Le moment présent

Il faisait un soleil radieux. Tout autour, c’était le calme plat. Le seul bruit que j’entendais, c’était les « crunch-crunch » répétés de mes pas sur la neige qui recouvrait la route ondulée. Après avoir eu à composer avec des blessures à répétition, après avoir même craint que je n’allais plus jamais pouvoir courir, je retrouvais enfin cette paix intérieure, cette sérénité. Ha, c’était encore loin d’être parfait mon affaire, le fessier encore récalcitrant me rappelant d’y aller mollo. Mais je progressais. Enfin.

La charrue m’a sorti de mes pensées. Je me faisais déjà une joie de voir la tête du chauffeur se demandant ce que je pouvais bien foutre là, à quelques kilomètres du campement Sakami, seul endroit où on peut trouver âme qui vive à proximité de la centrale LG3.

En arrivant près de moi, il ralentit et baissa sa vitre.

– Tu feras attention, y’avait un loup icitte tantôt…

– Je le sais, j’ai vu des traces.

– Ha ok c’est beau. Bonne course !

Et il est reparti.

Ben oui Chose. Maintenant que j’avais vu des traces, tout était beau, il n’y avait plus de danger…

En fait, j’avais trouvé lesdites traces plutôt petites pour appartenir à un loup et comme les chiens de poche ne sont pas légion sur la Transtaïga (oui, c’est le nom de la route qui traverse la Baie James, est-ce que ça fait assez « Grand Nord » à votre goût ?) et autres petites routes connexes, je me disais qu’elles devaient appartenir à un renard. Faut croire que non.

J’avoue avoir couru les fesses un tantinet serrées pendant quelques minutes avant de retomber dans mes rêveries. C’est alors que j’ai eu l’illumination.

Enjoy the moment.

Cette simple petite phrase, Bono l’avait glissée doucement à l’oreille d’une admiratrice lors du dernier concert du groupe auquel nous avons assisté. Il venait de faire monter une cinquantaine de personnes sur la scène et une jeune femme tentait de prendre un selfie avec le charismatique chanteur. Sauf que dans l’énervement (elle tremblait comme une feuille), elle n’arrivait pas à faire fonctionner son téléphone pour prendre ladite photo et après une deuxième tentative infructueuse, Bono a souri et lui a gentiment suggéré de profiter de l’instant présent avant de poser un baiser sur sa joue.

Je suis comme ça: je ne suis pas du type « photo », préférant profiter du moment présent (ou peut-être suis-je paresseux ?). J’ai déjà passé 6 semaines au Japon pour le travail. Combien de photos que ai-je prises ?  Un gros « 36 poses » (oui, ça fait longtemps). Et lors d’une assignation de 10 jours en Chine ?  12 photos.

Que dire de mes sorties matinales dans des endroits « exotiques » ?  Combien de photos prises au total lors de ces courses matinales quand nous sommes en voyage, vous pensez ?  Un gros zéro.

J’avoue que j’aimerais avoir des souvenirs plus concrets du Bois-de-Boulogne, de la place St-Pierre vide, du Colisée illuminé par le soleil levant, de Florence au petit matin, des moutons dans la campagne anglaise, etc. Je dois me contenter de mes souvenirs parce que traîner un appareil, ça ne me vient jamais à l’idée. Il faut croire que je préfère me fier à ma mémoire, ce qui est borderline inconscient de ma part, vues les nombreuses défaillances qu’elle présente. Heureusement que ce n’est pas tout le monde qui est comme moi…

Or donc, ça faisait un bout de temps que j’y songeais, j’ai pris ma décision là, sur un chemin de terre couvert de neige dans le bouclier canadien: je ne renouvellerais pas mon association avec Skechers pour 2018.

Le rapport, vous me demandez ?  La compagnie est bien de son temps, donc très « photo » et « réseaux sociaux ». À chaque mois, elle nous demandait un rapport (250 mots maximum) de nos activités « avec au moins 5 photos » que nous avions mises sur les réseaux sociaux. Lors de la réunion des ambassadeurs, la représentante nous avait montré le genre de photos que la compagnie recherchait. Ce n’était pas compliqué: ils voulaient nous voir portant du Skechers tout en ayant « du fun » à faire ce qu’on fait (soit courir, pédaler, nager, etc.).

Des mots, je peux vous en pondre à la tonne (duh !), mais les photos, comme je viens d’en parler, ce n’est pas mon truc. Disons que je ne ne vois pas le jour où j’aurai un compte Instagram. Alors disons qu’ils n’en ont pas reçu beaucoup de ma part.

Ajoutez à ça qu’avec les blessures, je n’ai pas pu remplir mes engagements contractuels concernant ma présence dans le cadre de compétitions. Je déteste signer un contrat et ne pas le respecter. En même temps, les blessures ont eu un rôle à jouer dans ma décision. Et si les souliers en étaient la cause ?  Honnêtement, j’en doute beaucoup. Mais si ?  Jamais de ma vie je n’ai été blessé comme ça…

Dernier point : en 2016, j’avais l’impression de faire partie d’un projet. Quand le modèle original du Gotrail est sorti en milieu d’année, Arnaud, le représentant d’alors, m’en a tout de suite fait parvenir une paire pour avoir mon avis. J’avais l’impression que mon opinion comptait un tant soit peu.

Cette année, quand les nouveaux Gotrail ont été disponibles, j’en ai demandé une paire pour les tester. Réponse ?  J’avais déjà reçu le nombre de paires prévu à mon contrat pour l’année. C’était vrai. Je n’avais pas vraiment prévu me blesser en début d’année et comme le nouveau modèle tardait à arriver, je m’étais lancé dans les Gotrail Ultra et sur deux modèles de route. Sauf que ledit contrat prévoyait un nombre minimal de paires, il n’y avait pas de maximum. La compagnie ne s’en était d’ailleurs pas formalisée l’an passé. Pas cette année on dirait. Voulait-on vraiment mon avis sur les souliers de route ? Il y a plein de marathoniens et de thiathlètes dans l’équipe pour ça…

Une fois la décision prise, c’est le coeur léger que j’ai regagné les résidences. S’il n’avait pas été si tôt (il était 8 heures le matin, l’autobus nous amenant à l’aéroport partait une heure plus tard), je pense bien que j’aurais invité mon patron à fêter ce nouveau départ à l’Hygloo. Mais bon, on y avait déjà passé quelques heures la veille au soir, alors c’est un peu comme si j’avais déjà fêté en avance… 😉

Je tiens à remercier Arnaud et Laurent (anciennement) de chez Skechers pour m’avoir permis de faire partie d’une équipe d’ambassadeurs, chose que je n’aurais jamais envisagée comme possible avant que ça se concrétise. Et un gros merci à Éric pour m’avoir présenté à eux.

Je compte bien user les produits de la compagnie jusqu’à la corde, particulièrement les casquettes, le coupe-vent et les pantalons de course, pour la simple et bonne raison que c’est du maudit bon stock. Quant aux souliers, je vais m’en éloigner progressivement pour le moment, question de voir s’ils n’ont pas un lien avec ma condition. Ils demeureront toutefois dans mon armoire à souliers, car il n’est pas dit que je n’y reviendrai pas. C’est qu’ils sont foutrement confortables…

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Zatopek et le point d’interrogation

« Ouin, si je me plante, je suis un peu dans la m… »  – Le soleil était radieux, le ciel sans nuage, le vent à peine perceptible. Et l’air, que dire de l’air ? Il était si pur… Il faisait -12 degrés, mais là-bas, c’est comme lorsqu’il en fait 10 de plus chez nous. Non mais, ce que je pouvais être bien !

Depuis 3-4 minutes, je courais sur la digue du réservoir Eastmain servant à alimenter les centrales du même nom. J’étais là en vue d’une semaine d’essais (dont je vous épargne les détails), mais en ce beau samedi de décembre, comme l’installation des équipements nécessaires était toujours en cours, j’avais décidé de demeurer au camp pour travailler sur d’autres dossiers à partir de ma chambre… et en profiter aller courir.

Sans blague, comment pouvais-je passer à côté de ça ? Des chemins de terre larges, ondulés, où un véhicule passe à toutes les 20 minutes. J’allais demeurer à ma chambre ? Duh ! Je travaillerais quand le soleil serait couché et de toute façon, il n’y a pas que l’argent dans la vie.

Je m’étais donc fait un petit échauffement autour des « roulottes » nous servant d’hébergement, puis m’étais dirigé vers la centrale où auraient lieu les essais, question de connaître la distance à parcourir si jamais il me venait l’idée saugrenue (moi ? Non….) de voyager à la course les jours suivants. Verdict : 5.37 kilomètres. Bof…

Puis, après un crochet par la centrale-sœur, j’avais gravi la longue montée menant à l’endroit où l’eau est amenée dans les deux installations. Comme il y a des centaines de mètres cubes d’eau qui y pénètrent à chaque seconde, je m’attendais à tout un spectacle.

Constat : Re-bof. Un tout petit tourbillon digne de la plus simple des baignoires. Ouais… Et c’est à ce moment que j‘ai aperçu la digue. Elle était si attirante…

Je courais à bon rythme, écoutant le bruit de mes pas sur le sol quand j’ai eu mon flash. Je me voyais glisser ou m’enfarger, me retrouver face contre terre, incapable de bouger. Ou pire, me voyais plonger dans le réservoir. En été, des gens se promènent ici, viennent faire de l’observation d’oiseaux. Mais en hiver… Mis à part quelques renards, mettons qu’il n’y a pas grand monde et je ne pouvais pas vraiment compter sur eux pour aller chercher de l’aide. À -12 degrés, le temps avait beau être sec, ça restait tout de même -12 degrés. Je doutais pouvoir résister longtemps à l’hypothermie. Valait mieux retourner au camp.

Le point d’interrogation – En fin de journée samedi, j’ai appris que les essais étaient annulés suite à un bris d’équipement. Or, comme le prochain avion ne passait que le lundi (hé non, il n’y a pas de vols à tous les jours à l’aéroport de Némiscau, incroyable, non ?), j’ai encore été pogné pour courir sur de la neige sèche et bien tapée. Ha petite vie…

Cette fois-là, j’ai mis le cap vers La Sarcelle, une centrale située… à 110 kilomètres de là. Oui, c’est vaste la Baie James. Et évidemment non, je n’avais aucune intention de m’y rendre (je ne suis pas cinglé à ce point). Je voulais juste essayer un autre chemin.

Si c’était tranquille, vous me demandez ? Pas un chat (seulement un autre renard, en fait). La route enneigée juste à moi, les « crounch-crouch » de mes pieds sur la neige comme accompagnement. Décidément, je finirais peut-être par m’attacher à ce coin de pays…

Un bruit familier est venu déranger mes rêveries: un poids lourd approchait. Il y en a relativement souvent la semaine, mais un dimanche, sa présence m’a tout de même un peu surpris. Comme il approchait, je me suis tassé pour lui laisser le chemin.

« Voyons, qu’est-ce qu’il niaise ? » Il n’avançait à peu près plus. Quand il arriva finalement à ma hauteur, j’ai regardé en direction du chauffeur, question de savoir de quoi il en retournait. Malgré le froid (il faisait tout de même -18 degrés ce matin-là), sa vitre était abaissée et un point d’interrogation avait remplacé son visage. C’était clair: il n’avait jamais vu un gars courir dans ces contrées perdues, se demandait ce que je foutais là et surtout, si j’allais bien. Je lui ai envoyé la main, à la fois pour lui montrer que tout était sous contrôle et aussi, pour le remercier d’avoir ainsi ralenti à ma hauteur.

Il m’a répondu par un signe de la main et a poursuivi sa route, se demandant probablement s’il avait rêvé. En tout cas, il aurait quelque chose à raconter aux boys le soir au souper.

Le selfie – Une fois n’étant pas coutume, j’ai pris l’initiative de me faire un petit selfie ce jour-là après être revenu au camp. Sauf que la température froide aidant, mon nez s’était transformé en véritable robinet en cours de route et comme j’ai supposé que certains de mes lecteurs me lisaient au petit déjeuner, j’ai décidé de ne pas leur faire subir ce spectacle. Ce sera pour une prochaine fois. 🙂

Zatopek – Le lundi, j’ai repris l’avion pour revenir à l’humidité. Mon collègue a dû rester une journée de plus, pour une raison que je vais (encore) vous épargner. Un technicien de la centrale lui a demandé : « Pis, Zatopek est parti ? ».

Voilà, je commence à me faire une réputation à la grandeur de l’entreprise. Et bon, se faire comparer à Zatopek, il y a pire dans la vie, pas vrai ?

Pause forcée, encore…  – Novembre a été superbe cette année. Pour la course en tout cas. Donc, par un beau matin, j’étais dans la descente du chemin Olmsted, avec d’excellentes chances de fracasser le prestigieux record du Olmsted-aller-retour-avec-deux-boucles-du-sommet dans la catégorie reine, soit celle des hommes-de-46-ans-qui-habitent-sur-une-rue-portant-un-nom-d’oiseau-qui-fait-rire-le-monde.

Je croise Benjamin, mon « coéquipier » Skechers, qui monte tranquillement en sens inverse. Le record attendra, les copains, c’est plus important. «Tu ne prends jamais de break, toi, hein ? ». Il avait vu que j’étais pas mal à fond. Bah, juste quand je suis blessé que je lui ai répondu, un peu à la blague.

Ben c’est ça, je suis maintenant en break. Encore. À mon retour du grand nord, je faisais un peu de vitesse quand j’ai senti mon ischio droit me demander grâce. Bah, ça va passer…

Ça n’a pas passé. Visite chez Marie-Ève, qui me suggère de prendre une pause, ce serait le bon temps, car mes muscles sont fatigués (elle sait ça comment ?). Ok…

Re-visite, on patiente quelques jours, on essaie pour un petit 10. Re-crack. Comme pour confirmer, j’ai refait un autre essai deux jours plus tard, pour 12 kilomètres cette fois. Je l’ai achevé. En fait, c’est le genre de blessure très traître parce qu’elle ne nous empêche pas vraiment de courir et même, on ne la sent presque pas si on ne pousse pas la note. Mais bon, si je veux recommencer à pousser un peu…

Bref, je suis bien décidé à attendre de ne plus rien ressentir avant de reprendre le collier. Et d’arrêter dès que je sens que la moindre chose ne va pas. À suivre.