Le numéro deux

Dès qu’elle va lire les premières lignes de ce billet, je sens que ma douce va rouler les yeux en soupirant, puis se tourner vers moi et me dire tout doucement: “Dis-moi que tu n’as pas écrit là-dessus…”.

Hé oui mon amour, j’en ai déjà glissé un mot, mais aujourd’hui, j’aborde le sujet de front. Peut-être suis-je dans les derniers relents de ma phase anale ou je ne sais pas trop, mais il fallait bien que j’en parle un jour tellement ça a influencé mes entrainements. Je parle bien sûr du numéro deux, du human waste ou pour être plus clair, de caca. Pourquoi ?  Parce que quand j’avais ce problème, j’aurais bien aimé trouver un endroit où on en parlait. Je ne pouvais pas croire que j’étais le seul au monde à devoir composer avec ça. Alors si ça peut aider quelqu’un…

Les non-sportifs ou ceux qui ne souffrent pas de ce mal vraiment désagréable trouvent ça très comique et multiplient les blagues faciles à ce sujet. Mais quand ça nous empêche de pratiquer notre sport préféré, on la trouve moins drôle. Pendant des années, j’ai été affligé par la diarrhée du coureur. Ça a même commencé avant que je me mette à la course: j’étais pris avec la version cycliste de ce fléau. Dès que je faisais plus de 40-50 km à vélo, ou bien je devais m’arrêter en chemin, ou bien je revenais rapidement à la maison. Dans les meilleurs cas, ça me prenait quelques heures après mon arrivée. Mais c’était immanquable, ça m’arrivait à chaque fois.

J’en ai glissé un mot à mon voisin, fervent cyclotouriste et il m’a suggéré que ça pouvait être un problème de déshydratation. Hum, pas bête… Je me faisais un “honneur” de boire peu quand je faisais du vélo, me contentant de quelques gorgées seulement quand j’avais soif, ce qui n’était pas tellement intelligent. Lors d’une randonnée d’une centaine de kilomètres faite en sa compagnie, j’ai bu à chaque fois qu’il buvait et magie magie, aucun problème intestinal. Coïncidence ?  Lors de mes sorties subséquentes à vélo, j’ai appliqué le même principe et je n’ai plus jamais eu de problèmes de ce côté.

Quand je me suis mis à la course, je n’ai pas pris de chance, je me suis immédiatement procuré une ceinture d’hydratation. Et la plus grosse, celle à 6 bouteilles. Jamais je ne pars courir sans une telle ceinture (j’en suis à ma troisième) ou un Camelbak. Ça me surprend à chaque fois de constater la très grande quantité de coureurs qui pratiquent ce sport sans le moindre accessoire pour l’hydratation. Comment font-ils ?   Même en course, malgré les nombreux points d’eau, j’ai toujours ma ceinture. C’est la meilleure façon de savoir ce que j’ingurgite. Au demi Scotia Bank, on m’a déjà “servi” de l’eau du robinet: j’ai eu l’impression d’avaler une tasse de chlore.

Ceci dit, malgré ce que je considérais être une très bonne discipline côté hydratation, mes problèmes intestinaux se sont rapidement chargés de me rappeler qu’ils étaient bien vivants. Habituellement, quand ça me prenait, c’était après une quarantaine de minutes de course. Mais ça arrivait que ça prenne plus de temps. Ou moins. Mon record ?  3 kilomètres, soit à peine 13 minutes. Par un jour de grande canicule, je suis parti en me disant que je ferais un petit 7 km. Après 3, je cherchais désespérément une toilette. Car à peu près tous les coureurs vont vous le confirmer: ils savent où sont les endroits stratégiques dans un rayon de 10-15 km de chez eux. En été, avec l’ouverture des blocs sanitaires dans les parcs publics, c’est plus facile. Mais en hiver…

Moi qui étais un anti-cellulaire, j’avoue bien candidement que ma diarrhée du coureur est la raison principale pour laquelle je m’en suis procuré un. Je ne compte plus le nombre de fois où ma tendre moitié est accourue pour venir cueillir son mari désespéré. Et que dire des endroits hétéroclites où j’ai dû me résigner à laisser aller la pression ?  Dans un boisé près de Métis-sur-Mer, dans une toilette perdue du sous-sol d’un building municipal de Baie-St-Paul (elle ne semblait pas avoir d’eau), dans les toilettes d’une aire de pique-nique abandonnée à Niagara Falls… Embêtant vous dites ?

J’ai fait quelques recherches, mais n’ai pas trouvé grand chose sur le sujet à l’époque (Kmag a publié un article très instructif dans son numéro du printemps, ça m’aurait été bien utile !). Des discussions sur un forum et c’est à peu près tout. Pourtant, je me répétais que je n’étais certainement pas le seul à souffrir, parce que c’est vraiment le bon mot pour décrire ce que je vivais…  Si le grand Lasse Viren avait été foudroyé en plein marathon des Jeux de Moscou en 1980, il devait bien y en avoir d’autres, non ?  Étions-nous les seuls au monde ?

Ma mère m’a suggéré un produit naturel, une espèce de pilule de “charbon” qu’elle disait. Pour elle, ça faisait des miracles. Je l’ai essayée. À ma deuxième sortie sous l’influence de cette pilule, retour obligé à la maison. Ma mère a insisté pour que j’essaie encore, mais pour moi, ça ne pouvait pas marcher: si une fois ça n’avait pas fait le travail, comment pourrais-je m’y fier ?

Puis, un jour où elle avait (encore) été obligée de venir me chercher en vitesse, Barbara m’a fait part d’une grande observation: “As-tu remarqué que ça t’arrive presque toujours le samedi, et jamais quand tu cours le soir ?”.  Heu, ha oui ?  Vrai que ça ne m’était jamais arrivé en compétition (Dieu merci !). Mais le samedi… Et le matin ?  Qu’est-ce qui se passait de spécial les samedis matins ?

Premièrement, fatigue accumulée de la semaine. J’avais d’ailleurs remarqué que lorsque j’étais en vacances, ces troubles disparaissaient. Et deuxièmement, le déjeuner. Il y avait forcément quelque chose qui ne fonctionnait pas au déjeuner. Je ne bois pas de café, alors ce n’était pas ça. J’ai essayé de remplacer le jus d’oranges par du lait. Et vice-versa. Toujours le même résultat. Les rôties (des bonnes vielles toasts) ont été remplacées par des bagels, plus faciles à digérer. Je suis passé au beurre d’arachides naturel. J’ai coupé tous les fruits riches en fibres au déjeuner pour me tourner vers les bananes et le yogourt qui, selon mes souvenirs d’une visite chez le médecin durant mon enfance, aidaient dans les cas de diarrhée. Les confitures ?  Coupées. Et à la fin, le lait a été enlevé à son tour, pour être remplacé par de l’eau.

Eureka !  J’ai finalement réussi à trouver une combinaison presque parfaite. Je dis “presque” parce que ça m’est encore arrivé récemment, pour la première fois depuis plus d’un an. J’ai toutefois mis la faute sur un dîner dans un restaurant asiatique la veille. Heureusement, je n’avais pas perdu mes réflexes et avais identifié un endroit approprié sur mon trajet, au cas où…

Vous devinez les complications qu’un tel “régime alimentaire” peut amener lorsque je fais des courses à l’extérieur… Déjeuner au resto ?  Vraiment pas question (à Niagara…). Alors nous devons trimballer le nécessaire pour que je puisse nourrir mon corps capricieux convenablement. Trainer le grille-pain dans un hôtel du centre-ville de Philadelphie, ça faisait un peu bizarre…

Ceci dit, j’ai réussi à trouver une combinaison qui fonctionne pour moi. Malheureusement, nous sommes tous différents, alors je suggère à ceux qui sont pris avec un tel va-vite du (et qui veulent s’en débarrasser !) de faire des tests et peut-être réussirez-vous comme moi à trouver une combinaison qui fera que vous pourrez courir l’esprit en paix. Croyez-moi, c’est très agréable !

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Comment font-ils ?

Mais comment font-ils ?  Je veux dire, comment font-ils pour faire un marathon en moins de 2h04 ?  Le record du monde est maintenant rendu à 2:03:38 et il est détenu par le (ô surprise !) Kenyan Patrick Makau Musyoki.  C’est plus de 20 km/h de moyenne, ça !  Sur 42.2 km, vous rendez-vous compte ?  Certaines personnes ne sont pas capables d’aller à cette vitesse en vélo !  C’est faire moins de 3 minutes à chaque kilomètre, 42 fois. Pour vous donner une idée, mon kilomètre le plus rapide depuis que j’ai ma Garmin a été parcouru en 3:36 et je me souviens que je voulais cracher mes poumons après. Plié en deux, complètement à bout de souffle. Pus capable…

Pour avoir une belle représentation de quoi je parle, voici un petit vidéo montrant des gens ordinaires essayant de se mesurer à l’Américain Ryan Hall… sur 60 pieds. Très intéressant : http://www.youtube.com/watch?v=lPyBMsjVG94

Alors, comment font-ils, voulez-vous bien me dire ?  Réponse facile entendue maintes fois: ils prennent de la drogue.

Bon, on va d’abord s’entendre sur une chose: je ne suis pas naïf. Il est certainement possible que des coureurs de fond de très haut niveau utilisent des produits douteux à des fins autres que récréatives ou thérapeutiques. Le gagnant des marathons olympiques de Montréal et de Moscou, l’Allemand de l’Est Waldemar Cierpinski était probablement chargé jusqu’aux oreilles, comme la plupart de ses compatriotes de l’époque dans les autres sports d’ailleurs. Le dopage sanguin par auto-transfusion est peut-être monnaie courante aussi. Il y a eu beaucoup de rumeurs autour de Lasse Viren, auteur de deux doublés 5000 m – 10000 m à Munich et à Montréal, qui en aurait été un des précurseurs de cette pratique éthiquement douteuse.

Il y a juste un problème: ces techniques de dopage sont maintenant faciles à détecter. Le cyclisme en a fait la preuve: le dopage, c’est maintenant rendu une affaire de gros sous. Se doper sans se faire prendre coûte cher. Très cher. Jusqu’à 100000 $ par année. En plus, c’est très complexe, ça prend un entourage qui contrôle tout. À voir la quantité phénoménale de Kenyans et d’Éthiopiens qui descendent sous les 2h10, je ne peux pas croire qu’ils soient tous drogués. Surtout qu’à part les grandes vedettes, ces coureurs ne roulent vraiment pas sur l’or. Et s’ils dopés, c’est pour gagner 5 minutes, pas une heure. Pensez-vous honnêtement qu’un gars comme moi qui prendrait de l’EPO à la chaudière serait capable d’enlever une heure à son temps ?  Jamais de la vie !

Alors, revenons à notre question de départ: comment font-ils ?

Je vais tenter une réponse: un entrainement hors normes, jusqu’à 200 km par semaine, et de grande qualité, combiné à un facteur intangible : la génétique. Certaines personnes sont douées pour la musique, d’autres pour le chant, d’autres pour les travaux manuels, d’autres pour les sports. Eux sont doués pour courir. En plus, les Kenyans vivent en altitude, alors ils ont une meilleure capacité pulmonaire que les gens vivant au niveau de la mer. Ajoutez à ça qu’ils courent pour aller à l’école dès leur plus jeune âge. Il est donc normal qu’avec une si grande quantité de coureurs, il en ressorte une plus grande quantité de vraiment talentueux. Surtout dans une population génétiquement favorisée pour la course.

Un phénomène semblable (toutes proportions gardées, bien évidemment) commence d’ailleurs à être observé ici-même, au Canada. En effet, trois Canadiens se sont qualifiés pour le marathon des Jeux olympiques de Londres: Reid Coolsaet, Eric Gillis et Dylan Wykes, battant le sévère standard de 2:11:30 fixé par Athlétisme Canada. Pourtant, ça faisait des années qu’on n’avait pas vu un Canadien au marathon olympique et cette année, on en aura trois, ce qui est le maximum admissible, une première depuis 1996. J’explique cet exploit par le regain généralisé de la popularité de notre sport au pays ces dernières années. Si plus de gens courent, plus de doués courent. Et plus il y a de doués, plus il y a d’entraineurs intéressés à les aider à se développer. Ils ne gagneront pas de médaille, mais même s’ils terminent 10 minutes derrière le vainqueur, ils demeurent des athlètes exceptionnels.

J’ai beau savoir tout ça, je ne peux m’arrêter de me demander: comment font-ils ?