Courses anglaises: à la découverte de Londres

Ce qu’on peut être naïf parfois…

Mes petites courses « touristiques » au petit matin à Rome et à Florence m’ayant laissé des souvenirs impérissables, j’envisageais les deux sorties que j’avais prévu faire à Londres de la même manière, soit comme d’excellentes occasions pour découvrir les différents attraits de la grande cité alors qu’elle n’est pas encore tout à fait réveillée.

À mon programme : le Big Ben, l’abbaye de Westminster, le célèbre Tower Bridge, un petit bout le long de la Tamise, Hyde Park, Abbey Road (en fait, c’était plutôt la fameuse intersection que je voulais voir, mais bon, ça, vous l’aurez deviné !). Et l’amateur de sports en moi voulait voir de ses yeux le mythique Wembley Stadium, Wimbledon et le tout nouveau parc olympique. En deux sorties, ça se ferait facilement, non ?

J’ai commencé à mettre en doute mes « ambitions » dès les premières heures qui ont suivi notre arrivée dans la capitale britannique. Mes doutes se sont confirmés lorsque j’ai pris connaissance des parcours qu’Edward, notre hôte Airbnb et marathonien (il descend régulièrement sous les 3 heures, ouch !), m’avait suggérés: Londres, c’est une très, très grande ville.

Pour vous donner une idée, Wimbledon était situé à 11 kilomètres alors que le parc olympique se trouvait également à 11 kilomètres… complètement à l’opposé !  Wembley ?  À 18 pleins kilomètres, dans une autre direction. Tout ça en passant par des petites rues, dans une ville que je ne connaissais pas une seconde et où, contrairement à Rome, les points de repères ne sont pas légion.

Et comme je ne voulais pas « passer la journée là-dessus » comme on dit, il n’était pas question de revenir à mon point de départ en transport en commun si je m’éloignais le moindrement car nous avions constaté que ça impliquerait des délais non-négligeables, notre appart étant situé légèrement en dehors du centre.

Bref, quand je me suis élancé par ce beau vendredi matin ensoleillé (de la pluie en Angleterre, ah oui ?), mon plan était simple : me rendre au Tower Bridge, le traverser pour ensuite rejoindre le Vauxhall Bridge en longeant la Tamise, puis revenir au domicile temporaire en tâchant de ne pas me perdre. Car, tant qu’à jouer avec le feu, j’avais décidé de ne pas prendre ma Suunto avec moi, question de pleinement savourer ma course. Donc, pas d’option « retour à la maison ». Je me disais qu’une carte de la ville ferait l’affaire.

Premier constat : Londres se réveille tôt !  Bon, mis à part notre voisin de palier qui est sorti les cheveux en bataille parce que ma douce et moi faisions un tantinet trop de bruit en faisant nos essais et (nombreuses) erreurs sur le fonctionnement de la serrure. « Mate, what’s wrong with the door ?!? ». Sont compliquées, vos maudites serrures, mate ! Chez nous, tu fais un demi-tour dans un sens et c’est barré. Dans l’autre sens, c’est débarré. Point final. Mais ici… Un tour, deux tours, c’est à moitié barré, c’est aux trois quarts barré, ha… De toute façon, tu n’es pas supposé être déjà debout, à 6h30 un vendredi matin, mate ?  Te serais-tu attardé trop longtemps au pub hier soir, mate ?

Ok, direction Burgess Park. Hou la la, y’a déjà du monde dans les rues et sur les trottoirs. Pas encore la folie, mais assez pour devoir zigzaguer. Et les véhicules qui roulent dans le mauvais sens… On a beau essayer de se conditionner, l’instinct finit toujours par reprendre le dessus et on regarde du mauvais côté avant de traverser. Résultat : je passe à un cheveu de me faire renverser par une rutilante BMW. BMW dont le conducteur, avec sa politesse toute britannique, ne me fait aucun reproche, ni même le moindre geste d’impatience. J’imagine la volée de bois vert que j’aurais reçue en pareilles circonstances en Italie… J’adore les Anglais.

Je parviens à trouver le parc en ne me trompant qu’à une ou deux reprises. Parce que, hé non, ce n’est pas évident de s’orienter dans un endroit qu’on ne connait que dalle et où les indications des noms de rues/boulevards semblent affichées d’une manière aléatoire. On arrive à un carrefour, on s’attend à y voir le nom de la rue qu’on croise, non ?  Hé bien, ça n’a pas l’air de marcher de même par ici. Sans oublier que la configuration des différentes artères se rapproche plus du fouillis que du « quadrillage » qu’on retrouve à Montréal ou à New York.

Toujours est-il que la traversée de Burgess Park fait du bien. Pas qu’il soit tellement joli, mais être seul à fouler le large sentier bordé de pelouse, c’est plutôt plaisant. Rendu au bout, je sais que je dois prendre la gauche jusqu’à un carrefour giratoire (un carrefour giratoire, en Europe ? Non !!!  ;-)), puis prendre la droite sur Tower Bridge Road. Facile.

Ben oui. Encore des indications quelconques. Non mais, comment ils font, les Anglais, pour se retrouver ?  Ont-ils tous des GPS ? Ou peut-être qu’apprendre toutes les rues fait partie des critères d’entrée à l’école secondaire ?  Je ne sais pas trop. Enfin…

Toujours est-il que je finis par trouver le foutu carrefour giratoire et, après vérification et contre-vérification, me retrouve sur Tower Bridge Road.

Ouais, c’est foutrement laid ici, et c’est comme ça depuis que j’ai quitté le parc. Vivement le pont et la Tamise, qu’on se change les idées un peu.

Puis, pouf, comme sorti de nulle part, le fameux pont me saute en pleine figure. Un sourire me fend le visage, je me sens comme un enfant le matin de Noël. Wow !  Ça y est, dans quelques minutes, je vais traverser à la course cet emblème d’une des plus grandes villes du monde.

Une fois rendu sur le pont, je m’arrête à deux reprises pour admirer sa structure ainsi que la vue en général. Re-wow !  Non mais, est-ce que je suis chanceux ou je ne le suis pas ?

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Sur le fameux Tower Bridge… habillé en touriste cette fois.🙂

Bon ok, je suis tout de même là pour courir. Je traverse donc du côté nord et après avoir contourné le château London Tower (qu’il faut absolument visiter, c’est un incontournable), joins tant bien que mal le chemin piétonnier qui longe la Tamise. Prochaine étape : Big Ben et l’abbaye de Westminster. Car, contrairement à ce que les images qu’on voit à la télé nous laissent parfois croire, Big Ben n’est pas collé sur le Tower Bridge, bien au contraire.  En fait, il y a presque 5 kilomètres qui séparent ces deux monuments de la capitale britannique. Oui, 5 kilomètres ! Quand je dis que Londres, c’est grand…

Ces 5 kilomètres, je les fais le sourire aux lèvres, alternant mon regard entre la rive sud de l’autre côté et la ville qui grouille déjà tout près de moi. Quand je commence à apercevoir London Eye, je sais que je m’approche.

Une fois rendu, je ne m’attarde pas trop, ayant déjà vu amplement ces deux « attractions » la veille, et poursuis mon chemin pour entamer la dernière portion de mon périple via le Vauxhall Bridge. Comme tous les « autres » ponts permettant d’enjamber le fleuve, il est moins spectaculaire que son célèbre acolyte, mais en plus d’être très joli, il est bien aménagé, autant pour les autos que les vélos ou les piétons. Ça fait la job, comme on dit.

Puis, après m’être reperdu, puis retrouvé (et pourtant, c’est tout proche), j’arrive à l’Oval, un stade planté en plein milieu de ce qui me semble être un quartier résidentiel. Drôle d’endroit pour construire une telle structure. Mais c’est un stade de quoi, au juste ?  De foot ?  Après tout, il doit bien y avoir 4 ou 5 équipes de la région londonienne dans la Premier League, il faut bien qu’elles jouent à quelque part… À moins que ce soit pour du rugby ?

Hé non, c’est un stade de… cricket !  Vrai que c’est un sport populaire ici, mais c’est bizarre, je ne m’imaginais pas qu’il y avait des stades juste pour ça…

C’est en me faufilant à travers les plus en plus nombreux passants que je reviens à notre appart, non sans avoir vérifié à 2 reprises si j’étais toujours sur le bon chemin. Voilà, j’ai couru à Londres. Plus tard, une carte Google me permettra d’estimer la longueur de ma sortie à une quinzaine de kilomètres.

Le lendemain, je referai le même trajet, mais en sens inverse et en passant cette fois par le côté sud de la Tamise. Moins bucolique, plus commercial (les alentours de London Eye sont très américanisés, ça fait presque penser à Niagara Falls), cette sortie me permettra d’admirer le côté nord avec un peu plus de perspective.

Prochaine découverte : la campagne anglaise.

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Ce n’est pas à la course que j’aurai traversé Abbey Road…

Eastern States 100: coeurs sensibles s’abstenir

« L’Eastern States ?   La Pennsylvanie, en août ?  Vraiment ? Ça va pas, non ?  En plus, ça prend un doctorat pour réussir à acheter de la bière dans cet état ! ».

À qui je disais ça ?  À personne, mais je le pensais très fort en cette chaude soirée de mai 2015 au ravito Gap Creek I installé au mile 69.6 du diabolique Massanutten. C’est que voyez-vous, James Blanford, un des meilleurs coureurs dans l’est du continent, avait dû abandonner quelques heures plus tôt et il nous faisait part de ses plans pour le reste de l’été.

Et qui se retrouve à jogger à mes côtés alors que je me présente à la station Ritchie Road, située au mile 38.5 dudit Eastern States que je m’étais juré de ne jamais faire ?  Hé oui, ce même James Blanford !

« J’ai la chienne, t’as pas idée… ». C’était le mot que j’avais laissé à ma douce avant de quitter l’hôtel. Pas ma meilleure idée, ça risquait juste de l’inquiéter. Mais il fallait que je le dise à quelqu’un, il fallait que ça sorte. J’avais une trouille sans nom, comme jamais ça m’était arrivé avant une course.

J’avais peur de quoi, vous me demandez ?  Comme ma mère l’avait prédit, j’avais peur de la chaleur. De la cr… de chaleur. Je savais que j’allais avoir chaud, mais jamais je ne m’étais imaginé qu’il ferait aussi chaud. Quand nous sommes arrivés vendredi en fin d’après-midi, le mercure indiquait 35 degrés et l’humidité était à couper au couteau. L’été a été chaud au Québec, mais ce n’était absolument rien comparé à ça. Et j’allais me taper 100 (102.9, en fait) miles dans de telles conditions… J’en tremblais dans mes shorts.

J’ai tout de même décidé de suivre mon plan à la lettre : partir rapidement vers le devant du peloton, question de ne pas me retrouver dans un embouteillage lorsque la première grosse montée (celle du sixième kilomètre) allait se montrer la face, puis demeurer « en dedans » pour le reste de la course.

Après les deux premiers kilomètres franchis en 10 minutes (c’est rare qu’on fait du 5:00/km dans un ultra, mais bon…) et 4 kilomètres de single track, la fameuse côte s’est présentée. Hou la la, une vraie de vraie !  Longue, abrupte, elle allait donner le ton au reste de la journée car dès lors, le rythme serait très, très lent.

Pour vous dire, j’ai remarqué que je passais le 20e kilomètre en 3 heures pile. Un calcul rapide me donnait une arrivée en 25 heures à ce rythme-là. Quand on sait qu’on ralentit invariablement en cours de route, ouch !

Toujours est-il que j’avançais, tant bien que mal, malgré la chaleur qui se faisait de plus en plus présente. Dès que je le pouvais, je m’arrêtais pour tremper mon chiffon J (j’ai toujours un chiffon J sur moi, pour les « urgences », si on peut dire) dans les quelques ruisseaux qu’on croisait et m’asperger d’eau. Si bien qu’en arrivant tout près de Lower Pine Bottom (mile 17.8), je me sentais relativement bien.

Ça c’était jusqu’à ce que le bénévole me dise que le ravito était en haut d’une interminable montée… en asphalte et au gros soleil. « I HATE you !!! » que je lui ai lancé, un sourire en coin.

Tout en haut, mon dream team du Vermont (composé de mon père et de ma sœur) m’attendait. Pour la première fois, ils allaient s’étonner de mon relatif état de fraîcheur. Remplissage rapide du réservoir de ma veste que je siphonnais à la vitesse grand V pendant que je me choisissais de quoi bouffer à la table et voilà, j’étais reparti. Non sans avoir constaté, comme me l’avait fait remarquer mon père en me pointant un drapeau américain tout à fait immobile, que le vent était totalement absent. Tant qu’à se sentir dans un sauna de toute façon…

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Little Pine Bottom, mile 17.8. Il ne vente crissement pas…

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Quand on a chaud juste à regarder la photo… Et il n’est même pas encore 10 heures !

Après être passé par Browns Run (mile 25.8), j’ai pris la direction de Happy Dutchman, (mile 31.6). Les montées et descentes s’enchainaient, la difficulté du terrain étant variable. Des gens me dépassaient, je les redépassais. Bref, un ultra dans ce qu’il y a de plus classique.

Mais qu’étaient-ce ces bruits ?  Le ravito qui approchait ?  Cooool !  Et en plus, j’apercevais un gars devant, j’allais pouvoir en shifter un…

J’avais juste à moitié raison. Il y avait effectivement un gars devant et j’allais indéniablement le shifter. Mais les bruits, c’était lui qui les produisait. En se vomissant le corps. Et il faisait ça avec une puissance admirable, je dois dire. Ça devait lui faire mal jusque dans le… Cœurs sensibles s’abstenir.

Will you be all right ?  “Don’t know...”  Autre salve conique d’un merveilleux mélange solide-liquide que j’imaginais sûrette sur les bords. Hummm… Do you want me to stay with you ?

Quand il a réussi l’exploit de produire un autre jet, je n’ai pas attendu sa réponse. I’m staying with you. Il ne s’est pas obstiné et nous avons repris le sentier à la marche.  Le gars présentait des symptômes de début de coup de chaleur, je ne pouvais tout simplement pas le laisser seul. Sur la route, on s’en fout un peu, il y a toujours du monde. Mais là, dans le milieu du bois ?  Il aurait pu en mourir, alors pas question de le quitter.

Fallait tout de même avoir l’estomac bien accroché pour assister à un tel spectacle et pendant qu’il s’exécutait, disons que j’avais une vague pensée pour tout ce que j’avais bouffé depuis le début de la course : sandwichs, fruits, chips, quelques gels. Heureusement que le mélange était assez équilibré, car je n’aurais pas pu garantir sa « stabilité ». Déjà que j’avais laissé tomber le Gatorade à saveur de « pisse de schtroumpf » parce qu’il me donnait des rapports…

Feeling a bit better ?  Oui, il allait un peu mieux, assez pour réussir à jaser un peu. Tout jeune (il avait l’air d’avoir 30 ans), le gars venait de Pennsylvanie. Et pas plus habitué que ça à la chaleur locale ?  Hé ben…  Deux autres nous ont rejoints et quand je leur ai raconté ce qui arrivait à mon nouvel ami, on s’est tous mis à élaborer sur nos symptômes: mains enflées, pas uriné depuis des heures, nausées. Tout ça en riant. Parce que oui, on fait ça parce qu’on a du fun !

Toujours est-il que le ravito est arrivé et à partir de là, je le laissais entre les mains du personnel médical. Il m’a remercié de l’avoir accompagné, je lui ai simplement répondu qu’il allait me botter le derrière avant même que la nuit ne tombe. Lui comme moi n’en croyions pas un mot.

Devant moi, une section facile selon les bénévoles. Yeah right. Y’a rien de facile ici.

Pourtant elle l’était : un beau sentier de motoneige (il y a vraiment des motoneiges ici ?  Comment peut-on avoir de la neige ET des serpents à sonnette ?!?), mais c’est là que la providence a décidé que j’allais vraiment commencer à ressentir les effets de la chaleur et souffrir. Dès que je me mettais au pas de course, je sentais la pression grimper à l’intérieur de mon presto. Et juste pour faire exprès, pas un petit maudit ruisseau digne de ce nom dans les alentours, alors qu’il y en avait toujours un dans les parages depuis le début de la course. Juste des minuscules trous de bouette, que je commençais à envisager avec envie. Si c’est bon pour les cochons, ça doit être bon pour moi, non ?

Au moins, il n’y avait plus de roches. Car, parlons-en des roches. Ha, elles étaient moins présentes qu’à Massanutten, mais elles avaient une particularité. Oui mesdames et messieurs, une particularité : elles bougeaient !  Donc, avant de poser le pied, pas moyen de savoir si ce qui se trouvait en-dessous allait se dérober pou pas. La joie.

Un gars muni de bâtons de marche m’a rejoint puis dépassé. Ça a l’air efficace ces machins-là, je devrais peut-être essayer. Un peu plus loin, alors qu’il était arrêté pour faire son petit pipi (certainement doré), je lui ai fait la remarque comme quoi il était chanceux car moi, ça faisait un bon 6 heures que je n’avais pas uriné.

Il se mit alors en frais de me faire peur… et de réussir. 6 heures ?  Tu ne t’hydrates pas assez qu’il disait. Ben oui Chose, je siphonne mon réservoir de 2 litres entre deux ravitos et ce n’est pas assez ?  Et il en remettait, me parlant de coup de chaleur, etc.

Voilà, mon moral était atteint. Cette chaleur, c’était trop pour moi, mon corps de Québécois ne pouvait tout simplement pas s’y adapter. Et les idées d’abandon commencèrent à s’immiscer dans mon esprit. Il était encore tôt, si je fermais boutique, on passerait une nuit tranquille à l’hôtel, puis on pourrait retourner à la maison une journée en avance…

Comme quoi les dieux de la course en sentiers n’étaient pas tous contre moi, ils ont mis Blanford sur mon chemin. En le reconnaissant, je me suis arrêté et me suis mis à lui jaser ça. Il sautait une année, il était là comme crew pour un de ses amis et allait le pacer pour les 22 derniers miles. S’il se rendait.

Hey, you’re here to run, not to talk !”. Celle que je présume être sa femme. James, très gentil, s’est offert de continuer à la « course » avec moi jusqu’au ravito et sur ces minuscules 200 mètres, il a changé ma course. Car même lui, il a de la difficulté à uriner quand il fait chaud et il a découvert que finalement, forcer les choses, ça ne donne rien. On a continué à échanger un peu et nous sommes arrivés à ma gang. Savoir qu’un coureur d’élite vit les mêmes choses que moi m’a rassuré. Merci James.

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Échange sur les besoins de base avec un des grands ultrarunners de ce coin du monde

Je devais toutefois en avoir le cœur net et suis monté sur la balance. Verdict : 141.8 (pour mes amis européens, ça donne environ 64 kg). 4 livres de perdues depuis le départ, moins de 3%. Pas l’idéal, mais rien de dramatique. Alors l’autre avec son coup de chaleur…

Or donc, après avoir vidé mon réservoir d’eau sur ma tête et l’avoir rempli de LG1, puis m’être remonté le moral auprès de mon dream team en tâchant de manger un peu, je suis reparti, prêt à affronter la section au soleil, sous la ligne électrique.

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Je souris, je vous l’assure. C’est juste que je garde tout à l’intérieur !

How the fuck did I miss that turn ?!?”.  C’est ainsi que je fais la connaissance de Jess, une blondinette qui revient en sens inverse à toutes jambes, alors que je gravis les derniers mètres d’une xième  montée sous le soleil de plomb. Quand une femme utilise le mot en « f », c’est qu’elle est en petit crapaud, c’est le moins que l’on puisse dire.  Tâchant de profiter de son adrénaline, je tente de m’accrocher à elle quand nous retrouvons finalement les bois, mais c’est peine perdue, elle s’envole (presque) littéralement.

Ça n’empêche pas que nous quitterons Hyner Run (mile 43.2) ensemble pour la longue montée graduelle de 9 kilomètres, accompagnés son pacer. Elle a l’air de s’être calmée et placote sans arrêt. Pour ma part, j’ai repris du poil de la bête et c’est la crainte de tomber sur une section technique qui m’empêche de leur demander le passage.

Au sommet, ho miracle : je dois m’arrêter pour uriner. J’allais pouvoir m’en vanter à mon crew à notre prochaine rencontre !🙂

Cet arrêt combiné à la descente très technique qui a suivi ont fait que je me retrouve seul. Bah, pas grave, on a la vie devant soi. Le ciel s’est couvert, mais ça fait des heures qu’on entend le tonnerre gronder et qu’il ne se passe rien. Et là, il gronde à nouveau. Ben oui, des promesses…

Car je souhaite de la pluie depuis le début. Une averse de 10 minutes à chaque heure, ce ne serait pas trop demander, non ?

Le vent se lève. Hum, ça pourrait être vrai cette fois-ci… Quelques minutes plus tard, la pluie commence. Ha, ça fait du bien !

C’est qu’elle ne ralentit pas… Ouais, ça finit par être désagréable. Et ça tombe de plus en plus. Merde, c’est que je commence à me les geler ! C’est le monde à l’envers…  Alors que mon corps a combattu la chaleur toute la journée, il doit maintenant se battre pour la conserver.

Pas le choix, imperméable d’urgence, que j’avais inséré sans grande conviction dans ma veste. Vivement le ravito, il ne doit pas être bien bien loin…

Aussitôt demandé, aussitôt arrivé : le ravito Dry Run (mile 51.1) est là. J’y arrive, hilare, alors qu’une dizaine de coureurs (dont Jess) et 4-5 bénévoles se tiennent à l’abri du mieux qu’ils le peuvent. Dry Run, sous une telle pluie, c’est drôlement ironique, non ?  On dirait bien que je suis le seul à trouver ça drôle.

Il faut dire que ça tombe comme une vache qui pisse, il y a de l’eau partout. Le vent est incroyablement fort, la foudre frappe à une fréquence phénoménale. Ce serait de la pure folie de repartir.

Un bruit assourdissant vient nous faire sursauter. Au même moment, je sens un chatouillement dans mes pieds. « I was shocked !!! » s’exclame une bénévole qui tente de retenir l’abri… que la foudre vient de frapper.

Ouais, ce n’est plus drôle, là… Je n’ai pas peur des orages, mais il y a des limites. Si ça n’arrête pas, je hisse le drapeau blanc. Pas question que je me tape l’autre moitié du parcours dans de telles conditions. Je prends soin de coller mes pieds ensemble et attends que ça finisse par finir.

Un gars est passé et ne s’est même pas arrêté. D’autres se sont tannés d’attendre et sont repartis. Finalement, la pluie diminue progressivement d’intensité et Jess repart. 2-3 minutes plus tard, ce sera mon tour.

Petite section relativement facile débutée sous la pluie et terminée avec mon imper dans les mains. À Halfway House (mile 54.7), une charmante dame avec un dossard de pacer m’accueille. « Do you have a pacer ?». Hein ?  Heu… non. J’ai un crew, est-ce que ça fait pareil ?  « Ho, sorry… ». Pas trop compris ce qu’elle voulait, probablement une pacer dont le coureur avait abandonné et qui se cherchait un coureur à accompagner. Ça aurait pu être plaisant, mais moi, jaser en anglais quand je suis brûlé…

Ok, changement de souliers, mes Skechers GoTrail Ultra 3 sont complètement détrempés. La pluie a cessé et je sens des débuts d’ampoules sur les côtés des talons.

 « Mon Dieu, tes pieds !!! »

Ils sont ratatinés et tout blancs (vous savez, comme les bouts des doigts après un long bain ?), gracieuseté de la pluie. Ajoutez à ça le bleu des orthèses qui ont déteint et mettons que ce n’est pas joli-joli. D’où la réaction de ma petite sœur adorée.

J’observe le tout, prenant mon air de gars qui en a vu d’autres. Pas si pire. Pas d’ampoule en-dessous, on va essuyer ça bien comme il faut et changer pour du sec. Ça devrait être correct. Tant qu’à faire, on change de camisole, puis on embarque les frontales et on reprend la route en prenant bien soin de s’empiffrer. Je pense que ma remontée impressionne mon équipe. Allez, on se revoit dans 9 miles !

9 miles pénibles car en plus d’être très techniques, les sentiers sont rendus glissants au possible suite à la pluie. Je ne compte plus les roches qui ont cogné sur mes chevilles suite à des mini-éboulements. Les mots d’église qui sortent de ma bouche viennent briser la quiétude de la forêt à de maintes occasions.

Toujours est-il que j’arrive tout de même à Slate Run (mile 63.8). En fait, c’est où, Slate Run ?  Il y a bel et bien un bistrot où des gens s’amusent en prenant un verre sur la terrasse (belle soirée pour ça), mais la station, elle est où ?  Doit-on entrer dans le bistrot ?  Moi, si j’entre là-dedans, je n’en sors pas… Ha, une bonne bière en fût…

Un bon samaritain m’indique le chemin à suivre et je retrouve mon équipe derrière, dans le stationnement. Au menu du ravito ?  De la pizza, gracieuseté du bistrot. D’ailleurs, qui a eu la brillante idée de se partir un bistrot ici ?  En tout cas… Le gars qui arrive juste après moi en dévore une pointe, mais moi, ça ne me dit rien. Je me contente donc des plus traditionnels sandwichs.

Au moment de repartir, léger problème : je ne sais pas où aller !  Et je ne suis pas le seul car les bénévoles ne semblent pas trop au courant. Finalement, quelqu’un le sait et c’est accompagné de mon équipe que je fais les premiers 200-300 mètres dans l’obscurité du sentier. Hé oui, ils veulent savoir « de quoi ça a l’air la nuit ».  Hé bien voilà !  « Je ne changerais pas de place avec toi ! » finit par me lancer mon père avant de rebrousser chemin. Ça tombe bien, moi non plus. On est fait pour s’entendre !🙂

J’aurais bien aimé qu’on frappe une fameuse montée avant qu’ils fassent demi-tour, mais bon, ce sera pour une prochaine fois. N’empêche, je le dis à chaque fois, mais mon équipe de support accomplit un travail colossal et ce, toujours dans la bonne humeur. Attendre des heures pour me voir passer en coup de vent ou presque, ça dépasse mon entendement.

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Les joies d’être équipe de support !

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C’est qu’ils ont l’air d’aimer ça, en plus…

Oups, que se passe-t-il ? 2-3 kilomètres après le ravito, mes paupières sont soudainement lourdes. Très lourdes. Un gel à la caféine peut-être ?  Sans effet.  Pourtant, il n’est pas si tard… Ça va passer, ça va passer…

Nope. Et contrairement à Massanutten, je n’ai pas Pierre pour me guider pendant que je suis en train de me transformer en zombie. Allez, on se rend à Algerines (mile 69.1) et on dort là. Un petit coup de cœur…

Rien à faire. Tout ce que mon esprit pense, c’est trouver un endroit où je pourrais dormir. Vite, ça presse !  Ce buisson-là ?  Sous cet arbre ?  Si ça continue, je vais littéralement tomber de sommeil…

Tiens, une grosse roche plate au pied d’un arbre, le nirvana. Je m’assois, m’appuie le dos et la tête sur l’arbre, éteint mes lampes… et ferme les lumières. Les serpents à sonnette ?  Qu’ils aillent se faire voir, je dors ici, point final.

Combien de temps je reste là ?  5 minutes, pas plus. Un coureur passe et me « réveille ». Ok, on va faire un test. Hou la la, que c’est dur de se relever !  Petite marche. Ok. On reprend graduellement le rythme… Toujours ok et miracle, je ne m’endors plus !  Je suis évidemment fatigué, mais au moins, je suis réveillé.

Réveillé au point où je parviens à rejoindre un gars avec qui j’ai joué au yo-yo depuis le début. Pourquoi je le rattrape si facilement ?  Il a une grosse ampoule et marche difficilement. Ok, je comprends, mais tu ne pourrais pas te tasser ?  Pourquoi dès que je sens que quelqu’un est plus rapide que moi, je le laisse passer et que moi, si je tombe sur du monde qui en arrache, je dois avoir l’odieux de demander le passage ?  Tasse-toé, joual vert!

Je parviens à passer dans une montée légèrement plus large et arrive à Algerines (qui est installé en plein milieu du bois) au son d’une cloche. Définitivement que j’ai bien fait de dormir avant…

Sur un grand tableau, le classement : je suis le 26e à passer là. Hé, pas si mal. Avec un peu de chance, un top 20 n’est pas impossible.

Sans trop m’attarder question de ne pas être encore pris derrière mon téteux-à-l’ampoule, je poursuis ma route à travers la nuit. Une route lente, ponctuée de (pas tellement) de hauts et (pas mal plus) de bas et marquée par une conversation que j’ai avec une grenouille. Dis, tu connais le Québécois ?  Wrebbitt, wrebbitt, wrebbitt… Je pense qu’elle a décidé de la jouer « hard to get » car elle finit par s’en aller.

Blackwell, mile 80.3. Le capitaine de la station me dit qu’à partir de là, on finit, pas le choix. Heu, si j’ai décidé de passer la nuit, je vais finir, ne t’en fais pas vieux !

James Blanford me reconnait et me demande comment ça se passe. « Not too bad, actually ». Vraiment pas si mal. Et son ami ?  Il a abandonné. Ha, c’est triste. Mais si je n’étais pas si gêné, je lui demanderais de me pacer. Sauf qu’il serait encore plus gêné de me refuser, alors je laisse tomber.

Je décide de faire une entorse à ma façon de faire habituelle et m’assois en arrivant pour bouffer. J’informe mon crew pour mon dodo et que ça va mieux depuis. Au moment de partir, je leur dis qu’on se voit dans 12 miles.

« Heu non, c’est la dernière station accessible. ». Mon père fait le tour de ses feuilles et selon l’info dont il dispose, il s’agit bel et bien de la dernière. Je suis persuadé du contraire. Pour en avoir le cœur net, ma sœur va aux infos : j’ai raison. Sauf qu’il y a un léger problème : en plus de ne pas avoir les indications, le réservoir de mon RAV4 est à sec. Oubli de ma part en arrivant vendredi, sans compter le fait que la seule station d’essence de Waterville… n’avait plus d’essence !

Bah, on se reverra à l’arrivée, ce n’est pas la fin du monde. Au rythme où j’avance et avec un tel terrain, ce ne sera pas avant 7 heures.

« On va trouver une solution ! ». Je n’en doute pas une seconde, mais je préfère ne pas me faire d’illusion, au cas où je serais déçu.

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La meilleure façon de s’assurer d’être là quand la station-service va ouvrir.

Bon, à l’attaque de Skytop maintenant. Une petite pancarte l’annonce : dans 4.5 miles. Puis la montée commence. Ouch. Face de cochon, face de singe, appelez ça comme vous voulez, ça monte en s’il-vous-plait ! Selon les données, ce serait à 17% de moyenne. Avec plus de 80 miles dans les jambes.

En haut, avec le jour qui se lève en arrière-plan, la vue est à couper le souffle. Mais ça ne fait pas 4.5 miles que je monte, ça c’est certain. Hum… Sentier technique qui descend trop longtemps à mon goût. Si ça descend, va falloir remonter, parce que Skytop, il me semble que le mot le dit.

Hé oui, faut remonter. Encore et encore. Calv…  Moi qui aime monter, j’en ai marre de le faire en tâchant de demeurer « en dedans » question de ne pas me brûler. En fait, une chance que je suis demeuré « en dedans », car en vérité, je SUIS brûlé.

Mais j’arrive tout de même au ravito sur mes deux jambes. « Skytop » mon c… C’est bien en haut, mais il n’y a foutrement rien à voir. Ceci dit, les bénévoles sont extraordinaires et l’ambiance est à la fête. On m’assure que la descente est douce et sans roches boueuses (Hallelujah !) et que les montées, bien que difficiles, ne sont pas si pires. Bon ben, amenez-les !

Effectivement, c’est une section qui passe plutôt bien (dans les circonstances) et Barrens (mile 92.8) ne tarde pas trop à se montrer. Et qui vois-je dans le sentier ?  Ma sœur !  La belle surprise !!!

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Barrens, mile 92.8. Si près et si loin encore…

Ils me racontent rapidement leurs aventures avec la station-service, et pendant que je me ravitaille, mon père effectue un dernier plein de ma veste. Encore une fois, je demande du Coke. Le Coke, ça me donne le coup de fouet dont j’ai besoin à chaque fois.

Pas de Coke. Comment ça, pas de Coke ?!?  Même les élites prennent du Coke !  « On a du Ginger Ale et du café ». Beuh… Ouin, va falloir faire avec.

Des gens parlent français derrière, je leur placote ça un peu. Ils attendent un coureur que je ne connais pas qui serait 45 minutes derrière moi. Ouais, bon, parle parle, jase jase, j’ai une course à faire moi !  16 kilomètres ?  Bah, une heure et c’est fini !😉

Un des membres de l’équipe de support québécoise part à rire, car il sait de quoi je parle : moins de 4 minutes au kilomètre. Bon, ok, ça va prendre un peu plus de temps…

Mon équipe me suit encore une fois dans le sentier. C’est vraiment le fun, ces petits moments-là en famille. Peut-être ma petite sœur voudra-t-elle me pacer un jour, qui sait ? Mais bon, comme c’est courable, je commence à jogger et leur dit un dernier au revoir.

Dès le début de la section, je rejoins Jess, qui marche avec des bâtons. Elle est au bout du rouleau. Quant à moi, je me sens revivre. Tel qu’on m’en avait parlé, c’est roulant, alors j’y vais au pas de course. Mon objectif de 30 heures est hors de portée, mais peut-être que descendre sous les 31 heures, si jamais…

Ça va bien mon affaire, ça va bien… Les kilomètres doivent passer, jamais je ne croirai (ma Suunto a rendu l’âme depuis des heures) !  Puis, un ruisseau à traverser, une petite montée, des racines plein le sol, pas moyen de reprendre un rythme… et je frappe un mur. Merde, merde, merde !  Je n’avance plus !

Et ne voilà ti pas un gars qui arrive à pleine vitesse et me laisse sur place. You’re flying, man !  « Yeah, I’m finally feeling good ! ». Ha pis, va donc ch… !

Les gels ne font pas effet, je suis fatigué comme en pleine nuit. Pourtant, la lumière du jour devrait me réveiller, mais il n’en est rien. J’avance péniblement, un pas à la fois. La section de 6.5 miles s’éternise, elle ne finit plus !

Après 2-3 éternités, Hacketts (mile 99.1), dernier ravito. Du Coke, je veux du Coke !!!

Pepsi, ça fait pareil ?  Ok, on y va avec ça. « Only 3.8 miles left ! ». Ils sont comment, ces 6 foutus kilomètres ?  Plats, droits, sans roches ni racines ?

Bien sûr que non !  Techniques au bout, je n’en peux plus. Puis une montée. La dernière. Allez, un petit coup de cœur, ça achève.

Au fur et à mesure que je monte, je remarque que de plus en plus, les chances que je doive descendre avant l’arrivée sont grandes. Ha non…

Hé oui !  Une face de singe pas possible. À tout moment, j’ai peur qu’un pied parte et de me casser la figure. Freiner, freiner, toujours freiner. 10 fois plus pénible que monter. Et pourtant, je rejoins un gars et son pacer. À ce point de la course, il faudrait bien terminer ensemble, mais il n’avance tellement pas (il ne faut vraiment pas avancer pour aller moins vite que moi) que je passe en lui lâchant un encouragement.

Je croise un monsieur qui m’assure qu’il ne reste qu’un demi-mile. Ça achève, ça achève…

La pente s’adoucit finalement et comme je reprends le pas de course, j’entends les deux zigotos que je viens de dépasser approcher. Ils passent en coup de vent en arrivant dans le parc, avec l’arche d’arrivée en vue. Cheap shot, mais ce n’est pas tellement grave : c’est fini.

31:38:44, 24e sur 197 au départ.

Ça aurait pu être mieux, mais ça aurait pu être pas mal pire !

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Ha, fini…

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Recevoir un câlin de la part d’une des organisatrices, un des « bénéfices marginaux » de terminer cette course…😉

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Avec mon Dream Team II. Merci encore à vous deux, vous êtes extraordinaires. Je vous aime !!!

Comme ils disent: Eastern States, pas pour les débutants !

Citations estivales

Ce soir, quelques citations que j’ai retenues d’un été bien rempli.🙂

« C’est le fun, tu jases. Les lapins sont loin d’être tous comme toi !» – Course des 7, peu après le départ du 21 km. Éric, qui m’a auparavant spotté dans mon costume de lapin, m’entretient ça depuis le début. De temps à autre, je réussis à placer une phrase. Les autres lapins devaient être foutrement silencieux…

« On est chanceux, on est entourés de plein de belles femmes ! »  – Maude était avec nous depuis le départ. Puis il y a eu Stéphanie qui est arrivée en trombe autour du 3e kilomètre. Relativement « costaude » (façon de parler) pour une coureuse, je m’étonnais qu’elle puisse tenir le rythme que mon rôle imposait. Et comme elle savait le souffle court en plus…  Disons que je ne m’attendais pas à ce qu’elle tienne le coup jusqu’à l’arrivée. S’ajouta ensuite Sophie au début du deuxième tour. Amie de Stéphanie et physiothérapeute de profession, elle s’ennuyait sur le site de départ-arrivée car au froid de canard qu’il faisait, il n’y avait pour ainsi dire pas un chat sur place qui sollicitait ses services.

Bref, Éric-le-moulin-à-paroles qui semblait les connaitre n’avait pas tort : leur compagnie était fort agréable. Et il ne se gênait pas pour le dire. Et le répéter.

Pour la petite histoire, Éric a décroché autour du 12e kilomètre et Stéphanie m’a fait mentir quand elle et Sophie se sont envolées à la fin du 2e des 3 tours. Quant à Maude, elle a fait une course bigrement intelligente, demeurant derrière moi quand le vent était à son plus fort et quand elle a senti qu’elle pouvait y aller, a ouvert la machine. J’avais fait mon travail.

Le tout s’est terminé dans la bonne humeur et les high fives.

« Ça c’est décourageant, hein ? » – La course de 7 kilomètres débutait exactement 1h45 après le départ du 21 kilomètres. J’avais demandé à l’organisation si je pouvais m’insérer et comme la réponse avait été positive, dès mon arrivée, je me suis précipité vers le départ.

Sauf que la course était déjà lancée et je n’étais pas avec les gens qui auraient normalement suivi ma cadence de 5 minutes au kilomètre. Je remontais donc le troupeau, dépassant les coureurs les uns après les autres quand j’ai entendu un monsieur dire ça à sa partenaire.

Et il a ajouté : « En plus, lui il a déjà 21 kilomètres dans les jambes… »

« Ça prend juste un bon tapering. Au moins 3 semaines » – Gilles, le grand manitou derrière le Bromont Ultra. Je venais de lui parler de l’Eastern States qui a la réputation d’être très difficile, qu’il va faire chaud, et patati, et patata…

J’ai l’habitude d’être assez négligent du côté tapering, mais j’ai décidé de m’essayer pour une fois. Mais je me suis laissé deux semaines, pas trois. On verra ce que ça donne.

« Hé content de te voir !  Câl… qu’il fait fait chaud ! » – Louis venait d’arriver au ravito Camp 10 Bear pour la première fois. Ouais, la canicule que nous avions subie durant la semaine s’était un tantinet résorbée, mais on ne peut pas dire que c’était frisquet, mettons. Toutefois, il avait l’air plus amoché moralement que physiquement. Ce satané Vermont 100, qu’on dit supposément facile, il a le don de nous rentrer dedans. Monte, descend, monte, descend…

Nous devions être 4 ou 5 autour de lui à essayer de lui amener de la bouffe, de l’aider avec ses affaires. Au moment de repartir, il m’a glissé : « Je ne suis pas certain que je vais finir… ». Je l’ai pris par les épaules et lui ai dit de prendre ça un ravito à la fois, de ne pas penser au reste. Dans un ultra, tout finit par passer. Dans le genre cliché, c’est dur à battre, mais bon, si j’avais de la répartie, je ferais peut-être un autre métier.

Au BBQ le lendemain, il me dira que je lui avais vraiment donné le boost dont il avait besoin. Ça m’a vraiment fait plaisir.

« Je t’avertis, ça va être long… » – Martin vient de se présenter pour la deuxième fois à Camp 10 Bear et à partir de là, je peux l’accompagner. La chaleur ne semble pas trop l’avoir affecté, mais les mouches à chevreuil, hou la la… Il a au moins une quinzaine de piqûres dans le dos.

Tu as du lousse en masse pour les 24 heures, tu sais… « C’est 20 heures que je vise ! ». C’est possible, vu qu’il a 5 minutes d’avance sur mon temps de l’an passé. À moi de l’amener vers son objectif, maintenant.

« À quoi ?!? » – À la demande de Martin, MON coureur, tel un Capitaine Caverne fouillant dans sa barbe, je suis parti à la recherche d’un gel à travers les multiples racoins de ma veste. Le premier que j’ai réussi à trouver était à saveur de… root beer. Oui Martin, de root beer.

Ils sont comme ça, GU avec leurs gels: ils offrent plein de saveurs bizarres. Bacon à l’érable, caramel salé, menthe concombre (?!?), « espresso love » (pourquoi « love » ?) et plusieurs autres. Dont root beer. Je m’étais dit que je l’essaierais, mais bon, c’est Martin qui sera mon cobaye. Autour du 130e kilomètre d’un ultra. Dans le genre timing pas tellement idéal…

J’ai d’autres sortes si tu veux… « Non, ça va être correct. » Il a à peine terminé sa phrase qu’il commence à engouffrer ledit gel. « Ost… !  Il a failli ressortir deux fois plus vite qu’il est entré ! ». Oups, on dirait bien que le mot « root » était de trop dans la description de la saveur du gel pour que ça passe mieux.

Car Martin, en tant qu’ultrarunner (en tout cas, en tant qu’ultrarunner québécois) a une légère tendance vers le houblon, le malt et autres produits dérivés. Et en plus, j’ai pu le constater depuis mon arrivée ici, le Vermont regorge de bières de microbrasseries. Non mais dites-moi, est-ce le paradis ici ou pas ?  De superbes chemins de campagne bien ondulés, des paysages magnifiques, des habitants  accueillants et respectueux qui élisent Bernie Sanders et qui en plus, produisent un éventail impressionnant de bières artisanales… Qui dit mieux ?

« C’est une fille, elle a du Cutex » – Martin et sa logique implacable. C’est que depuis que j’ai commencé à le pacer, nous jouons au yoyo avec une personne dont le genre est difficile à préciser. La queue de cheval tressée donne un indice, mais ne confirme pas tout. Nous lui avons même parlé, question d’en avoir le cœur net, mais sans confirmation définitive, sa voix s’apparentant à celle de Caitlyn Jenner. Dans le genre pas clair…

Mais avec une preuve comme celle que Martin vient de sortir…

« FRED !!!  Douleur, ça se dit comment en anglais ? » – Ravito Bill’s, mile 88. Martin a mal à un pied depuis quelques kilomètres et les Advil que j’ai sortis de ma barbe-de-Capitaine-Caverne n’ont pas réussi à tout endormir. Il tente tant bien que mal d’expliquer ce qui se passe au personnel médical et fatigue oblige, les mots ne viennent pas facilement.

Pain mon chum, pain. Finalement, c’est un bleu. Sous le regard sceptique de l’infirmière/médecin, il installe un morceau de bon vieux duct tape par-dessus son bas et enfile son soulier. La douleur disparaitra comme par enchantement.

« Je suis détruit » – Je suis définitivement un mauvais pacer. Pourquoi ?  Je n’ai pas de foutue mémoire. Tout comme à Bromont, je ne me souviens plus qu’il y avait tant de montées dans cette partie du parcours. Je savais qu’il y en avait, mais à ce point ?

Alors quand je dis que les montées achèvent, j’ai l’air de quoi quand une autre se présente ?  Ben c’est ça, d’un mauvais pacer.

Mon coureur est à bout, sa journée a été très longue. Et c’est en ces mots qu’il me résume son état. Je sais qu’il va se rendre au bout et aura probablement un sursaut d’énergie vers la fin. Mais en ce moment, je ne sais pas trop quoi faire pour l’encourager. Je ne suis tout de même pas pour commencer à lui chanter Sweet Caroline. En tout cas, je n’irai pas lui dire que la dernière montée était vraiment la dernière…

« Ça goûte la Laurentide » – Polly’s, mile 95. La veille, un bénévole a promis une bière à Martin à cet endroit. Chose promise, chose due et mon coureur se retrouve avec un verre de Genesee à la main.

Genesee ?  Connais pas. « Elle a du goût. Ne me parlez pas des Michelob, Budweiser, Miller, ça ne goûte rien. Celle-là goûte quelque chose et n’est pas chère : on peut en avoir une caisse de 30 pour 16$»

Pas rassurant. Vous savez, je suis persuadé que mon urine a du goût et elle ne coûte définitivement pas cher, ce n’est pas une raison pour en boire. Martin me confirme le tout pas cette simple phrase… et m’en offre une gorgée. Je pense que je vais laisser faire.

« Awesome ! » – C’est Amy Rusiecki, la directrice de course. Martin vient de terminer en 20 heures et 33 minutes (j’ai définitivement mal fait mon travail), en 27e position. Elle est mariée au grand gagnant, elle a fait cette course sous les 20 heures à quelques reprises et pourtant, elle accueille et félicite chaque participant avec un bel et sincère enthousiasme, comme si elle venait d’assister à un véritable exploit. Je l’adore.

Elle me jette un coup d’œil, je me demande si elle reconnait le zigoto qui lui a suggéré de lui foutre une claque sur la gueule il y a quelques semaines à peine. Si oui, elle ne le montre pas.

« Fred, je l’ai clenchée !!! » – Pierre vient d’arriver. Son mollet lui a causé des soucis tout au long de la journée, mais il est tout content de m’annoncer qu’il a dépassé la seule personne qui n’est pas sympathique dans le monde des ultras. On en avait parlé lors de notre dernière virée, on en rêvait presque : si on pouvait lui botter le derrière au moins une fois… Voilà, Pierre a réussi, se payant le luxe de la dépasser définitivement dans les 5 derniers miles.

Ha, si je pouvais lui faire le coup à Eastern States, que ce serait jouissif !  :-)

« Si t’as des problèmes intimes, tu diras à ta femme que c’est parce que tout ton sang est rendu dans ton mollet » (version censurée) – Pierre nous montrait son mollet. Pourtant déjà plutôt bien pourvu dans le domaine, celui qui est blessé dépasse tout de même de 50%  son collègue en volume. Martin dormait sur la chaise à côté il n’y a même pas 15 secondes de ça, mais ça ne l’a pas empêché de nous sortir celle-là du champ gauche.

Je la ris encore.

« Après 22 kilomètres, on aurait dit que tu venais juste de commencer à courir !» – Jonathan, le fils de 14 ans de mon amie Marie-Josée. Très bon coureur à son école, il est fasciné par les distances que je peux parcourir. À chaque fois qu’on se voit, il ne tarit pas de questions.

Par ce beau samedi matin, je m’étais élancé sur le chemin Gosford, près du lac Nicolet, me promettant de revenir « prendre » Jonathan ainsi que mes amis d’enfance Sylvain et Louis une fois que j’aurais une vingtaine de kilomètres dans les jambes. Après les avoir manqués, j’ai poursuivi ma route et ai fini par croiser le jeune homme. Il avait fière allure, ça semblait bien aller son affaire. Il a beaucoup de potentiel, à mon humble avis.

Mais bon, les distances, ça impressionne toujours. Et pourtant…

« Je vais faire un demi » – Dimanche, je termine ma dernière tournée du mont St-Bruno avant Eastern States. Un 20 kilomètres sans forcer, sans aller dans les plus grosses montées. À l’accueil, je croise Pat qui en est à sa dernière avant son prochain défi, le Bigfoot 200.

On placote un peu, parle du Bigfoot. Il se rappelle que je fais aussi une course en même temps que lui, c’est là que je lui dis ça.

« Tu vas à Eastern States ?  Tu le fais au complet, non ? ». C’est ce que je dis : ça fait un « demi ». Je pense qu’il l’a trouvée bonne.

« Tu n’as pas peur d’avoir chaud ? » – Une mère, ça demeure toujours une mère : ça s’inquiète pour ses enfants. Non maman, je n’ai pas peur d’avoir chaud, je VAIS avoir chaud. En plus, les sentiers risquent d’être complètement gorgés d’eau. On dirait bien qu’encore une fois, je ne pourrai pas vivre un 100 miles sans pluie. Le bonheur.

Pourquoi je fais ça, donc ?😉

Petite Trotte à Joan: quand les neurones s’emmêlent…

Hands

Touching hands

Reaching out

Touching me…

Touching you !

Sweet Caroline (ta-da ta daaaaa…)

Good times never seemed so good !

Ouais, j’ai beau ne pas pousser au maximum de mes capacités, un ultra, c’est toujours dur sur les neurones. Voyez-vous, c’est la façon que j’ai trouvée pour tenter de changer les idées de ma partner : chanter. Je me disais que ça la ferait immanquablement rire vu que je chante habituellement (lire : toujours) très mal.  Pauvre elle, pognée dans le bois avec un grand fanal qui chante du Neil Diamond… On est sensiblement du même âge (pour la petite histoire, elle est une vingtaine de mois plus jeune que moi), j’aurais au moins pu lui faire le coup des années 80. Mais je me connais, je serais revenu à la charge avec du U2 et dans ces cas-là, je ne suis pas arrêtable. Et comme j’ai la fâcheuse habitude de tenter d’aller chercher exactement la même note que Bono jadis, ses pauvres oreilles auraient certainement demandé grâce. D’où Neil Diamond. Pourquoi lui et pas quelqu’un d’autre ?  Je vous l’ai dit : je suis en train de faire un ultra !  Le pire, c’est que je ne connais pas le reste des paroles, alors je chante toujours le même bout. Pathétique.

« Fred, j’ai tellement l’impression d’être un fardeau pour toi…»  Ha non, je suis un gars d’équipe moi !  Alors si un membre de mon équipe est en difficulté, je l’aide, point. On vit ensemble ou on meurt ensemble. Comme le disait si bien mon vieux chum Chris : « On est un TEAM !  S’il y en a un qui a de la peine, on a tous de la peine. S’il y en a un qui a du fun, on a tous du fun. S’il y en a un qui fait l’amour, les autres on se cr… ! ».

J’ai retenu la citation avant qu’elle sorte de ma bouche, la trouvant légèrement vulgaire et de toute façon, pas tellement appropriée, vu que je fais équipe avec une dame. On ne se connait pas tant que ça après tout, et s’il fallait qu’elle garde cette image de moi… Ha, nos inhibitions sont progressivement tombées depuis le départ qui a été donné par ce bel après-midi de fête nationale (car il semblerait que la St-Jean-Baptiste, ça n’existe plus), mais il ne faudrait pas exagérer. J’ai lancé les premières salves en laissant rapidement aller les traditionnels gaz à effet de serre que j’émets avec la régularité de l’horloge quand je me retrouve dans les sentiers. Au fil des heures, les sons émis se sont même mis à faire partie de nos conversations, comme pour marquer des points d’exclamation à mes phrases.

Aussi, nous avons constaté une évolution dans la façon de « gérer » les besoins naturels. Au début, je l’avertissais que j’étais pour arrêter. Puis, c’était un arrêt avec petit sourire et maintenant, c’est rendu que je me dis qu’elle a déjà vu ça, qu’il n’y a pas grand-chose à voir de toute façon, alors je m’exécute sans cérémonie. L’important est la couleur de ce qui sort, pas l’appareil utilisé.

De son côté, disons que l’aisance avec laquelle elle s’est changée au complet (ben, je pense qu’elle s’est changée au complet) à mi-parcours alors qu’elle était à deux pieds de moi disait tout. Vrai qu’il faisait très noir, mais avec une frontale, on peut voir ben des affaires si on y tient vraiment. Mais ce n’était pas tellement le moment.

« Fred, il est zen… » avait à cet instant constaté Tania qui m’observait fouillant dans mes affaires pendant que Julie effectuait son striptease à deux pas (bon, j’ai une toune de Joe Cocker dans la tête, je me demande bien pourquoi). Effectivement, je me sentais plutôt relaxe. C’est peut-être pour ça que je fais des ultras après tout : pour trouver cette paix intérieure. Et là, sur le bord du chemin du Nordet, bien à l’abri dans une tente-moustiquaire, je l’avais probablement trouvée.

Pas que je l’aie toujours ressentie depuis le départ, loin s’en faut !  Car se perdre dans les bois, en pleine nuit, ce n’est pas la façon idéale de garder son sang froid. À quelques reprises, nous avons perdu la trace du balisage et à chaque fois, j’avais l’impression que le niveau d’inquiétude de ma coéquipière montait d’un cran. En tant que supposément membre expérimenté de l’équipe, je devais garder la tête froide, tenter d’y aller logiquement, contourner les arbres déracinés pour aller voir derrière si… Car contrairement à certaines autres épreuves auxquelles j’ai pris part, le balisage ici est toujours excellent et si on demeure le moindrement attentif, il est presque impossible de se perdre. Mais la nuit, le défi demeure. J’ai peine à imaginer comment on peut s’en sortir au Barkley.

Nos « amies » Suunto ne nous ont pas tellement aidés côté humeur. Tout d’abord, même si elles étaient réglées de façon équivalente, elles se sont mises à ne plus dire du tout la même chose côté distance parcourue. Pas tellement pratique. C’est d’ailleurs de leur faute si ma partner a vécu un beau petit découragement quand elle a vu que nous n’avions pas manqué le relais du lac à l’Appel, officiellement au kilomètre 41. Sa Suunto indiquait 47-48 kilomètres, la mienne 43. Je savais bien qu’on ne pouvait pas le rater, mais ne voulais pas la décourager non plus. Et bon, c’est vrai qu’il était pas mal plus loin de la descente de la Noire que dans mes souvenirs…

Puis, il y a eu l’épisode « 65.48 ». Peu après le demi-tour, mon compteur a décidé de jammer pendant de très longues minutes à cette valeur… pour se mettre par la suite à jour périodiquement à des valeurs pseudo-aléatoires. Dans le genre déprimant…

« Ce sont mes pieds qui sont un fardeau ! ». Ça va peut-être la rassurer un peu. Car c’est vrai : mes pieds me font souffrir. Humides depuis notre première traversée du Vietnam, je n’ai pas eu l’occasion de les sécher adéquatement et j’en subis les conséquences : des ampoules qui rendent chaque pas pénible au possible. On ne court presque plus et ça fait bien mon affaire. Plus tôt, j’ai essayé de m’accrocher à un ami habituellement moins rapide que moi, mais ça a été peine perdue. Ok, il n’avait pas passé la nuit sur la corde à linge comme moi, mais quand même.

Pourquoi je ne les ai pas séchés ? À cause du complot. Oui, le complot. Celui fomenté par les millions d’insectes piqueurs qui hantent ces bois. Non contents de s’attaquer aux pauvres visiteurs de la ville, ils poussent le bouchon jusqu’à monter des stratégies dignes des plus grandes campagnes militaires pour nous anéantir.

Les mouches à chevreuil commencent le travail en virant sans arrêt autour de la tête des pauvres coureurs qui ont eu le culot de venir s’aventurer dans leurs contrées. Une fois le travail de sape bien entamé, ils passent le relais aux maringouins qui eux, se séparent la tâche : pendant que certains travaillent à rendre l’intrus complètement fou en bourdonnant dans ses oreilles, les autres commencent à l’affaiblir en lui suçant son sang à partir des parties de son corps exposées à l’air libre, faisait fi des litres d’insecticides appliqués sur sa peau.

Toutes ces actions ont pour but de forcer l’ultramarathonien à repartir au plus sacrant, négligeant ainsi certains détails dans sa gestion de course. Dont le soin des pieds. Le pire, et je l’ignore encore, je subirai le coup de grâce à la sortie du Vietnam, alors que nous viendrons de traverser pour une deuxième fois cette section emblématique de l’événement, coup de grâce qui me sera asséné par les satanées mouches noires. Celles-là parviendront à transformer mes jambes en champ de fraises. Ou en champ de mines, c’est selon.

Avant de quitter, malgré les attaques répétées de ces monstres volants, j’avais tout de même eu la présence d’esprit de prendre à manger dans mon drop bag. Depuis le début de la course, Julie me questionnait sur le nombre de calories qu’elle devrait absorber et j’étais bien embêté de lui répondre. « 355 calories dans une bouteille d’Ensure. Ce sera suffisant, tu penses ? »  Heu, de quessé ?  Moi, les calories, ça ne me dit absolument rien. Ma principale préoccupation quand j’ai décidé quelle bouffe laisser dans mes sacs était que ça résiste aux longues heures à la chaleur. D’où mon choix du combo chips-bretzel-Doritos-noix. Ainsi, avec mes gels et autres barres Fruit 2, j’aurais mes 3 groupes d’aliments : le sucré, le salé et le graisseux. Pour le reste, je me fie à ce que mon estomac me dit et à mon goût du moment. Bon, pas vraiment le temps d’avoir envie d’un banana split, mais pour le reste, je m’accommodais plutôt bien.

« JULIE !!! ». Des coureurs nous rattrapent, nous qui n’avions pas vu âme qui vive depuis que nous avions quitté la mi-parcours, vers 3 heures du matin. Le premier a été Gareth Davies, le grand favori du 60 km. « Sorry !» qu’il nous a lancé de loin, dans la difficile montée de la Noire. J’avais averti Julie : il va passer en coup de vent, avec juste sa petite maudite bouteille à la main. Comme de fait : il était torse nu en prévision de la chaleur à venir et transportait une mini-bouteille, 500 mL tout au plus. Il grimpait cette montagne en sautillant, avec la même aisance que je montais une volée de marches dans ma jeunesse. Je dis souvent que je suis fort en montée, je me ravise : je suis relativement fort en montée. Ce gars-là ne fait pas partie de mon monde. « Wait for us Gareth, we’re coming ! » que je lui ai crié. Il était déjà loin, mais je l’ai tout de même entendu rire. Il va mettre plus d’une heure au second.

Ceux qui nous dépassent proviennent en très grande majorité du 38 km. Et des lecteurs reconnaissent Julie. Mais pourquoi elle et pas moi ? Ok, elle est pas mal plus cute que moi, je vous l’accorde, mais quand même… Peut-être parce qu’elle porte des lunettes de course ?  Ou que ses tenues sont légèrement plus voyantes que les miennes ?  Non mais, c’est-tu de ma faute si Skechers me fournit du linge aussi discret que ma personnalité (on, je dois avouer que j’ai tendance à le choisir pas trop flashant de toute façon) ?  Vrai que son nom apparait sur son blogue, alors que moi, c’est moins évident…

Pas le temps d’y penser trop trop que des lecteurs se mettent à me reconnaitre à mon tour. Plusieurs se présentent (désolé si j’oublie vos noms, il faut me pardonner; vous savez, quand un gars est rendu qu’il chante du Neil Diamond…), nous disent qu’ils ont hâte de lire le récit de notre épopée. Ça fait chaud au coeur de savoir qu’on peut divertir un tant soit peu les gens… ou les aider à s’endormir les soirs d’insomnie. À vous tous, je dis un gros merci.

« Vous cherchez les demandes en mariage, vous… ». La bénévole vient de me vider une quantité appréciable d’eau sur la tête et mon corps en savoure chaque goutte. Il fait chaud en ta… Nous sommes au ravito du lac Bouillon, à 11 kilomètres de l’arrivée. Le chalet que nous avons loué est tout près, on pourrait s’y arrêter et mettre un terme à cette folie. Mais à 11 kilomètres, ce serait vraiment plate. Et la coupure est encore possible. Au pire, on pourrait terminer en même temps que les derniers du 60 km, nous venons d’ailleurs d’en dépasser quelques- uns.

« J’ai peur de m’évanouir dans la montée de la côte de l’Enfer ». Oups. Celle-là, je ne l’avais pas vue venir. Julie venait de me dire de la monter à mon rythme et de l’attendre en haut. Heu… non. Déjà que je n’étais pas chaud à l’idée, s’il fallait qu’elle perde la carte dans la montée pendant que je me débats avec les bestioles tout en m’inquiétant de son sort au sommet… Je vais demeurer derrière, je pense que c’est plus prudent. Je sais, j’ai parfois une certaine tendance à l’euphémisme.

Sous le soleil de plomb, la progression dans la quatorzième (c’est elle qui les a comptées) et dernière grosse montée de cet infernal parcours est (très) lente, mais constante. Et au sommet, les bénévoles qui restent nous encouragent bruyamment. Ma partner s’est rendue, ne reste plus qu’à descendre et ce sera terminé.

Seuls au monde. Premiers partis, derniers arrivés. Les ravitos que nous croisons sont maintenant vides, ayant été nettoyés par les bénévoles qui ont quitté. Le parc des Pionniers sera certainement vide lui aussi, mais on s’en fout, on va avoir réussi. ELLE sera parvenue au bout de ce long et difficile périple.

Galvanisée par l’arrivée qui se pointe et à la pensée de son amoureux qui l’attend, Julie presse le pas. Elle est incapable de courir, mais son passage à travers de la dernière section boueuse est tout simplement magistral, j’ai peine à la suivre.

Quand nous apparaissons finalement à l’embouchure du sentier, c’est la surprise : nous sommes accueillis par des cris de joie et des applaudissements. Des coureurs et des bénévoles en plein démontage des installations nous ont attendus, ces derniers nous ont même gardé à manger… et à boire !  Quelle gentillesse, quelle délicatesse !

Nous nous présentons main dans la main. Voilà, c’est terminé. Elle s’est rendue au bout, après en avoir tant douté.

Bravo Julie, bravo partner. Ça a été un privilège de passer ces heures en sentiers en ta compagnie.

(Pour avoir un récit un tantinet plus exact afin d’en savoir un petit peu plus ce qui s’est passé durant notre périple, je vous suggère le blogue de Julie, où notre histoire est racontée en trois partie: ici, ici et ici. Bonne lecture ! :-))

Lettre à Dan Des Rosiers

Salut Dan,

Tout d’abord, je tiens sincèrement à vous remercier, ton équipe de bénévoles et toi, d’avoir offert encore une fois cette année l’Ultimate XC St-Donat à la communauté des coureurs en sentiers. C’est un travail colossal que vous accomplissez et aujourd’hui, cet événement est devenu un incontournable dans notre petit monde.

Plus particulièrement, je t’avoue avoir été impressionné par toute la logistique que vous avez mise en place pour que nous, participants de la Petite Trotte à Joan, puissions réussir le défi que nous nous étions lancé. Je n’en revenais pas que des bénévoles passent la nuit dans le refuge du lac à l’Appel et au soixantième kilomètre afin de venir en aide à seulement une poignée de coureurs. Votre dévotion à notre réussite m’a fait chaud au cœur.

Ceci dit, tu devines bien que je ne t’écris pas seulement pour cette raison. En fait, j’ai une seule et unique question à te demander : fallait-il vraiment que ça se termine ainsi ?

En partant, tu avoueras qu’il est un paradoxal qu’un temps limite (dont nous avons appris l’existence moins d’un mois avant le départ) soit imposé à une course… qui n’est pas chronométrée !  Mais je comprends très bien l’idée derrière : éviter que des coureurs prennent tout leur temps pour faire le parcours, dorment en chemin, se baignent dans les lacs, etc. Bref, éviter le niaisage de façon à ce que les bénévoles et toi puissiez être libérés à une heure raisonnable le samedi en fin de journée. Et je suis 100% d’accord avec ça.

Julie et moi avons bien tenté de respecter cette coupure, mais malheureusement, ma coéquipière était trop éprouvée physiquement pour être en mesure de tenir le rythme nécessaire durant les dernières heures. Au pied de la côte de l’Enfer, nous avions accepté le fait que nous arriverions dans un parc des Pionniers vide et que nous n’aurions pas droit à l’immense sous-verre (il est tout simplement génial !) que les autres ont reçu. Et c’était bien correct ainsi. Le plus important pour nous était qu’elle puisse réussir son défi, soit compléter cet infernal trajet de 120 km.

Peut-être aurions-nous dû te tenir au courant en cours de route car probablement étiez-vous inquiets de ne pas nous voir arriver. Mais nous nous disions qu’à chaque ravito, les bénévoles pouvaient te rapporter notre passage (mettons qu’on se faisait remarquer) et lorsque la fermeuse du 60 kilomètres nous a rejoints, elle a bien vu que nous étions encore dans un état tout à fait acceptable. Elle nous a aussi dit qu’elle t’avertirait par texto. Bref, dans notre tête, le monde savait que nous avancions, encore et toujours. Lentement, mais nous avancions.

C’est à quatre kilomètres de l’arrivée que nous avons commencé à nous douter que cette belle aventure allait peut-être mal se terminer. En effet, tu avais envoyé un très gentil bénévole nous chercher avec « ordre de vous ramener ». Il nous a rapporté tes paroles: « La course est terminée, ils n’ont plus d’affaire sur le parcours !». Le pauvre en semblait gêné et n’a vraiment pas insisté lorsque nous lui avons dit que nous comptions terminer sur nos jambes.

Ainsi donc, la course était terminée. Vraiment ?  Tu fais quoi de ce qu’on retrouve sur le site même de la Petite Trotte ?  N’y est-il pas écrit que cette épreuve n’est PAS une compétition, mais simplement une belle aventure humaine ?  Tu voulais mettre fin à cette belle aventure, l’aventure d’une vie pour mon équipière, à 4 kilomètres (de loin les plus faciles du parcours en plus) de l’arrivée pour une simple question de minutes ?  Nous allions arriver 1 heure en retard, pas 5 ou 6…

De toute façon, à partir de ce moment, cher Dan, nous te dégagions de toute responsabilité, mais on dirait que tu l’as plutôt pris comme un affront, un acte de rébellion, ou même, de trahison. Et quelle a été ta réponse à ça ?  Nous « barrer » de tes épreuves pour l’avenir. C’est comme si des parents mettaient leur ado à la porte parce que celui-ci est rentré trop tard un vendredi soir. L’équivalent de la peine capitale pour avoir fumé un joint. Wow. Alors qu’à ce que je sache, nous n’avons fait que « désobéir » à tes ordres basés sur des règlements que tu es le seul à connaitre.

Tu aurais tout simplement pu nous « condamner » à des « travaux communautaires » en nous demandant de faire partie de ton équipe de bénévoles l’an prochain. Ça m’aurait fait plaisir de jouer le jeu et de m’occuper du relais du lac à l’Appel durant la nuit ou d’être là au soixantième kilomètre pour m’occuper des coureurs et je suis certain que Julie aurait été partante également.

Mais bon, tu en as décidé autrement et si je comprends bien, tu vas nous refuser l’accès à l’Ultimate XC pour le restant de nos jours. Et en fait, pourquoi au juste ?  Pour avoir utilisé des sentiers de randonnée après l’heure de coupure ?  Je tiens à te rappeler que ces sentiers sont publics et qu’aux dernières nouvelles, ils ne t’appartiennent pas. Nous avions tout à fait le droit de les emprunter pour nous rendre au parc comme n’importe quel autre citoyen.

Au final, tu sais quoi ?  Malgré la « sentence » que tu nous imposes, je recommanderais tout de même l’Ultimate XC (particulièrement la Petite Trotte à Joan) à mes amis. Hé oui, je suis niaiseux de même. Pour l’ambiance, pour le parcours qu’on aime détester profondément et surtout, pour les bénévoles. Ces gens-là sont tout simplement extraordinaires. Ils étaient encore une vingtaine à nous attendre à l’arrivée, malgré l’heure tardive. Et quel accueil ils nous ont fait !  Tu as de quoi être fier d’eux.

Quant à toi Dan, je te remercie de t’être éclipsé et d’avoir fait parvenir le message par Lambert de façon à éviter que nous recevions la nouvelle à la manière « Lieutenant Dan » (c’est-à-dire très brutale) et que ça gâche la petite fête que nous vivions à l’arrivée.

J’espère qu’on se reverra un jour, car malgré cet épisode malheureux, je dois dire que je t’aime bien. Mais ce ne sera pas dans le cadre de l’Ultimate XC car, même si tu revenais sur ta décision, il était très clair pour moi durant la Petite Trotte que j’allais passer à autre chose une fois l’arrivée franchie. Le parcours que je me suis tapé un total de 5 fois, le Vietnam, la bouette, les foutues bibittes, pus capable !!!

Mais qui dit que je n’aurais pas (encore) changé d’idée ?

Sur ce, je te souhaite un bon repos,

Fred

Massanutten: avancer encore moins vite de nuit

Fidèles à mes habitudes, je ne m’attarde pas trop à Indian Grave et reprends la route. Car oui, la distance qui me sépare d’Habron Gap se fera entièrement sur une route de terre.

Ça me fait bizarre, car à partir de maintenant, je vais ni plus ni moins « découvrir » la deuxième moitié du parcours. Car il y a 12 mois, Pierre et moi avons beaucoup parlé durant cette seconde partie et je dois avouer que mon esprit n’a pas tellement enregistré les subtilités de ce que nous avions à affronter. Aujourd’hui, c’est tout ce qu’il aura à faire.

Dans les arbres, je remarque que les rubans qui marquent le parcours sont équipés de réflecteurs, ce qui me met face à l’évidence : certains vont faire cette partie dans l’obscurité. Il est pourtant à peine dépassé 15 heures… Ce qui veut dire que quelques coureurs passeront ici beaucoup plus tard. Ouf !

Au loin, je vois quelqu’un qui marche. Bah, je n’en fais pas de cas, plusieurs marchent en ultra, surtout quand ça monte. Et au fil des kilomètres, la fatigue aidant, la définition de « montée » devient de moins en moins restrictive.

Mais là, cette personne marche même les descentes. C’est bizarre, elle ne doit vraiment pas bien aller. Et comme je m’approche, je me rends bien compte que c’est une femme. Donc, une des meilleures (car je sais qu’il n’y a pas beaucoup de femmes devant).

Amy ?!?  Are you injured ?

Je me sens qu’il y a vraiment quelque chose qui cloche, comme lorsque j’avais rejoint Joan à Harricana. Elle se tourne vers moi, l’air un peu confuse. Elle me répond qu’elle a gelé sur le haut de la montagne et que ça a grugé toute son énergie. Au ravito, tout ce qu’ils ont pu faire pour elle a été de lui donner le sac à poubelle qu’elle porte pour tenter de conserver le peu de chaleur qui lui reste. Au moins, il ne pleut plus.

Je suis désolé, j’aimerais vraiment pouvoir l’aider. « That’s not the end of the world. It happens. Maybe my crew will be able to do something« .

It happens”… Ces mots résonneront dans des oreilles pendant longtemps. Ben oui, c’est vrai : ce n’est pas la fin du monde, c’est juste une course. Si quelqu’un qui a des ambitions de victoire comme elle peut relativiser les choses ainsi, pourquoi pas moi ? Avant de repartir, je lui souhaite la meilleure des chances et ajoute : « I know you’re gonna kick my ass ! » en guise d’encouragement. Mais je n’y crois pas trop.

Bon, assez fait de soucis pour une étrangère, j’ai une course à finir, moi. Et j’ai aussi une belle ampoule qui se forme sur mon gros orteil gauche, va falloir que je regarde ça au ravito.

Habron Gap (mile 54.0). Je pense que mon père aime l’air que j’ai car je suis relativement frais, dans les circonstances. Je lui fais un petit rapport de ce qui vient de se passer et lui dis que tant qu’à regarder l’état de mes pieds, en plus de changer de souliers, je vais changer tout le reste : bas, t-shirt, casquette. Après 12 heures passées debout, mes jambes ne se plaindront pas d’une petite pause.

Pendant que je m’exécute, je m’enquiers de mes amis. Pierre s’est un peu détaché des autres et au passage, s’est inquiété de moi par rapport à la pluie. Dire que c’est moi qui m’inquiétais de lui avant le départ ! Tout ce beau monde a environ 45 minutes d’avance sur moi. Alexandre, de son côté, est à plus d’une heure.

En sortant, je croise Amy qui arrive. Elle a enlevé le sac à poubelle et abhorre sa game face. Je sens que je vais la revoir.

Enfiler des vêtements secs m’a revigoré et c’est avec un bel enthousiasme que j’entreprends la grande ascension qui m’amènera, évidemment, sur la crête de la montagne. Je prends du terrain sur un gars sorti bien avant moi et le rejoins sans mal. Quand je serai rendu en haut, je l’aurai définitivement largué. Ha, si on pouvait monter tout le temps…

Malheureusement, ce n’est pas le cas et une fois au sommet, le manège recommence. Et, bien décidé à ne pas me casser la figure, je marche dès que ça devient le moindrement compliqué.

Quelques coureurs me rejoignent et me laissent sur place. Dans une descente technique (mais pas tant que ça) où je prends mon temps, j’entends quelqu’un arriver derrière. Je me retourne : c’est Amy. « I knew were gonna kick my ass !  I knew it ! » que je lui lance. Elle me répond quelque chose que je ne comprends pas en me posant la main sur le bras au passage. Elle est repartie en grande.

Je poursuis à mon rythme cette interminable section de 9.8 miles, la plus longue de la course. Elle est très difficile, tant au niveau technique que du côté dénivellation. Je m’en rendrai compte plus tard, c’est vraiment ici que la course commence et que les écarts se creusent. Si on pousse ici, on peut reprendre beaucoup de retard. Et si on avance lentement, ben…

Toujours est-il que j’ai décidé de demeurer en vie et que ça prendra le temps que ça prendra. Puis, après un long, très long moment, j’approche enfin de Camp Roosevelt (mile 63.8). Mais qui vois-je devant ? Amy, qui est de nouveau à la marche et n’avance tout simplement plus.

Arrivé à sa hauteur, je lui dis : « Ho no…« . Elle me répond avec un sourire triste : « Yeah, I think I’m gonna stop here… I’ll survive, you know. I’ll cry a bit and then I’ll be fine. »

Je lui réponds: “I’m so sorry to hear that…”, puis ajoute: “You what ?  You should slap me in the face !

Mais qu’est-ce que ma bouche vient de dire que mon cerveau n’a pas autorisé ?!?  Non mais, ça va pas ?  Son visage exprime exactement ce que je pense. Je crois toutefois nécessaire de me justifier en lui disant que ça va lui faire du bien et que moi, ça va me réveiller. Mais trop gentille, elle refuse tout de même mon offre. Pas certain que sa principale rivale aurait décliné aussi gentiment.

Je la laisse avant qu’elle ne change d’idée et rejoins mon père. Je vais prendre mes frontales et ma cloche à ours ici car malheureusement, je dois me rendre à l’évidence que la nuit sera tombée quand j’arriverai à Gap Creek I (mile 69.6). J’aurais bien aimé y arriver avant, mais bon…

Ce qui m’attend sur cette section me prend au dépourvu. Les sentiers étaient plutôt humides jusqu’à présent, surtout depuis la pluie, mais là, ça en est ridicule : il y a de l’eau partout !  C’était bien le fun, sauter d’une roche à l’autre sur les bords d’un ruisseau quand j’étais enfant, mais à un moment donné, quand on est rendu un vieux chiâleux…

Car oui, à certains endroits, le « sentier » s’est carrément transformé en ruisseau. Et l’eau est froide, bout de viarge !  J’essaie donc d’éviter le plus possible de m’enfoncer les pieds dedans, sans grand succès.

Vous devinez que courir dans de telles conditions tient de l’exploit. « C’est beau si j’ai couru 500 pieds depuis le dernier ravito… » que j’annonce à mon père en arrivant à Gap Creek (qui devrait s’appeler « Gap River » aujourd’hui…). Et mes amis ?  Pierre et Alexandre se sont croisés il y a plus d’une heure et demi; Stéphane est passé une demi-heure après; Martin et Benjamin sont partis depuis 35 minutes. Wow, Pierre qui colle Alexandre… Et que dire des autres qui poursuivent leur effort ?  Je suis impressionné. Vont-ils m’attendre à l’arrivée ou ils seront déjà partis ?

Entre deux verres de Coke, je demande au bénévole s’il sait si les prochains sentiers sont aussi boueux. Sa réponse ?  Il en doute car c’est très rocailleux. Hum, est-ce une bonne nouvelle, ça ?  Pas sûr…

Ben oui, c’est rendu que j’essaie de carburer à la caféine car la fatigue commence à drôlement se faire sentir. Et l’obscurité de la nuit n’arrange pas les choses.

J’attaque cette nouvelle section en débutant par la fameuse montée Jawbone. Une vraie de vraie montée, qui débute par un chemin de quads et se poursuit par un long, très long bout en single track. Ici, ma seule préoccupation est de ne pas me faire lapper par les meneurs (on se fait cette montée deux fois durant la course). Je vis donc une mini-victoire personnelle quand j’arrive avant eux aux assiettes à tartes indiquant la direction à suivre dépendant de la distance parcourue : 71 miles, à gauche; 98 miles, tout droit. Ce sera à gauche…

Suivent les roches, les vraies de vraies. Probablement les pires de tout le parcours. En tout cas, de nuit, elles sont terribles. Même pas moyen de passer à la marche rapide là-dedans, on avance à tâtons. Et pourtant, je m’approche sensiblement de deux coureurs. En fait, ce sont (malheureusement) un coureur et son pacer.

Are you all right ?  « A bit tired, I would say… ». Je comprends, s’il se fait rejoindre par moi ici. Il me laisse passer et je me retrouve… devant rien !  Where’s the trail ?!?

« There’s a switchback here« . Effectivement, j’ai manqué un virage. Pris d’un fou rire, je remonte la pente et leur raconte que j’ai fait la même chose l’an passé, probablement ici même. Puis qu’est-ce qui arrive à peine 100 mètres plus loin ?  Je me retrouve encore devant… absolument rien !   Calv… !  Et là, je suis certain que c’est vraiment le même endroit, je reconnais le virage. Non mais, se perdre deux fois en avançant à très basse vitesse, faut quand même le faire, avouez !

Ce petit intermède fait du bien, car c’est plutôt pénible. En fait, c’est très pénible. En plus, la fatigue poursuit sans relâche son long travail de sape, ce qui fait que je ressens un léger mal de cœur pas trop agréable. La caféine a fait la job un peu en quittant le ravito, mais son effet n’a pas été de très longue durée. Et gober des gels avec de la caféine n’aide pas vraiment.

Toutefois, le calvaire des roches s’achève (temporairement) et je me retrouve sur la route. Mes jambes font mal au possible, mais je m’en fous: j’enclenche la vitesse supérieure. Un à un, je dépasse des coureurs qui trottinent ou marchent carrément dans cette descente. « You’re flying, man ! » me lance  l’un d’eux. Je lui réponds que je prends ma revanche sur les foutues roches. Mon « bas du corps » me supplie de ralentir, mais je ne veux rien savoir : c’est roulant, alors on roule.

C’est probablement l’adrénaline qui fait que lorsque je me présente à Visitor Center (mile 78.1), je me sens tout pimpant et prêt à poursuivre sur le champ. Sauf qu’il y a un hic : mon père n’est pas là.

Que se passe-t-il ?  Ça fait presque 3 heures que je suis parti de Gap Creek, il a certainement eu le temps d’arriver. Je fais un tour rapide du stationnement, n’aperçois pas mon RAV4. Je m’approche du feu, pour voir, au cas où…

Hé, les Canadiens !  Ben oui, Benjamin et Martin sont là, assis près du feu. Ça va ?  Leurs visages sont marqués par la fatigue, particulièrement Benjamin qui me dit tout simplement : « La dernière section, man… ». Effectivement, elle était coriace, il n’y a pas à dire. Mais jamais je n’aurais cru les rattraper. Pour l’encourager, je lui fais part de mon admiration, lui qui a fait 33 heures à Bromont. Puis je leur demande s’ils ont vu mon père.  Négatif.

Merde, est-ce qu’il lui serait arrivé quelque chose ?  C’est la seule explication car mon père ne se perd jamais et n’est jamais en retard. Ça y est, j’imagine déjà les pires scénarios-catastrophes…

Je décide de faire un autre tour du stationnement, plus attentivement cette fois. Tiens, un véhicule qui dont la lumière est allumée, peut-être que…

Hé oui, c’est mon crew !  Ouf… Je cogne à la fenêtre. Mon père se retourne, l’air très surpris : « Qu’est-ce que tu fais là ?!? ». Heu, je fais un ultramarathon, et toi ?

Il s’avère que lorsqu’il a vu mes deux amis arriver, il était certain que je n’arriverais pas avant 20 minutes. Et comme il fait un froid de canard, il est allé se réfugier dans le RAV4 pour tenter de se garder au chaud. Il a laissé mes affaires sur une table de pique-nique, près du ravito. Comme je ne vois rien, je ne les ai pas vues.

Je suis certain que c’est le genre de situation qui en aurait perturbé plusieurs. Mais moi, ça me fait juste rire. Une anecdote à raconter, un point c’est tout. Je fais remplir  mon réservoir, prends les trucs dont j’ai besoin et avale une soupe bien chaude. « Il ne te reste qu’un marathon à faire ! ». Cool, dans 3h15, je vais avoir fini !

C’est évidemment une blague, sachant pertinemment que je serai chanceux si je m’en tire avec le double. Avant de quitter, je croise Martin. Pis, vous venez me pousser dans le derrière ?  « Deux petites minutes, on arrive ! ». Vu que je commence à sérieusement frigorifier, je lui dis que je vais partir en marchant, qu’ils n’auront qu’à me rejoindre.

Léger détail que j’avais négligé : on ne peut pas vraiment courir, alors ce ne sera pas nécessairement facile pour eux de me rejoindre. Surtout que cette courte section nous menant à Bird Knob (mile 81.6) commence par une montée pour le moins… abrupte !  Je me retourne souvent pour scruter l’obscurité, à la recherche de deux faisceaux lumineux. Rien. Je fais quoi, je les attends ou pas ? Ha non, il fait trop froid, je dois poursuivre. Au prochain ravito, il y aura un feu, je serai en meilleure posture pour les attendre.

J’entends de la musique : c’est du Pink Floyd !  J’arrive en chantant « Comfortbaly Numb » (titre de circonstance) avec le ghetto, le bonheur. Moi qui chante sans avoir bu, quand même…

« Bourbon ? » Ha, Bird Knob, le ravitaillement le plus cool du monde des ultras.  C’est définitivement le party, ici !  Je décline toutefois l’offre, étant incapable d’avaler de la boisson forte. S’ils avaient eu de la bière, par contre…

J’ai plutôt un goût de sel, j’ai juste envie de bouffer des chips. Une bénévole me tend un tube de Pringles, j’essaie d’en prendre, mais mes mains enflées écrabouillent les 2-3 chips que je prends. La bénévole en sort d’autres du tube pour moi, mais quand j’essaie de les prendre, même résultat. Comme si je n’avais plus aucune dextérité fine. C’est à la fois fascinant et épeurant. Je me résous à manger des miettes.

Mais ça importe peu car j’ai une obsession et elle s’appelle caféine. J’ai besoin de caféine !  Vous avez des morceaux de chocolat, comme l’an passé ?  C’était délicieux et hyper-efficace. Personne ne semble comprendre de quoi je parle. « We have coffee…« . Ho que non !  La dernière fois que j’en ai bu, mon estomac a retourné la marchandise. « Red Bull ? »  Ha, je pourrais essayer, pourquoi pas ?  La seule fois que j’ai tenté l’expérience, c’était avant une nuit blanche au bureau et ça avait plutôt bien fonctionné.

Ouais, pas fameux comme goût. Comment les ados font pour carburer à ça ?  En espérant que l’estomac le tolère…

La bénévole me demande combien de Canadiens nous sommes dans la course car je ne suis pas le premier à passer. Je ne suis pas en état de lui expliquer la subtile nuance entre « Canadien » et « Québécois », alors je lui réponds que nous sommes 7. Elle me parle de Pierre (qui leur a certainement piqué une petite jasette) et d’un autre… Alexandre ?  Vous savez, un beau grand jeune homme… Ça ne lui dit rien. Stéphane ?  Celui avec la barbe… Oui, c’est ça !  Ont-ils beaucoup d’avance ?  Pas mal, oui. Sont-ils loin l’un de l’autre ?  Pas tant que ça, semble-t-il. Mais comment a-t-elle pu rater Alexandre ?  Je lui dis qu’il en reste deux autres qui devraient arriver bientôt.

D’ailleurs, coup d’œil à l’arrivée du sentier : pas l’ombre de mes deux amis. Je fais quoi ?  Ça fait déjà un petit bout que je suis là. Et s’ils étaient demeurés plus longtemps à Visitor Center ?  Je ne sais pas trop quoi faire… Attends ou pas ?  Si je reste trop longtemps sur place, même près du feu, je risque de figer. Je décide de repartir, tout seul comme un péteux (dixit mon paternel).

Rien à signaler dans cette section, que je « découvre » après l’avoir déjà traversée en mode zombie. Un beau chemin de terre pour commencer, des montées, des descentes, de la roche, des ruisseaux, alouette !

Les sentiers la nuit, c’est quelque chose de vraiment spécial à vivre. Combinée aux jeux d’ombres causés par le faisceau de la frontale, la fatigue accumulée fait travailler le cerveau d’une manière plutôt étrange. On voit toutes sortes de choses durant ces longues heures. Ce ne sont pas nécessairement des hallucinations, seulement des interprétations erronées de ce que les yeux perçoivent.

Si vous saviez ce que je peux avoir « vu » durant cette nuit… Toutes sortes de bêtes étranges, une roulotte (???), un  Jeep. Mais aucune hallucination à proprement parler.

Picnic Area (mile 87.9), le ravito qui n’a pas  rapport avec son nom. En tout cas, je n’en vois aucun. Mon père a deux nouvelles pour moi. La bonne : il est arrivé ici à minuit trente et Pierre partait. Hein ?!?  Mon partner a TROIS heures d’avance sur moi !?!  Il est en feu, ma parole !  Je suis bouche bée. À ce rythme, il va me mettre 4 heures dans le buffet et flirter avec les 24 heures. Wow !

La mauvaise ?  Alexandre avait abandonné à Visitor Center parce qu’il n’arrivait pas à se réchauffer. Au lieu de tomber en hypothermie, il a préféré se retirer. Très sage décision, mais ça m’attriste toujours d’apprendre qu’un de mes amis n’a pas pu terminer. D’ailleurs, j’espère qu’il n’est rien arrivé de grave à Benjamin et Martin, derrière.

Ok, back to business. Sans trop savoir pourquoi, j’ai maintenant 30 pleines minutes de retard sur 2015. Mais comme je me sens infiniment mieux (pas de crise incontrôlable d’endormitoire, l’estomac qui se porte relativement bien), j’espère réussir à reprendre le tout sur les 8.9 prochains miles qui me séparent du dernier ravito.

J’annonce que cette section me prendra probablement 3 heures et me met aussitôt à l’ouvrage. Chemin faisant, j’essaie de me repérer. Tiens, c’est probablement ici que mon estomac a provoqué un retour d’ascenseur. Ou est-ce là ?  Je ne sais plus. En tout cas, ça avance bien.

Puis arrivent les ruisseaux. L’eau est tellement haute que les petits ponts de roches sont submergés, alors pas ben ben le choix : faut se (re)mouiller les pieds. Quand il fait 4-5 degrés, marcher dans l’eau froide, bof…

À un endroit en particulier, j’essaie de trouver les rubans jaunes qui marquent le parcours et tout ce que je vois, c’est qu’ils suivent carrément le ruisseau. Cout’ donc, on se croirait à St-Donat !  Depuis quand que le ruisseau EST le parcours à Massanutten ? Bout de v…

Et quand, par endroits, le terrain finit par s’adoucir un peu et que je pourrais le courir, je me rends compte que mes quads sont fichus, rendant les descentes pénibles au possible. C’est ça qui arrive quand on est pissou dans les descentes et qu’on passe son temps à freiner !  Va vraiment falloir que j’apprenne un jour à descendre comme un vrai coureur en sentiers.

Lueur d’espoir cependant : le soleil se lève tranquillement. Ça pourrait m’aider, ça…

Mais pas à traverser un autre maudit ruisseau. Ha, il y a bel et bien un « pont » cette fois-ci, mais il est en billots de bois qui ont l’air glissants au possible. Normalement, 3-4 petites enjambées rapides et ce serait traversé. Mais tout ce que mon ciboulot réussit à analyser, c’est que je pourrais facilement perdre l’équilibre et tomber 2 pieds plus bas, dans l’eau glacée, sur la roche. Non, pas question de risquer ça.

J’entreprends donc de le traverser… à quatre pattes !  C’est la seule façon que j’ai trouvée où le risque de tomber me semble minime. Une fois de l’autre côté, bien content que personne ne m’ait vu, je repars… pour tomber sur une autre foutu ruisseau qu’on doit traverser sur un autre foutu pont en billots de bois. Grrrrr !!!

Je recommence l’opération, en espérant qu’il n’y en aura pas 10 autres, sinon je me mets à pleurer. Mais il n’y en aura effectivement pas d’autres et après avoir passé ce qui m’a semblé être une longue partie de mon existence dans le sentier, arrive le chemin de terre.

Ne me faisant pas d’attente quant à la proximité de Gap Creek II (mile 96.8), je me contente de profiter du moment en courant du mieux que les longues heures sur mes jambes me le permettent. Je sais que la course achève, que le pire est derrière.

Finalement, le bout de terre passe vite et c’est sous les applaudissements que je me présente au ravitaillement. « Do you have a drop bag ?« . Heu non, j’ai un crew. En tout cas, je suis supposé avoir un crew

Car mon père n’est nulle part en vue. Mais cette fois-ci, je ne m’inquiète pas. Il dort peut-être, la nuit ayant été foutrement longue. Je fais donc remplir mon réservoir d’eau (j’ai laissé tomber le LG depuis Picnic Area de toute façon) et regarde l’offre alléchante de bouffe offerte. Tiens, c’est quoi ça ?  On me dit que ce sont des gaufres, car après tout, on est rendus au déjeuner.

Hum, c’est bon… J’en prends plusieurs, remercie les incroyables bénévoles et repars en marchant pendant que j’avale mes victuailles. Malgré toutes les embûches de la dernière section, j’ai réussi à reprendre mon retard. Mais je risque d’être très serré si je veux battre mon temps, surtout que Pierre et moi avions ni plus ni moins survolé les 6-7 kilomètres en terre de la fin. Avec les jambes qui me restent, pas certain que je vais pouvoir répéter.

Tiens, qui vois-je devant ?  Mon crew qui arrive, chargé de mes 3 gros sacs Ziploc. J’ai envie de rire, il a encore failli me manquer… Que s’est-il passé cette fois-ci ?  Voilà: il est arrivé au ravito à 3h45 et comme j’ai dit que je prendrais 3 heures pour arriver, il a calculé (oubliant que j’avais fait l’annonce à 3h30) que je serais là à 6h45. Donc, s’il se présentait aux tables à 6h30, il serait en avance…

Hi hi hi, trop drôle !  Encore là, au lieu de me déranger, cette anecdote me met de meilleure humeur. Et quand on est de bonne humeur, on court bien. Je profite de sa présence pour lui laisser mes frontales et entame la dernière étape de mon périple. Dans moins de deux heures, je serai le deuxième multiple « finisher » québécois de cette terrible épreuve. Qui a été le premier ?  Mon ami Pierre, qui à l’heure actuelle, a déjà terminé. Stéphane aussi est fort probablement déjà arrivé. Dans ma tête, je dis ce que j’ai tellement répété l’an passé : « J’arrive Pierre, j’arrive ! ».

Bon, tout d’abord, la très difficile montée Jawbone. Dans les premiers mètres, je sens que j’ai un bon rythme. Je me permets même de courir quand la pente s’adoucit avant de se raidir à nouveau. Allez, on tient le rythme, on a un temps à battre !

Ouf, elle est longue. Elle est où, la foutue assiette à tarte ?  Finalement, la voilà : 98 miles, droit devant. Un jour, je repasserai ici et l’assiette indiquant d’aller vers la gauche sera encore là.

Dans mes souvenirs, la descente était pénible au possible. Et elle l’est !  Des roches, encore des roches. Au moins, le sentier est (presque) sec. Mais les maudites roches… J’entends des gars derrière. Ha merde, je vais perdre au moins une position, peut-être plus.

Ils sont trois, donc probablement deux coureurs et un pacer. Je leur laisse le chemin, mais comme les roches prennent un peu pitié de moi, je parviens à m’accrocher. Et ils demeurent dans mon champ de vision jusqu’à l’extase : le chemin de terre. Enfin !!!

Sitôt dessus, ils se mettent à trottiner vers l’arrivée. Je sais que c’est un peu aller contre l’esprit de la course en sentiers, mais je n’ai pas le goût de les attendre, je veux juste en finir. Au plus sacrant !  Et puis, il n’y a pas un chrétien qui m’a attendu dans ces sentiers où j’en arrachais, je ne vais certainement pas faire le bonasse maintenant un fois rendu dans « mon » domaine. Ça fait que je me dis : de la marde, qu’ils me suivent s’ils sont capables et m’envole.

Ils ne s’accrochent pas. Pas plus que la dame que je dépasse un ou deux kilomètres plus loin. Ou que le gars qui avance péniblement. Tout ce beau monde m’a dépassé sans rien me dire dans les roches, hé bien qu’ils regardent mon derrière maintenant !

Ok, il ne faut pas s’emballer trop vite. La montagne là, il faut que je la contourne avant de pouvoir espérer arriver. Mes jambes me demandent grâce, je leur réponds en serrant les dents. Allez, tenez bon, ça achève.

Puis, c’est l’asphalte et tout juste après, l’entrée du camping. Une petite montée, une descente, le petit pont, le champ. C’est fini.

Coup d’œil au chrono. Ok, j’ai du lousse pour battre mon 28h15. Ha, maudite montée, elle est dont ben dure !  Pis longue !  Un gars en haut se retourne et me voyant, se remet à courir. Ne t’en fais pas, Chose, tu es trop loin.

En haut, je traverse le camp de vacances, passe à côté des cabins. Ça achève, ça achève… Bon, c’est quoi cette descente technique là ?  Grrr !!!  Pas moyen de me laisser aller, je dois la faire en freinant. 28h09, ça commence à être joyeusement serré…

Finalement, le tronc d’arbre pour traverser le petit ruisseau et le grand champ. Il fait un temps splendide, quelle belle journée !  Kevin annonce mon arrivée, je vois mon père, mes amis. Voilà, je l’ai encore fait. Ce sera un 28h12. Ç’aurait pu être mieux, mais bon…

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Ça achève…

Je traverse la ligne en 28:12:02 pour être accueilli par Kevin. Ensuite, je serre mon père, qui vient de compléter lui aussi, à sa façon, son 4e 100 miles. Merci papa.

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Avec mon crew, avec Kevin en arrière-plan🙂

Puis, arrivent les copains : Alexandre, Pierre, Sébastien, Stéphane. Pierre est hilare : « Fred, tu as fait le même temps que l’année passée !!! ». On n’avait pas fait 28h15 ?  « Non, c’était 28h12 !  Tu as fait EXACTEMENT le même temps !!! ».

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Ha, la casquette de « finisher » ! On peut dire qu’on travaille fort pour la gagner. Remarquez le manteau que porte Pierre: si au Québec il neigeait ce jour-là, il ne faisait pas tellement plus chaud en Virginie…

En fait, je me suis « amélioré » de 34 minuscules secondes. J’aurais voulu que je n’aurais pas réussi…

Massanutten: ne pas avancer de jour…

Dès le départ, Pierre s’envole. Alexandre faisant partie des extraterrestres devant et les autres ayant décidé de demeurer sages au départ, je me retrouve à faire les premiers hectomètres sans mes compagnons québécois. Tout d’abord sur l’asphalte du Camp Roosevelt Road, puis sur la terre du chemin de campagne menant à Moreland Gap (mile 4.1).

Une belle petite mise en jambes, ce chemin. En montée graduelle, il permet de  s’échauffer et d’étirer le peloton avant d’entrer dans le vif du sujet. Il permet également de mettre un peu son placottage à jour, ce que ma foi, Amy et Pierre sont maintenant en train de faire tout juste devant moi. Je ne m’étais même pas rendu compte en remontant le peloton que je l’avais rejoint !

Je n’ai aucune idée de quoi ils causent, mais sociables comme ils sont tous les deux, ils ne doivent pas manquer de sujets. Puis, Amy s’éloigne peu à peu et je me hisse progressivement au niveau de mon partner qui semble étonné de me voir là. Vrai qu’à pareille date l’an passé, j’avais entrepris de monter les premières bosses à la marche, mais là, j’ai décidé de les courir.

Amy a l’air en forme… « Ouais, elle a l’air. Elle est partie pour faire ça sous les 24 heures, je pense ».

Et là, tout d’un coup, ça me frappe de plein fouet. J’ai beau le savoir, je viens de me le faire rappeler : ça va définitivement me prendre plus de 24 heures. Il m’en reste au moins 25 ou 26 à courir, marcher, grimper, descendre, sauter, avancer encore et toujours. Je vais voir non pas un, mais fort probablement deux levers de soleil avant de m’arrêter. Ouch !

Se présente alors une bonne montée, une première vraie de vraie. De la marde, je la marche. Il reste encore 100 miles, bout de viarge… « Si tu marches, je marche ». Cout’ donc, va-ton faire toute la course ensemble ?  Ce serait surprenant, Pierre étant nettement supérieur à moi dans le technique. « Toi Fred, t’es un grimpeur ! ». Ouin, mais ce que je donnerais pour être légèrement moins fort en montée comme lui pour être aussi bon dans le technique et en descente. À ce niveau, je ne suis même pas près de son calibre…

La station, telle qu’annoncée, est constituée de récipients de 5 gallons d’eau qui se trouvent dans le coffre arrière du véhicule d’un bénévole. Pas de bouffe, pas de Gatorade, pas de tables, pas de verres. Nous passons en envoyant la main et entrons dans les sentiers.

Au début, c’est plutôt facile et non seulement j’arrive à garder le contact avec Pierre, mais en plus, je réussis l’exploit de reprendre 2 ou 3 coureurs au passage.

Puis, arrivent les roches, les vraies. Et là, c’est le désastre. Mes lacunes au niveau technique se retrouvent exposées au grand jour (en fait, à la grande nuit car le soleil est encore couché, lui). Un à un des coureurs me rejoignent et, sentant leur présence tout juste derrière, je les laisse passer.

Une longue montée apporte un peu de répit. De la base, j’entends Amy jacasser plus haut. Ça m’encourage un peu, je me dis qu’elle n’a pas pris tant d’avance que ça, finalement… J’ai même envie de lui pousser un « Amy, we can hear you from down here ! », mais je me retiens. On ne peut pas dire qu’on se connait vraiment, même si on a déjà méméré une bonne dizaine de minutes (à la fin du Vermont 100).

Les roches recommencent de plus belle. « Fred, c’est toi ? ». C’est Stéphane qui vient de me rattraper. Ben oui, je suis pathétique dans de telles conditions. En fait, quand ils ont inventé ce mot, ils pensaient justement à moi parcourant ces sentiers.

J’essaie de m’accrocher à lui, mais c’est bientôt peine perdue. Il s’éloigne tranquillement, tout en continuant de me jaser. Comme un (autre) gars m’a déjà dépassé depuis, je dis : « Heu, Stéphane, ce n’est plus moi qui suis derrière toi ! ». Bientôt, je ne le reverrai plus.

Puis, tout juste derrière, je sens quelqu’un d’autre qui approche. Je me tasse et Kathleen Cusick, la championne en titre, passe en trombe, lâchant un « Good morning ! » au passage. Good morning et… ça m’a fait plaisir. Toujours aussi sympathique, il n’y a pas à dire, mais au moins elle m’a parlé. Deux gars sont à sa suite. J’aimerais bien me joindre au train, mais abandonne rapidement l’idée. L’an passé, elle m’avait passé le K.O. autour du 25e mile. Là, on n’en a même pas 10 de parcourus et je sais que je ne la reverrai plus.

Les suivants à me botter le derrière ?  Benjamin et Martin. Je parviens à m’accrocher un tout petit peu, profitant de l’occasion pour jaser souliers avec Benjamin, mon « compagnon d’écurie » chez Skechers (nous sommes les seuls coureurs en sentier de la marque au pays). Il porte le même modèle de souliers que moi et lui aussi semble très satisfait de leur comportement. Il y a juste que lui sait mieux les utiliser.

Non mais, je ne me souvenais pas qu’il y avait autant de roches aussi tôt dans la course… C’est l’enfer !  Au moins, le nombre de personnes qui me dépassent semble se stabiliser un peu. Il y en a toutefois un dernier qui m’assène le coup de grâce : un monsieur assez âgé qui sautille allègrement d’une roche à l’autre avec un naturel aussi désarmant que frustrant. Ça a tellement l’air facile…

Quand, après une éternité, je débouche enfin sur le chemin de terre, j’y vais à pleins gaz. Non mais, c’est tellement frustrant de ne pas avancer, je vais au moins me laisser aller dans les descentes faciles. Et mon monsieur « âgé » qui trottine… Je passe en coup de vent, sachant fort bien qu’il va me reprendre plus loin.

Edinburg Gap (mile 12.1). Mon père m’attend une centaine de mètres avant la station avec mes affaires. Remplissage rapide de mes bouteilles, il me met au courant de la progression de mes amis : Alexandre est passé avec les meneurs, les autres ont quelques minutes d’avance, sans plus. Il a bien tenté de réparer le réservoir de Pierre, mais il n’est pas certain que ça a marché.

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Mon arrivée à Edinburg Gap (photo: Kevin Sayers)

Je le remercie, lui laisse ma frontale et me dirige vers la station pour prendre quelques trucs à manger. Car cette année, suite à mon expérience désastreuse de 2015, j’ai décidé de carburer à la nourriture « ordinaire » plutôt qu’aux gels qui ne seront là qu’en guise de « support ». Je me prends donc quelques trucs et repars.

Avant de traverser la route pour entrer à nouveau dans le sentier, j’aperçois Gary Knipling. Hey, GARY !!!  Je lui tends le poing, il me répond par son fameux fist bump en ajoutant, le sourire aux lèvres, le traditionnel « Good job ! ». Ça fait du bien de le voir souriant. Peut-être n’a-t-il rien de grave ?

Massanutten étant Massanutten, un ravito est immanquablement suivi d’une montée. Douce au début, la pente s’accentue par la suite. Comme je les aime. Allez, c’est le moment de reprendre du terrain !

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Le début de la montée en quittant Edinburg Gap (photo: Paul Encarnacion)

Justement, devant, une proie. Je fonds sur lui. En fait, je crois fondre sur lui. Je me rapproche, mais pas assez vite à mon goût. Voyons, qu’est-ce qui se passe ?  Déjà que j’ai remarqué que je n’avais pas amélioré mon (médiocre) temps de passage de l’an dernier, je ne suis même plus foutu d’être bon en montée ?

Je rattrape tout de même peu à peu le gars, mais surtout, j’entends quelqu’un à ma poursuite. Hein, je me fais rejoindre en montée ?  Ha ben là, il y a des limites ! Quand mon poursuivant arrive à moi, je me tasse pour lui laisser le chemin, mais il me dit non, que j’ai un excellent rythme, qu’il va demeurer derrière. Bon, au moins un petit encouragement… Il ajoute que c’est tout ce qu’il sait faire, monter. Ben on est deux, mon ami !

Nous rejoignons et dépassons l’autre et, rendus au sommet, je me tasse. « Are you sure ? ». You bet. On ne peut pas être aussi pourri que moi dans le technique, c’est physiquement impossible. Je parviens tout de même à le suivre un bout sur la crête de la montagne avant de le perdre de vue. Un autre. Ça doit bien faire 20-25 personnes qui me dépassent depuis qu’on est dans les sentiers.

Selon mes souvenirs, une fois rendu sur la crête de la montagne, cette section passait plutôt bien. Et effectivement, je peux la courir. Bah, il y a évidemment des bouts rocailleux (non !?!) où j’en arrache, mais en général, ça avance. C’est sûr que j’éprouve une certaine frustration quand le monsieur assez âgé me refait le coup de gambader sur les roches, mais bon, il fait beau, la température est agréable, les vues sont splendides, pourquoi ne pas en profiter ?  On est aussi ici pour ça !

Je suis donc d’assez bonne humeur quand j’arrive à Woodstock Tower (mile 20.3), surtout que ma mémoire me rappelle que la section suivante passait aussi plutôt bien. En effet, j’y avais même réussi à « coller » Amy.

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Woodstock Tower, mile 20.3 (photo: Kevin Sayers)

Avant de partir, je regarde ce qu’il y a côté bouffe. Hein, des hot dogs ?  Ça va pas, non ?  C’est l’enfer à avaler et encore plus l’enfer à digérer. Roter des roteux durant un ultra ?  Non merci !  Je choisis plutôt un sandwich et repars… dans la mauvaise direction.  Sans le bénévole, Dieu sait où je me serais retrouvé.

Tiens, il me semblait que c’était moins difficile que ça, ici… Et puis, quand je regarde mon chrono, bien que je ne me souvienne pas de tous mes temps de passage, j’ai vraiment l’impression que je ne vais pas plus vite que l’an passé. Pourtant, les conditions sont idéales ou à peu près… Ok, certains endroits sont plus boueux et il y a même des ruisseaux à traverser, ce qui n’avait pas été le cas jadis, mais quand même.

Puis je me rends compte d’une chose : j’ai la chienne. Voilà, quand je pourrais aller le moindrement vite dans les roches, j’ai peur de m’enfarger et de planter face première. Et ça, la fraîcheur de l’air n’y peut rien. Si on a peur, on demeure plus prudent, un point c’est tout. Vaut mieux arriver plus tard que ne pas arriver du tout.

Une fois ce constat accepté, je poursuis à mon rythme jusqu’à Powell’s Fort (mile 25.8). Là, petit irritant, le ravito est placé à l’écart du parcours. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’énerve. Bout de viarge, quand bien même que tu ferais 200-300 pieds de plus, sur 103.7 miles, tu n’en mourras pas, du con !

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Alexandre, le premier de notre petit groupe à Powell’s Fort (photo: Paul Encarnacion)

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Le troupeau comprenant Benjamin, Martin et Pierre amené par Amy  (photo: Paul Encarnacion)

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Benjamin, Martin et Pierre sont sortis du troupeau pour la photo ;-) (crédit: Paul Encarnacion)

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Au tour de Stéphane, 5 minutes plus tard (photo: Paul Encarnacion)

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Me voilà enfin, un quart d’heure derrière (photo: Paul Encarnacion)

Aussi, j’en ai eu un petit aperçu à Woodstock Tower, mais j’en ai la confirmation ici : la ceinture à la taille avec les deux bouteilles, ce n’était pas la meilleure des idées. Je pensais que le remplissage se ferait rapidement et sur ça, j’avais raison. Dans mon super-raisonnement, j’ai aussi supposé qu’il serait facile pour moi d’y ajouter mon LG en poudre en sortant du ravito. Eh bien sur ça, j’étais dans le champ.

J’ai sous-estimé les manipulations à faire et les troubles que j’aurais à extirper de mon sac les petits pots de pilule contenant le LG. Sans oublier le fait que je perdais de l’eau chemin faisant et aussi que les bouchons des bouteilles seraient difficiles à desserrer et à resserrer. Bref, ça ne va pas bien. En plus, le frottement de la ceinture sur le bas de mon dos commence à joyeusement l’irriter.

Ajoutez à ça la température qui grimpe tranquillement (des mouches à chevreuil ont d’ailleurs commencé à me virer autour, signe indéniable) et j’appréhende déjà l’interminable section de 9 miles entre les miles 41.1 et 50.1. Pas certain que j’aurai assez de liquide dans mes bouteilles pour faire la distance. Bref, à Elizabeth Furnace (mile 33.3), je vais avertir mon père de préparer ma veste pour la station suivante.

Mais d’abord, je dois m’y rendre !  Le tout commence par un beau chemin de terre, qui ma foi, est beaucoup plus long que dans mes souvenirs, ce qui n’est pas une mauvaise nouvelle en soit. Puis, avant d’entrer à nouveau dans le sentier, je croise des randonneurs. « Looking good ! » me lance l’un d’eux. Only looking good !  Celle-là, elle me sert depuis des années et fait rire presque à chaque fois.

Poursuivant tant bien que mal mon chemin, mes pensées divaguent. Non mais, faut quand même vouloir… Faire de la randonnée ici, vraiment ?  C’est l’enfer ! Puis j’y pense : et toi, le zouf, tu te penses brillant à te taper un 100 miles ici ?

J’ai à peine terminé ma « réflexion » que je croise mon idole : un gars en… vélo de montagne !  WHAT ?!?  Du vélo de montagne ici ?  J’ai peine à avancer sur mes deux jambes et lui le fait sur deux roues ?  Il a perdu un pari, quelque chose ?  Il veut se punir d’un péché ?  Je lui laisse le chemin question qu’il puisse garder un semblant de rythme et il me remercie gros comme le bras au passage.

Et le pire, c’est que je vais en croiser d’autres comme lui. Moi qui pensais que nous ultramarathoniens étions les plus fous sur cette terre…

Toujours est-il que tout ça me distrait et, bien que je n’avance pas plus vite, mes pensées sont très positives. Pas question d’envisager l’abandon cette année.

À Elizabeth Furnace, mon père m’informe que Pierre, Martin et Benjamin sont passés ensemble, une vingtaine de minutes auparavant. Ils ont rejoint Pierre ?  Ça ne me surprend pas de Martin, mais de Benjamin, wow ! Il a fait 33 heures à Bromont et il est parti sur une cadence de 25-26 heures ici !  Je suis très, très impressionné.

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Elizabeth Furnace, « déjà » le tiers de fait ! (photo: Tim Toogood)

Et Stéphane ?  Il ne l’a pas vu. Alexandre ?  Il n’est plus dans le peloton de tête, mais il est encore dans les premiers. Quant à Sébastien, incommodé par une blessure au genou, il prévoyait marcher et se retirer rapidement, alors sa course est probablement terminée.

J’informe mon crew de mon intention de prendre ma veste à Shawl Gap (mile 38.0), lui expliquant mon raisonnement. Il aura donc comme tâche de la préparer.

En partant, j’ai un petit sourire intérieur juste à imaginer mon père pris pour remplir seul le réservoir et l’insérer dans ma veste. Personnellement, je suis habitué et ce n’est pas toujours évident, surtout quand on veut que le réservoir soit plein. J’ai bien hâte de voir comment il se débrouillera.

Mes souvenirs de cette section n’étaient pas mauvais, ils étaient tout simplement atroces. Des roches, des roches, encore des roches. Pas moyen de prendre le moindre rythme, toujours arrêté pour essayer de se trouver une trajectoire.

Et qu’est-ce qui arrive quand on s’attend à de la merde ? Hé bien ça finit (presque) toujours par être moins pire que prévu. Dans la montée initiale, je rejoins progressivement un gars, mais une fois rendu à lui, décide de demeurer derrière car je sais que ce sera très technique plus loin. Un autre arrive derrière et les deux se mettent à jaser. Heu, je ne vous dérange pas trop, les gars ?

Bah, de toute façon, quand le relief s’aplanit pour ensuite prendre une tendance vers le bas, je les perds de vue. Puis, le sentier devient de plus en plus praticable au point que je peux me laisser aller dans la descente menant au ravito. Ha que ça fait du bien…

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Je me présente à Shawl Gap, après une longue descente (photo: Anzhela Knyazeva)

« Hé hé, relaxe, ne va pas si vite ! ». C’est mon père qui m’accueille. Comment ça, pas aller si vite ?  Je n’avance pas !

Il me raconte les difficultés qu’il a eues avec ma veste. Car non seulement le remplir représentait un défi, mais il a également eu toutes les misères du monde à installer le réservoir. Heureusement, un bon samaritain l’ai aidé. Et en plus, il a perdu le morceau de plastique servant à le refermer. Mais, prévoyant comme toujours, j’avais un réservoir de réserve (ça fait bizarre à dire, non ?) et il a pu utiliser la pièce de ce dernier en remplacement.

Tout en l’écoutant, je ne peux m’empêcher de sourire. Comment a-t-il pu réussir à perdre ce morceau ?  Mais que voulez-vois, la distraction, c’est une tare familiale: je ferais exactement comme lui si j’étais à sa place !

Je transfère mes trucs de mon sac à ma veste: gels, guenille (j’en ai toujours une, au cas où…). J’arrive à l’imperméable de secours. Vais-je vraiment avoir besoin de ce machin ?  Le soleil est bien fort, il fait chaud au point que j’insère maintenant de la glace dans ma casquette. S’il pleut, ça va seulement me faire du bien, non ?  Bah, au cas où j’en aurais besoin durant la nuit, aussi bien faire le transfert tout de suite.

Avant de partir, je reçois un ordre: « À Habron, je veux que tu sois en forme ! ». Habron, c’est Habron Gap, la prochaine station où je le reverrai, dans quelque 16 miles. L’an passé, Pierre et moi mous y étions présentés avec des airs de morts-vivants. Mon paternel ne veut pas revoir cette image. Chef, oui chef !

Et mes amis ?  Toujours ensemble, une demi-heure devant.

Ok, une section de route menant Veach Gap (mile 41.1) maintenant. Petite facile avant une des pièces de résistance du parcours.

Ho, mais c’est qu’il y a des foutues bonnes montées ici ! Aille, aille, j’avais effacé ça de ma mémoire, moi… De bonnes pentes, genre Vermont 100. Ouin… Bon ben, faut faire avec ! J’avance tout de même bien et dépasse quelques coureurs. Cette partie a été plus difficile que prévu, mais rien pour écrire à sa mère.

Tiens, le ciel s’est couvert et comme par magie, on sent que la température a commencé à descendre un peu. Pas que je vais m’en plaindre. En quittant le ravito, un bénévole nous crie: « 3 miles up, 3 miles on the ridge, 3 miles down ». Simple, non ? 9 « petits » miles pour arriver à Indian Grave (mile 50.1). Et comme je quitte, il rajoute: « The rain is gonna come down any minute ! ». Amenez-la votre pluie, elle ne me fait pas peur…

Ha, l’infernale montée à la sortie de Veach Gap. Elle peut se vanter de m’avoir fait mettre un genou à terre, celle-là. Mais elle ne m’aura pas deux fois !

Je grimpe bien, au point où je commence à me faire des idées. En effet, peut-être que je pourrais réussir à rejoindre mes compagnons et qu’on ferait un bout ensemble par la suite. Si ça va bien, pourquoi pas ?

À mesure que je gagne en altitude, un vent frisquet se fait sentir. Hum, pas désagréable. Au sommet, je me dis « Déjà ? ». Wow, déjà 3 miles de faits, plus que 6 !

En fait, je ne sais pas où le bénévole a pris ses infos, mais la partie sur la crête de la montagne est beaucoup plus longue que 3 miles. Elle ne finit plus de finir et comble de bonheur, elle est technique au possible. J’avance péniblement, hésitant, reprenant un semblant de rythme. Puis, la pluie se met à tomber. Légère au début, elle prend progessivement de l’intensité.

Voilà, je ne peux pas m’en sortir, je suis détrempé. Et sur la crête, nous sommes exposés au vent comme jamais. J’essaie de poursuivre malgré le fait que je commence sérieusement à me les geler, mais je finis par hisser le drapeau blanc: je vais devoir enfiler mon imperméable.

En fait, c’est un vulgaire poncho de secours qu’on peut se procurer dans une pharmacie pour la modique somme de 1$. Il y a juste un problème avec ces machins-là: c’est l’enfer de les enfiler.

Comme je suis (très) têtu, j’entreprends de me taper l’opération tout en marchant. Bon, il est où, le trou pour la tête ?  Ha, le semblant de capuchon est ici, ça doit être ça. J’essaie d’entrer ma tête par là et elle se retrouve… dans un trou où on devrait passer un bras ! J’essaie à nouveau, même résultat. Dans le trou pour l’autre bras ou le même trou ?  Aucune idée ! Tout ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas de capuchon, alors ma tête n’est pas au bon endroit. Calv… !

Finalement, je me résous à arrêter et investir un peu de temps dans l’opération. On n’est pas à 2-3 minutes  près, n’est-ce pas ?

J’ai vraiment bien fait car ni la pluie ni le vent ne baissent en intensité. Cette protection de fortune n’est vraiment pas idéale pour courir, mais bon, sans elle, je risquerais l’hypothermie.

Un gars me rejoint et je lui fais part de mon « inquiétude » par rapport à la longueur que nous avons à parcourir sur la crête. Ne trouve-t-il pas que c’est un long 3 miles ?  Il me répond que le bénévole était probablement dans les patates, que nous avons plus 1.5 mile de montée, 6 miles de crête et 1.5 mile de descente à faire. Ouais, ça a de l’allure son affaire…

Arrive ce que je pense être le début de la descente. Ho que c’est compliqué ça mes amis: les possibilités de se péter la marboulette sont presque infinies !  Je descends donc prudemment (comme d’habitude) et une fois au niveau du plancher des vaches, attends avec impatience l’arrivée de la station. Après ce virage-là, oui, je me souviens. Hé non. Après celui-là ?  Nope. Cout’ donc, l’ont-ils oubliée ?

Finalement, des voix. Ha… J’ai un mince espoir de voir un de mes compagnons m’attendre, mais je ne me fais pas d’illusion: la crête et la descente ont été très difficiles pour moi, c’est plutôt improbable que je puisse leur avoir repris du terrain. En arrivant sur place, j’aperçois un gars qui porte un bandeau. Serait-ce Benjamin ?

Hé non. Ben ben, ça a l’air que je vais devoir me débrouiller comme un grand garçon pour la suite…