Vivant ? Oui, vivant !

Je parlais avec une amie au téléphone. Avant de raccrocher, elle me dit : « C’est carrément débile de te pousser à ce point-là. Tu devrais ralentir et un faire un peu plus attention à toi… ». Ma réponse ?  Je ne me sens jamais aussi vivant que dans les pires moments d’un ultra.  « Vivant ?!? » qu’elle me demande, interloquée. Oui, vivant.

Ceux qui ont lu ses livres reconnaitront probablement les idées de Dean Karnazes dans ce qui suit et, bien que je trouve qu’il en beurre épais (et parfois, TRÈS épais), je ne peux pas dire qu’il ait tort sur certains points, bien au contraire.

Je m’explique. Comme lui, je pense que tout dans le monde moderne est conçu pour nous faciliter la vie. Et souvent, trop nous la faciliter. Il fait froid ?  On monte le chauffage. Il fait chaud ?  On démarre la climatisation. Ce qui fait que nous vivons en permanence (ou presque) dans un environnement contrôlé dont la température oscille entre 20 et 23 degrés, hiver comme été.

D’autres exemples ?  On veut monter plusieurs étages ?  On appuie sur un bouton et l’ascenseur va nous y mener. Et si c’est le moindrement long…  Dans nos voitures, les vitres sont électriques et l’air climatisé n’est presque plus une option. La télé ?  Ça fait des décennies que nous n’avons même plus besoin de nous lever pour changer de chaîne ou jouer avec le volume; on peut faire ça en bougeant à peine le petit doigt. On cherche un renseignement quelconque ?  La réponse est au bout des doigts, sur le téléphone dit intelligent ou la tablette électronique.

Ce qui fait que nous vivons dans un monde où nous n’avons plus à « travailler » pour obtenir quelque chose car tout est à la portée de la main. Tout est pensé pour nous faciliter la vie.

Le même principe s’applique dans le sport d’endurance. Au début, les marathons se couraient à des dates aléatoires, sur des parcours d’une distance standard de 42.195 km, avec départs en milieu/fin d’avant-midi. Puis, oups, les organisateurs se sont rendu compte qu’il arrivait qu’il fasse chaud en milieu de journée, particulièrement en été. Et hou la la, les côtes, ce n’est pas facile. En plus, ce n’est pas bon pour « faire un temps »…

Ainsi donc, on a commencé à déplacer les départs en tout début de journée. Les marathons n’ont plus lieu qu’au printemps et à l’automne et si le parcours peut être « rapide », c’est encore mieux. Les athlètes d’élite ont suivi la parade (à moins qu’ils l’aient tout simplement devancée) et des marathons très faciles comme de Londres, Berlin ou Chicago (il arrive toutefois que la chaleur vienne changer la donne à Chicago) sont devenus des incontournables. Les organisateurs du Marathon de Toronto se sont vus obligés de changer leur épreuve de date suite à l’entrée en scène d’un concurrent, le Toronto Waterfront, presque totalement plat et plus rapide, donc plus populaire.

Le monde des triathlons ne demeure pas en reste, bien au contraire. Selon une de mes sources (qui est très impliquée dans le milieu) une « tolérance » de 10% sur les distances serait acceptée, bien des fois au nom de la sécurité. Ce qui fait que si les organisateurs d’un triathlon offrent des parcours où les distances annoncées sont exactes, les performances qui y seront réalisées seront évidemment moins « bonnes » et dès lors, le niveau de participation risque de diminuer au cours des prochaines années.

Reste à savoir si les grands triathlons suivent cette « règle » ou s’ils sont plus stricts sur les distances affichées. J’ose espérer que les championnats du monde et les jeux olympiques se déroulent sur des parcours dont les distances sont celles annoncées…

Bref, je suis d’avis que tous ces efforts pour aplanir les difficultés, que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans le sport, finissent par avoir un effet néfaste sur nous. L’être humain (tout comme les autres espèces du règne animal d’ailleurs) est fait pour avoir à travailler dur pour obtenir ce dont il a besoin. Et quand il ne le fait pas, il lui manque quelque chose.

D’où le besoin de dépassement de soi. Un marathon, c’est difficile. Très difficile, même. J’en ai 13 au compteur, alors je pense en avoir une petite idée. Mais quand on a réussi à en compléter un, puis qu’on s’est qualifié pour Boston, c’est quoi la prochaine étape ?  Améliorer son temps ?  Ok, mais à un moment donné, courir après des secondes… On finit par « tricher » en cherchant la course au parcours plus facile, bien située dans le calendrier, etc.

Quand j’ai fait mon premier ultra, j’ai eu un choc. Jamais de toute ma vie je n’avais vu autant de côtes. Et je n’avais jamais parcouru une aussi longue distance. Il pleuvait, c’était vraiment une journée affreuse. « Sont malades !!! » que je disais à chaque fois qu’un nouveau mur se dressait devant moi.

Hé bien, je ne me suis jamais senti aussi fier de moi que lorsque j’ai franchi la ligne, dans un relatif anonymat. J’avais réussi, j’avais surmonté tous les obstacles. Et que dire de Massanutten ?  Cette fois-là, j’ai puisé dans des réserves que je ne croyais même pas posséder. Complètement vidé, le système digestif hors d’usage, les pieds meurtris, je me suis tout de même présenté à l’arrivée en compagnie de Pierre en courant, le sourire aux lèvres. J’étais passé au travers, j’étais allé au fond de moi-même. J’en étais venu à bout. Le parcours m’avait envoyé au plancher, mais je m’étais relevé. La casquette « MMT100 finisher » et le buckle, j’ai vraiment l’impression de les avoir mérités.

Certains diront peut-être que c’est « inutile » de faire ça. Eh bien, je ne suis pas d’accord. Plié en deux, en train de me vomir les tripes au milieu de nulle part, en pleine nuit, il n’y avait rien qui pouvait me faciliter la vie. Il fallait que je m’en sorte par moi-même (et avec l’aide de mon partner, bien sûr), avec mes propres ressources. J’étais à la limite. C’est quand on approche cette limite qu’on se rend compte qui on est vraiment. Et qu’on se sent vivant, plus que jamais.

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