Massanutten: la bête et moi

Revoir mon père m’avait fait du bien et c’est le cœur léger que j’ai entrepris cette interminable section. Et quoi de mieux qu’une belle montée pour nous mettre de bonne humeur ?

Sauf que lentement, mais sûrement, le travail de sape de la bête s’est opéré. Des coureurs me rejoignaient et me laissaient sur place dans les (nombreuses) parties techniques, la chaleur montait tranquillement. Toutefois, l’avantage d’avoir à dealer avec un parcours transformé en marécage était qu’on pouvait facilement se rafraîchir. J’ai donc sorti mon chiffon J (j’en ai toujours un sur moi) pour le tremper dans l’eau et en répandre sur mon visage, mes bras. Ha, sur la tête, ça allait faire du bien…

(** BLAPHÊME QUÉBÉCOIS À TROIS SYLLABES**) !!!

« Man are you ok ?!? »

Du con, j’avais oublié la frontale qui trônait sur ma tête. En enlevant ma casquette, elle s’est envolée pour aller s’ouvrir sur une roche. Et bien sûr, les piles sont toutes sorties de leur socle. Calv…

J’ai rassuré mon poursuivant, j’allais bien. Mais s’il pouvait m’aider à retrouver les piles… C’est lui qui a localisé la dernière, qui reposait dans le fond d’un trou d’eau. Thanks man.

Par miracle, la lampe qui semblait démolie après sa mésaventure fut facile à rassembler et était fonctionnelle. Ça n’aida toutefois pas mon moral, qui était à son plus bas. J’en avais marre de toutes ces roches, de toute cette eau. Je savais ce qui m’attendait et je n’avais pas envie de me le taper. Et si j’arrêtais à Roosevelt ?  Je pourrais prendre une bonne bière, une nuit normale de sommeil et demain, on aurait la journée complète pour visiter Washington. J’aurais fait 103 kilomètres, ce serait tout de même très bien comme « retour au jeu », non ?

De toute manière, à quoi ça rime, ces courses de 100 miles ?  On passe 25-30 heures dans les sentiers, on scrape des fins de semaine entières (et même plus) pour ça. Pourquoi pas 50 miles ?  Ou 100 kilomètres, tiens. C’est le même feeling, mais sans avoir à passer la nuit debout. À moins que je retourne aux marathons ?

Cette dernière idée m’a sorti de ma torpeur. Retourner aux marathons, TU ME NIAISES ?  Courir après un temps, après une performance, te stresser pour le moindre changement dans les conditions, ça te tente vraiment ?  No way. No. Fucking. Way. Tenir tête à cette petite voix intérieure qui te dit d’arrêter, continuer quand ça fait mal, quand ça ne te tente plus, c’est ça qui t’allume. Pas un foutu parcours plat sur l’asphalte. Ça fait qu’arrête de chiâler pis avance !

J’avais donc repris un peu de poil quand je suis arrivé à Camp Roosevelt (mile 63.8). Une mauvaise nouvelle m’y attendait, cependant : Martin B était là et n’avait plus de dossard. Il m’avait dépassé sur le chemin de terre en début de course et je ne l’avais plus revu. Je croyais qu’il voguait confortablement devant, mais non.

« Si t’as vu du vomi dans les sentiers, c’était le mien. 30 kilomètres à vomir, j’en ai eu assez. »  Ouais, on peut comprendre. Pour la petite histoire, non, je n’avais pas vu ses « éruptions », mais par contre, il y avait pas mal de bouses en chemin. Ours ou chevreuil ?  Hum…

Compte rendu de mon père : « Pierre et Joan ont dit qu’ils marchent beaucoup et qu’ils ne courent plus vraiment. Au mieux, ils trottinent. » On était dans le même bain. Je faisais exactement la même chose. Si je pouvais parvenir à les rejoindre, ce que ce serait cool de faire la course à trois…

« Et toi, ça va toujours ? ». Je l’ai mis au courant de mes idées d’arrêt prématuré, de journée à Washington, etc., mais que là, j’étais bien décidé à terminer. Sa réponse : « Laisse faire Washington… ». Le petit mot d’encouragement dont j’avais de besoin. Je me suis demandé sérieusement comment les autres font pour  faire un 100 miles sans crew

Avant de partir, j’ai laissé mes instructions : j’allais procéder à un (dernier) ménage de mes pieds à Gap Creek, vu que je prévoyais du plus sec (moins humide) par après.

Je riais d’ailleurs tout seul en reprenant les sentiers. Je songeais à Vincent qui nous avait demandé à nous, les « anciens », à quel endroit prévoir un changement de souliers. Pierre et moi avions insisté : à Gap Creek, puisque la section que j’allais me taper était souvent très détrempée. Je me demandais bien ce qu’il pouvait en penser à ce moment précis, vu qu’il y avait de l’eau pour ainsi dire… partout.

À ma surprise, la section débutait sur un beau petit sentier facile et relativement sec. Ben voyons… Puis arriva un torrent à traverser et l’horreur m’est apparue : de l’autre côté, le sentier, habituellement transformé en ruisseau, était devenu une rivière. Parmi les roches, bien évidemment.

J’ignore sur quelle distance j’ai remonté le courant (ma Suunto avait rendu l’âme, je m’étais trompé dans les réglages), mais c’était long. Très long. Et quand la pente s’est accentuée, l’eau avait été remplacée par des grosses roches. Tellement grosses qu’elles empêchaient une progression rythmée, même en montée.

C’en était trop. Le vaisselier de l’église y est passé au grand complet, dans l’ordre et le désordre. Avoir à choisir mon chemin en montée, j’HAÏS ça !!!

Et que dire de la descente qui nous amenait au ravito ?  Longue, boueuse, mouillée, hyper glissante. Pénible au possible. Surtout avec l’obscurité.

De l’autre côté du petit pont, une surprise m’attendait : assis près du feu, pieds nus avec ses souliers à ses côtés, Joan me fit un petit signe de la main. Il avait l’air crevé. Avait-il abandonné ?

Mon père me mit au courant : il voulait abandonner, mais comme j’étais une trentaine de minutes derrière, on l’avait convaincu de se reposer et de m’attendre, que je le « prendrais » au passage.

Joan qui avait besoin de moi ?  Ici ?  Wow.

Dans les événements, mon père avait oublié pour mon changement de souliers. Pas grave, on le ferait à Visitor Center. « Certain ?  Je peux aller chercher ça dans l’auto, ça va prendre 2-3 minutes ». Ben non, ça pouvait attendre. Mes pieds étaient bien mouillés de toute façon.

Après avoir bouffé un peu, je me suis approché de Joan. Un bénévole a vu mon numéro et s’est mis à m’expliquer qu’il m’attendait, qu’il allait repartir avec moi, etc. Oui oui, je sais. Vous savez, le dialecte bizarre qu’on utilise, ça sert à communiquer. Oui, oui, je vous le jure… C’est qu’il était intense. Pas vraiment l’environnement idéal pour se reposer.

Pis, tu repars avec moi ? Prêt à y aller ?

Son visage était marqué par la fatigue, probablement plus mentale que physique. Son non-verbal au complet me disait qu’il en avait ras le pompon. Pourtant, il a remis ses chaussures, s’est levé, a enfilé son imper, puis pris un selfie. C’était un petit projet qu’il avait : prendre un selfie à chaque ravito, question de voir son « évolution ».

« Vous en avez pour au moins 4 heures, non ? ». Devant nous, 8.5 miles épouvantables, probablement les pires du parcours. Des roches, des roches, encore des roches. Pas moyen de prendre un rythme, surtout dans la nuit. Au moins, il n’y aurait pas d’eau. J’ai répondu à mon père que ce serait plutôt entre 3 et 4 heures.

On commençait par la fameuse montée Jawbone.

« Le rythme est bon ? ». En fait, il était pas mal. Pas mal du tout, même. Pour un gars au bord de l’épuisement, Joan avait un foutu bon pas. Arrivés aux fameuses assiettes à tarte (celles qui indiquent de tourner à gauche si on a 70 miles dans les jambes ou de poursuivre tout droit si on en a 98), il m’a lâché : « J’ai hâte de repasser ici…». Bonne nouvelle : il prévoyait terminer. À moi de le garder positif.

« C’est accueillant…»

Devant nous, ni plus ni moins qu’un tas de roches. C’est ça qu’ils appellent un sentier ? Ça faisait la troisième fois que je me tapais cette course à la con… Qu’est-ce que je ne comprenais pas, donc ?

« J’en ai plein le c… des cailloux !!!  Est-ce trop demander de pouvoir mettre les pieds à plat sur le sol ? ». Puis, après un silence, c’est sorti: le gros mot à trois syllabes.

Ouin, il est vraiment écoeuré… Mais je parviens à trouver du positif à tout ça et lui fais remarquer qu’il n’est pas totalement exaspéré puisqu’il a sacré en québécois. S’il avait juré en français, alors là…

Ma remarque le fait rire un peu, mais ne réussit pas à le réveiller. Il est dans le même état que j’étais en 2015, alors que je suivais Pierre tant bien que mal : il est très, très fatigué. Il dort debout. Et quand ça arrive, on dirait qu’on ne parvient juste pas à s’en sortir. Petite pause sur un tronc d’arbre, nous éteignons nos lampes. Juste un petit 5 minutes, ça pourrait faire la job comme ça m’avait aidé à Eastern States.

Quand nous reprenons, il ne semble pas mieux. « Ça te dérangerait si je prenais un peu de temps pour dormir au ravito ? ». Pas de problème, je suis payé à l’heure. Je lui souligne toutefois qu’un ravito, c’est souvent bruyant, alors ce serait peut-être mieux qu’il dorme ici, dans le bois…

Puis je pense au RAV4. Pourquoi ne pas dormir dans l’auto, un peu à l’écart ? L’idée l’enchante au plus haut point. Probablement que ça l’exclura théoriquement de la catégorie «solo », mais je pense qu’il s’en fout éperdument.

« Ça descend, ça descend… Le ravito doit être proche. ». Peut-être, mais il y a tout de même un bout sur la route à faire. Dans mes souvenirs, il était descendant, on pourra peut-être le courir…

Mauvais souvenirs : c’est un long faux-plat ascendant. Joan m’avouera plus tard qu’une fois rendu là, il s’est laissé aller à carrément dormir debout. Des autos passent, je me demande bien ce qu’ils peuvent bien foutre dans un tel coin perdu à cette heure de la nuit. Seule explication plausible : ce sont des crews.

On essaie de trottiner ?  Il parvient à remettre sa machine en mode course, mais ça fait mal. À moi aussi, d’ailleurs. Des bruits de voitures roulant à bonne vitesse parviennent à nos oreilles. On hallucine ou pas ?

On n’hallucine pas : le ravito est proche. Mon père semble surpris de nous y voir si vite. Et pourtant, cette section est tellement pénible. Joan lui demande aussitôt s’il peut utiliser le véhicule pour faire un petit somme de 15 minutes.

Pour ma part, je vais profiter de cette pause pour procéder à un dernier ménage de mes pieds. Ouille, juste enlever les souliers fait mal, pas hâte de voir le reste.

Pas si pire, pas si pire. Les pieds sont évidemment blancs, mais j’ai une seule « vraie » ampoule, sur le petit orteil du pied gauche. Je me mets en frais d’essayer de la péter me pesant dessus. Elle résiste. Dans ma trousse de premiers soins, un tube d’onguent. Peut-être qu’en prenant le coin… Nope. Le petit pointu qui sert à percer le sceau du tube ? Rien à faire. Finalement, une paire de ciseaux médicaux parvient à percer la forteresse, faisant gicler un petit jus bizarre.

Bon, faut taper ca maintenant. Diachylon ? Ça ne colle pas. Tape médical ?  Pas mieux. Et puis merde, le bon vieux duct tape. On fait tout avec du duct tape. Même réparer des pieds maganés.

Coup d’œil à ma montre : ça fait un bon 20 minutes qu’on gosse après mes affaires et pas de trace de mon partenaire. Après avoir difficilement renfilé mes souliers, je me dirige en boitant vers le RAV4. Joan y est toujours bien étendu. Je cogne à la fenêtre, ouvre la portière. Il se réveille brutalement, il semble perdu. Je l’ai définitivement sorti d’un sommeil profond. Il sort son téléphone, regarde l’heure et me dit qu’il lui reste 4 minutes. Peut-il les prendre ?  Euh, oui, on n’est pas pressés… Mais comment peut-il lui rester 4 minutes alors qu’il était supposé en dormir 15 et que j’en ai pris plus de 20 pour changer de souliers ?  Bah, peu importe…

Je me dirige donc vers la table en attendant son retour. Le bénévole me fait l’inventaire de ce qu’il y a à bouffer. Quand il prononce les mots « bear claws », mon attention est attirée. C’est quoi ça, des « bear claws » ?  Pas des maudites pattes d’ours à la mélasse, toujours ?

Non, ce sont des espèces de grosses brioches. J’y goûte. Hum, c’est bon, mais dans le genre optimisation du sucre et du gras dans le même « aliment »… Bah, j’ai besoin de calories, non ?  Je finis par l’engouffrer au complet.

Joan se pointe alors qu’un petit crachin s’est mis à tomber. Il porte son imperméable avec le capuchon attaché bien serré sur sa tête. Son petit somme ne semble pas l’avoir aidé, on dirait même qu’il a eu l’effet inverse. Il s’enquiert des sections à venir. « Il y a des cailloux ?». Je ne peux pas lui mentir. Il y en a moins que ce qu’on vient de se taper, mais oui, il y en a. Pas le choix, on est à Massanutten. Par contre, ils sont surtout dans la montée.

« C’est quelle distance ? ». 3.5 miles jusqu’à Bird Knob. Tu sais, Bird Knob, le ravito avec le bourbon ?  Ça lui rappelle quelque chose, mais ça lui rappelle surtout que les crews n’y ont pas accès. « Et après ? ». À peu près 6 miles pour revenir à Picnic Area, juste à côté d’ici.

« On est rendus où ?». Mile 78. « Encore un marathon… ». Ouais, je sais. J’ai envie de lui dire à la blague que pour lui, c’est moins de 3 heures, mais mon petit doigt me dit qu’il n’est pas dans le mood

Il a les mains sur les genoux et soupire profondément. Je sais qu’il lui reste encore du jus, il lui faut juste se motiver. « Ha non, je n’ai plus de fun. Je n’ai pas eu de fun dans la dernière section. J’arrête. ».

C’est dans ce genre de situation que j’aimerais être plus émotif et moins cérébral. J’aimerais tellement être capable de trouver les mots et le ton pour l’encourager, le motiver à poursuivre. Quitte à embellir la situation et lui dire que le pire est vraiment passé. Mais je ne suis pas comme ça. Je lui expose les faits. Lui parle de regrets. C’est ça le plus important : va-t-il avoir des regrets ? « Non, pas de regrets. ». Certain ?  Le voyage de retour, c’est long en ta… quand on a des regrets. « Non. ». En dernier recours, je sors le conseil qu’il donnait jadis dans ses conférences : toujours faire 200 mètres après un ravito avant de décider d’y abandonner. Sa réponse, sans équivoque : « Je voulais abandonner à la dernière station et j’ai fait plus de 8 miles. J’ai eu le temps d’y penser. ».

Et avec un geste tout simple, il retire son dossard et le remet au capitaine du ravito. Voilà, c’est terminé pour lui. Je lui donne l’accolade, tellement désolé de ne pas avoir pu l’aider plus…  Il passera les 4 prochaines heures à dormir sur le siège du passager de mon RAV4.

« Et toi, ça va ? Penses-tu finir ?».

Mon papa qui se pose la question, fort légitime. Honnêtement, je vais plutôt bien. Mes jambes font évidemment mal, je n’ai plus de vitesse et je n’ai aucune envie de me mettre à bouffer le parcours. Mais je ne m’endors pas du tout.

Je m’engouffre seul dans les bois. Dans ma tête, les « Et si… » se mettent à défiler. Et si j’avais été plus émotif ?  Et si je lui avais dit qu’on les prendrait une par une ?  Et si je lui avais suggéré de se reposer un peu et d’attendre le passage de Pat et/ou Gilles ?  Et si… ?

Un mur me sort de mes pensées. La montée vers Bird Knob (mile 81.6) est particulièrement difficile. Très abrupte, tout aussi rocailleuse, chaque pas doit être planifié, calculé. Dire que la progression est lente serait un euphémisme.

Une fois en haut, je ressens un petit coup de fatigue. Ho merde… Il reste encore quelques heures avant le lever du soleil, va falloir que je tienne jusque là sans tomber. J’engouffre un (autre) gel à la caféine, en espérant que ça fasse un tant soit peu effet. Je me fais rejoindre et dépasser par une fille et sa pacer. Avoir quelqu’un de frais pour placoter, ça m’aiderait peut-être à demeurer éveillé…

Arrive le ravito, réputé comme le plus dynamique de la communauté. Des bénévoles qui sont sur le party, belle façon de se faire réveiller, non ?

Ouin, le « party » est assez tranquille merci. Les trois bénévoles semblent aussi, sinon plus amorphes que moi. L’une d’entre eux essaie tant bien que mal de m’aider, mais elle semble si fatiguée… J’aperçois la bouteille de bourbon sur la table, elle n’a l’air d’intéresser personne. Je repars avec une drôle d’impression d’inachevé.

Ok, petit bout sur chemin de terre en descente, on va essayer de courir. Ouille, ça fait mal !  Mais je tiens le coup. Il faut bien courir de temps à autre si on veut finir par finir…

Hein, c’est quoi ça ?  Mon intestin qui m’envoie des signes ?  Nah, impossible !  J’en ai déjà parlé, bien que ça me soit souvent arrivé (surtout dans mes premières années) à l’entraînement, jamais je n’ai eu à « faire le vide » durant une course. Jamais. C’est comme si mon corps se « faisait à l’idée » et attendait que je sois dans de bonnes dispositions pour réclamer son dû.

Ça va passer, c’est juste une fausse alerte.

Finalement… Pas le choix, je dois soulager la pression. Et rapidement en plus. J’entreprends donc de quitter la route et de descendre dans le bois, à l’abri des regards. Une fois l’endroit approprié (façon de parler) déniché, petit problème technique : comment s’accroupir quand on a plus de 130 kilomètres et 6000 mètres de montée (et tout autant de descente) dans les jambes ?  Heureusement, j’avais lu sur le sujet (dans le monde des ultras, on retourne à la base et on trouve un paquet de trucs) : un arbre jouerait un « rôle de soutien », si on peut s’exprimer ainsi.

Tout se passe bien jusqu’à la partie « finition ». On fait comment, au juste ?  Disons que le papier se fait rare dans les parages… Je me résigne à utiliser mon chiffon J, quitte à le nettoyer dans un trou d’eau plus loin… en me jurant de ne plus l’utiliser pour m’éponger le visage !

Ok, ni vu ni connu, je remonte vers le chemin et reprends ma route. Mais comment se fait-il que ce soit arrivé ?  Ai-je changé quelque chose dans mon alimentation depuis le départ ?  Tout en progressant, j’identifie les coupables potentiels: au cours des dernières heures, j’ai absorbé plusieurs quartiers de melon, 3 ou 4 gels de sirop d’érable et bien sûr, la bear claw. Toutes des choses que je n’ai pas l’habitude de prendre en course. Hum…

Je serais très curieux de faire cette section de 6.4 miles menant à Picnic Area (mile 87.9) de jour, avec des jambes fraîches. J’ai comme l’impression qu’elle ne serait pas si pire. Mais là… Elle me semble longue, mais longue…

Heureusement, le soleil commence à vouloir se pointer et avec lui arrive un petit regain d’énergie. Pour la première fois, je verrai ce ravito à la lumière du jour. C’est effectivement une aire de pique-nique, pas tellement grande. En fait, c’est juste ça, il n’y a rien d’autre. Je me demande bien pourquoi ils ont décidé de construire ça ici…

Au son d’un bon vieux rock, mon père et moi procédons au remplissage de mon réservoir. C’est cool comme endroit quand on n’est pas complètement pété… Je lui raconte mes mésaventures en riant et prends des nouvelles de Joan: il dormait profondément quand mon père a quitté le RAV4, 30 minutes auparavant.

« Tu tiens toujours le coup ?». Ouais, je dirais. J’ai déjà filé mieux, mais j’ai également déjà filé pas mal moins bien (particulièrement à cet endroit même, en 2015). D’ailleurs, pour la première fois, les 8.9 prochains miles ne me font pas peur. C’est l’avantage d’avoir pris un peu plus de temps que prévu : ça se fera entièrement à la lumière du jour.

Après avoir donné rendez-vous dans trois heures à mon papa, je « m’élance » vers Gap Creek II (mile 96.8). Dès le début de la section, je me mets en frais de trouver où j’ai bien pu déglutiner lors de mon premier passage ici jadis. Là ?  Là, peut-être ?  Ou bien là ?  On a des drôles de pensées quand on passe une journée complète dans les bois…

S’il y a des bouts plus faciles, Massanutten demeurant Massanutten, on finit toujours par tomber sur des roches. Ce qui m’amène, invariablement, à ressortir mon bon vieux blasphème à trois syllabes. C’est toujours rassurant de pouvoir compter sur lui dans les moments difficiles.

Ouais, 8.9 miles, c’est long. Je regarde ma montre fréquemment, espérant voir le temps passer. Ce sont plutôt d’autres coureurs, accompagnés de pacers, qui passent. Puis, extase, le chemin de terre. Hallelujah !

Ok, à partir de maintenant, plus personne ne me dépasse. Vous avez compris ?  Plus personne !

Je me mets au pas de course et parviens à reprendre deux coureurs qui m’avaient dépassé dans les sentiers. J’essaie de ne pas me faire d’illusions quant à la proximité du ravito, mais quand j’aperçois une pancarte « Runners on the road », je sais que je suis proche.

J’arrive à Gap Creek pour la deuxième fois. (photo: Jacques Giguère)

Enfin, le voilà. J’y suis parvenu 20 minutes plus rapidement que prévu. Mon père m’y accueille pour un dernier remplissage. « Ça va toujours ? ». Oui, rien à signaler. Mon chrono m’indique que les 30 heures sont inaccessibles, mais  que je devrais terminer en moins de 31. Petite photo avant de quitter et on se revoit à l’arrivée.

Et j’en repars. (photo: Jacques Giguère)

Montée Jawbone, prise 2. En haut, des voix. Objectif : les rejoindre.

La montée est déjà difficile en partant, ajoutez qu’il commence à faire chaud… Un premier coureur me cède le passage au tournant d’un switchback. Je parviens à en rejoindre deux autres tout juste en arrivant en haut, à l’assiette à tarte « 98 miles » indiquant le chemin à suivre. Pliés en deux, à bout de souffle, ils me font signe de passer. Je leur réponds : « Are you sure ?  I’m a horrible downhill runner ». La réplique de l’un d’eux : « I’m a horrible runner, period. »

Je la trouve bonne et la ris de bon cœur en entamant la descente. Je ne ris toutefois pas longtemps. Je me souviens quand Pierre m’avait dit au début de cette partie : « Ils vont nous avoir tenus jusqu’au bout, hein ? ». Il parlait des roches, bien sûr.

Ha là je n’en peux plus. Je suis à bout, complètement à bout. Les jurons bibliques sortent de ma bouche à une fréquence vertigineuse. Plus jamais on me reverra ici !  Plus jamais !!!

Habituellement, quand on fait ce genre de promesse, ça veut dire « À l’an prochain !». Mais là, j’en ai vraiment plein le derrière. Pus capable, juste pus capable.

Arrive finalement le chemin de terre qui me ramènera au point de départ, qui est également le lieu d’arrivée. Je me remets au pas de course. Mes jambes ne me permettent pas une cadence d’enfer, mais j’ai ce qui me semble un bon rythme. Et encore une fois, je ne me fais pas d’illusion : ce sont environ 4 miles que je dois parcourir. C’est long, même sur la route.

Je progresse, fin seul, et ça me convient. Finalement, devant moi, je vois une dame qui avance avec des mouvements de course, mais à la vitesse de quelqu’un qui marche : il ne lui reste plus rien dans les jambes.

J’avoue trouver ça un peu plate de dépasser quelqu’un tout juste avant la fin comme ça et je songe  à ralentir pour l’attendre. Mais merde, c’est qu’elle n’avance pas… Et puis, double merde, ce chemin de terre fait partie du parcours autant que les maudites sections rocailleuses et bon, elle ne m’a pas attendu auparavant, ça fait que… je passe en coup de vent, lui disant que ça achève. Elle me répond en marmonnant. Ce que j’ignore à ce moment, c’est qu’elle est en train de terminer son 17e Massanutten. Respect.

Je parviens à l’asphalte, puis à l’entrée du camp de vacances. Dernière montée, que je fais en marchant sous les encouragements des passagers des autos qui me dépassent. Ça achève, ça achève…

Dernière descente dans un sentier, Pas commode après 103 miles. J’entends le ruisseau en bas. Je sors du bois. « Fred ! C’est Fred !!! ». Ce sont Guy et Éric qui m’attendent.

« Surgissant » du bois… (photo: Éric Côté)

Voyant Éric là, j’en viens à la conclusion que Vincent a eu des problèmes. Ha, c’est poche…

« Viens-t’en, on va te rejoindre à l’arrivée ! »

Je débouche dans la clairière. Mini-commotion chez les Québécois, la voix de Joan… Ça y est, je suis rendu. C’est un long, très long périple qui m’a amené jusqu’ici. Périple qui a débuté en décembre 2016, devant Habitat 67, quand mon ischio s’est déchiré. Maudit que j’en ai passé du temps à essayer de guérir… Et j’ai douté, Dieu que j’ai douté. À un moment donné, j’ai pensé que les longues distances, j’allais devoir oublier ça. « Tu pourrais faire des 10 kilomètres » m’a déjà dit un collègue de travail. Aucun intérêt pour moi : il n’y a pas de dépassement, pas de satisfaction à courir 10 kilomètres en faisant attention pour ne pas me blesser. Quand on vise un temps, oui, mais quand on court sur les breaks… Si je mettais une croix sur les longues distances, je le faisais également sur la compétition. Point à la ligne.

Mais je suis là, dans ce champ encore gorgé d’eau malgré le soleil qui plombe. Devant moi, la banderole d’arrivée. J’entends les boys qui m’encouragent. J’arrête le chrono à 30:38:37. Bien loin de mes meilleures performances, mais je suis là, c’est le principal.

C’est fini ! (photo: Jacques Giguère)

Martin étant Martin, il devance Kevin, le directeur de course, pour me féliciter. Kevin me dit que j’ai l’air bien, je lui réponds que c’est juste un air que je me donne, ce qui fait rire les gars. Qui sont nombreux, il me semble…

Alexandre a un gros pansement sous le nez, il a dû s’arrêter au 54e mile. Vincent s’est arrêté après 64 miles, les pieds détruits par les conditions. Gilles, de son côté, s’est arrêté comme Joan (qui abhorre un superbe sourire, ça me rassure), après 78 miles. Puis Pierre m’apprend qu’il a également dû abandonner parce qu’il s’est perdu peu après le 82e mile. C’est un bon samaritain rencontré par hasard sur une route qui l’a ramené au quartier général de la course. Il nous raconte son histoire hors du commun ici.

Toutes ces informations s’accumulent dans mon cerveau et j’ai de la difficulté à bien cerner tout ce qui s’est passé. C’est Pierre-Michel qui me fait réaliser : « T’es le troisième finisher québécois. » Hein ?  Ce n’est pas possible…

Et pourtant oui. Pierre-Michel a terminé quatrième en 22h03 (record québécois) et Martin, quatorzième en 25h44 (quand je disais qu’il allait me mettre 5 heures…). Et c’est tout. Ouch !

Avant de m’emparer de la bière que Pierre-Michel me tend, je serre mon père dans mes bras. Il a eu une grosse job de crew à faire cette année, je lui dois fière chandelle. Sa faculté à me suivre comme ça m’étonnera toujours. Merci encore, papa.

Un septième 100 miles pour notre duo

Nous attendrons l’arrivée de Serge (31h44), puis celle de Steve et Pat (31h58) avant de quitter. Être là pour les copains, c’est super important. En allant chercher mon buckle, je remercierai encore une fois Kevin pour sa course, puis nous quitterons.

Serge a l’air content d’avoir fini lui aussi… (photo: Éric Côté)

Steve et Pat ont suivi peu après (photo: Éric Côté)

Petit regard derrière. Serai-je assez con pour revenir ?

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12 avis sur « Massanutten: la bête et moi »

  1. C’est tellement trippant de lire ta course, avec l’impression d’y être. Une aventure hors du commun. Bravo et félicitation . Je sais que ça fait mal mais maudit qu’on est content et fier de soi quand on y repense. Le pire c’est qu’on y retourne…

  2. Bravo ! Tellement contente pour toi, que tu sois de retour et que tu puisses à nouveau participer à des ultras. Ouf, les bouts dans l’eau, la boue, les descentes glissantes, pas facile. Ça me faisait penser à XC La Vallée, l’année ou le parcours était le plus boueux. Sérieux, je ne sais pas comment tu as pu t’accrocher pour 100 miles dans de telles conditions.

    • La boue, c’était loin d’être comme au XC de la Vallée ou comme St-Donat en 2013. Il y en avait, évidemment, mais comme le parcours est très rocailleux, nous devions surtout nous accommoder avec l’eau. Et à certains endroits, c’en était ridicule tellement il y en avait.
      Quand je suis allé chercher mon buckle, le directeur de course m’a dit qui quiconque réussissait à terminer cette année méritait des félicitations. 66% de taux de réussite alors que la température ne dépasse pas 23 degrés, ça donne une idée des conditions…

  3. Ping : Pas mal trop de rose | Le dernier kilomètre

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