Pas mal trop de rose

Ça a débuté avant même que je commence à courir, durant de mon premier été à travailler au centre-ville, il y a plusieurs années. Incapable d’endurer une journée ensoleillée au bureau sans avoir bougé auparavant, je m’étais mis à voyager en vélo. Ça prenait à peine plus de temps, je n’avais pas à vivre l’enfer du transport en commun en plein été et surtout, j’avais l’impression de ne pas « perdre » une belle journée.

Comme l’entreprise qui m’employait à l’époque ne disposait pas de vestiaires/douches, je m’étais pris un abonnement à rabais dans un gym. Apprenant cela, un collègue m’avait fait la remarque que ça me reviendrait plus cher que le transport en commun. Comme si je faisais ça pour économiser… Il y a autre chose que l’argent dans la vie, non ?  C’est fou le nombre de niaiseries dans le même genre que j’ai entendues de la part de gens qui tentent de se justifier parce qu’ils se sentent coupables de ne pas bouger. Certains ne comprendront jamais que je ne fais même pas ça pour me mettre en forme, je le fais parce que j’aime ça. Et surtout, je déteste rester enfermé quand il fait beau.

En tout cas, peu importe, il avait tort de toute façon et pour lui en faire la preuve, je me suis mis à utiliser un marqueur rose pour indiquer sur le calendrier les dates où j’avais enfourché mon vélo pour venir au travail. Pourquoi avoir choisi le rose ?  Euh… Parce que c’était ce marqueur-là qui traînait ce matin-là ?

Au fil des années, ce petit rituel s’est poursuivi. Quand je me suis mis à la course, je marquais les jours où je courais en jaune. Ainsi, en un coup d’œil, je pouvais « apprécier » les semaines, les mois, les années. Disons que quand ça va bien, il ne reste pas beaucoup de dates en blanc une fois un mois terminé.

Depuis Massanutten, mon calendrier a pris une tendance rose. Très rose.

C’est que voyez-vous, comme c’est mon habitude, j’ai voyagé à vélo au bureau dans la semaine qui a suivi la course. Je laissais ainsi tomber mes traditionnelles sorties au mont Royal question de faire un peu de récupération active. Puis le samedi, toujours suivant mes habitudes, je suis parti faire une petite sortie. Juste un petit aller-retour au parc, environ 11 km mollo.

Au début, rien à signaler. C’était dur, mais bon, c’était normal vues les circonstances. J’avançais sans me presser, appréciant le moment. Puis, rendu au point le plus éloigné de mon parcours (c’est toujours comme ça), j’ai soudainement ressenti l’équivalent d’une vive douleur de tendinite au niveau du tendon d’Achille droit.

Quessé ça ?  Un tendinite « subite » ?  What the f… ?

C’est tant bien que mal que je suis revenu à la maison. Ok, j’avais peut-être repris un peu tôt. J’allais prendre quelques jours supplémentaires, mettre de la glace… et faire du vélo.

6 jours plus tard, la douleur étant disparue, je suis reparti. Je n’étais pas rendu au coin de la rue que le tendon se lamentait. Le déni entra alors dans la danse. Il va se réchauffer que je me disais, ça va finir par être correct.

Bien que c’était endurable après une dizaine de minutes, la douleur a fini par revenir sournoisement s’immiscer dans le processus, si bien que c’est finalement à la marche que je suis retourné à la maison.

Pas le choix, je devais retourner voir Annie-Claude, ma physio. Pas que je ne l’aime pas, au contraire, mais bon, je parvenais à survivre sans elle, mettons.

En gros, elle m’a dit mon corps n’était pas prêt à subir l’épreuve que je lui ai fait subir (oh surprise !). Après une année 2017 de misère, j’avais réussi à reprendre une forme tout à fait acceptable, mais ça prend plus que de la forme physique pour faire un ultra. Pour faire image, il faut que les fondations de la maison soient solides. Elles ne l’étaient pas assez et se sont fissurées. La maison était demeurée intacte en apparence durant la course, mais après…

Bref, dans ce cas précis, le mollet n’étant pas assez fort, c’est donc le tendon d’Achille qui en a subi les contrecoups. D’où la tendinite subite.

La cassette de l’an passé recommença alors à jouer: exercices à faire, zéro course pour une semaine avec possibilité de retour progressif par la suite. C’était le jour de la marmotte.

Pour le deuxième rendez-vous, étant serré dans le temps, j’ai dû me rendre en marchant très. Arrivé sur place, ma cheville était légèrement enflée. Ça ne regardait pas bien.

J’avais malheureusement raison. Je devais poursuivre avec les exercices, on allait se revoir dans deux semaines. Et toujours pas de course. « Pour le vélo, pas de problème ». Ce serait bien le bout de la m… Ça fait que le rose s’accumule sur le calendrier…

Pour la petite histoire, je n’ai jamais montré ledit calendrier au collègue en question.

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Massanutten: la bête et moi

Revoir mon père m’avait fait du bien et c’est le cœur léger que j’ai entrepris cette interminable section. Et quoi de mieux qu’une belle montée pour nous mettre de bonne humeur ?

Sauf que lentement, mais sûrement, le travail de sape de la bête s’est opéré. Des coureurs me rejoignaient et me laissaient sur place dans les (nombreuses) parties techniques, la chaleur montait tranquillement. Toutefois, l’avantage d’avoir à dealer avec un parcours transformé en marécage était qu’on pouvait facilement se rafraîchir. J’ai donc sorti mon chiffon J (j’en ai toujours un sur moi) pour le tremper dans l’eau et en répandre sur mon visage, mes bras. Ha, sur la tête, ça allait faire du bien…

(** BLAPHÊME QUÉBÉCOIS À TROIS SYLLABES**) !!!

« Man are you ok ?!? »

Du con, j’avais oublié la frontale qui trônait sur ma tête. En enlevant ma casquette, elle s’est envolée pour aller s’ouvrir sur une roche. Et bien sûr, les piles sont toutes sorties de leur socle. Calv…

J’ai rassuré mon poursuivant, j’allais bien. Mais s’il pouvait m’aider à retrouver les piles… C’est lui qui a localisé la dernière, qui reposait dans le fond d’un trou d’eau. Thanks man.

Par miracle, la lampe qui semblait démolie après sa mésaventure fut facile à rassembler et était fonctionnelle. Ça n’aida toutefois pas mon moral, qui était à son plus bas. J’en avais marre de toutes ces roches, de toute cette eau. Je savais ce qui m’attendait et je n’avais pas envie de me le taper. Et si j’arrêtais à Roosevelt ?  Je pourrais prendre une bonne bière, une nuit normale de sommeil et demain, on aurait la journée complète pour visiter Washington. J’aurais fait 103 kilomètres, ce serait tout de même très bien comme « retour au jeu », non ?

De toute manière, à quoi ça rime, ces courses de 100 miles ?  On passe 25-30 heures dans les sentiers, on scrape des fins de semaine entières (et même plus) pour ça. Pourquoi pas 50 miles ?  Ou 100 kilomètres, tiens. C’est le même feeling, mais sans avoir à passer la nuit debout. À moins que je retourne aux marathons ?

Cette dernière idée m’a sorti de ma torpeur. Retourner aux marathons, TU ME NIAISES ?  Courir après un temps, après une performance, te stresser pour le moindre changement dans les conditions, ça te tente vraiment ?  No way. No. Fucking. Way. Tenir tête à cette petite voix intérieure qui te dit d’arrêter, continuer quand ça fait mal, quand ça ne te tente plus, c’est ça qui t’allume. Pas un foutu parcours plat sur l’asphalte. Ça fait qu’arrête de chiâler pis avance !

J’avais donc repris un peu de poil quand je suis arrivé à Camp Roosevelt (mile 63.8). Une mauvaise nouvelle m’y attendait, cependant : Martin B était là et n’avait plus de dossard. Il m’avait dépassé sur le chemin de terre en début de course et je ne l’avais plus revu. Je croyais qu’il voguait confortablement devant, mais non.

« Si t’as vu du vomi dans les sentiers, c’était le mien. 30 kilomètres à vomir, j’en ai eu assez. »  Ouais, on peut comprendre. Pour la petite histoire, non, je n’avais pas vu ses « éruptions », mais par contre, il y avait pas mal de bouses en chemin. Ours ou chevreuil ?  Hum…

Compte rendu de mon père : « Pierre et Joan ont dit qu’ils marchent beaucoup et qu’ils ne courent plus vraiment. Au mieux, ils trottinent. » On était dans le même bain. Je faisais exactement la même chose. Si je pouvais parvenir à les rejoindre, ce que ce serait cool de faire la course à trois…

« Et toi, ça va toujours ? ». Je l’ai mis au courant de mes idées d’arrêt prématuré, de journée à Washington, etc., mais que là, j’étais bien décidé à terminer. Sa réponse : « Laisse faire Washington… ». Le petit mot d’encouragement dont j’avais de besoin. Je me suis demandé sérieusement comment les autres font pour  faire un 100 miles sans crew

Avant de partir, j’ai laissé mes instructions : j’allais procéder à un (dernier) ménage de mes pieds à Gap Creek, vu que je prévoyais du plus sec (moins humide) par après.

Je riais d’ailleurs tout seul en reprenant les sentiers. Je songeais à Vincent qui nous avait demandé à nous, les « anciens », à quel endroit prévoir un changement de souliers. Pierre et moi avions insisté : à Gap Creek, puisque la section que j’allais me taper était souvent très détrempée. Je me demandais bien ce qu’il pouvait en penser à ce moment précis, vu qu’il y avait de l’eau pour ainsi dire… partout.

À ma surprise, la section débutait sur un beau petit sentier facile et relativement sec. Ben voyons… Puis arriva un torrent à traverser et l’horreur m’est apparue : de l’autre côté, le sentier, habituellement transformé en ruisseau, était devenu une rivière. Parmi les roches, bien évidemment.

J’ignore sur quelle distance j’ai remonté le courant (ma Suunto avait rendu l’âme, je m’étais trompé dans les réglages), mais c’était long. Très long. Et quand la pente s’est accentuée, l’eau avait été remplacée par des grosses roches. Tellement grosses qu’elles empêchaient une progression rythmée, même en montée.

C’en était trop. Le vaisselier de l’église y est passé au grand complet, dans l’ordre et le désordre. Avoir à choisir mon chemin en montée, j’HAÏS ça !!!

Et que dire de la descente qui nous amenait au ravito ?  Longue, boueuse, mouillée, hyper glissante. Pénible au possible. Surtout avec l’obscurité.

De l’autre côté du petit pont, une surprise m’attendait : assis près du feu, pieds nus avec ses souliers à ses côtés, Joan me fit un petit signe de la main. Il avait l’air crevé. Avait-il abandonné ?

Mon père me mit au courant : il voulait abandonner, mais comme j’étais une trentaine de minutes derrière, on l’avait convaincu de se reposer et de m’attendre, que je le « prendrais » au passage.

Joan qui avait besoin de moi ?  Ici ?  Wow.

Dans les événements, mon père avait oublié pour mon changement de souliers. Pas grave, on le ferait à Visitor Center. « Certain ?  Je peux aller chercher ça dans l’auto, ça va prendre 2-3 minutes ». Ben non, ça pouvait attendre. Mes pieds étaient bien mouillés de toute façon.

Après avoir bouffé un peu, je me suis approché de Joan. Un bénévole a vu mon numéro et s’est mis à m’expliquer qu’il m’attendait, qu’il allait repartir avec moi, etc. Oui oui, je sais. Vous savez, le dialecte bizarre qu’on utilise, ça sert à communiquer. Oui, oui, je vous le jure… C’est qu’il était intense. Pas vraiment l’environnement idéal pour se reposer.

Pis, tu repars avec moi ? Prêt à y aller ?

Son visage était marqué par la fatigue, probablement plus mentale que physique. Son non-verbal au complet me disait qu’il en avait ras le pompon. Pourtant, il a remis ses chaussures, s’est levé, a enfilé son imper, puis pris un selfie. C’était un petit projet qu’il avait : prendre un selfie à chaque ravito, question de voir son « évolution ».

« Vous en avez pour au moins 4 heures, non ? ». Devant nous, 8.5 miles épouvantables, probablement les pires du parcours. Des roches, des roches, encore des roches. Pas moyen de prendre un rythme, surtout dans la nuit. Au moins, il n’y aurait pas d’eau. J’ai répondu à mon père que ce serait plutôt entre 3 et 4 heures.

On commençait par la fameuse montée Jawbone.

« Le rythme est bon ? ». En fait, il était pas mal. Pas mal du tout, même. Pour un gars au bord de l’épuisement, Joan avait un foutu bon pas. Arrivés aux fameuses assiettes à tarte (celles qui indiquent de tourner à gauche si on a 70 miles dans les jambes ou de poursuivre tout droit si on en a 98), il m’a lâché : « J’ai hâte de repasser ici…». Bonne nouvelle : il prévoyait terminer. À moi de le garder positif.

« C’est accueillant…»

Devant nous, ni plus ni moins qu’un tas de roches. C’est ça qu’ils appellent un sentier ? Ça faisait la troisième fois que je me tapais cette course à la con… Qu’est-ce que je ne comprenais pas, donc ?

« J’en ai plein le c… des cailloux !!!  Est-ce trop demander de pouvoir mettre les pieds à plat sur le sol ? ». Puis, après un silence, c’est sorti: le gros mot à trois syllabes.

Ouin, il est vraiment écoeuré… Mais je parviens à trouver du positif à tout ça et lui fais remarquer qu’il n’est pas totalement exaspéré puisqu’il a sacré en québécois. S’il avait juré en français, alors là…

Ma remarque le fait rire un peu, mais ne réussit pas à le réveiller. Il est dans le même état que j’étais en 2015, alors que je suivais Pierre tant bien que mal : il est très, très fatigué. Il dort debout. Et quand ça arrive, on dirait qu’on ne parvient juste pas à s’en sortir. Petite pause sur un tronc d’arbre, nous éteignons nos lampes. Juste un petit 5 minutes, ça pourrait faire la job comme ça m’avait aidé à Eastern States.

Quand nous reprenons, il ne semble pas mieux. « Ça te dérangerait si je prenais un peu de temps pour dormir au ravito ? ». Pas de problème, je suis payé à l’heure. Je lui souligne toutefois qu’un ravito, c’est souvent bruyant, alors ce serait peut-être mieux qu’il dorme ici, dans le bois…

Puis je pense au RAV4. Pourquoi ne pas dormir dans l’auto, un peu à l’écart ? L’idée l’enchante au plus haut point. Probablement que ça l’exclura théoriquement de la catégorie «solo », mais je pense qu’il s’en fout éperdument.

« Ça descend, ça descend… Le ravito doit être proche. ». Peut-être, mais il y a tout de même un bout sur la route à faire. Dans mes souvenirs, il était descendant, on pourra peut-être le courir…

Mauvais souvenirs : c’est un long faux-plat ascendant. Joan m’avouera plus tard qu’une fois rendu là, il s’est laissé aller à carrément dormir debout. Des autos passent, je me demande bien ce qu’ils peuvent bien foutre dans un tel coin perdu à cette heure de la nuit. Seule explication plausible : ce sont des crews.

On essaie de trottiner ?  Il parvient à remettre sa machine en mode course, mais ça fait mal. À moi aussi, d’ailleurs. Des bruits de voitures roulant à bonne vitesse parviennent à nos oreilles. On hallucine ou pas ?

On n’hallucine pas : le ravito est proche. Mon père semble surpris de nous y voir si vite. Et pourtant, cette section est tellement pénible. Joan lui demande aussitôt s’il peut utiliser le véhicule pour faire un petit somme de 15 minutes.

Pour ma part, je vais profiter de cette pause pour procéder à un dernier ménage de mes pieds. Ouille, juste enlever les souliers fait mal, pas hâte de voir le reste.

Pas si pire, pas si pire. Les pieds sont évidemment blancs, mais j’ai une seule « vraie » ampoule, sur le petit orteil du pied gauche. Je me mets en frais d’essayer de la péter me pesant dessus. Elle résiste. Dans ma trousse de premiers soins, un tube d’onguent. Peut-être qu’en prenant le coin… Nope. Le petit pointu qui sert à percer le sceau du tube ? Rien à faire. Finalement, une paire de ciseaux médicaux parvient à percer la forteresse, faisant gicler un petit jus bizarre.

Bon, faut taper ca maintenant. Diachylon ? Ça ne colle pas. Tape médical ?  Pas mieux. Et puis merde, le bon vieux duct tape. On fait tout avec du duct tape. Même réparer des pieds maganés.

Coup d’œil à ma montre : ça fait un bon 20 minutes qu’on gosse après mes affaires et pas de trace de mon partenaire. Après avoir difficilement renfilé mes souliers, je me dirige en boitant vers le RAV4. Joan y est toujours bien étendu. Je cogne à la fenêtre, ouvre la portière. Il se réveille brutalement, il semble perdu. Je l’ai définitivement sorti d’un sommeil profond. Il sort son téléphone, regarde l’heure et me dit qu’il lui reste 4 minutes. Peut-il les prendre ?  Euh, oui, on n’est pas pressés… Mais comment peut-il lui rester 4 minutes alors qu’il était supposé en dormir 15 et que j’en ai pris plus de 20 pour changer de souliers ?  Bah, peu importe…

Je me dirige donc vers la table en attendant son retour. Le bénévole me fait l’inventaire de ce qu’il y a à bouffer. Quand il prononce les mots « bear claws », mon attention est attirée. C’est quoi ça, des « bear claws » ?  Pas des maudites pattes d’ours à la mélasse, toujours ?

Non, ce sont des espèces de grosses brioches. J’y goûte. Hum, c’est bon, mais dans le genre optimisation du sucre et du gras dans le même « aliment »… Bah, j’ai besoin de calories, non ?  Je finis par l’engouffrer au complet.

Joan se pointe alors qu’un petit crachin s’est mis à tomber. Il porte son imperméable avec le capuchon attaché bien serré sur sa tête. Son petit somme ne semble pas l’avoir aidé, on dirait même qu’il a eu l’effet inverse. Il s’enquiert des sections à venir. « Il y a des cailloux ?». Je ne peux pas lui mentir. Il y en a moins que ce qu’on vient de se taper, mais oui, il y en a. Pas le choix, on est à Massanutten. Par contre, ils sont surtout dans la montée.

« C’est quelle distance ? ». 3.5 miles jusqu’à Bird Knob. Tu sais, Bird Knob, le ravito avec le bourbon ?  Ça lui rappelle quelque chose, mais ça lui rappelle surtout que les crews n’y ont pas accès. « Et après ? ». À peu près 6 miles pour revenir à Picnic Area, juste à côté d’ici.

« On est rendus où ?». Mile 78. « Encore un marathon… ». Ouais, je sais. J’ai envie de lui dire à la blague que pour lui, c’est moins de 3 heures, mais mon petit doigt me dit qu’il n’est pas dans le mood

Il a les mains sur les genoux et soupire profondément. Je sais qu’il lui reste encore du jus, il lui faut juste se motiver. « Ha non, je n’ai plus de fun. Je n’ai pas eu de fun dans la dernière section. J’arrête. ».

C’est dans ce genre de situation que j’aimerais être plus émotif et moins cérébral. J’aimerais tellement être capable de trouver les mots et le ton pour l’encourager, le motiver à poursuivre. Quitte à embellir la situation et lui dire que le pire est vraiment passé. Mais je ne suis pas comme ça. Je lui expose les faits. Lui parle de regrets. C’est ça le plus important : va-t-il avoir des regrets ? « Non, pas de regrets. ». Certain ?  Le voyage de retour, c’est long en ta… quand on a des regrets. « Non. ». En dernier recours, je sors le conseil qu’il donnait jadis dans ses conférences : toujours faire 200 mètres après un ravito avant de décider d’y abandonner. Sa réponse, sans équivoque : « Je voulais abandonner à la dernière station et j’ai fait plus de 8 miles. J’ai eu le temps d’y penser. ».

Et avec un geste tout simple, il retire son dossard et le remet au capitaine du ravito. Voilà, c’est terminé pour lui. Je lui donne l’accolade, tellement désolé de ne pas avoir pu l’aider plus…  Il passera les 4 prochaines heures à dormir sur le siège du passager de mon RAV4.

« Et toi, ça va ? Penses-tu finir ?».

Mon papa qui se pose la question, fort légitime. Honnêtement, je vais plutôt bien. Mes jambes font évidemment mal, je n’ai plus de vitesse et je n’ai aucune envie de me mettre à bouffer le parcours. Mais je ne m’endors pas du tout.

Je m’engouffre seul dans les bois. Dans ma tête, les « Et si… » se mettent à défiler. Et si j’avais été plus émotif ?  Et si je lui avais dit qu’on les prendrait une par une ?  Et si je lui avais suggéré de se reposer un peu et d’attendre le passage de Pat et/ou Gilles ?  Et si… ?

Un mur me sort de mes pensées. La montée vers Bird Knob (mile 81.6) est particulièrement difficile. Très abrupte, tout aussi rocailleuse, chaque pas doit être planifié, calculé. Dire que la progression est lente serait un euphémisme.

Une fois en haut, je ressens un petit coup de fatigue. Ho merde… Il reste encore quelques heures avant le lever du soleil, va falloir que je tienne jusque là sans tomber. J’engouffre un (autre) gel à la caféine, en espérant que ça fasse un tant soit peu effet. Je me fais rejoindre et dépasser par une fille et sa pacer. Avoir quelqu’un de frais pour placoter, ça m’aiderait peut-être à demeurer éveillé…

Arrive le ravito, réputé comme le plus dynamique de la communauté. Des bénévoles qui sont sur le party, belle façon de se faire réveiller, non ?

Ouin, le « party » est assez tranquille merci. Les trois bénévoles semblent aussi, sinon plus amorphes que moi. L’une d’entre eux essaie tant bien que mal de m’aider, mais elle semble si fatiguée… J’aperçois la bouteille de bourbon sur la table, elle n’a l’air d’intéresser personne. Je repars avec une drôle d’impression d’inachevé.

Ok, petit bout sur chemin de terre en descente, on va essayer de courir. Ouille, ça fait mal !  Mais je tiens le coup. Il faut bien courir de temps à autre si on veut finir par finir…

Hein, c’est quoi ça ?  Mon intestin qui m’envoie des signes ?  Nah, impossible !  J’en ai déjà parlé, bien que ça me soit souvent arrivé (surtout dans mes premières années) à l’entraînement, jamais je n’ai eu à « faire le vide » durant une course. Jamais. C’est comme si mon corps se « faisait à l’idée » et attendait que je sois dans de bonnes dispositions pour réclamer son dû.

Ça va passer, c’est juste une fausse alerte.

Finalement… Pas le choix, je dois soulager la pression. Et rapidement en plus. J’entreprends donc de quitter la route et de descendre dans le bois, à l’abri des regards. Une fois l’endroit approprié (façon de parler) déniché, petit problème technique : comment s’accroupir quand on a plus de 130 kilomètres et 6000 mètres de montée (et tout autant de descente) dans les jambes ?  Heureusement, j’avais lu sur le sujet (dans le monde des ultras, on retourne à la base et on trouve un paquet de trucs) : un arbre jouerait un « rôle de soutien », si on peut s’exprimer ainsi.

Tout se passe bien jusqu’à la partie « finition ». On fait comment, au juste ?  Disons que le papier se fait rare dans les parages… Je me résigne à utiliser mon chiffon J, quitte à le nettoyer dans un trou d’eau plus loin… en me jurant de ne plus l’utiliser pour m’éponger le visage !

Ok, ni vu ni connu, je remonte vers le chemin et reprends ma route. Mais comment se fait-il que ce soit arrivé ?  Ai-je changé quelque chose dans mon alimentation depuis le départ ?  Tout en progressant, j’identifie les coupables potentiels: au cours des dernières heures, j’ai absorbé plusieurs quartiers de melon, 3 ou 4 gels de sirop d’érable et bien sûr, la bear claw. Toutes des choses que je n’ai pas l’habitude de prendre en course. Hum…

Je serais très curieux de faire cette section de 6.4 miles menant à Picnic Area (mile 87.9) de jour, avec des jambes fraîches. J’ai comme l’impression qu’elle ne serait pas si pire. Mais là… Elle me semble longue, mais longue…

Heureusement, le soleil commence à vouloir se pointer et avec lui arrive un petit regain d’énergie. Pour la première fois, je verrai ce ravito à la lumière du jour. C’est effectivement une aire de pique-nique, pas tellement grande. En fait, c’est juste ça, il n’y a rien d’autre. Je me demande bien pourquoi ils ont décidé de construire ça ici…

Au son d’un bon vieux rock, mon père et moi procédons au remplissage de mon réservoir. C’est cool comme endroit quand on n’est pas complètement pété… Je lui raconte mes mésaventures en riant et prends des nouvelles de Joan: il dormait profondément quand mon père a quitté le RAV4, 30 minutes auparavant.

« Tu tiens toujours le coup ?». Ouais, je dirais. J’ai déjà filé mieux, mais j’ai également déjà filé pas mal moins bien (particulièrement à cet endroit même, en 2015). D’ailleurs, pour la première fois, les 8.9 prochains miles ne me font pas peur. C’est l’avantage d’avoir pris un peu plus de temps que prévu : ça se fera entièrement à la lumière du jour.

Après avoir donné rendez-vous dans trois heures à mon papa, je « m’élance » vers Gap Creek II (mile 96.8). Dès le début de la section, je me mets en frais de trouver où j’ai bien pu déglutiner lors de mon premier passage ici jadis. Là ?  Là, peut-être ?  Ou bien là ?  On a des drôles de pensées quand on passe une journée complète dans les bois…

S’il y a des bouts plus faciles, Massanutten demeurant Massanutten, on finit toujours par tomber sur des roches. Ce qui m’amène, invariablement, à ressortir mon bon vieux blasphème à trois syllabes. C’est toujours rassurant de pouvoir compter sur lui dans les moments difficiles.

Ouais, 8.9 miles, c’est long. Je regarde ma montre fréquemment, espérant voir le temps passer. Ce sont plutôt d’autres coureurs, accompagnés de pacers, qui passent. Puis, extase, le chemin de terre. Hallelujah !

Ok, à partir de maintenant, plus personne ne me dépasse. Vous avez compris ?  Plus personne !

Je me mets au pas de course et parviens à reprendre deux coureurs qui m’avaient dépassé dans les sentiers. J’essaie de ne pas me faire d’illusions quant à la proximité du ravito, mais quand j’aperçois une pancarte « Runners on the road », je sais que je suis proche.

J’arrive à Gap Creek pour la deuxième fois. (photo: Jacques Giguère)

Enfin, le voilà. J’y suis parvenu 20 minutes plus rapidement que prévu. Mon père m’y accueille pour un dernier remplissage. « Ça va toujours ? ». Oui, rien à signaler. Mon chrono m’indique que les 30 heures sont inaccessibles, mais  que je devrais terminer en moins de 31. Petite photo avant de quitter et on se revoit à l’arrivée.

Et j’en repars. (photo: Jacques Giguère)

Montée Jawbone, prise 2. En haut, des voix. Objectif : les rejoindre.

La montée est déjà difficile en partant, ajoutez qu’il commence à faire chaud… Un premier coureur me cède le passage au tournant d’un switchback. Je parviens à en rejoindre deux autres tout juste en arrivant en haut, à l’assiette à tarte « 98 miles » indiquant le chemin à suivre. Pliés en deux, à bout de souffle, ils me font signe de passer. Je leur réponds : « Are you sure ?  I’m a horrible downhill runner ». La réplique de l’un d’eux : « I’m a horrible runner, period. »

Je la trouve bonne et la ris de bon cœur en entamant la descente. Je ne ris toutefois pas longtemps. Je me souviens quand Pierre m’avait dit au début de cette partie : « Ils vont nous avoir tenus jusqu’au bout, hein ? ». Il parlait des roches, bien sûr.

Ha là je n’en peux plus. Je suis à bout, complètement à bout. Les jurons bibliques sortent de ma bouche à une fréquence vertigineuse. Plus jamais on me reverra ici !  Plus jamais !!!

Habituellement, quand on fait ce genre de promesse, ça veut dire « À l’an prochain !». Mais là, j’en ai vraiment plein le derrière. Pus capable, juste pus capable.

Arrive finalement le chemin de terre qui me ramènera au point de départ, qui est également le lieu d’arrivée. Je me remets au pas de course. Mes jambes ne me permettent pas une cadence d’enfer, mais j’ai ce qui me semble un bon rythme. Et encore une fois, je ne me fais pas d’illusion : ce sont environ 4 miles que je dois parcourir. C’est long, même sur la route.

Je progresse, fin seul, et ça me convient. Finalement, devant moi, je vois une dame qui avance avec des mouvements de course, mais à la vitesse de quelqu’un qui marche : il ne lui reste plus rien dans les jambes.

J’avoue trouver ça un peu plate de dépasser quelqu’un tout juste avant la fin comme ça et je songe  à ralentir pour l’attendre. Mais merde, c’est qu’elle n’avance pas… Et puis, double merde, ce chemin de terre fait partie du parcours autant que les maudites sections rocailleuses et bon, elle ne m’a pas attendu auparavant, ça fait que… je passe en coup de vent, lui disant que ça achève. Elle me répond en marmonnant. Ce que j’ignore à ce moment, c’est qu’elle est en train de terminer son 17e Massanutten. Respect.

Je parviens à l’asphalte, puis à l’entrée du camp de vacances. Dernière montée, que je fais en marchant sous les encouragements des passagers des autos qui me dépassent. Ça achève, ça achève…

Dernière descente dans un sentier, Pas commode après 103 miles. J’entends le ruisseau en bas. Je sors du bois. « Fred ! C’est Fred !!! ». Ce sont Guy et Éric qui m’attendent.

« Surgissant » du bois… (photo: Éric Côté)

Voyant Éric là, j’en viens à la conclusion que Vincent a eu des problèmes. Ha, c’est poche…

« Viens-t’en, on va te rejoindre à l’arrivée ! »

Je débouche dans la clairière. Mini-commotion chez les Québécois, la voix de Joan… Ça y est, je suis rendu. C’est un long, très long périple qui m’a amené jusqu’ici. Périple qui a débuté en décembre 2016, devant Habitat 67, quand mon ischio s’est déchiré. Maudit que j’en ai passé du temps à essayer de guérir… Et j’ai douté, Dieu que j’ai douté. À un moment donné, j’ai pensé que les longues distances, j’allais devoir oublier ça. « Tu pourrais faire des 10 kilomètres » m’a déjà dit un collègue de travail. Aucun intérêt pour moi : il n’y a pas de dépassement, pas de satisfaction à courir 10 kilomètres en faisant attention pour ne pas me blesser. Quand on vise un temps, oui, mais quand on court sur les breaks… Si je mettais une croix sur les longues distances, je le faisais également sur la compétition. Point à la ligne.

Mais je suis là, dans ce champ encore gorgé d’eau malgré le soleil qui plombe. Devant moi, la banderole d’arrivée. J’entends les boys qui m’encouragent. J’arrête le chrono à 30:38:37. Bien loin de mes meilleures performances, mais je suis là, c’est le principal.

C’est fini ! (photo: Jacques Giguère)

Martin étant Martin, il devance Kevin, le directeur de course, pour me féliciter. Kevin me dit que j’ai l’air bien, je lui réponds que c’est juste un air que je me donne, ce qui fait rire les gars. Qui sont nombreux, il me semble…

Alexandre a un gros pansement sous le nez, il a dû s’arrêter au 54e mile. Vincent s’est arrêté après 64 miles, les pieds détruits par les conditions. Gilles, de son côté, s’est arrêté comme Joan (qui abhorre un superbe sourire, ça me rassure), après 78 miles. Puis Pierre m’apprend qu’il a également dû abandonner parce qu’il s’est perdu peu après le 82e mile. C’est un bon samaritain rencontré par hasard sur une route qui l’a ramené au quartier général de la course. Il nous raconte son histoire hors du commun ici.

Toutes ces informations s’accumulent dans mon cerveau et j’ai de la difficulté à bien cerner tout ce qui s’est passé. C’est Pierre-Michel qui me fait réaliser : « T’es le troisième finisher québécois. » Hein ?  Ce n’est pas possible…

Et pourtant oui. Pierre-Michel a terminé quatrième en 22h03 (record québécois) et Martin, quatorzième en 25h44 (quand je disais qu’il allait me mettre 5 heures…). Et c’est tout. Ouch !

Avant de m’emparer de la bière que Pierre-Michel me tend, je serre mon père dans mes bras. Il a eu une grosse job de crew à faire cette année, je lui dois fière chandelle. Sa faculté à me suivre comme ça m’étonnera toujours. Merci encore, papa.

Un septième 100 miles pour notre duo

Nous attendrons l’arrivée de Serge (31h44), puis celle de Steve et Pat (31h58) avant de quitter. Être là pour les copains, c’est super important. En allant chercher mon buckle, je remercierai encore une fois Kevin pour sa course, puis nous quitterons.

Serge a l’air content d’avoir fini lui aussi… (photo: Éric Côté)

Steve et Pat ont suivi peu après (photo: Éric Côté)

Petit regard derrière. Serai-je assez con pour revenir ?

Massanutten, avant la bête

J’entends au loin la voix de Joan, qui s’est emparé du micro pour annoncer mon arrivée en français. Les derniers hectomètres du parcours du Massanutten Mountain Trail 100 étant arrangés pour que les gens qui attendent les coureurs à partir de la tente du quartier général de la course puissent les voir arriver, mon apparition dans la clairière a créé une mini-commotion chez mes amis québécois.

Je souris. Voilà, c’est fait. Tous ces traitements que j’ai subis. Tous ces exercices qu’on m’a prescrits et que j’ai faits, religieusement. Et tous ces étirements… Deux fois par jour, tous les jours. Tout ça pour ce moment. Pour être là, pour pouvoir le vivre, encore une fois.

Profites-en vieux, tu l’as mérité.

Récit d’une course pas comme les autres.

***

(** BLASPHÊME À TROIS SYLLABES **)  !!!

Bien que j’ai bel et bien laissé sortir le gros mot préféré des Québécois à maintes reprises depuis le départ, il ne provient pas de ma bouche cette fois-ci. En fait, il me surprend un peu puisque je n’aurais pas pensé qu’il puisse être lâché avec un tel naturel par Joan, mon compagnon de course. Un « beau » sacre en bonne et due forme, prononcé sans la moindre teinte d’accent français, quelque part dans l’infernale section de roches qui relie les stations Gap Creek I (mile 69.6) et Visitor Center (mile 78.1).

Sa présence à mes côtés à ce moment de la course est également surprenante. Surtout qu’il avait pris le départ en première ligne, avec les meilleurs. Pour ma part, j’étais parti un petit peu en retrait et, apercevant mes comparses Pierre et Martin devant sur la route, je m’étais mis à leur poursuite.

11 des 13 Québécois quelques minutes avant le départ… pendant que nous avions encore le sourire (photo: Éric Côté)

Rapidement, j’ai constaté qu’ils étaient dans un bon jour et comme je m’étais juré de la jouer « en dedans », après avoir placoté un peu, je m’étais mis à la marche dans une des montées du chemin de terre qui nous menait aux premiers sentiers. À demain les boys !

Vu mon entraînement relativement limité qui suivait une année où ma « base » s’était effritée à cause des satanées blessures, je m’étais fixé un objectif plutôt modeste pour cette course: faire un top 10… chez les Québécois. Dans de telles conditions, comme me le faisait remarquer Martin, si je terminais, mon objectif serait forcément atteint puisque le taux d’abandon allait probablement être assez élevé.

Quelles conditions, vous dites ?  De l’eau. Beaucoup d’eau. Il avait énormément plu dans la région au cours des derniers jours, au point où les écoles avaient été fermées la veille (j’aimerais bien les voir avec nos tempêtes de neige…). Durant les heures précédant le départ, il était tombé 50 millimètres supplémentaires.

Ça tombait toujours, avec une intensité toutefois acceptable, au point où je n’avais pas enfilé mon imper. Mais les torrents qui traversaient le petit chemin de terre n’auguraient rien de bon pour la suite.

Dans la première grosse montée, une chose m’a frappé: le silence. Les années précédentes, on y entendait Amy jacasser sans arrêt. Là, rien. Juste les petits bruits des coureurs qui escaladaient les sentiers rocailleux dans la nuit. Le calme complet.

Tiens, voilà-ti-pas ma « préférée » qui s’amenait… À part un petit « Thank you » alors que je lui laissais le passage, pas un mot pour répondre au compliment poli que je lui ai dit alors qu’elle me laissait sur place. Sympathique comme toujours.

« Fred ?  Est-ce que ça va ? ».

C’était Gilles. Sa voix trahissait son étonnement de constater qu’il me rejoignait, peu avant Edinburg Gap (mile 12.1). Oui Gilles ça va. Ce n’est pas une blague quand je dis que je suis pourri dans les roches. « C’est vrai qu’on en a pogné des belles, hein ? », Ouaip. En fait, les roches de cette section sont probablement parmi les pires du parcours. Toutefois, comme elles sont situées au début, on n’y porte pas tellement attention.

Gilles parlait de sa course (le Bromont Ultra, bien sûr) à un coureur qui l’accompagnait et lui raconta au passage que j’avais fait partie de toutes les éditions jusqu’à maintenant. Je vais y être encore cette année Gilles, peu importe mon rôle. Je ne peux pas manquer ça. Je les ai regardés ensuite s’éloigner, tranquillement.

J’ai beau commencer à être habitué, ça demeure un peu frustrant de me faire dépasser par des coureurs théoriquement moins rapides que moi. Avant le départ, j’avais enfilé mes gants de vélo, question de me donner un certain sentiment de sécurité pour me permettre de « pousser » un peu plus dans ces foutues roches. Rien à faire. J’avançais là-dedans avec l’agilité d’un poulain qui tente de se lever debout immédiatement après être venu au monde.

Je suis parvenu à les rejoindre une fois rendu à la route et à arriver en même temps qu’eux au ravito. Après avoir fait remplir mon réservoir par mon fidèle crew (mon papa) et lui avoir laissé ma lampe, c’était l’heure du buffet. Ha, la bouffe dans les ultras, j’adore…

La bouche pleine en repartant, une habitude chez moi… (photo: Éric Côté)

Gilles et moi sommes repartis ensemble. On mémérait chemin faisant et, constatant que le terrain le permettait, je me suis mis à la course. Au bout d’un moment, j’étais pour dire à mon ami que ça faisait du bien de ne plus avoir de roches. Quand je me suis retourné, il n’était plus là. Oups.

Arriva ensuite l’extase du grimpeur: la montée vers la crête. Devant moi, ma proie : un gars montant péniblement, les mains sur les hanches. Arrivé à proximité, il était rendu les mains sur la tête, comme le font les coureurs de demi-fond après une course. Tu vas trouver la ride longue, mon ami… Il m’a fait signe de passer. Euh… j’espère !  Je lui ai dit qu’il allait me rejoindre sur la crête de la montagne. Ce qu’il a fait un peu plus loin.

Bien que cette section ne soit pas particulièrement difficile, plusieurs l’imiteront par la suite. Pas que je m’en faisais outre mesure, surtout que j’avais d’autres préoccupations.

Tout d’abord, mes bobos. Car bien que les brûlements d’estomac que j’avais endurés jeudi étaient disparus et que les symptômes liés à ma labyrinthite avaient cessé de se manifester, mon fessier, mon genou droit et ma cheville gauche demeuraient aux aguets. Et les deux derniers avaient montré des signes de grand retour avant même le lever du soleil.

Courir sur une cheville blessée, ça peut se faire. Sur une petite distance. Mais sur plus de 140 kilomètres ?  Pas sûr. Je n’étais pas pour commencer à gober des Advil si tôt…

Puis il y avait l’eau. Déjà, plusieurs torrents s’étaient formés et nous avions dû les traverser. Avant le départ, Martin nous avait dit de ne pas nous en faire, que le terrain se drainait bien ici. Le problème, c’est qu’il se drainait sur nous.

Photo de provenance inconnue prise sur le parcours. juste pour vous donner une idée des conditions…

Sur les crêtes, c’était mouillé, mais sans plus. Mais quand on descendait, hou la la… En fait, je n’ai pas pris beaucoup de temps avant de déterminer un certain pattern: quand le sentier se transformait en ruisseau, ça signifiait que la station d’aide approchait. Mon raisonnement était simple: les ravitos à Massanutten sont établis dans des creux. Et comme l’eau descend, ben…

L’expérience a été vécue à son comble entre Woodstock Tower (mile 20.3) et Powells Fort (mile 25.8). J’avais débuté la section avec une fille et comme c’était un peu technique, je l’avais laissée passer. Sauf que je demeurais derrière et je pense que ça l’énervait. Au point où elle est tombée et, après m’être assuré qu’elle était correcte, j’ai poursuivi.

Ce n’est que dans la descente finale qu’elle m’a rejoint. À ce point, il y avait tellement d’eau que c’en était ridicule. L’entendant arriver, je me suis tassé et lui ai lâché « You’re a better rafter than me ! » finissant le tout par un petit rire. Ok, je l’avoue, ce n’était pas drôle, mais bon, elle aurait pu sourire poliment, surtout que je la laissais passer.

« What’s the funny part ? » qu’elle m’a demandé.

Rafter, rafting, canot pneumatique, descente de rapides… Non ?  Ha pis, laisse faire. Et comme je la suivais, que s’est-il passé ? Oups, mon majeur droit s’est mis à pointer vers le ciel. Puis le gauche de faire de même. Et voilà-tu pas mes deux mains qui se sont mises à faire des mouvements alternatifs de haut en bas. Ben voyons, qu’est-ce qui m’arrivait, donc ?  😉

Enfin, après avoir secrètement souhaité qu’elle prenne un petit bain, je me suis fait un devoir de continuer à dire des niaiseries une fois arrivé au ravito. Les bénévoles me trouvaient drôle, eux. Ou ils faisaient semblant. Au moins, je ne promenais pas un air bête comme l’autre… qui a d’ailleurs foutu le camp rapidement, probablement en espérant ne plus me revoir.

Message à mes amis coureurs: je sais qu’un ultra, c’est dur et que le parcours nous fait parfois sacrer. Mais de grâce, soyez gentils et souriants avec les bénévoles. Ils prennent leur fin de semaine au complet juste pour vous aider, alors forcez-vous un peu. Ces gens ne sont pas vos serviteurs. Pour l’avoir vécu, j’ai gardé un très mauvais souvenir des airs bêtes avec qui j’ai eu à dealer lorsque j’étais au ravito principal à Bromont.

Commençaient alors les « vraies affaires ». J’avais, naïvement, anticipé un petit 2 miles facile sur un chemin de terre avant d’entrer dans le vif du sujet. Erreur. Le ruisseau qui longe normalement le chemin grondait comme les chutes Niagara. À tous bouts de champ, il le traversait, m’obligeant à m’enfoncer dans l’eau jusqu’aux genoux pour poursuivre ma route.

J’entendis quelqu’un arriver derrière. Aussitôt il m’annonça qu’il ne faisait pas partie de la course. On s’est mis à jaser. Grand fan des Capitals, il faisait une sortie de 15 miles pour tenter de se calmer puisqu’il y avait un match très important cet après-midi-là. Apprenant d’où je venais, il me demanda si j’étais un fan du Canadien. Bof…

Voyez-vous ça d’ici ?  Un Canadien et un Américain qui courent ensemble et c’est le représentant du pays de l’Oncle Sam qui est fan de hockey. Le monde à l’envers.

En tout cas, je le trouvais bien courageux de courir là-dedans alors qu’il n’était pas « obligé » comme moi (vrai que lui n’avait pas payé pour être là, alors que moi…). D’ailleurs, il a fini par comprendre que s’il voulait éviter un tant soit peu l’eau, il n’avait qu’à grimper. Bravo mon grand !

Malgré tout, je suis arrivé de bonne humeur à Elizabeth Furnace (mile 33.3). Mon père me fit un update de la situation: Martin était passé 1h15 avant moi, Pierre 15 minutes plus tard. Quant à Joan, il avait 50 minutes sur moi. Je savais qu’il y avait deux autres Québécois devant, mais il ne les connaissait pas, alors…

J’avoue avoir été surpris par ces temps-là. Si Martin avait tant d’avance, c’est qu’il était soit dans un très grand jour, soit parti trop vite. En tout cas, il s’enlignait pour me mettre 5 à 6 heures dans le buffet. Quant à Pierre, son avance sur moi m’étonnait également, mais moins. Une autre performance magistrale de la part de mon partner ?  Fort possible. Et Joan qui était derrière eux ?  De ce côté, ça ne s’annonçait pas bien…

« Et toi, comment ça va ? ». Plutôt bien, je devais dire. « En tout cas, il y en a qui arrivent bien plus mal en point que toi… ». Ouin, ils étaient probablement plus « accotés » que moi. L’avantage d’être nul dans le technique: on ménage vraiment le reste de la machine en avançant plus lentement.

Avant de quitter pour Shawl Gap (mile 38.0), j’ai donné un devoir à mon papa : me préparer de l’eau pour me nettoyer les pieds, une serviette pour les essuyer ainsi qu’une paire de bas propres. Car je m’attendais à moins d’eau pour quelque temps après ce ravito-là.

Je quitte pour Shawl Gap, encore la bouche et les mains pleines. (photo: Jacques Giguère)

Entre temps toutefois…

…fallait passer au travers d’une enième section rocailleuse. Section que j’ai appris à moins détester avec les années, puisqu’elle se termine par une belle descente roulante. Mais avant de m’y rendre, je devais affronter les foutues roches qui, plaisir suprême, étaient rendues très glissantes. Comme de raison, fallait que je me fasse rattraper.

Le gars, fort sympathique, en était à sa première expérience ici. Je lui ai dit qu’il était chanceux puisqu’il ignorait ce qui s’en venait. Il m’a répondu que je n’étais pas le premier à lui faire la remarque.

Bien évidemment, je l’ai perdu de vue. Et bien évidemment, je l’ai rejoint dans la partie roulante. En fait, elle est habituellement roulante. Là, elle était tellement boueuse que je passais mon temps à slalomer, à la recherche de la trajectoire idéale. Pas moyen de me laisser aller. (** SOUPIR **)

Toujours est-il que rendu au ravito, je me suis fait un petit ménage. Mes pieds étaient détrempés et sales, mais ne présentaient aucun problème majeur. On nettoie ça, on essuie bien comme il faut, puis on enfile des bas propres. J’ai toutefois décidé de garder mes Peregrine, même s’ils étaient mouillés: je ne faisais tout simplement pas confiance aux Skechers dans de telles conditions.

« You’re a new man now ! » m’a glissé un bénévole avec le sourire. You bet !

J’ai dit un gros merci à mon papa, nous allions nous revoir dans 16 miles, à Habron Gap.

La petite section de route menant à Veach Gap (mile 41.1), on a tendance à la négliger. Erreur. Elle comporte de belles montées me rappelant le Vermont et comme par les années passées, j’en ai arraché plus que j’avais prévu.

N’empêche, j’étais très positif en quittant le ravito pour Indian Grave (mile 50.1). Là, je savais ce qui m’attendait. Tout d’abord, la grosse montée. La sympathique recrue que j’avais rencontrée un peu plus tôt avait amorcé cette section sur mes talons. Intérieurement, je souriais: on était dans mon domaine. On allait voir s’il serait en mesure de me suivre.

Après 1 kilomètre de montée, il était hors de ma vue. C’est donc seul que je suis arrivé sur la crête, 1.5 kilomètre plus loin. Petite victoire morale. Ça a pris un sapré bout de temps avant qu’il me rejoigne dans les roches et il m’avoua candidement qu’il avait dû s’arrêter à deux reprises dans la montée, son cœur étant sur le bord d’exploser.

Ha si j’étais en mesure d’avancer sur les roches…

Mais rien à faire, cette section-là, elle sera toujours trop dure pour mes capacités. Aussi bien m’y résigner. Surtout qu’il ne sera pas le seul à me dépasser.

Après une éternité, je suis parvenu au ravito où les bénévoles nous empressaient de bouffer, bouffer, bouffer. La section suivante serait courte (3.9 miles) et sur la route, mais l’autre après… Il vous faut des calories, qu’ils ne cessaient de répéter. Ben oui, ben oui… Capotez pas !

Sur la route, j’essayais de courir le plus possible, mais la fatigue commençait à se faire sentir, après presque 12 heures sur mes pieds. À ce moment, constatant que mon entraînement limité commençait à faire son œuvre et connaissant le reste du parcours, je me suis mis comme objectif de terminer sous les 30 heures. 54 miles en 18 heures, c’était jouable.

À Habron Gap (mile 54.0), mon père était avec Éric, (excellent) photographe à ses heures et futur pacer pour Vincent. Ils m’apprirent que Pierre s’était perdu dans la montagne et ça lui avait coûté suffisamment de temps pour qu’il arrive alors que Joan quittait le ravito. Ils sont repartis ensemble 15 minutes avant mon arrivée, bien déterminés à prendre ça relaxe. Les conditions commençaient vraiment à taxer les organismes… Quant à Martin, il continuait de survoler le parcours, 2 pleines heures en avant. Pierre-Michel ?  Il était avec Jason Lantz, c’est pour dire… Alexandre avait fait une mauvaise chute et avait eu besoin de soins, mais il était toujours en course. De leur côté, aux dernières nouvelles, Pat, Gilles et Vincent poursuivaient leur petit bonhomme de chemin, quelques minutes derrière.

Ok, autre petit ménage. Envisageant des heures un peu plus chaudes et fatigué de porter un t-shirt mouillé, j’ai décidé d’enfiler une camisole et de changer ma casquette. Et la frontale, je l’amenais ou pas ?  Il était 16h30, je me donnais trois heures pour me rendre à Camp Roosevelt (mile 63.8).

Père et fils à l’oeuvre au ravito (merci Éric pour la photo)

« Trois heures ?!?  C’est vrai que ça monte… ». J’ai expliqué à Éric qu’à partir de là, on avançait grosso modo à 3 miles à l’heure. Ce qui nous attendait était un véritable monstre. J’allais prendre la frontale, juste au cas.

Bon, côté bouffe, il y avait quoi ?  Fallait absorber des calories, non ?

À la table, pas grand-chose. Soit l’offre n’était pas très généreuse, soit les autres avaient tout pris. Mais on aurait dit que les bénévoles préparaient des lunchs puisqu’à peu près tout était prêt à emporter, bien emballé dans des ziplocs. J’ai choisi un wrap et me suis dirigé vers la sortie.

J’étais fatigué, oui, mais je me sentais bien. Les bobos qui s’étaient manifestés en début de course se tenaient maintenant tranquilles. Je savais que ce serait long, mais j’étais prêt.

Amenez-la, votre bête.

Dernier moment avec mon papa avant d’affronter la bête (photo: Éric Côté)

Course islandaise: Skogafoss

WOO-HOU !  WOOOU-HOOOU !!!

Ces cris qui sortent de ma bouche, ils viennent de loin. De très loin. Ça doit bien faire une douzaine d’années qu’ils sont en « préparation » et là, ils sortent tout naturellement. Des cris de pure joie, de pur bonheur.

C’est que voyez-vous, vers le milieu de la dernière décennie, mon grand ami d’enfance était posté en Suède avec sa petite famille. À maintes reprises, ils nous ont invités à aller les visiter. Imaginez: pouvoir visiter un pays scandinave sans avoir à payer le moindre sou pour l’hébergement. Quoi demander de mieux ?

Malheureusement, à l’époque, la santé de ma douce était… chancelante, si je peux m’exprimer ainsi. La maladie l’obligeait à demeurer à la maison et les douze heures de sommeil qu’elle prenait quotidiennement lui permettaient à peine de fonctionner le reste du temps. Vous devinerez donc que les longs voyages, ce n’était tout simplement pas envisageable.

À peu près à la même époque (est-ce une coïncidence ?  Je ne peux pas dire…), je me suis mis à la course. Pour moi, l’objectif était clair: j’allais faire un marathon un an plus tard.

Marathon il y a eu. Vous connaissez la suite: d’autres marathons, puis après quelques années, les ultras, le tout entrecoupé de blessures, etc. Pendant ce temps, un nouveau médicament avait commencé à faire son effet de telle sorte que, voulant profiter au maximum de cette « fenêtre d’opportunité » qui s’offrait à nous (lorsqu’on doit dealer avec une maladie chronique, on apprend vite à prendre le peu qu’elle nous donne), nous avons développé une véritable passion pour les voyages. Et par la bande, je me suis mis à chérir les opportunités de courir dans des endroits nouveaux.

Durant une tournée des trois sommets suite à son retour d’Islande, Pierre m’avait parlé d’un endroit très particulier: la chute Skogafoss. Je le cite approximativement ici: « Les touristes arrivent en bas, ils prennent 15-20 photos devant la chute, puis ils s’en vont. Pourtant, si tu te donnes la peine de monter les marches, non seulement la vue de la chute y est superbe, mais il y a un sentier qui mène à une autre chute. Puis une autre un peu plus loin. Puis une autre. Encore une autre. Et une autre. Au total, il y a une vingtaine de chutes à voir pis y’a presque personne ! »

Superbe Skogafoss…

Fallait que je vois ça.

Nous avions commencé notre journée par aller visiter la fameuse épave du DC3 échoué sur la plage. Au total, ce sont entre 7 et 8 kilomètres de marche qu’il faut se taper pour « l’admirer ». Facile, vous dites ? Pas dans des conditions météo typiquement islandaises: 2-3 degrés, des vents à 55 km/h avec rafales à 75 (non, je n’exagère pas), les averses de neige alternant périodiquement avec de rares percées de soleil.

La fameuse carcasse du DC3. Cette photo a été prise à peine deux heures avant la précédente. Quand je dis que le climat islandais est un tantinet changeant…

Bref, médicament efficace ou pas, c’était le gros effort physique que Barbara allait pouvoir se taper pour cette journée. Je suis donc parti en éclaireur, prenant d’assaut les 428 marches (certains sites parlent de 500, je ne les ai pas comptées), pour voir si ça valait la peine qu’elle revienne pour les monter le lendemain.

Je dois vous faire une confidence ici: je me suis un peu bidonné dans la montée. Les touristes sont relativement jeunes en Islande, alors de voir des petits coqs tenter de se faire l’ascension au pas de course… Allant à mon rythme habituel en montée, je les ai rattrapés un à un. Les entendre souffler péniblement alors que le vieux passait sans ralentir ?  Priceless !  🙂

Arrivé en haut, j’ai découvert les chutes « secondaires » dont mon ami m’avait parlé. Elles sont magnifiques. Et même si le sentier était fermé au bout de la troisième ou quatrième, ça valait lle coup qu’on revienne le lendemain pour que Barbara voit ça.

Une des chutes « secondaires ». Pas mal, hein ?

Comme je retournais vers l’escalier pour descendre, j’ai croisé un couple qui arrivait à la course d’un autre sentier. Moi qui suis habituellement trop antisocial pour parler aux étrangers, fallait que je sache: est-ce que ça va loin ?

« C’est un vieux chemin. Oui, c’est pas mal long, vous pouvez aller y marcher, c’est très beau. »

Ho que non: j’irais le courir !

Je me suis donc retrouvé le lendemain, encore une fois au pied des marches. Barbara irait prendre des photos des chutes « secondaires » et moi, j’irais découvrir ledit vieux chemin.

Dès que je l’ai commencé, je me suis retrouvé seul. Un vieux, très vieux chemin de terre et de pierre qui montait, montait… Mais qu’est-ce qu’ils foutaient avec ce chemin ?  Il n’y a pas un véhicule autre qu’un tank qui pourrait passer ici. Pas étonnant qu’il soit laissé à l’abandon… à la grande joie du coureur.

Monte, monte encore. La pente n’était pas trop abrupte, mais quand même… Peu importe où je regardais, la vue était magnifique. Des bouts, je me demandais si je n’étais pas en train de rêver.

Puis, je suis arrivé à un endroit à partir duquel le chemin était enneigé. Il faut dire que nous avions subi des averses de neige à tous les jours depuis notre arrivée et ce matin n’avait pas fait exception. En fait, il s’agissait plutôt de petits grêlons qui fondaient en quelques minutes une fois l’averse terminée. Mais là où je me trouvais, il faut croire qu’il faisait en-dessous du point de congélation…

Paysage lunaire dans la montée.

Au bout d’un certain temps, je me suis rendu compte que si je poursuivais ainsi, je risquais de dépasser l’heure de rendez-vous pour le retour. Demi-tour donc.

Me disant que si je me plantais, j’aurais bien des chances de mourir d’hypothermie avant que quelqu’un finisse par me trouver, j’ai tout d’abord joué de prudence dans la descente. Surtout que je suis pris avec une labyrinthite qui n’en finit plus de finir. Puis progressivement, je me suis laissé aller.

Et c’est là que c’est arrivé: j’ai ressenti un sentiment de liberté totale. Les enjambées s’enfilaient les unes après les autres, sans effort. Je repensais à toutes années passées à combattre cette maudite maladie et je remerciais le ciel pour cette rémission (ils appellent ça comme ça pour l’arthrite) qui nous permettait d’être ici, maintenant.

Et j’ai crié. Une, deux, trois fois. À m’en faire mal à la gorge.

WOOOU-HOOOU !!!

Bon, personne n’a pu m’entendre, mais on dirait bien que les dieux n’appréciaient guère ma voix mélodieuse puisqu’au moment même où je suis pour en pousser un autre, une tempête de grêlons commence à s’abattre sur moi.

Je ne peux m’empêcher d’en rire. Ok, c’est beau, j’ai compris, j’arrête… Non mais, j’arrête, je vous dis ! Rien à faire, la tempête se poursuit.

Ouch ! C’est que ça pince, ces petits maudits morceaux de glace tombés du ciel. Ayoye bout de viarge !

Pas le choix, malgré le vent de face à écorner un boeuf, je dois ramener la visière de ma casquette vers l’avant et couvrir mon visage avec ma main gantée. Essayez de descendre un vieux chemin cabossé et enneigé avec une main devant le visage…

Puis, comme elle a commencé, la tempête s’arrête. À peine quelques minutes plus tard, je me retrouve à nouveau sur la partie du chemin où il n’y a pas de neige. Est-ce qu’il est tombé de la schnoutte ici ou c’était vraiment une volonté de dieux de me faire taire en m’envoyant une averse très localisée ?  Je ne le saurai jamais.

Devant moi, la montagne et à ses pieds, la plaine qui va jusqu’à l’océan tout près. Ha les vues ici…

Arrive un passage plus technique. Je ralentis, pas le moment de me péter la gueule. Puis quand la pente d’adoucit à nouveau, je reprends de plus belle. Les chute sont proches, je les entends d’ici…

Se produit alors une scène qui m’est maintenant trop familière: mon pied butte sur une roche anodine, un « toc » sec se fait entendre. Comme à chaque fois, l’espace d’une fraction de seconde, je pense pouvoir rattraper la situation. Comme à chaque fois, je me retrouve face contre terre. Calv… !

Ok, pas besoin d’arrêter le chrono puisque depuis ma dernière blessure, j’ai décidé de ne plus mesurer mes sorties (j’avoue tout de même que je vais ensuite voir sur Google pour savoir les distances :-)). Deuxième étape: est-ce que quelqu’un m’a vu ?  Non. Good, l’honneur est sauf. Troisième étape; les dégâts.

Avant-bras du coupe-vent ainsi que pantalons de course bien souillés, un gant de déchiré. J’ai probablement quelques éraflures, mais rien ne parait en surface. On verra plus tard.

Je peux courir encore ?  Ouf, les genoux ont mangé un coup, c’est raide. Mais je peux reprendre et c’est en courant pleins gaz que je me retrouve sur le bord de la rivière. Allez, un dernier petit aller-retour du côté amont avant de redescendre. Ce sera peut-être la dernière fois de ma vie que je pourrai voir ces chutes-là.

Devant une autre des chutes « secondaires » (mes amis Facebook reconnaitront peut-être ce selfie que je leur ai déjà fait subir)

J’arrive à l’auto le sourire aux lèvres, tout juste après Barbara.

Puis mon amour, on va voir quoi maintenant ?

Qu’est-ce qu’il fout là, lui ?

C’est que je vois rien. Foutrement rien. Mais rien de rien…

J’avoue avoir été un peu déçu deux jours plus tôt lorsque j’ai pris l’autobus qui fait la navette entre l’aéroport et le village de Radisson, situé à une trentaine de kilomètres. La raison ?  La route était bien dégagée, sur le beau bitume. Moi qui espérais pouvoir courir sur une neige sèche qui fait des crounch-crounch… Sur le chemin de la centrale, peut-être ?  Il est tout de même moins utilisé…

Niet. La même asphalte bien proprette. Au moins les accotements sont en terre, ça allait faire l’affaire.

« T’es mieux d’aller à la centrale à la course que d’en revenir, parce que la côte avant le village va t’arracher les poumons ! ». Euh, c’est justement pourquoi j’affectionne tant la Baie James: il y a des côtes. Et mettons que celle-là, avec son kilomètre de longueur et son gradient de 7% (au maximum), bof…

Toujours est-il que côté logistique, c’était moins compliqué de courir après le travail et donc, vers 18h45, je me suis élancé en direction du plussssse gros complexe hydro-électrique souterrain au monde. Et après une trentaine de minutes, me voilà en train de grimper (façon de parler) vers le belvédère. Enfin, je me retrouve sur de la neige qui fait crounch-crounch !  Mais j’ai beau écarquiller les yeux, je suis incapable de détecter les endroits où les véhicules ont passé, question de trouver la trajectoire idéale. Ben voyons… Ok, âge oblige, ma vue a légèrement baissé ces dernières années, mais au point de ne plus voir les subtiles différences dans la neige ?  Come on

Rien à faire, je ne vois rien. J’avance donc en priant pour ne pas m’enfarger dans un trou et me péter une jambe dans cet endroit perdu où l’hypothermie (il fait tout de même -10 degrés) me gagnerait bien avant l’arrivée d’une aide quelconque.

J’arrive en haut sans encombre, admire un peu la vue. Pas mal. Pas mal du tout même. J’aurais préféré le fameux évacuateur de crues, mais il est quelques kilomètres plus loin et avec l’heure tardive, ça aurait impliqué un retour à la noirceur. Peut-être pas la meilleure des idées…

Chemin du retour, pas un chat. Le son de mes pas et les ondulations de la route sont mes seuls compagnons de course. Le bonheur. Arrive la « fameuse » côte. Ok, je l’avais peut-être un peu sous-estimée, mais malgré le vent de face, elle passe plutôt bien. J’avais cependant négligé l’autre, en long faux-plat qui mène à l’entrée du village. Hou la la, celle-là rentre dans les jambes…

Peu importe, je décide de me faire un tour du propriétaire avant de rentrer. Tant qu’à y être.

Autre montée. Le frottement de mes pieds sur le sable qui sert d’abrasif au revêtement attire l’attention de celui qui semble être la seule personne à se tenir à l’extérieur ce soir. Il me regarde longuement alors que je passe lentement (je vous rappelle que je suis tout de même en train de monter) devant sa propriété. Tout près de lui, un petit barbecue. Il est en train de faire cuire son souper dehors, par cette température.  Et il est en plein milieu de sa cour, pas sur le bord de la maison où il pourrait aller se réfugier le temps que la cuisson soit complétée…

À ce moment précis, je suis certain qu’on pense exactement la même chose: « Mais qu’est-ce qu’il fout là, lui ?!? ».

Je ris tout seul en complétant mon tour. Avant de rentrer, dilemme: je passe au dépanneur ou pas ?  Et ce billet de 20$ qui s’est retrouvé « par hasard » dans mon coupe-vent qui se permet de jouer au petit démon avec ma conscience…

Bah, on a fait une bonne job, on « redescend » demain, je mérite bien une petite récompense, non ?J’entre dans ledit dépanneur. Oh boy, pas grand chose ici… Mais il y a l’essentiel: des chips et de la bière.

Le réfrigérateur est plutôt garni, mais le choix, somme toute limité. Pas vraiment l’endroit pour jouer les fines bouches et s’enquérir sur leur inventaire d’IPA… Mon « choix » s’arrête sur une valeur sûre, mais voilà tu-pas que le petit démon qui en remet une couche et qui me pousse à doubler la mise. Ha la maudite grosse cannette qui me fait de l’œil. Ha pis, tant qu’à…

La commis au comptoir est hyper-sympathique, mais me surprend un peu lorsqu’elle me glisse que le printemps tarde à arriver. Hein ?  Il y a un printemps ici ?  Êtes-vous bien certaine ? Moi qui croyais que c’était toujours l’hiver…

Puis, la loi de l’offre et de la demande me frappe gentiment: 6.60 $ pour mon « petit » boire. Tu veux boire mon coco, ben c’est ça qui est ça !  Ouin…

En ouvrant la télé une fois arrivé dans ma chambre, je vois que c’est « Tout le monde en parle » qui est en ondes. Prendre une bière avant souper en regardant « Tout le monde en parle »… On est vraiment dans un autre monde ici.

Vivement le retour à la maison !

Riches sans le savoir

J’ai écrit ce billet suite à la tuerie de Parkland. Je n’étais pas certain de vouloir le publier, mais suite aux manifestations des jeunes Américains de la semaine dernière, j’ai décidé de le rendre public. Bonne lecture !  🙂

« Les gens sont riches au Canada… »

Hein ?!?  De quessé ?  D’où pouvait-elle bien sortir ça ?

« Elle », c’était la gentille préposée au comptoir de l’hôtel Howard Johnson de Bellmawr (New Jersey), une banlieue ouvrière de Philadelphie. Oui je sais, Philadelphie est en Pennsylvanie, mais de l’autre côté de la rivière, c’est le New Jersey. Oui oui, je vous le jure !  😉

C’était le lendemain de Massanutten en 2016. Mon père et moi venions de passer la journée à arpenter la merveilleuse Washington (mettons qu’il avait dû m’attendre à quelques reprises quand nous avions à descendre des escaliers) sous un soleil radieux et nous étions sur le chemin du retour. Dépassé 22 heures, voyant quelques hôtels annoncés en bordure de l’autoroute, nous avions décidé de nous arrêter pour la nuit.

La préposée, intriguée par mon accent, me demanda d’abord quelle langue je parlais. « Le français ?  Vous venez d’où ? ». J’avais répondu par le Canada parce que je me doutais bien qu’elle ne connaissait pas vraiment sa géographie, alors lui parler du Québec…

« Il y a des gens qui parlent français au Canada ? ». Ha les Américains… Comment ça se fait que je sais qu’il y a plusieurs millions d’hispaniques aux USA, qu’il y a trois langues officielles en Belgique, quatre en Suisse et qu’eux sont même pas foutus de savoir que ça parle français à 600 kilomètres au nord ?

Pendant que mon père attendait dans l’auto, j’ai tenté tant bien que mal de donner un cours d’histoire du Canada en accéléré. Elle continuait à me poser des questions, visiblement intéressée… et probablement heureuse de parler à quelqu’un parce qu’elle devait foutrement s’emmerder dans ce bled perdu.

Et c’est là qu’elle m’a sorti sa remarque à propos de notre supposée richesse. Euh chère demoiselle, croyez-vous que si nous étions si riches, nous serions ici ?  Parce que bien que mieux coté que le Super 8 voisin, cet hôtel-là tendait vers le miteux sur les bords… On s’est entendus pour dire que les Canadiens n’étaient pas nécessairement riches, mais qu’effectivement, le tissu social faisait qu’il y avait moins de pauvres et que surtout, les pauvres l’étaient moins.

Je songeais à cette conversation en courant le long de la Black Creek, direction est. La veille, j’avais suivi les conseils de Michelle et avais pris la direction ouest jusqu’au parc. Elle m’avait dit que c’était moins « invitant » côté est, vu que la piste bordait des quartiers plus « douteux ».

Elle avait raison. De l’autre côté du canal, Irma avait transformé un quartier populaire en véritable bidonville. Les toitures de vieilles petites maisons arrachées et remplacées par des bâches bleues, des portes et fenêtres placardées avec des planches de bois, des débris amoncelés sur les terrains. Pas l’ombre de la moindre verdure. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis le passage de l’ouragan et visiblement, les habitants de la place n’avaient pas les ressources pour reconstruire le peu qu’ils avaient auparavant.

Je me suis mis à penser : s’il y a un quartier complet qui peut avoir l’air de ça ici, combien peut-il y en avoir ailleurs en Floride ?  Et dans le reste du pays ?

Oui, on est bien de ce côté-ci de la frontière. Tout n’est pas parfait, loin de là. Des inégalités sociales perdurent. Mais jamais à ce point et à si grande échelle. Sans parler de leur obsession maladive pour les armes à feu…

(Non Fred, ne commence pas à chiâler sur ça, non Fred… Respire, oui c’est ça, respire… Et puis merde… Bout de viarge, armer les enseignants, vraiment ?!?)

Dans le fond, cette gentille réceptionniste avait raison: on est riches de ce côté-ci de la frontière.

Matin de semaine

Lu sur l’enseigne extérieure: « Boot camp urbain ». C’est quoi quoi ça, un boot camp urbain ?

Je viens de dévaler de la Gauchetière en sautillant. La neige qui couvrait les rues de notre petite banlieue ce matin n’est pas tombée en ville et il n’y en a plus vraiment qui reste de l’hiver qui s’achève. Mais cette rue, entre Beaver Hall et le quartier chinois est une véritable zone de guerre, alors je la cours comme un sentier. Tout juste avant Bleury, il y a ça. Le boot camp urbain.

Au travers la vitrine, j’observe la demi-douzaine de coureurs qui se tapent des intervalles sur des tapis roulants, les coups de sifflet d’un coach signalant les changements de cadence. Tout près d’eux, d’autres braves s’échinent sur des appareils qu’on retrouve typiquement dans un gym. Il n’est même pas 7 heures, le soleil commence à peine à montrer ses lueurs. Le slogan d’une pub de mon enfance me revient en tête : « Viens jouer dehors ! ». Dire que j’ai envisagé m’abonner à un gym cet hiver pour ménager mon fessier…

Ce matin-là, le thermomètre indiquait -2 degrés. 2 petits centimètres de neige étaient tombés durant la nuit. Pas de quoi fouetter un chat.

Après avoir complété mon échauffement (le seul que je ferai dans la journée, mea culpa)  et enfilé mon coupe-vent orangé-hyper-flashant de Boston 2014, j’ai pris ma frontale dont je n’avais pas vraiment besoin et un brassard réfléchissant. Le but: me faire voir dans la nuit. Une fois le sac Salomon (acheté originalement en vue de l’UTMB, il doit maintenant s’adapter à une autre « carrière ») contenant mon lunch du midi ainsi que quelques trucs utilitaires attaché sur mon dos, j’étais prêt à partir.

Bonne journée mon amour !  Pas de réponse. Elle s’était rendormie. Petit sourire en coin, j’ai éteint la lumière et suis sorti dans la nuit.

Tiens, vent du nord-est ce matin. J’allais l’avoir dans le dos. Premières enjambées un peu raides, mais ça allait mieux que la veille vu que je n’étais pas en lendemain « d’intervalles » (façon de parler). À peine 300-400 mètres franchis, premier obstacle en vue. C’est une situation que j’ai vécue mille fois. À une intersection, un véhicule est arrivé en trombe sur ma gauche. Sa vitesse et son angle d’approche ne laissaient aucun doute : le chauffeur allait à peine ralentir à l’arrêt obligatoire, jeter un œil rapide à sa gauche et s’il n’y avait rien, allait tourner à droite sans regarder. C’est précisément là où je me trouvais.

Déjà que nos rues sont conçues pour être utilisées seulement par des automobiles, quand les automobilistes agissent comme s’ils en étaient les seuls usagers…

Faut croire que je n’étais pas assez voyant. J’ai ralenti, attendu qu’il passe en lâchant quelques jurons, puis repris ma route. Prudemment. Parce que voyez-vous, il s’agissait de ma première sortie sur la neige depuis ma désormais fameuse débarque et comme je trouvais que ça semblait être luisant à certains endroits…

Coin Brébeuf, un pick-up est arrivé en même temps que moi à l’intersection. Lui, il ne pouvait pas me manquer, j’avais la voie libre pour poursuivre sans ralentir.

Erreur. Il est reparti aussitôt. Ben voyons, ne viens pas me dire que tu ne m’as pas vu, du con ! Heille le redneck, c’est-tu si forçant de garder le pied sur le break 2 petites maudites secondes ?!?   Vraiment pas mon matin. Enfin…

Sur la piste multifonctionnelle de la rue St-Laurent, j’ai retrouvé une certaine quiétude et ré-apprivoisé progressivement la surface. Devant, le petit tracteur de la ville poussait la neige. La piste serait dégagée… jusqu’au garage municipal. Après ?  Arrange-toi !

Ben non, ce n’était pas si pire, il n’y avait presque rien. De toute façon, je devais mettre le cap vers le sud et donc reprendre la rue. J’ai croisé un poids lourd qui lui, a remarqué ma présence et dévié sa trajectoire pour me laisser de l’espace. Je l’ai remercié en lui envoyant la main. J’ai pour mon dire que si on montre notre appréciation de leur comportement aux conducteurs, ils vont poursuivre dans la même veine et à long terme, le partage de la route se fera de manière plus harmonieuse. En tout cas, ça ne coûte pas cher d’essayer.

Après un petit arrêt pour cause de feu de circulation (faut bien traverser la route 132 à quelque part), c’était le faux-plat ascendant (quand on s’éloigne du fleuve, c’est normal que ça monte) dans les petites rues de St-Constant. Arrivé à l’école située à 500 mètres de la gare, vérification de l’heure.

5h47, 19 minutes avant le passage du train. J’ai prévu plusieurs parcours alternatifs selon l’heure de passage à ce point, définitivement que ça allait être un des plus longs ce matin…

Après plusieurs spaghettis dans le quartier résidentiel autour, je me suis retrouvé dans le stationnement de la gare avec 2 minutes d’avance. Le temps de marcher pour faire un petit cool down, le train se présentait.

Je prends toujours la première voiture et demeure debout, près de la porte. Mon objectif est double : éviter de trop figer et aussi, être le premier à sortir. Sans compter que je veux éviter de détremper les sièges…

Coup d’œil autour. L’être humain est un être d’habitudes: toujours à peu près les mêmes personnes, assises à peu près aux mêmes places. Ça fait quelque temps que je n’ai pas vu (et entendu) le moulin à paroles qui racontait les détails ennuyants de sa vie à tue-tête et je ne m’en plains pas. Il y a des gens comme ça qui ont le don de faire connaître à qui veut bien (et à qui ne veut pas) l’entendre les menus détails de leur quotidien. Tu sais, Chose, on s’en fout un peu de l’heure à laquelle tu te lèves ou ce que ton boss t’a dit/pas dit/redit hier…

Au bout d’une trentaine de minutes, tout près du terminus, comme à tous les matins, les plus pressés se sont précipités vers la sortie bien avant que le train s’immobilise. Ce qui fait que j’ai eu à contourner 3-4 personnes une fois descendu sur le quai. Le jour où ils en auront marre de se faire frôler par l’illuminé qui court à proximité des trains, peut-être finiront-ils par le laisser sortir en premier ?

Pas bol ce matin, un autre train est arrivé tout juste avant le nôtre. J’ai donc eu à éviter quelques personnes supplémentaires à l’intérieur de la gare en passant devant l’énorme poster d’un Carey Price affichant un timide sourire. Quand j’étais petit, je rêvais un jour d’aller voir jouer le Canadien au vieux Forum. Aujourd’hui, je prends à tous les jours un train qui arrive au centre Bell et honnêtement, le Canadien, gagne ou perd, bof…

Donc, après être passé en courant devant quelques-uns des buildings les plus imposants au pays, je me retrouve le nez collé à une vitre à me demander ce qui peut bien motiver ces gens-là. Comment font-ils ?  Probablement qu’eux se posent la même question quand ils me voient passer. Comment fait-il ?  Le froid, la neige, le vent… Faut croire qu’il y en a pour tous les goûts.

Le feu tourne au vert, je reprends ma course qui se terminera pas tellement plus loin au complexe Guy-Favreau, tout juste après être passé près de l’arche annonçant l’entrée du quartier chinois. De là, je peux me rendre au Saint-Siège, via le fameux Montréal sous-terrain. L’entrée principale étant toujours verrouillée à cette heure matinale, ça demeure le chemin le plus efficace pour me rendre à mon bureau. J’en profite pour effectuer un deuxième cool down à la marche.

Il est 6h50 quand j’arrive à mon poste. Bon, que s’est-il passé dans nos centrales cette nuit ?