Des problèmes avec la gauche

Chers amis, rassurez-vous: malgré ce que le titre de ce billet laisse sous-entendre, je ne parlerai pas de politique. Hé non, je garde mes opinions sur le sujet pour moi… et ma douce moitié.

Non, c’est de mon côté gauche dont je veux parler. Moi le droitier, j’ai remarqué que depuis je cours, c’est toujours mon côté « faible » qui est la cause de mes problèmes. Pourtant, la course est un sport symétrique, non ?

Blessure à l’ischio-jambier droit ?  C’est parce que ma jambe gauche est trop faible (« Elle est morte » m’avait dit Sophie sans passer par quatre chemins). Contracture au mollet droit ?  Même raison.

Cet été ?  J’ai déjà abordé le sujet, c’est un kyste infecté sur l’omoplate qui m’a causé bien des soucis. En fait, il m’a souvent donné l’impression de me faire tout simplement rater mon été: pas de baignade, pas moyen de faire des efforts avec le haut du corps de ce côté (et quand on a ma « charpente », ça ne prend pas grand chose pour avoir à faire des efforts, croyez-moi !), toujours rendu au CLSC pour faire changer le pansement… La grande joie. Heureusement, je pouvais toujours courir, vu que j’étais blessé « au haut du corps », justement. Mais de quel côté ?  Le gauche, bien sûr !

Depuis que l’abcès est guéri, ma gauche, se sentant démunie et abandonnée, m’a réservé une merveilleuse surprise pour la suite des choses: un problème à la cheville.

Celui-là est récurrent. Il s’est manifesté la première fois en 2011, suite à une « petite sortie » de 49 kilomètres qui m’avait amené chez des amis où on allait souper. À l’époque, survolté suite à la lecture d’un livre de Dean Karnazes, je m’étais mis à enfiler les très longues courses (genre distance marathon et plus) à toutes les semaines. Et à un moment donné, ça avait fait crack… Trois semaines d’arrêt complet alors que nous vivions le plus beau mois de décembre que je n’ai jamais connu pour la course. Damn !

Toujours est-il qu’il arrive parfois que je ressente encore cette douleur que je reconnais assez rapidement. Elle était revenue en force durant le Vermont, mais est disparue durant la période de récupération qui a suivi. Comme je ne suis pas intelligent, j’ai repris un entrainement « normal » (c’est-à-dire pas graduel du tout) en vue de Bromont, et après deux semaines complètes, re-crack. Re-damn !

J’ai dû me rendre à l’évidence: fallait que je m’arrête. Encore. Juste avant ma semaine de vacances. Vous imaginez les craintes que ma tendre moitié pouvait avoir ?  Une pleine semaine pognée avec un homme qui ne peut pas courir, est-ce qu’il y a pire souffrance sur cette terre ?  Pas sûr… 😉

Mais, contre toute attente, je me suis retenu… sans chiâler. Oui oui, je le jure ! Enfourchant le vélo, j’ai patienté, bien déterminé à attendre que le mal disparaisse pour reprendre la course. Et après une éternité (une pleine semaine, oui mesdames et messieurs), j’y suis allé graduellement. 10 kilomètres, puis 13 le surlendemain. Ce matin, 21 au mont St-Bruno. So far, so good. Ce n’est pas parfait, mais ça tient.

Vais-je être en mesure de faire Bromont, où selon Gilles, l’absence de Joan fera de moi the heir of the throne (et celui qui se retrouve sur la page couverture du site web !  Voyez de quoi on a l’air quand ça fait 24 heures qu’on s’amuse dans le bois…)?  Rien n’est moins certain. Mais j’y serai, aucun doute là-dessus. Car si je ne suis pas en mesure de courir, j’irai prêter main-forte à Audrey, Gilles, Alister et toute la gang là-bas. Ces gens-là font un travail colossal, on se doit de les aider à la réussite de ce merveilleux événement.

En attendant, le Marathon de Montréal dans 18 jours sera un excellent test. Si ça passe, je me relance dans l’aventure. Si ça casse, quelqu’un a besoin d’aide pour faire des sandwichs ?

Vivant ? Oui, vivant !

Je parlais avec une amie au téléphone. Avant de raccrocher, elle me dit : « C’est carrément débile de te pousser à ce point-là. Tu devrais ralentir et un faire un peu plus attention à toi… ». Ma réponse ?  Je ne me sens jamais aussi vivant que dans les pires moments d’un ultra.  « Vivant ?!? » qu’elle me demande, interloquée. Oui, vivant.

Ceux qui ont lu ses livres reconnaitront probablement les idées de Dean Karnazes dans ce qui suit et, bien que je trouve qu’il en beurre épais (et parfois, TRÈS épais), je ne peux pas dire qu’il ait tort sur certains points, bien au contraire.

Je m’explique. Comme lui, je pense que tout dans le monde moderne est conçu pour nous faciliter la vie. Et souvent, trop nous la faciliter. Il fait froid ?  On monte le chauffage. Il fait chaud ?  On démarre la climatisation. Ce qui fait que nous vivons en permanence (ou presque) dans un environnement contrôlé dont la température oscille entre 20 et 23 degrés, hiver comme été.

D’autres exemples ?  On veut monter plusieurs étages ?  On appuie sur un bouton et l’ascenseur va nous y mener. Et si c’est le moindrement long…  Dans nos voitures, les vitres sont électriques et l’air climatisé n’est presque plus une option. La télé ?  Ça fait des décennies que nous n’avons même plus besoin de nous lever pour changer de chaîne ou jouer avec le volume; on peut faire ça en bougeant à peine le petit doigt. On cherche un renseignement quelconque ?  La réponse est au bout des doigts, sur le téléphone dit intelligent ou la tablette électronique.

Ce qui fait que nous vivons dans un monde où nous n’avons plus à « travailler » pour obtenir quelque chose car tout est à la portée de la main. Tout est pensé pour nous faciliter la vie.

Le même principe s’applique dans le sport d’endurance. Au début, les marathons se couraient à des dates aléatoires, sur des parcours d’une distance standard de 42.195 km, avec départs en milieu/fin d’avant-midi. Puis, oups, les organisateurs se sont rendu compte qu’il arrivait qu’il fasse chaud en milieu de journée, particulièrement en été. Et hou la la, les côtes, ce n’est pas facile. En plus, ce n’est pas bon pour « faire un temps »…

Ainsi donc, on a commencé à déplacer les départs en tout début de journée. Les marathons n’ont plus lieu qu’au printemps et à l’automne et si le parcours peut être « rapide », c’est encore mieux. Les athlètes d’élite ont suivi la parade (à moins qu’ils l’aient tout simplement devancée) et des marathons très faciles comme de Londres, Berlin ou Chicago (il arrive toutefois que la chaleur vienne changer la donne à Chicago) sont devenus des incontournables. Les organisateurs du Marathon de Toronto se sont vus obligés de changer leur épreuve de date suite à l’entrée en scène d’un concurrent, le Toronto Waterfront, presque totalement plat et plus rapide, donc plus populaire.

Le monde des triathlons ne demeure pas en reste, bien au contraire. Selon une de mes sources (qui est très impliquée dans le milieu) une « tolérance » de 10% sur les distances serait acceptée, bien des fois au nom de la sécurité. Ce qui fait que si les organisateurs d’un triathlon offrent des parcours où les distances annoncées sont exactes, les performances qui y seront réalisées seront évidemment moins « bonnes » et dès lors, le niveau de participation risque de diminuer au cours des prochaines années.

Reste à savoir si les grands triathlons suivent cette « règle » ou s’ils sont plus stricts sur les distances affichées. J’ose espérer que les championnats du monde et les jeux olympiques se déroulent sur des parcours dont les distances sont celles annoncées…

Bref, je suis d’avis que tous ces efforts pour aplanir les difficultés, que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans le sport, finissent par avoir un effet néfaste sur nous. L’être humain (tout comme les autres espèces du règne animal d’ailleurs) est fait pour avoir à travailler dur pour obtenir ce dont il a besoin. Et quand il ne le fait pas, il lui manque quelque chose.

D’où le besoin de dépassement de soi. Un marathon, c’est difficile. Très difficile, même. J’en ai 13 au compteur, alors je pense en avoir une petite idée. Mais quand on a réussi à en compléter un, puis qu’on s’est qualifié pour Boston, c’est quoi la prochaine étape ?  Améliorer son temps ?  Ok, mais à un moment donné, courir après des secondes… On finit par « tricher » en cherchant la course au parcours plus facile, bien située dans le calendrier, etc.

Quand j’ai fait mon premier ultra, j’ai eu un choc. Jamais de toute ma vie je n’avais vu autant de côtes. Et je n’avais jamais parcouru une aussi longue distance. Il pleuvait, c’était vraiment une journée affreuse. « Sont malades !!! » que je disais à chaque fois qu’un nouveau mur se dressait devant moi.

Hé bien, je ne me suis jamais senti aussi fier de moi que lorsque j’ai franchi la ligne, dans un relatif anonymat. J’avais réussi, j’avais surmonté tous les obstacles. Et que dire de Massanutten ?  Cette fois-là, j’ai puisé dans des réserves que je ne croyais même pas posséder. Complètement vidé, le système digestif hors d’usage, les pieds meurtris, je me suis tout de même présenté à l’arrivée en compagnie de Pierre en courant, le sourire aux lèvres. J’étais passé au travers, j’étais allé au fond de moi-même. J’en étais venu à bout. Le parcours m’avait envoyé au plancher, mais je m’étais relevé. La casquette « MMT100 finisher » et le buckle, j’ai vraiment l’impression de les avoir mérités.

Certains diront peut-être que c’est « inutile » de faire ça. Eh bien, je ne suis pas d’accord. Plié en deux, en train de me vomir les tripes au milieu de nulle part, en pleine nuit, il n’y avait rien qui pouvait me faciliter la vie. Il fallait que je m’en sorte par moi-même (et avec l’aide de mon partner, bien sûr), avec mes propres ressources. J’étais à la limite. C’est quand on approche cette limite qu’on se rend compte qui on est vraiment. Et qu’on se sent vivant, plus que jamais.

Ils ne pourraient être plus différents

J’avais prévu faire un mini-récit de l’après-Washington, mais bon, faute de temps, ça ne s’est pas concrétisé. Avec le recul, ça fait bien mon affaire pour la simple et bonne raison que je vais pouvoir en faire un sous forme de comparaison : The North Face Endurance Challenge versus Massanutten.

Hé bien, si on voulait résumer le tout en peu de mots (comme si j’étais capable de faire ça, duh !), je dirais simplement ceci : ces deux événements ne pourraient pas être plus différents. En fait, ils n’ont qu’une seule et unique chose en commun : ce sont des ultramarathons. Un point c’est tout.

Washington, c’était la grosse affaire, avec la machine The North Face toujours dans le portrait: kiosques promotionnels, animation, course des petits, des épreuves sur plusieurs distances et évidemment, la présence de Dean Karnazes. Il y avait même une section « bar » aménagée dans le parc où les coureurs pouvaient aller en boire une petite frette une fois la compétition terminée. Côté course, l’événement offrait un parcours peu technique, de type aller-retour présentant environ 4500 pieds de dénivelés avec plusieurs « boucles » à faire à certains endroits.

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La photo classique avec Dean, qui n’avait pas son sourire habituel. La raison ? Il avait piqué une plonge durant la course et était tombé sur les côtes. Il allait prendre le chemin de l’hôpital immédiatement après avoir pris la pose.

Massanutten, c’est la course en sentiers à sa plus simple expression. Aucun commanditaire affiché, il y avait une grande tente, 8 toilettes installées dans un champ et c’est à peu près tout. Une seule et unique épreuve : la course de 100 (103.7) miles. That’s it. Honnêtement, je me demande comment ils font pour faire leurs frais. Quant au parcours, il est très technique et présente environ 16200 pieds de dénivelés (j’ai lu 19000 à certains endroits) tout en réussissant l’exploit de ne presque jamais repasser deux fois au même endroit.

Bref, il ne pourrait pas y avoir un plus grand contraste entre deux épreuves. Et ça adonne bien, car elles ne s’adressent pas du tout à la même clientèle.

Personnellement, je ne retournerais pas à Washington, même si c’est une course très bien organisée et que j’y ai obtenu une 9e place totalement inattendue (je croyais que j’étais autour de la 20e position). Je la recommanderais à quelqu’un qui veut en faire son premier 50 km ou son premier 50 miles… et qui profiterait de l’occasion pour visiter la ville. Car c’est ce que nous avons fait et nous ne l’avons pas regretté. Washington est une ville chargée d’histoire et en plus, elle est superbe avec son cachet européen. C’est à voir au moins une fois dans sa vie. À ce temps de l’année, la température n’y est pas encore trop étouffante (sauf le jour de la course, bien évidemment) et si elle le devient, il y a tellement de musées tout aussi intéressants que gratuits qu’on peut y passer des jours et des jours.

78- selfie White House

L’inévitable selfie devant la Maison Blanche, le lendemain de la course.

Paradoxalement, ce qui fait la principale difficulté de la course, c’est sa relative facilité. En effet, les 15 derniers miles sont majoritairement sur le plat, ce qui force le coureur à appuyer, encore et toujours, un peu comme dans un marathon. Il faut tenir le coup, serrer les dents. Ce n’est pas évident de faire ça avec 75 kilomètres dans les jambes. Disons que c’est plutôt inhabituel dans le monde des ultras.

À l’inverse, Massanutten est le paradis du « cassage de rythme ». Les meilleurs ne sont pas seulement les plus rapides (ils le sont, bien évidemment), mais aussi les plus habiles, ce qui explique les écarts démentiels entre les concurrents. C’est une épreuve à la fois physique et mentale, la plus difficile que j’ai pu subir. Pierre me l’a d’ailleurs confirmé : c’est même plus difficile qu’à Virgil Crest, où il avait terminé en quatrième position en 2013.

Afin de se prémunir contre les « imposteurs », l’organisation impose des critères de « qualification », soit avoir couru au moins une course de 100 miles au cours des 3 dernières années ou bien avoir couru au moins un 50 miles ET un 50 kilomètres au cours des deux dernières années. Croyez-moi, ces critères sont vérifiés par le directeur de course. En effet, la veille du tirage, il m’a demandé le lien menant aux résultats du Bromont Ultra car il ne le trouvait pas sur UltraSignUp. Comme quoi, rien n’est laissé au hasard.

N’empêche, certaines personnes font de Massanutten leur premier 100 miles. À mon avis, ce n’est une bonne idée. Moi qui en étais à ma deuxième expérience sur la distance, j’en ai sérieusement arraché. Les ravitos ne sont pas nombreux (il y en 15, comparativement à 23 à Bromont et 29 au Vermont) et sont souvent très espacés, autant en distance qu’en temps. J’y ai commis des erreurs au niveau de l’alimentation et de la gestion de course. Sans mes expériences précédentes, je n’aurais peut-être pas réussi à m’en sortir, malgré la présence de mon partner.

La grande question maintenant : est-ce que je la referais ?  Comme tout bon ultramarathonien, avant même la mi-parcours, j’étais prêt à jurer qu’on n’y reprendrait plus. « Plus jamais ! » que je ne cessais de répéter. Et comme le disait si bien Pat, en ultra, « Plus jamais », ça veut souvent dire « À l’année prochaine ! ».

En fait, je ne sais pas si j’ai envie d’y retourner l’an prochain, mais je n’ai pas non plus le goût de laisser ça comme ça. Un peu comme à St-Donat la première fois, j’aimerais y vivre une expérience plus agréable. En sachant à quoi m’attendre, peut-être que ça irait mieux, qui sait ?

Disons que j’ai encore quelques mois pour y penser…

The North Face Endurance Challenge D.C.: du départ jusqu’à la deuxième boucle

À la veille de l’édition Bear Mountain de la série The North Face Endurance Challenge, je vous présente aujourd’hui le récit de la première partie de celle que j’ai vécue à Washington il y a maintenant deux semaines. 

Départ à Sugarland (mile 4.3)

Le début de course est rapide, très rapide pour un ultra, même si nous évoluons seulement à la lueur des frontales. ce qui devrait théoriquement nous ralentir. C’est ma deuxième expérience d’un départ de nuit et je dois avouer que je ne déteste pas. Voir toutes ces lumières dans la nuit, sentir l’énergie qui se dégage de la troupe, c’est tout simplement magique.

Malgré le fait que tous nos sens soient aux aguets, l’obscurité réussit à cacher plusieurs sections boueuses. Nous essayons de les contourner, mais en vain. J’espère sincèrement que le soleil fera son oeuvre et assèchera ça pour notre retour, dans plusieurs heures. Mais en attendant, un autre ultra qui commence avec les pieds mouillés. Pas moyen de s’en sortir…

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Jouer dans la boue la nuit, quel plaisir !

Après avoir fait le tour de ce qui semble être un terrain de soccer, nous empruntons un « sentier » asphalté qui s’enfonce dans le bois. C’est la première loop que nous aurons à nous taper. Ils me font rire, les Américains avec leurs loops. Il s’agit en fait d’un aller-retour qui fait 2.2 miles, et qui, il est vrai, est agrémenté d’une petite boucle d’environ 500 mètres de longueur à son point le plus éloigné. Avant même d’atteindre ladite petite boucle, nous croisons les premiers qui sont sur le chemin du retour. Wow !  C’est inévitable, il y aura toujours des Martiens sur les courses auxquelles je participe…

Bon, l’effet de l’eau absorbée avant la course qui commence à se faire sentir. Sauf que le rythme est relativement rapide (facilement sous les 5:00/km, malgré les obstacles) et comme nous sommes en single track dans la mini-boucle, je ne veux pas perdre trop de places au classement et me retrouver coincé. La solution ?  Me laisser aller… en courant. J’ai plusieurs fois tenté l’expérience en marchant, pourquoi ne pas essayer en courant ?

Je m’assure donc d’être dans une section pas trop « risquée », question de ne pas me retrouver face et tuyauterie contre terre et… je vous laisse deviner le reste. Il y a bien des dommages collatéraux sur mes jambes, mais bon, je me dis que dans quelques heures, avec la sueur et la saleté, on n’y pensera même plus.

Sur le retour, on croise les coureurs des autres vagues. C’est assez hallucinant de rencontrer autant de lampes les unes à la suite des autres. Surtout quand lesdites lampes sont transportées par des coureurs inexpérimentés qui se tiennent du mauvais côté du sentier. Heille Chose, tasse-toi donc, bout de v… !

À Sugarland, je crie mon numéro de dossard, avale un verre d’eau puis repars.

Sugarland (mile 4.3) à Fraiser (mile 7.8)

Le parcours nous mène maintenant le long d’un terrain de golf, le Trump National (qui doit être le 3628e aux USA à porter ce nom). Le peloton s’est étiré, mais le rythme imposé par le terrain plat est toujours intense. Pas que je me sente « limite », mais mon ordinateur central me dicte de ralentir, envoyant des signes à mon corps. Sauf que je ne me résous pas à laisser partir les deux qui courent devant moi et je continue à les suivre.

Suit alors la plus belle des démonstrations de la théorie du bétail. Nous aboutissons sur une dizaine de gars arrêtés tout près d’une remise à équipements: ils ne trouvent plus les rubans qui marquent le parcours. Et comme j’ai suivi ceux devant moi qui ont suivi ceux devant eux, et ainsi de suite, on se retrouve à être une gang de perdus. J’entends d’ici Dan DesRosiers aboyer: « Il faut suivre les rubans, pas celui devant vous, bande de … !!! ». Ben oui Dan, je sais, je sais…

C’est donc à environ 15 que nous retournons sur nos pas et heureusement, retrouvons rapidement notre chemin. Pas trop de mal. Ceci a tout de même pour effet de causer un gros regroupement comprenant entre autres celle que je suppose être la première femme.

troupeau

Le troupeau dans la nuit

Nous poursuivons à la queue-leu-leu, toujours à un rythme rapide. Arrive le single track qui longera le Potomac pour nous amener jusqu’au Great Falls Park. Bon, peut-être que ça va finir par finir par se corser. C’est que c’est plat. Désespérément plat comme parcours. Cout’ donc, c’est un ultra, oui ou merde ?

Finalement, après 11 kilomètres de course, une côte digne de ce nom. Enfin !!!  Ça va nous permettre de faire un peu de ménage. Par contre, ma carence en entrainement dans de telles conditions parait et il me semble que je manque de zip dans la montée. Ha, je dépasse bien du monde, mais moins qu’à mon habitude, on dirait…

N’empêche, le troupeau se retrouve dispersé. Avant d’arriver à Fraiser, on doit traverser un ruisseau qui se jette dans le fleuve. Un ti peu embêtant à cette heure hâtive, mais mon petit doigt me dit que je vais l’aimer au retour, quand la température aura grimpé de quelques degrés…

Fraiser (mile 7.8) à Carwood (mile 10.5)

C’est qu’il ne se passe crissement rien ici !  Le single track est super beau, le paysage également. Le lever de soleil est magnifique, mais je n’ai pas tellement l’occasion d’admirer parce que c’est plat et on roule toujours aussi vite. Je garde la première femme en point de mire, elle progresse 2 ou 3 positions devant moi. J’attends les VRAIES montées pour la dépasser. Mais en aura-t-on un jour ?

Carwood (mile 10.5) à Great Falls I (mile 15.3)

Peu après Carwood, l’extase: des côtes !  Hallelujah !

Je profite de la première pour dépasser les quelques gars devant moi et j’ai maintenant la fille dans ma mire. Arrive une grosse montée. Je gagne du terrain, pouce par pouce. Au détour d’un arbre, sentant mon souffle dans son cou (j’exagère juste un petit peu), elle me fait signe de passer. Gotcha !

La descente est technique, mais pas au point où je me fais rejoindre. Le reste de cette section est plutôt vallonné, il passe bien. Je cours seul, personne devant, ceux (et celle) derrière sont à bonne distance. Le bonheur.

Mais c’est quoi ça ?  Des pas derrière ?  Dans une petite descente cucul et pas technique du tout ?  Et qui vois-je apparaitre à mes côtés ?  La fille. Ha ben bout de viarge, je suis en train de me faire chicker !

Pas question de la laisser filer, je me tiens une dizaine de mètres derrière. Elle avance avec une facilité déconcertante, enfilant les petites enjambées avec agilité. Il me semble toutefois que de la manière qu’elle court, elle ne devrait pas aller si vite. En fait, elle n’a pas l’air d’aller vite du tout. Et pourtant…

Puis, continuant de l’observer, je remarque une chose : elle ne transporte rien.  Elle n’a ni veste ou sac d’hydratation, pas de ceinture, pas de bouteille à la main. La seule chose qu’elle transporte est sa frontale. En plus, j’ai remarqué qu’elle ne s’éternisait vraiment pas aux ravitos, bien au contraire. Ma parole, c’est la version femelle de Joan !!!

En arrivant à Great Falls, un monsieur l’attend. Elle lui tend sa frontale. Voilà, elle va courir complètement allège. Et moi qui suis évidemment chargé comme le plus têtu des bourricots. La course est encore jeune, mais je sens que mes chances de terminer devant elle sont très minces.

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J’arrive à Great Falls

Great Falls I (mile 15.3) à Great Falls II (mile 22.2): la première boucle

J’avale 2-3 verres d’eau et mon ventre criant famine, j’agrippe une banane au passage. Je la bouffe en courant, question d’essayer de ne pas perdre trop de temps et de peut-être espérer garder contact avec celle qui me précède… et qui a évidemment passé la station en coup de vent. Ça ne mange pas ce monde-là ?  Et ça ne boit pas non plus ?  Calv… !

25k

Petite bouffe en quittant Great Falls. Élégant, non ? 😉 Remarquez l’attaque du talon, exactement ce qu’il ne faut pas faire !

Tiens, elle entre aux toilettes. Hé hé, pas facile de pisser en courant, hein ?  😉  Elle est humaine après tout. Mais comment peut-elle avoir envie si elle ne boit pas ?

J’entame la première de trois « boucles », chacune d’elles faisant environ 11 km de longueur. En fait il s’agit plus d’une série d’allers-retours qu’autre chose. Ici, la force mentale va être durement mise à l’épreuve. Se taper ça trois fois, ça risque d’être assez pénible merci. J’appréhende particulièrement le troisième « tour ».

ParkLoop

La fameuse « boucle ». Nous arrivons au parc à la station marquée d’une croix tout en haut de l’image. Il faut ensuite se taper le chemin en suivant l’ordre indiqué par les bulles chiffrées. À faire trois fois, puis prendre un rendez-vous chez un psy.

Ladite « boucle » débute par une longue montée sur un chemin de terre. Elle est très longue, même. Et juste pour écoeurer, elle a l’inclinaison parfaite pour me faire hésiter : je la marche ou je la cours ?  Mon instinct me dit de la marcher, question de conserver de l’énergie. Mais longue de même, je risque de perdre pas mal de temps si je la marche au complet. Hum…

Je me résous à marcher. J’entends rapidement des pas derrière moi : c’est Madame qui monte à la course. Arrivée à ma hauteur, je lui glisse : « There you are ! ». « Yeah, had to make a pit stop ! ». Voilà, ce seront les seuls mots que nous échangerons. Elle poursuit son petit bonhomme de chemin, s’éloignant tranquillement. Je m’impatiente et me mets à alterner course et marche.

À une intersection, une bénévole nous indique le chemin à suivre. Une « All American Girl », blonde aux yeux bleus comme on en voit beaucoup au sud de la frontière. Elle est tout sourire et nous encourage.

J’aboutis sur des sentiers de type Mont St-Bruno: larges, pas vraiment techniques. Presque immédiatement, des coureurs arrivent en sens inverse: ils ont déjà fait leur premier demi-tour et se dirigent vers la station Old Dominion. On échange les encouragements, les « Great job ! » fusent de partout. Je compte ceux que je croise, question d’avoir une idée de ma position, mais rendu à 20, j’arrête de compter. Ok, j’ai compris, je suis loin derrière. En plus, qui me dit que j’ai croisé tous ceux qui me précèdent ?

Après une bonne descente, le sentier nous amène au premier demi-tour (celui qui suit le chiffre 4 sur le plan), où une bénévole armée d’un sharpie attend. En fait, elle n’attend pas vraiment parce que le flux des coureurs est plutôt continu. Quand arrive mon tour, elle coche la première des petites cases prévues à cet effet sur mon dossard. Il en sera ainsi à chaque demi-tour et à chaque passage à Great Falls.

À mon tour de partir en sens inverse et de croiser des coureurs plus lents. Je porte mon attention sur le non-verbal et je vois que plusieurs commencent déjà à souffrir. Il y en a un par contre qui semble être au-dessus de ses affaires, mais le con, pourquoi court-il à côté de son partner ?  Mais ma parole, c’est Dean !  Il court vraiment avec nous !

« Hey Dean ! » que je lui lance. « Good morning ! » qu’il me répond avec un large sourire. Il a la réputation d’être très porté sur l’auto-promotion (ce qui est vrai), mais il a vraiment l’air sympathique.

Dean3

Le sympathique et un peu controversé Dean Karnazes

Nouveau passage devant la « All American Girl », direction Old Dominion I. Encore des sentiers larges et ondulés, c’est super plaisant. Autre intersection, autre « All American Girl » pour nous indiquer le chemin à suivre. Décidément… Des brunettes, vous connaissez ?

À Old Dominion (voir croix de sur la gauche de l’image, après la bulle numéro 5), le bénévole au sharpie est d’un enthousiasme contagieux. Il gueule littéralement mon numéro (habituellement, c’est nous qui devons le faire) en marquant mon dossard, puis me dit tout doucement que je dois me rendre au ravito puis repartir en sens inverse.

Au ravito, un gars est en position « squat ». Problème de crampes, mon ami ?  Et que dire de l’autre qui est plié en deux, les mains sur les genoux. Quand j’arrive à sa hauteur, il laisse sortir au superbe jet de sa bouche. Excusez mon impertinence, mais après 31 km, je trouve le timing un peu bizarre. Ça ne peut pas être son déjeuner, il doit être digéré depuis le temps. Le système digestif qui fait des siennes ?  Si tôt dans la course ?  Nah…  Il est peut-être tout simplement malade. En tout cas, il risque de trouver le reste de la course un tantinet long…

De mon côté, je dois remplir mon réservoir… avec toutes les complications que ça implique. Heureusement, les bénévoles sont toujours d’une aide extrêmement précieuse dans ces courses-là. Seul, je n’y arriverais pas, surtout avec mes maudites mains pleines de pouces !

La prochaine petite section emprunte un sentier single track style rock garden pas déplaisante du tout. Ça fait changement des sentiers du type autoroute. Bon, évidemment, je me fais laisser sur place par des gens qui ont des habiletés que je ne possède pas, mais je ne m’en fais pas, j’aurai bien la chance de me reprendre.

Au sortir de la section, on nous dirige vers l’autre demi-tour (celui qui suit la bulle numéro 8). Chemin faisant, je croise moins de coureurs que précédemment: le groupe des meneurs s’est dispersé. Je remarque que Madame a pris pas mal d’avance sur moi, mais on sait bien, elle n’a pas besoin d’arrêter pour boire et manger, ELLE !

Qui dit demi-tour dit : bénévole avec un sharpie. Derrière elle, un cône orange. Je me dis que « légalement », je suis supposé en faire le tour, non ?  Je me dirige donc vers ledit cône et en fait le tour en exagérant mes mouvements. Le coureur qui me suit semble me trouver comique. Faut bien s’amuser…

Le chemin nous ramenant à Great Falls passe par une autre section très technique. Ça n’empêche pas un gars de me rejoindre et de me dépasser comme si j’étais un vulgaire piquet de clôture. Bon, je sais que je suis maigre comme un piquet, mais est-ce une raison de me le rappeler de façon si brutale ?!?

C’est qui ce gars-là, au juste ?  Le meneur ?  Est-ce qu’il est possible que le meneur ait déjà un plein tour (11 km) d’avance sur moi ?   Ben voyons, ça ne se peut pas !

(Pour la petite histoire, ce n’était pas le meneur, ni l’un des autres membres du podium. Je n’ai aucune idée de qui il s’agissait !)

Great Falls II (mile 22.2) à Great Falls III (mile 29.1): la deuxième boucle

La nature du parcours fait qu’à partir de maintenant, je n’aurai plus aucune espèce d’idée de ce qui se passe dans la course. En effet, en plus du va-et-vient des coureurs du 50 miles, ceux du 50k sont venus s’ajouter. Je croise du monde, j’en dépasse. Suis-je en train de gagner des places ?  Il faudrait que je regarde la couleur du dossard à chaque fois pour savoir, et bon, je trouve que ça fait un peu baveux.

deuxiemeBoucle

Avec des participantes de la course de 50 kilomètres.

Comme je n’ai plus vraiment de repères, je décide de faire ma course et au diable les autres !  Je me fais donc la longue montée à la marche, me disant que si je me sens super fort tantôt, je la ferai en courant. Mais c’est drôle, j’ai comme un certain doute que ça n’arrivera pas…

En me dirigeant vers le demi-tour, je croise deux gars que je rencontre depuis un petit bout. Ils sont sur le 50 miles et ils font leurs smattes en jasant pendant qu’ils courent. Jeune trentaine, l’un des deux, celui qui porte des lunettes, a un de ces petits maudits sourires arrogants… Jamais de mot d’encouragement quand on se voit, juste le petit sourire qui nous donne juste envie de mettre notre poing dedans. Hé bien, je ne sais pas si je me fais des illusions, mais on dirait que je leur reprends un petit peu de terrain à chaque demi-tour…

Comme je reviens sur mes pas, je regarde mon GPS. Le marathon approche et je suis bien curieux de voir si je peux descendre sous les 4 heures. Hum, avec cette côte-là, peut-être que non… Petite accélération juste au cas où, puis, à 42.2 km pile sur mon GPS, le temps affiché est de 3:59:53. Quand même, il y a des gens qui rêvent d’atteindre ce plateau sur la route, en terrain plat et moi j’ai réussi à le faire dans le cadre d’un ultra. Pas si pire, non ?  😉  C’est la preuve que le parcours n’est pas tellement difficile et c’est de bon augure pour faire sous les 8 heures.

Depuis un petit bout, les gens dits « normaux » commencent à arriver dans le parc. Et comme les Américains savent vivre quand ils sont propriétaires d’un chien, ils ont le droit de l’amener dans les parcs. Quel chien ne rêverait pas de se promener ici ?

Toujours est-il que je croise un couple dans la cinquantaine avec deux schnauzers miniatures quasi-identiques à notre Charlotte qui n’a pas fait le voyage avec nous. Au moment même où leurs maîtres les tirent par leur laisse afin de me laisser le passage, je m’arrête et m’écrie : « Ho, you’re soooo cuuuuute ! » en tendant les mains. Les maîtres semblent surpris de voir quelqu’un en pleine compétition prendre la peine de s’arrêter pour flatter leurs chiens. Ben c’est aussi ça, un ultra: on prend le temps de vivre. Malheureusement, ces représentants de la race canine ne sont pas aussi affectueux que celle que j’ai à la maison et ça me prendrait un peu de temps pour les amadouer. Temps que je n’ai pas, vu que comme dirait l’autre, j’ai tout de même une course à terminer.

À Old Dominion II, toujours le même accueil enthousiaste par le bénévole au sharpie. Aux tables, on me demande si ça va toujours. Je réponds que oui, mais qu’il commence à faire chaud. « That’s why you have to finish as soon as possible ! ». Yeah right. Facile à dire. J’aimerais bien t’y voir, Chose !

La section technique qui suit  passe mieux que la première fois, je me permets même de dépasser du monde. Direction deuxième demi-tour maintenant. Quand je croise la Joan femelle, je regarde mon chrono. 3 minutes plus tard, j’arrive au demi-tour. Elle a donc au moins 6 minutes d’avance sur moi, probablement plus car la majeure partie du trajet depuis que je l’ai croisée était en descente. Merde, à moins d’une défaillance, je ne la rejoindrai définitivement pas.

christina

Christina Clark, la « Joan femelle ». Elle m’en aura fait baver, mais je me consolerai en me disant qu’elle terminera 70 pleines minutes en avant de la deuxième femme.

La traversée de la section technique nous ramenant à Great Falls est compliquée par la présence de promeneurs et de coureurs du 50k, mais bon, je prends mon mal en patience et en profite pour me reposer. Car oui, la fatigue commence à se faire sentir.

The North Face Endurance Challenge, DC: l’avant-course

« It seems a little bit unfair to me ! »

Le douanier avait une bouille sympathique, j’ai tout de même sorti mon arme favorite avec lui pour finir de l’amadouer: faire une blague sur les femmes et le magasinage, ce concept qui semble universel. Donc, à la question « Why are you going to Washington », j’avais répondu « I will run a 50-mile foot race and my wife will do some shopping ». D’où la boutade accompagnée d’un sourire. 30 secondes plus tard, nous reprenions la route. Et le pire, c’est que ma douce moitié n’est vraiment pas portée sur le magasinage, mais ça, comment pouvait-il le savoir ?

Se rendre à Washington par la route, c’est long. Mais nous avons été relativement chanceux : aucune entrave routière avant d’atteindre sa banlieue, où la circulation est tout simplement infernale, malgré les 4 à 5 voies de l’autoroute de contournement.

Hier, j’ai fait du repérage pour bien évaluer le temps nécessaire pour me rendre aux navettes. J’ai ensuite pris possession de mon dossard dans une des deux boutiques The North Face où on pouvait le faire (est-ce que deux exemplaires de chaque dossard ont été produits ?  On dirait bien que oui…). Le reste de la journée, je l’ai passée à faire exactement ce qu’il ne faut pas faire la veille d’une course soit visiter la ville en marchant pendant de longues heures et prendre une bonne bière au dîner. Tout ça par une belle journée chaude.

Je ne suis pas allé assister au briefing des coureurs du directeur de course et aux conférences données par Jordan McDougal, multiple vainqueur ici et à Bear Mountain, et l’incontournable (lors des événements The North Face en tout cas) Dean Karnazes. La raison ?  Ça avait lieu à la boutique de Georgetown, qui est située en ville tout en étant loin des stations de métro (bizarre, je sais). En plus, ça commençait à 18h30 (donc 19h – 19h30). Non mais, c’est quoi l’idée de donner des conférences à peine quelques heures avant le moment où on doit se lever ?  Ils ne dorment pas, ces gens-là ?

La nuit a tout de même été très courte, mais je ne me fais pas de souci. Non, ce qui me commence à me faire paniquer à ce moment-ci, alors que je suis dans un « quartier » qui m’est totalement inconnu situé dans une banlieue anonyme de la Virginie, c’est que je ne vois pas l’ombre de ce qui pourrait ressembler à un endroit de départ de navettes.

Mon GPS m’a amené ici, ça semble être la bonne adresse. Or, je fais le tour des différents bâtiments abritant des bureaux et je ne vois ni autobus, ni toilette, ni indication, ni attroupement. Rien. Rien de rien.

Je fais quoi ?  Il est 3 heures, la course débute à 5. Je n’ai aucune carte de la ville, je n’ai pas amené le guide de course qui pourrait m’indiquer d’autres endroits que je pourrais chercher, dont le parc où sera donné le départ. L’appart que nous avons loué est à 30 minutes, j’aurais le temps d’aller chercher ces infos. Qu’est-ce que je fais : je retourne ou je continue à tourner en rond ?  Je dois me décider. Vite.

Finalement, alors que mon rythme cardiaque commence à augmenter dangereusement, un miracle se produit : j’aperçois des autobus jaunes et un petit groupe de personnes. Eureka !

Après une petite ride tranquille en autobus, nous arrivons dans ce qui semble être un joli parc familial sur les bords du Potomac. Je dis bien « semble » parce que vu qu’il fait noir, on n’y voit pas grand-chose.

En fait, on voit une affaire : The North Face. Ils réussissent à rendre « big » un événement de course en sentiers, avec la musique, l’animation, les kiosques. Ha, il y a bien ces choses-là ailleurs aussi, mais on dirait qu’ici, c’est bigger.

Il fait humide et tout de même assez frais, au point où je dois enfiler un t-shirt à manches longues en plus de mon imperméable jetable en attendant le départ. J’envisagerai même d’amorcer la course avec mes arm warmers, malgré la chaleur annoncée.

Parlons-en, de la chaleur. J’en ai fait mention ad nauseam, l’hiver a été atrocement froid au Québec. Environ 25 journées sous les -20 degrés, du jamais vu. J’ai tout de même couru, beaucoup couru, dont un « record » personnel de 484 kilomètres en mars. Mais jamais à la chaleur. Mon corps n’y est donc tout simplement plus adapté, bien au contraire. Les 26-27 degrés prévus ne sont donc pas pour me rassurer…

Ajoutez à ça aucune sortie en sentiers depuis Bromont et très peu de côtes (mises à part les routes dans la campagne des Cantons de l’Est) et ça devrait donner un gars qui n’est pas trop trop rassuré avant de prendre le départ de son premier ultra à être couru au sortir de l’hiver. Disons que ça va me changer de Boston où j’étais ces deux dernières années à pareille date.

Et pourtant, je me sens calme. Confiant même. Je regarde les autres, de véritables paquets de nerfs et j’ai envie de rire. Les nerfs, les boys, on en a pour des heures et des heures, ça ne donne absolument rien de s’énerver. Ce sentiment de vieux lion qui en a vu d’autres, je commence l’apprécier de plus en plus.

En observant le monde autour, je remarque une autre chose: c’est le paradis des Hoka. Personnellement, je ne cours pas minimaliste. J’aimerais bien, mais ma technique de course ne me le permet vraiment pas et bon, bien que j’essaie de la modifier, les derniers essais m’ont laissé avec une blessure au tendon d’Achille qui ne finit plus de finir de guérir, alors je continue de courir avec des souliers offrant un certain coussinage. Mais jamais je n’irais jusqu’à courir avec des machins comme ça !  La semelle est tellement épaisse qu’on dirait qu’il s’agit de souliers plate-forme. Ça doit être pesant et encombrant, non ?  En tout cas, le look « coureuse » que je trouve habituellement très reposant pour la vue en prend pour son rhume quand il est altéré par de telles échasses…

Après une longue attente, je laisse mes sacs en consigne et me dirige vers la ligne de départ car je fais partie de la première vague (ne me demandez pas comment ils ont déterminé ça, je n’en ai aucune idée). Le directeur de course nous donne ses dernières instructions, je retiens surtout celle concernant les serpents. Hein, des serpents ici ?  Quel genre de serpents ?  Des petites couleuvres moumounes ou des serpents à sonnette ?  Pas des foutus des mambas noirs toujours ? Bah, connaissant le goût prononcé de nos voisins du Sud pour l’exagération, ça doit être la version couleuvre qui nous attend. De toute façon, avec 300 personnes qui feront trembler le sol, les serpents devraient nous laisser le chemin libre.

Puis, il nous présente Dean en nous énumérant ses différents exploits pour ensuite nous faire part de son défi pour 2016: faire un marathon dans chaque pays membre des Nations Unies. Ouais, 198 marathons dans autant de pays la même année ! Vous vous imaginez la logistique ?  Et combien ça va coûter ?  Sapré Dean, on ne le changera pas !

Toujours est-il que c’est lui qui empoigne le micro pour nous donner un dernier pep-talk avant de se joindre à nous pour la course. Ça me fait bizarre de voir et entendre le célèbre Ultramaratonman dans un contexte plutôt intimiste, dans l’obscurité, entouré d’environ 400 personnes. Je n’écoute pas vraiment ce qu’il dit, sauf quand il demande combien parmi nous n’ont jamais fait un 50 miles. Constatant qu’environ 50% des coureurs de la première vague lèvent la main, j’ai un petit sourire et me dit: « Vous allez vous amuser ».

Quand l’horloge située près de la ligne affichera 5:00:00, le départ sera donné. J’ai hâte.

Un programme ? Quel programme ?

Discussion avec un collègue qui travaille sur le même étage que moi. Marathonien, coureur rapide (il m’a mis 9 pleines minutes dans la tronche à Boston, puis il a fait sous les 3 heures à Détroit), il me parlait des programmes qu’il avait essayés et surtout, de la méthode qui lui a permis de s’améliorer énormément, celle des frères Hanson.

Quand j’ai entendu ça, j’ai tout de suite pensé aux frères du même nom qu’on a pu voir évoluer dans Slapshot. J’avais juste envie de rire à m’imaginer les trois frérots du film pondre un programme d’entrainement pour marathoniens avec leurs grosses lunettes et leurs coiffures dignes des hippies… Mais bon, mon collègue étant pas mal plus jeune, je me suis dit qu’il ne connaissait certainement pas ce grand classique de série B des années ’70, alors j’ai omis de lui en faire part.

Toujours est-il que ladite méthode m’a intrigué et je me suis dit que si un jour je me consacrais à nouveau seulement à la route, peut-être que je lui donnerais un essai. Mais comme c’est loin d’être le cas pour le moment…

La conversation s’est ensuite tournée vers les ultras. Pour un coureur dont la distance-fétiche oscille entre le 10k et le demi-marathon, les ultramarathons demeurent un mystère. Il a lu les livres de Dean Karnazes et ça le fascine. Il me demanda donc quel genre de programme d’entrainement je suivais quand je me préparais en vue d’un ultra.

Un programme ?  Quel programme ?  De quessé ?  J’étais bien embêté de lui répondre.

Car, bien que mes sorties aient une certaine structure, je ne suis aucun programme en particulier. Mise à part la longue sortie du dimanche qui peut aller jusqu’à 50 km (ce qui arrive très rarement), heu… Les lundis et vendredis sont habituellement des journées de repos. En été, quand je suis dans la civilisation, je vais à la montagne les mardis et jeudis (car ce sont les jours où on peut se stationner des deux côtés de la rue) avant de me rendre au travail. Les mercredis sont pour la sortie relaxe. Les samedis ? Heu… intervalles ? Tempo ?  Fartlek ? Ça dépend comment je me sens, ce qui me tente. J’y vais un peu à la « va comme je te pousse ». En hiver ?  Heu… Il m’arrive de me rendre en ville ou au métro en courant. Et je spinne dans la neige, comme tout le monde.

Il existe bien des programmes pour les ultras, mais je ne connais personne qui en suit un !  Ou en tout cas, ça ne se discute jamais entre ultramarathoniens comme que ça se discute entre coureurs sur route.

J’en parlais avec ma tendre moitié et elle a émis une hypothèse fort plausible. Elle qui me suit depuis mes premiers balbutiements sur deux pattes, elle a remarqué que lors des événements de courses en sentiers, les coureurs avaient l’air de « vivre » la course au lieu de la « subir » comme ce qu’on voit souvent sur la route. Pour elle, les ultras sont la place où les gens font ce qu’ils aiment, point. Il y a évidemment une compétition, mais c’est bien secondaire.

Elle a même ajouté que le mot « entrainement » ne s’applique pas vraiment aux ultramarathoniens. Selon elle, « entrainement » sous-entendrait « obligation ». Comme quelqu’un qui irait au gym pour maigrir. Or, elle a remarqué qu’il ne ressortait justement aucun sentiment d’obligation durant un ultra. Les coureurs font leur petite affaire, arrivent avec le sourire aux lèvres, bouffent des trucs, jasent un peu, puis repartent… s’ils en ont envie. Ils sont écoeurés, n’ont plus de plaisir ?  Ils s’arrêtent.

Le même principe s’applique hors compétition. Si je me lève aux petites heures pour aller courir avant de me rendre au travail, ce n’est pas par obligation, pas pour « m’entrainer ». C’est parce que je le veux bien. Le jour où je n’aurai plus envie de le faire, je ne le ferai plus, un point c’est tout. Bien évidemment, je ne dis pas que je trépigne d’impatience à l’idée de sortir de mon lit alors qu’il fait encore noir et que je sais qu’il fait -20 degrés dehors. Mais je sais qu’après, je vais me sentir mieux qu’avant.

Alors un programme ?  C’est trop dur. Je laisse ça aux marathoniens ! 😉

« Courir, ce n’est pas bon pour les genoux… »

On me la sort régulièrement. Récemment, en l’espace de seulement quelques jours, on me l’a sortie deux fois. Presque à chaque fois, ça vient de la bouche de gens sédentaires, qui ne font pour ainsi dire aucune espèce d’activité physique. Ça se présente sous quelques variantes du style: «Courir, ce n’est pas bon pour les genoux » ou « Dans 10 ans, tu vas être dû pour un beau remplacement de hanche ». Si vous courez, vous en avez certainement déjà entendu des centaines dans la même lignée.

Au début, je me disais qu’ils avaient peut-être raison, que je devrais faire attention.  Puis je me suis mis à penser : combien d’anciens coureurs de haut niveau voient leur qualité de vie diminuée par des articulations douloureuses ou ont dû subir un remplacement quelconque ?  Combien ?  Aucun nom ne me venait en tête. Plusieurs vedettes des années 80 courent encore aujourd’hui: Alberto Salazar, Joan Samuelson, Jacqueline Gareau, les sœur Puntous. Même les légendes des années 70 Bill Rodgers et Frank Shorter lacent régulièrement leurs souliers de course, malgré le fait qu’ils se dirigent vers la fin de la soixantaine. Et que dire des ultramarathoniens Dean Karnazes, Pam Reed ou Marshall Ulrich, pour ne nommer que ceux-là ?

J’ai fait quelques recherches dans le but de trouver les traces d’une étude qui pourrait le moindrement confirmer ce que les gens avancent. Rien. Au contraire, je suis tombé sur des articles comme ceux-ci qui justement, contredisent ces merveilleux préjugés.

Ce qui explique que maintenant, j’avoue que ces phrases-là commencent à me gosser sérieusement. Ça fait des années et des années que les études ont confirmé ce que les gens savaient déjà: la sédentarité, le surpoids et évidemment, le tabagisme, sont de véritables fléaux qui contribuent à diminuer considérablement l’espérance et la qualité de vie de la population (l’alcool ?  Naaaaaah !  ;-)).

Et pourtant, je ne me permets jamais de passer de commentaires déplaisants du genre : «Tu es en train de te scrapper la santé» quand je rencontre quelqu’un qui transporte un gros surpoids ou qui fume.  Même si ce que j’avancerais est totalement vrai, contrairement aux mythes et légendes urbaines que le monde se plait (ou devrais-je dire, se complait) à répéter. Je laisse les gens vivre leur vie comme ils l’entendent, pour la simple et bonne raison que ça ne me regarde pas.

Alors pourquoi, en retour, certaines de ces mêmes personnes (ça demeure une minorité) se permettent-elles des remarques qui sont à la fois intrusives dans ma vie privée tout en étant totalement fausses ?  Est-ce par une espèce de culpabilité ?  Vous imaginez la tête qu’ils feraient si je leur répondais en faisant allusion à leur propre style de vie ?  Pour quel genre d’air bête je passerais, vous pensez ?  Et pourtant, c’est quoi la différence ?

Bref, je ne comprends pas ce comportement. Quelqu’un a une explication ?