Boston: un bilan

La course étant maintenant loin dans le rétroviseur, vu qu’elle est chose du passé depuis plus de trois semaines, il est peut-être un peu tard pour faire un bilan. Par contre, avec le recul, j’ai eu l’occasion de réfléchir, de repenser aux événements, revoir la situation sous plusieurs angles différents. Je vous présente ce soir mes conclusions, qui me serviront également d’aide-mémoire en septembre prochain, quand je me demanderai si je retourne à Boston ou pas.

Les événements

J’ai eu quelques réactions à chaud sur ce blogue après avoir appris la nouvelle de l’attentat. Je ne sais pas si ça a paru, mais durant les heures qui ont suivi, j’étais tout simplement enragé. J’étais en colère contre cet acte d’une lâcheté et d’une barbarie sans nom. S’attaquer à un événement familial, où la bonne humeur règne, où on voit des gens heureux, tellement fiers de ce qu’ils ont accompli, afficher sourires par dessus sourires, je trouvais ça tellement, mais tellement injuste…

Des experts en terrorisme, dont une dame qui est passée à Tout le monde en parle, ont dit que des attentats comme celui-là, où des enfants trouvent la mort, il y en a à tous les jours à Bagdad, et on n’en fait pas de cas. Ça m’a donné une certaine perspective… jusqu’à ce que je me dise: cette dame, est-ce qu’elle était à Boston le 15 avril dernier ?  Est-ce qu’elle a fait le marathon ?  Est-ce qu’elle court depuis des années avec comme objectif de faire cette épreuve si mythique ?  Est-ce qu’elle a fait comme moi, passer à moins de 50 pieds de l’endroit où les bombes ont explosé ?  NON !!!  C’est bien cute les belles théories, mais quand on fait partie des événements, on ne voit pas ça du même oeil.

Nous avions beau être rendus loin quand c’est arrivé, nous avons tout de même été touchés. Barbara et moi sommes en couple depuis 26 ans. Notre histoire a commencé par un amour d’adolescence qui s’est solidifé avec les années. Nous avons traversé ensemble les épreuves des études universitaires, le stress des différents emplois, la maladie, les deuils. Nous avons évidemment eu des accrochages bien légitimes dans notre vie commune, c’est inévitable. Mais jamais nous nous sommes chicanés, jamais nous n’avons élevé la voix l’un contre l’autre. Je sais que ça peut paraitre bizarre, mais ce n’était jamais arrivé… jusqu’au mercredi suivant la course. Ce soir-là, nous avons tous les deux élevé la voix pour une histoire d’une banalité sans nom. C’était un peu surréaliste. Et c’est à ce moment que nous avons réalisé que l’attentat nous avait perturbés.

Alors les grands penseurs avec leurs grandes théories élaborées à partir leur tour d’ivoire…

Côté sportif

En ce qui concerne l’aspect sportif, ce marathon m’a surpris. Je l’avoue: comme le parcours n’est pas admissible pour un record du monde à cause de son dénivelé avantageux et sa linéarité,  je l’ai pris à la légère. J’avais entendu, de plusieurs personnes, qu’il était difficile, que je devais me conserver pour les Newton Hills, de faire attention, etc.  J’ai fait l’erreur de me fier à mon expérience en ultra pour me dire que ces côtes-là, ce ne sont pas vraiment des côtes… J’en ai payé le prix.

Ce matin-là, j’avais un 3h06-3h08 dans les jambes… sur un parcours comme Ottawa ou Philadelphie. Pour Boston, j’avais 3h10. Or, j’ai couru comme 3h06, ce qui m’a fait perdre énormément de temps dans les derniers kilomètres.

Mon résultat: 3:12:26, avec un deuxième demi 6 minutes plus lent que le premier, le tout bon pour une 4211e place au classement général. Ça donne une excellente idée de la force du contingent de coureurs présents. Moi qui vise toujours le top 10% dans une course (j’ai déjà fait 5-6%), j’étais environ à 18% là-bas. C’est certain que si on compare mon rang (4211) à mon numéro de dossard (6883), on voit une très nette progression. Mais je devine bien que les numéros 1 à 6882 ne se sont certainement pas tous présentés au départ, alors ma progression par rapport aux autres, je ne sais pas tellement où la situer.

Donc satisfait, dans les circonstances. Mais j’aurais pu faire mieux.

Retourne ou pas ?

Bien honnêtement, avant même le début de la course, j’avais décidé que je ne retournerais pas. J’aime bien arriver d’avance sur les lieux d’une course, mais 3 heures d’avance ?  Prendre une navette pour prendre une autre navette ?  L’enfer.  J’étais heureux d’être là, c’était un rêve que je caressais depuis des années. Faire Boston, c’est en quelque sorte la consécration pour le coureur du dimanche, alors c’était certain que je ne pouvais pas manquer ça. Mais y retourner ?  J’avais d’autres courses en vue et je comprenais difficilement ceux qui y retournent année après année.

Puis, deux choses m’ont fait changer d’idée. La première, malgré le fait que je me sois promis durant toute la course que plus jamais je ne ferais ce parcours de mes deux, est que je ne voulais pas garder un mauvais souvenir de Boston pour le restant de mes jours. Alors je devais y retourner pour me prouver que j’étais capable d’y faire une belle course. Mais ce n’était pas nécessairement pour 2014, même si je suis déjà qualifié. Je me disais qu’à partir de 2015, j’aurai 45 ans et le standard passera à 3h25 pour moi, alors j’aurai probablement bien d’autres occasions de me faire valoir (ça j’en ai rêvé longtemps: avoir la chance de pouvoir choisir si je vais à Boston ou pas :-)). Pour 2014, j’avais d’autres plans.

Sauf que ces plans ont été chamboulés. Maintenant, tout ce que je veux, c’est montrer à ces lâches que je n’ai pas peur. Et je sens que c’est mon devoir d’aller rendre un hommage aux victimes de ces actes d’une bassesse inimaginable.

Alors l’an prochain, j’estime présentement à 90% les chances que j’y serai. Je compte même utiliser mon 3h06 de Philadelphie 2012 à l’inscription, question d’avoir la certitude d’être accepté, même si ça veut dire être placé avec des coureurs plus rapides au départ.

Et puis, nous avons une ville à visiter…

Un bel événement

Ceux qui me connaissent savent que ce n’est vraiment pas mon style. J’aime courir seul, m’entrainer seul. À mon rythme, arrêter quand je veux, accélérer quand ça me tente, aller où mes jambes m’amènent.

Mais hier, c’était définitivement une occasion spéciale. Quand j’ai appris qu’un regroupement de coureurs était organisé pour rendre hommage aux victimes de l’attentat de Boston, je n’ai pas hésité une seconde: j’y serais, beau temps mauvais temps.

Les dieux de la course étaient de notre bord: il faisait frais et un soleil éclatant. Marc Cassvi, l’initiateur de ce mouvement via Twitter, avait fixé rendez-vous à tout le monde à 11 heures, au monument de Sir George-Étienne Cartier au pied du Mont-Royal.

Comme j’étais un peu d’avance, j’ai repris contact avec les sentiers avant le rendez-vous. MES sentiers. Étonnamment, ils étaient à peu près tous dans un état impeccable, peu ou pas de boue, presque plus de neige. J’y suis allé doucement, reprenant avec joie ce plaisir que je n’avais pas vécu depuis… le Vermont 50. En fait, j’étais tellement absorbé par ce que je faisais qu’il était 10h40 quand j’ai regardé l’heure. J’étais encore au sommet. Oups…

J’ai donc dévalé la montagne en passant par tous les raccourcis que je connais et suis arrivé en bas avec un gros 5 minutes d’avance. Pas que ça aurait été grave, mais les retards et moi…

Des centaines de coureurs étaient déjà arrivés, le jaune et le bleu de Boston étant bien en évidence. La télé aussi était bien présente: TVA, Radio-Canada, CBC, RDS. J’ai regardé un peu autour, personne que je connaissais. Après avoir enfilé mon t-shirt de Boston (d’un beau jaune pétant), je me suis mis à me promener dans la foule, au cas où je croiserais une connaissance.

Un monsieur et sa femme donnaient une entrevue à RDS. Le monsieur avait terminé 5 minutes avant les explosions et on pouvait encore lire l’émotion dans ses yeux. J’ai écouté son entrevue, puis ai échangé quelques mots avec lui. La communauté des coureurs était tissée serrée d’avance, alors après des événements comme celui-là…

Puis, sans signal ni appel particulier, la course s’est mise en branle. Pas de cérémonie, juste un rassemblement de coureurs pour un simple hommage. Ça faisait bizarre, me retrouver dans un peloton, à zigzaguer comme dans un vrai début de course. Car comme on dit, le but n’était peut-être pas de faire une course, mais à un moment donné, il faut aussi aller à un rythme qui nous convient…

Parlant de rythme, qui est apparu sur le bord du chemin Olmsted ?  Hé oui, monsieur « Courir au bon rythme » lui-même, Jean-Yves Cloutier et sa bouille sympathique. Plusieurs le saluaient au passage, il répondait avec un large sourire, semblant reconnaitre tous ceux qui appelaient son nom. Mais il n’a pas pu s’empêcher de pousser un: « Allez, on y va au bon rythme ! ». Il n’en démord, y’a rien à faire…  J’ai même eu envie de retourner pour lui dire qu’il aurait été impossible que je gagne 36 minutes sur mon temps en courant à son ridicule de « bon rythme ». mais bon, ce n’était vraiment pas le moment.

Au bout d’un certain temps, le peloton s’est étiré et j’ai fini par me retrouver en avant, avec Cassivi et quelques personnes. Tout le monde avait une histoire à raconter, que nous étions à Boston ou non. Et comme pour montrer que le « deuil » était en train de se faire, nous avons parlé des événements, oui, mais de bien d’autres choses aussi. Par exemple, un de mes compagnons s’impliquait dans la cause qui aide les jeunes provenant d’un milieu défavorisé à s’entrainer pour faire un marathon. D’autres parlaient des marathons qu’ils avaient faits, ceux qu’il recommandaient de faire. Nous avons échangé sur nos performances, nos ambitions. Je n’ai pas osé parler d’ultras, vu que ça ne cadrait pas tellement bien avec la conversation.

Preuve qu’il ne voulait pas trop déranger les habitudes des gens de la montagne, Cassivi s’inquiétait de la densité des coureurs. Finalement, le peloton s’étant étiré, nous n’avons probablement pas trop dérangé. Ou si peu.

Arrivés au chalet, nous avons entrepris de faire la boucle du sommet par la droite. Or, quand nous avons commencé à descendre, nous nous sommes mis à croiser des coureurs. Beaucoup de coureurs. Les gens avaient définitivement pris la boucle par la gauche. À toutes les 10 personnes, il y en avait une qui félicitait notre « organisateur ». Il ne l’a pas dit, mais je pense qu’il était fier de la tournure des événements.

Il a de quoi être fier. Ce qui avait été planifié comme un hommage silencieux a plutôt tourné en ce que devrait toujours, toujours être un rassemblement de coureurs: une partie de plaisir. À la fin, on s’est tous donnés la main et dits au revoir, le sourire aux lèvres.

Un bien beau rassemblement. Merci Marc…

La chronologie de événements

À la lumière des questions qui nous ont été posées par les gens suite à l’attentat au Marathon de Boston, je me suis dit qu’une petite chronologie explicative des événements, basée sur notre point de vue, aiderait peut-être à la compréhension de ce que nous avons vécu.

Allons-y donc:

9h17: Départ des participants de la course en chaises roulantes.

9h22: Départ des participants en vélos à main.

9h32: Départ des élites femmes.

10h: Départ de la première vague, celle contenant les coureurs d’élite masculins et ceux portant un dossard rouge, dont le numéro était situé entre 101 et 8999. Je fais partie de cette vague.

10h04 (environ): Je traverse la ligne de départ.

10h20:  Départ de la deuxième vague, pour les dossards blancs (numéros entre 9000 et 17999).

10h40: Départ de la troisième vague, pour les dossards bleus (numéros 18000 et plus).

11h58: La gagnante chez les femmes se présente à l’arrivée.

12h10: Le gagnant chez les hommes arrive.

13h16: Je termine mon calvaire (j’en reparlerai une autre fois !). Débute alors l’interminable processus de sortie. Il y a beaucoup, beaucoup de coureurs à sortir. Certains sont amochés, ont besoin d’une aide médicale. On nous fournit des couvertures de survie en aluminium et on nous distribue plein de cossins: bananes, Gatorade, eau, Power Bar, petit sac de lunch, etc. Le plus long, c’est réussir à récupérer mon sac contenant mes effets personnels. Je reste planté pendant probablement 15 minutes devant l’autobus avant de finir par finir par l’avoir…

Environ 13h45: Je sors du périmètre réservé aux athlètes et retrouve enfin Barbara et mes parents dans l’aire des retrouvailles, à deux coins de rues de l’arrivée. Après quelques photos, nous nous dirigeons (lentement) vers un endroit où je pourrai me changer.

Environ 14h10: Nous entrons dans le métro, ligne orange.

Environ 14h30: Transfert sur la ligne rouge, direction Quincy.

14h50: Les deux bombes explosent.

À peu près au même moment, nous débarquons du train et entreprenons de retourner à l’hôtel. Une fois arrivés, Barbara met une photo de l’aire des retrouvailles sur Facebook et contacte sa mère par Skype pendant que j’essaie de détendre mes muscles et revis ma course dans le bain. Ce n’est que quelques minutes plus tard que nous apprenons la nouvelle.

Ça faisait donc un bon bout de temps que j’avais terminé quand tout s’est produit. Ce qui a induit les gens en erreur et fait craindre pour notre sécurité, c’est le chronomètre qui affichait 4:09 sur le vidéo de la première explosion. Vue l’heure à laquelle le tout a explosé, j’en ai déduit qu’il indiquait le temps depuis le départ de la troisième vague, départ qui avait été donné 40 minutes après le mien. Ça faisait donc plus de 90 minutes que j’avais terminé quand les déflagrations ont eu lieu. D’où notre totale ignorance des événements à notre arrivée à l’hôtel.

Dimanche à 11h, je ferai partie du groupe de coureurs qui répondront à l’appel de Marc Cassivi, chroniqueur à La Presse et coureur, pour rendre hommage aux victimes de ces événements au Mont Royal. J’espère que nous y serons en grand nombre.

Pas moyen de penser à autre chose

Ce soir, pas question de quitter l’hôtel pour se changer les idées. Nous n’en avions pas le goût et de toute façon, les autorités suggèrent fortement de ne pas sortir, alors…

Nous avons parlé avec plusieurs personnes qui ont vécu la situation de différents points de vue.

Un monsieur d’Ottawa avec qui j’ai pris la navette ce matin m’a raconté qu’il était dans le métro quand les autorités ont pris la décision de fermer la ligne qu’il avait empruntée. Il a dû sortir et marcher (je vous rappelle qu’il venait de se taper un marathon) jusqu’à une station de la ligne rouge, celle qui passe près de notre hôtel.

De leur côté, les membres de la famille d’une dame qui avait terminé 19 minutes avant les explosions l’attendaient dans l’aire réservée aux retrouvailles quand celles-ci se sont faites entendre. À ce qu’ils ont dit, un « silence de mort » a suivi les déflagrations. J’en ai encore des frissons juste à y penser.

J’ai aussi parlé à un autre monsieur dans le lobby. Pour lui, la course s’est arrêtée avec 1 mille à faire. Il a tout de même dû se rendre autour de l’arrivée pour récupérer ses affaires (il a été très chanceux de pouvoir le faire) et retrouver son épouse qui l’attendait dans l’aire des retrouvailles.

Tout le monde est bouleversé. Mais comme il s’agit probablement d’une attaque terroriste, je compte bien, même si j’ai vraiment la tête ailleurs, revenir au « service normal » sur ce blogue d’ici quelques jours. À mon humble avis, il n’y a pas meilleur moyen de combattre des actes aussi barbares que de continuer à vivre normalement. Malgré tout.

Je m’en voudrais de conclure sans souligner le raz-de-marée de courriels et de commentaires inquiets que nous avons reçus. Ça fait chaud au cœur de se savoir aimés, appréciés ainsi. Un gros gros merci à tous. Nous vous aimons aussi.