Il faudrait bien que je tâche de demeurer l’œil ouvert, au moins pour ce qui reste de la nuit. Ma Suunto m’indiquera que je me suis rallongé d’environ 800 mètres. Comme si le parcours n’était déjà pas assez long comme ça…

C’est frustrant parce que je devrais normalement être avantagé ici. En effet, dans ma tête, le parcours de ce Bromont Ultra se divise en quatre parties majeures. La première, qui fait 15 kilomètres, est très difficile et technique avec ses trois longues montées et ses descentes se faisant en bonne partie dans du single track, question de les rendre encore plus difficiles. D’ailleurs, nous avons dû partager les sentiers avec les vélos montagne du Raid, en début de course. Expérience pas tellement plaisante parce que contrairement à ce que j’avais vécu au Vermont 50, les gens qui chevauchaient une monture étaient loin d’être respectueux et n’annonçaient pas leurs couleurs quand ils fonçaient sur nous à vive allure. En plus, il n’y en a pas un sacrament qui a eu la gentillesse de me remercier de lui avoir laissé le passage. J’étais très heureux de ne plus les revoir après être passé pour la première fois à P5 (kilomètre 15).

Ensuite, partie plus facile qui commence par du terrain presque plat sur 8 kilomètres, puis enchaîne avec l’érablière du mont des Pins (où je me trouve), la section de route qui passe par Chez Bob (kilomètres 32 et 112) et se termine au lac Bromont (kilomètres 41 et 121). Les 5 kilomètres qui nous amènent à P7 (kilomètres 46 et 126) m’avantagent également car peu techniques en partant, ils se terminent par une montée très abrupte. C’est sur ces 31 kilomètres que je devrais faire un move et au lieu de ça, je m’amuse à m’égarer dans les bois.

La troisième partie fait 19 kilomètres, entre P7 et le lac Gale (kilomètres 65 et 145). Très difficile, elle est également très lente parce qu’après une longue montée, suit une interminable section composée d’une quantité infinie de lacets techniques. Avec mon agilité légendaire, je vous laisse deviner comment je m’en tire. J’y ai définitivement perdu Bruno de vue lors du premier passage et Ian n’est pas demeuré en reste. Pas l’endroit idéal pour compter les rejoindre, mettons.

Toutefois, autour du 60e kilomètre, après m’être fait shifter par deux jeunes femmes (non, je dirai pas qu’elles étaient jolies, non, je ne le dirai pas) qui faisaient le relais, j’ai commencé à apercevoir un gars qui avançait lentement, plus lentement que moi en tout cas. Son allure générale ne laissait aucun doute : c’était un coureur du 160k. Il s’agissait de celui qui avait tenté de s’accrocher à Florent. Mal lui en prit, il s’était épuisé et voilà, je fondais sur lui. Autant je n’apprécie guère reprendre un coureur blessé (même si je sais bien que ça fait partie du jeu), autant dépasser quelqu’un qui a fait une erreur de gestion de course me satisfait. Je lui ai bien glissé quelques mots d’encouragement au passage, mais dans mon for intérieur, je n’ai pu réprimer un « Tiens toé !!! ».

La quatrième et dernière partie, ce sont 15 kilomètres relativement faciles entre le lac Gale et la mi-parcours/arrivée (kilomètres 80 et 160) avec au passage, une boucle de 6 kilomètres dans les spaghettis du mont Oak.

Partie facile, oui, mais j’y ai tout de même vécu une bonne baisse de régime lors de ma première boucle. Le classique blues de l’avant mi-parcours, quand la fatigue s’installe bien comme il faut alors que la moitié du chemin n’est même pas encore franchie. J’avoue avoir douté de terminer alors que je grimpais le mont Gale. La journée s’achevait, la pluie tombait depuis un bon moment, la nuit s’annonçait froide. Ouais… Il me semble que 80 kilomètres aujourd’hui, ça aurait été suffisant.

Surtout que des crampes ont commencé à se manifester sur la route menant au camp de base. 73 kilomètres, déjà des crampes. Ça augurait bien pour la suite…

Comme par miracle, les crampes ont disparu et la section-spaghetti a bien passé. À la pesée de la mi-parcours, j’ai fait osciller la balance à 144 livres, soit 4 livres de déficit par rapport au départ. « Tu te sens bien ? » de me demander la si gentille Guylaine, responsable de tout ce qui a trait au médical. Heu… oui, en autant qu’on peut se sentir bien après avoir couru 80 kilomètres. Comme elle sait que je suis un coureur d’expérience, je n’ai pas senti le besoin de lui cacher mes troubles de crampes, lui glissant que c’était probablement causé par un léger déficit au niveau de l’hydratation (confirmé par la perte de poids ). Elle n’en a pas fait de cas et m’a demandé : « Tu repars ? ». De quessé ?  Ben sûr que j’allais repartir, j’en étais juste rendu à la moitié !

Tout ça me semble bien loin alors que je reprends le « droit chemin » en direction de Chez Bob (kilomètre 112). Je passe assez rapidement devant le ruban qui m’a barré le chemin un peu plus tôt, puis poursuis ma route, satisfait de ma décision de suivre les règles. Le sol est gorgé d’eau et la faible lueur de ma frontale ne me permet pas de voir clairement les endroits plus « potables » où je pourrais passer. Ce qui fait que j’enfile les trous de boue les uns après les autres. Vivement le ravito pour que je puisse changer de souliers.

La route, enfin ! Toujours personne derrière et évidemment, personne devant. Je suis seul. Quand je me présente chez Bob, c’est l’accueil royal : tout le monde est après moi, m’offre de la soupe, des boissons chaudes, etc. Toutefois, une seule chose m’importe : mes maudits souliers !

Depuis le départ, je porte le dernier venu de la grande famille Skechers, le Gotrail Ultra à semelle (plus) mince. Je n’ai absolument rien à leur reprocher, bien au contraire, ils sont même excellents dans de telles conditions. Mais bon, la pluie ayant fait son œuvre, je dois maintenant me résoudre à faire appel au modèle plus heavy duty pour le reste de la course.

Avant toute chose, dernière pesée qui donne un résultat… nébuleux. Les balances utilisées sont du type que ma grand-mère avait dans sa salle de bain avait jadis. Vous savez, le genre de machin qui se dérègle à chaque fois que quelqu’un embarque dessus ?  D’ailleurs, avant de monter, j’avertis les bénévoles qu’il y a un offset de 10 livres sur celle-là. Et c’est avec ça qu’ils comptent surveiller les coureurs ?

Bon, retour à mes pieds. Comme c’est souvent le cas en ultra, j’en profite pour m’asseoir pour une première fois depuis le départ. Ho, que la levée du corps va être pénible… Juste enlever les souliers demande un effort considérable (il faut quand même que je me rende à mes pieds, déjà que ça tient de l’exploit en temps normal…). Je constate les dégâts. Tiens, c’est bizarre : une seule ampoule, tout autour de l’ongle du troisième orteil du pied droit. J’ai eu ça une fois dans ma vie, ici même en 2014. Faut croire que c’est le parcours qui me fait cet effet-là. Vraiment bizarre…

Je n’ai pas encore terminé de me changer que Xavier se pointe dans le garage où nous sommes tous à l’abri. Bout de viarge, il arrive d’où ?  Je termine de me préparer en vitesse et retourne à l’extérieur question d’essayer de le distancer un peu. Je ne le reverrai plus.

À suire…

Ils l’ont attrapé…

J’avais écrit cet article il y a quelques semaines, suite à la capture de l’individu qui avait commis une tentative de meurtre sur une coureuse au mont St-Bruno. Je me suis dit que j’allais laisser un peu le temps passer et voir si, plus tard, j’aurais envier de le publier. Après l’avoir relu, j’ai décidé d’aller de l’avant. Alors le voici pour vous, chers lecteurs, en attendant le récit du Bromont Ultra…

J’éprouve un profond, très profond mépris envers cet individu.

Je veux bien sûr parler de celui qui a attaqué sans aucune raison une pauvre coureuse dans le parc du Mont St-Bruno le 2 septembre dernier. Maintenant que la police a réussi à lui mettre la main au collet, on en sait un peu plus sur ce qui s’est passé.

Je me demandais bien à quel endroit exactement cet acte de barbarie avait bien pu se dérouler, les sentiers du parc, de MON parc, étant pour la plupart assez passants, même les jours de semaine. En plus, comme ils sont dégagés, il est difficile de s’y cacher pour commettre un crime sans se faire voir.

Je n’avais pas pensé à la tour de télécommunications. Elle est située en haut d’une côte assez abrupte qui fait environ 600 mètres, isolée du reste du parc. Au mont St-Bruno, c’est le meilleur endroit pour « faire du dénivelé », comme on dit dans le milieu. Pas énormément utilisée les fins de semaine, je devine que cette bosse est encore plus tranquille le reste du temps. Bref, l’endroit idéal pour laisser aller ses plus bas instincts, surtout que la victime potentielle y arrivera probablement à bout de souffle.

En plus de mépriser cet être ignoble, je lui en veux. Profondément. Car non seulement il a grièvement blessé une femme qui ne faisait absolument rien de mal, bien au contraire, mais il a surtout semé un doute. Un doute dans l’esprit des femmes qui prendront des mois, des années même à se sentir à nouveau en sécurité dans ce lieu normalement si paisible. Certaines n’oseront plus jamais aller y courir seules, d’autres le feront avec une certaine crainte, jetant un regard inquiet à chaque homme ou chaque groupe d’hommes qu’elles rencontreront sur leur chemin.

De mon côté, je n’oserai peut-être plus sourire ou dire bonjour à une coureuse seule, question d’éviter qu’elle pense que, au cas où que…

Cet individu représente ce qui me répugne le plus dans ce monde : la violence, qu’elle soit physique ou psychologique, envers quelqu’un de plus faible, de vulnérable. Il n’en était pas à sa première offense, s’étant déjà attaqué à un enfant. Quelle lâcheté.

Heureusement, la providence ne l’ayant pas doté d’une grande intelligence, il été assez idiot pour s’incriminer. En plus, il a eu la brillante idée d’éparpiller des mégots de cigarettes autour de la scène de son crime, ce qui a permis de prouver sa présence sur les lieux. Mais au fait, quelqu’un pourrait m’expliquer pourquoi les fumeurs ont la maudite manie de garrocher leurs mégots un peu partout au lieu de les jeter dans une poubelle ?!?  Au moins, cette habitude rétrograde aura permis son arrestation.

Par bonheur, la dame a réussi à s’en sortir et elle dit même avoir hâte de retourner au parc pour reprendre son activité préférée. Je ne la connais pas, mais je l’ai probablement déjà croisée sur place. Je lui dirai simplement ceci : un gros, gros bravo, ma chère dame pour votre courage et votre détermination. Vous avez toute mon admiration. Ce serait un honneur de partager ces sentiers avec vous un de ces jours…

Courses anglaises: Bath, la pourtant si belle…

Ha Bath, la plus belle vile d’Angleterre…  Nous étions passés y faire un tour et nous avions tout simplement été subjugués. La beauté des lieux, la rivière qui coulait doucement en son centre, les gens qui déambulaient tranquillement, tout inspirait au calme, ce qui est rare dans un endroit aussi touristique. Un guide bénévole (qui refusait obstinément toute forme de pourboire) nous avait amenés faire un tour pour découvrir à pied cette merveille, une visite de deux heures ponctuée de capsules historiques rendues avec l’humour très particulier des gens de la place. Sublime.

Vous devinez donc que je piaffais d’impatience à l’idée d’aller arpenter à la course ces rues qui n’avaient rien à envier à Florence ou à Sienne côté beauté. Nous créchions à Bathford (hé oui, il y a plusieurs bleds dont le nom commence par “Bath” tout autour: Bathford, Bathampton, Batheaston; c’est bizarre, mais c’est de même), à environ 6 kilomètres du centre. C’était parfait: un “petit 6” pour commencer, puis je ferais la vieille ville dans tous les sens pour ensuite revenir à mon point de départ, pour un total tournant autour de 15 kilomètres.

Après avoir débuté par la longue descente menant au carrefour giratoire principal du coin (contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est bigrement plus compliqué de traverser un tel carrefour à pied que lorsqu’on conduit car les voitures ne semblent jamais arriver du bon côté), j’ai emprunté London Road, qui allait me mener à ma destination.

Après peu de temps, j’ai aperçu ce qui semblait être une piste longeant l’Avon, la rivière qui traverse Bath. Et si cette piste m’amenait en ville ?  Ce serait cool, non ?  J’ai cependant décidé de poursuivre selon mon plan original, malgré la relative “mochitude” du boulevard que je suivais. J’irais voir cette piste un autre tantôt.

Ouais, London Road, c’est vraiment ordinaire. Mais dans l’anticipation de ce que j’allais voir, je n’en faisais pas de cas. Puis graduellement, le paysage commença à s’améliorer, les bâtisses devenant de plus en plus jolies. Je reconnus la petite rue que nous avions empruntée la veille en auto et aperçus l’église St Michael’s. Ha, j’étais tout près… Les rues piétonnières à moi tout seul, j’en bavais presque d’anticipation.

Tiens, un camion de livraison. Ben oui, il faut bien que les commerces fassent livrer leurs trucs à un moment donné et si ce n’est pas durant la journée, c’est tôt le matin… Un peu plus loin, des employés de la ville qui nettoyaient les rues au jet d’eau à pression. Avec le bruit que ça implique. Puis un autre camion de livraison qui reculait celui-là, tout en produisant les bips-bips de circonstance. Sans compter les autos, là où il n’y en avait pas la veille. Bref, Bath était en mode préparation pour accueillir les visiteurs: bruyante, encombrée, inhospitalière. Déception.

J’ai tout de même fait un petit bout le long de l’Avon, question de traverser le Pulteney Bridge (le Ponte Vecchio local) et pris le chemin du retour après m’être enfilé quelques autres petits détours. À cette heure, la circulation commençait déjà à se densifier, n’aidant pas à rendre l’expérience plus agréable. C’est seulement une fois revenu à la longue montée menant à notre “cottage” que j’ai pu sentir à nouveau un certain calme dans les alentours.

Le lendemain, il n’était pas question de me rendre en ville. À moins que la piste que j’avais aperçue la veille…

Ladite piste en terre battue était vraiment belle, j’y aurais couru pendant des heures… si elle avait eu une longueur le moindrement respectable. Longeant d’abord l’Avon, elle traversait ensuite un champ où des moutons me regardaient comme une vache regarde passer un train, me rappelant mes sorties dans le Devon. Mais bon, sans trop savoir comment, je me suis rapidement retrouvé sur une propriété privée sans issue apparente et ai dû rebrousser chemin. J’ai donc décidé de m’éloigner de la ville, en suivant les petites routes.

Dans ce pays, lorsqu’on s’éloigne le moindrement des cours d’eau, le terrain prend invariablement une « légère » tendance à la verticale. Montée, montée, descente, descente, je me serais cru dans le Vermont. À un moment donné, j’ai aperçu du coin de l’oeil un sentier et ai bien failli l’emprunter. Toutefois, je ne faisais pas confiance à mes GORun Ultra R usés sur des racines humides et ai continué sur le bitume jusqu’à ce que je me retrouve dans un cul-de-sac, dans ce qui me semblait être le fin fond des bois. Et pourtant, je n’étais vraiment pas si loin de la civilisation…

Le surlendemain, j’ai tout misé sur une sortie campagnarde et ne l’ai pas regretté. Bath, ça se visite foutrement bien à pied durant les “heures d’ouverture”, mais un petit matin de semaine, bof…

Courses anglaises: le Devon

« C’est le paradis ici… »

Après quatre journées de temps radieux dans la capitale, nous avons eu droit à quelques gouttes de pluie pour nous rendre dans le Devon. Pas les conditions idéales pour « apprendre » à conduire du côté gauche de la route, mais bon, fallait faire avec…

Un arrêt « obligé » à Stonehenge nous ayant retardé, nous sommes arrivés autour de 18h30 chez Tina, notre hôtesse (il me semble que ça fait bizarre d’utiliser ce mot comme traduction de host…) pour les 4 jours suivants. Tout sourire, elle nous attendait dans sa véranda et avant même d’avoir échangé 2-3 phrases, elle nous avait offert une tasse de thé. Nous avons dû décliner, lui expliquant qu’il était déjà tard, que nous n’avions rien à manger, que nous devions trouver quelque chose pour le souper et le déjeuner du lendemain, et vu que c’était dimanche, ce serait compliqué, etc.

En moins de deux, elle nous avait réservé une place au pub du village (il y avait un pub ici et ça prenait une réservation ?!?) et ajoutait qu’elle nous avait laissé de quoi déjeuner dans le frigo. L’accueil royal.

Le lendemain matin, je revenais de ma course quand Barbara m’a posé la question : « Pis, comment c’était ? ». Définitivement, c’était le paradis et jamais je ne voudrais repartir…

Après le bruit de la cité, le contraste a été saisissant. Personne autour, pas le moindre son.  À la place des grands boulevards où filaient à vive allure des milliers de véhicules et des trottoirs encombrés de touristes et de gens pressés, mon terrain de jeu était constitué d’enchainements de chemins étroits, (très) ondulés et bordés de haies. De l’autre côté desdites haies, des moutons et des vaches broutant nonchalamment. Des humains ?  Pas vu beaucoup.

Les chemins étaient tellement étroits que deux véhicules ne pouvaient pas s’y croiser. En fait, même à pied je devais m’engouffrer dans les haies lorsque je rencontrais une rare automobile sur mon trajet. Ce qui faisait que j’étais dans l’obligation de ralentir mes ardeurs dans les descentes, de peur de faire un face à face à la moindre courbe. À pied. Faut le faire, quand même !

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Quand je dis que les chemins étaient étroits, je n’exagérais pas. Et non, ce n’était ni un sens unique, ni une piste cyclable !

Mon premier objectif : aller voir de quoi avaient l’air le pub et le village. Car je ne comprenais pas comment on pouvait exploiter un établissement de ce type dans ce qui me semblait être un endroit minuscule. Mais comme je l’avais vu de nuit, je me disais que peut-être que…

Hé bien, je ne comprends toujours pas !  Dalwood est vraiment microscopique: tout au plus 20-25 maisons constituent le village. Il y a bien une école primaire, mais je ne vois pas d’où peuvent bien provenir les enfants qui la fréquentent. Quant au magasin général, la personne qui y travaille doit souvent trouver le temps long. Et le pub, vous me demandez ?  Toujours la même incompréhension, mais honnêtement, si un jour vous passez dans le coin, payez-vous une visite chez Tucker’s Arms, vous ne le regretterez pas !

Ensuite, je me suis mis à enfiler les montées et les descentes, y allant selon mon instinct. C’était l’endroit idéal et la température parfaite pour courir, les vallons verdoyants de la campagne et le léger brouillard matinal au-dessus du ruisseau offrant à mes yeux émerveillés un paysage que je n’oublierai jamais.

Chemin faisant, j’ai eu une illumination. Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi les Britanniques produisaient autant de coureurs de haut niveau. Dans mon jeune temps, il y avait Coe, Ovett, Cram, les spécialistes du demi-fond. Il y avait aussi Steve Jones, qui a été recordman du monde sur marathon. Et plus récemment, que dire de la légendaire Paula Radcliffe ou de Mo Farah ?  Sans oublier tous ceux qui les ont précédés…

Hé bien, j’avais peut-être un élément de réponse là, juste devant moi : et si les campagnes étaient toutes comme celle-là dans ce merveilleux coin du monde ?  Cet environnement ne demandait qu’une chose : être parcouru dans tous ses sens à la course. Je n’étais tout de même pas pour me gêner…

Ceci dit, il faut croire que les coureurs ne sont pas légion dans le coin car au détour d’une courbe,  j’ai été accueilli par un chien berger qui semblait plus surpris que fâché de me voir apparaître. Mais bon, contrairement à ce qui se passerait en ville, je ne pouvais pas vraiment m’offusquer du fait qu’il soit laissé libre parce qu’après tout, ça faisait partie de sa « description de tâche » qui est, ne l’oublions pas, de garder des moutons. Ce qu’il semblait faire plutôt bien d’ailleurs.

Mais comme il n’y a pas un chien sur cette terre qui me fasse peur si je suis seul à seul avec lui (c’est un tantinet différent quand Charlotte est avec moi), j’ai entamé les pourparlers comme tout bon négociateur : en observant le non-verbal de mon interlocuteur. De toute façon, je me doutais bien que le verbal ne m’apprendrait pas grand-chose, alors… On a fini par s’entendre sur le fait que je rebrousserais chemin (comme je prévoyais le faire incessamment) et que lui, retournerait (dans les deux sens) à ses moutons. Ha, quand on sait se parler…

Parlant des moutons, disons qu’ils ont peut-être été le seul élément « négatif » de cette sortie dans le Devon. Pas qu’ils aient été dérangeants, bien au contraire, et j’avoue que j’aimais bien voir leur face en point d’interrogation quand je passais tout près. Sauf que bon, ces pacifiques bestiaux n’ont pas l’habitude de garder leurs « surplus » pour eux quand ils utilisent nos routes pour changer d’endroit où mâchouiller leur foin, alors… Ce qui fait que j’en ai été quitte pour une bonne séance de décrottage (c’est le cas de le dire !) de mes GORun Ultra R après mon arrivée.

Mais ça en valait largement la peine. Sauf que lors des deux sorties subséquentes, j’ai tout de même pris bien soin d’éviter les secteurs plus à risques.

Quand nous avons quitté, le coeur gros à l’idée qu’on ne verrait peut-être plus jamais une hôtesse qui était presque devenue une amie, je me consolais un peu en pensant à Bath, la plus belle ville d’Angleterre, qui serait ma prochaine découverte.