Le vif du sujet

Je suis à peine parti de Skunk Hollow que mon ventre, maintenant totalement remis de ses petites crampes du début, m’envoie les premiers signes d’une fringale imminente. Oups, grosse erreur de débutant: dans l’énervement en quittant la dernière station d’aide, j’ai carrément oublié de manger et/ou de me prendre à manger. Le timing ne pourrait être plus mauvais: la prochaine station d’aide est située en haut de Garvin Hill, le point culminant de la course et nous devrons parcourir 7 milles (11.3 km) pour nous y rendre. Merde…

Bon, qu’est-ce que je fais ?  Pas de panique, j’ai évidemment une barre énergétique et des bretzels dans mon Camelbak. Comme c’est embêtant d’enlever et remettre ce machin (il faut rajuster, tout fitter avec la ceinture d’hydratation), je préfère m’abstenir de prendre cette solution, mais je le ferai si nécessaire. Pour le moment, je décide de m’enfiler un gel au beurre d’arachides et on verra par la suite.

Si c’était une course cycliste, je dirais que la course commence à se décanter. Le peloton du départ est maintenant étiré et je joue pour ainsi dire au yo-yo avec les gens qui m’entourent. En effet, nous n’avons pas tous la même stratégie de course. Certains gardent un rythme plus constant et courent en montées alors que d’autres, comme moi, préfèrent marcher en montant et aller plus vite dans les descentes. Il y a aussi les subtilités dans ce qu’on appelle une « montée ». Certaines ascensions se font par étapes et dans certaines parties plus plates, je cours un peu, puis recommence à marcher. Quelques uns de mes compagnons s’impatientent de la longueur des montées et se mettent à courir après un certain temps. Pour ma part, j’essaie de demeurer patient.

Tiens, un jeune blondinet qui me dépasse dans une montée qui ne finit plus, justement. Il me fait penser à un de mes collègues de travail: la fougue de la jeunesse. Le vieux lion le regarde passer en se disant: dans 20 kilomètres, c’est mon derrière que tu vas voir… si tu es chanceux. Sur le coup, je me sens prétentieux de penser comme ça, mais à le voir aller, je ne vois pas comment il pourra durer.

Comme je ratrappe un autre compagnon de yo-yo, le gars me regarde et me lance: « How you doin’ ? »  Heu, est-ce qu’il me cruise, celui-là (insight pour les fans de Friends) ?  « Not too bad, and you ? » que je lui réponds, essayant de ne pas m’embourber dans une envolée lyrique où je risquerais immanquablement de me mêler avec mon anglais approximatif. « Having some cramps, maybe I should slow down a bit… »  Des crampes ?  On n’est même pas rendus au tiers du parcours, tu es dans la marde, mon chum ! « Yeah, I think it’s a good idea. » que je lui réponds. Il ralentit un peu, puis me dépasse un peu plus loin. 5 ou 10 minutes plus tard, je l’aperçois, accoté sur un arbre, en train de s’étirer. Je ne le reverrai plus.

Coup d’oeil au GPS: ma moyenne est maintenant rendue tout près des 6:00/km. Ouais, bon, si tôt en course, je pense que je vais laisser faire pour les 8 heures. À moins que le reste de la course soit vraiment roulant (ce que je doute au plus haut point), il me sera pour ainsi dire impossible de tenir ce rythme. Bah, une autre fois, peut-être.

Finalement, après une éternité, j’aperçois la station d’aide, tout en haut. Enfin !  Mon estomac a tenu le coup, j’ai encore du jus, mais je ne vais certainement pas oublier de manger cette fois-ci ! Sur la fin de la montée, je rejoins un vélo en particulier (on en croise vraiment beaucoup): ses pneus sont gigantesques. Il doit avoir un traction extraordinaire dans la boue avec ça, mais ça doit aller tellement mal sur la route… Je lui lance: « It’s a nice tractor you got there ! »  Son rire franc et spontané me laisse croire que je suis le premier à lui sortir cette joke-là. Mais pourtant, avec des roues de même, il me semble… Peut-être riait-il de mon accent, après tout.

Je me pointe en haut de Garvin Hill

Ha, Garvin Hill mille 19.3  (km 31.1). C’est la foule autour des tables, sous les petits abris. Et il y a plein de vélos qui trainent un peu partout. Bon, je vais essayer d’y aller assez rapidement, mais ce ne sera pas facile: pas question de me faire avoir comme tantôt. Je m’attarde pour la première fois à la bouffe mise à notre disposition: sandwichs au beurre d’arachides, patates, bananes, bretzels, toutes sortes de biscuits, des bonbons style « nounours ». Les biscuits aux brisures de chocolat me supplient de les choisir, mais je résiste: j’ai besoin de plus « consistant ». Donc, patates, bananes et bretzels. Côté liquide, des boissons gazeuses (Coke, Ginger Ale, Mountain Dew), du Gatorade (au citron, on ne peut pas tout avoir…) et de l’eau. Je cale deux petits verres de Gatorade, remplis mes bouteilles d’eau et me transforme en courant d’air.

Je remarque que les coureurs sont plus pressés que les bikers qui semblent être plus portés vers le « social ». Moi, tant qu’ils ne sont pas trop dans mes jambes…

Ok, prochaine station dans 3.9 milles, ça devrait être plus facile. D’autant plus qu’avec mon petit cerveau, je fais l’analyse que si Garvin Hill est le sommet de la course, forcément que la prochaine station d’aide sera située à un niveau plus bas en altitude. Brillant, le gars, hein ?  😉

Cette section se fait en majeure partie sur sentiers où la communication avec les vélos est primordiale. En effet, dans les decentes, ils vont pas mal plus vite, alors ils doivent nous avertir quand ils arrivent et surtout, nous annoncer de quel côté ils vont passer. De notre côté, nous devons nous tenir clairement d’un côté du sentier, question de leur faciliter la tâche. Je dois dire que tout se déroule rondement depuis le début… à part mes « backfires » incessants qui font littéralement éclater de rire les cyclistes. Hé, que voulez-vous…

Je suis dans ma zone, ça va bien mon affaire. Et qui vois-je devant ?  Ouais, le petit jeune blondinet qui semble en arracher. Le vieux lion ne peut réprimer un sourire. Je passe à sa gauche à quelques centaines de mètres de Cady Brook (mille 23.2, km 37.3).

La station est littéralement située dans le milieu de nulle part, en plein bois. On sait qu’il pleut parce qu’on l’entend, pas parce qu’on sent l’eau sur soi. Vraiment bizarre comme sensation. J’ai déjà deux morceaux de bananes dans la bouche quand le jeunot arrive. « Pis, fatigué le jeune ? » que j’ai envie de lui lancer. Un bénévole lui demande si ça va, le blondinet lui répond par l’affirmative, mais il devrait en parler à sa face: il a l’air brûlé. C’est qu’on n’est pas encore rendus à la moitié, mon gars…

Cap sur Margaritaville (mille 27.6, km 44.4). Encore des sentiers, encore des chemins de terre. Encore des montées, encore des descentes. Ces dernières commencent à être pénibles parce que je dois presque continuellement freiner, question ne pas me péter la marboulette. Et ce sont mes quads qui en paient le prix. Mon vieux corps m’envoie également ses premiers signaux. Arrière de la cuisse gauche… Hum… Début de crampe ?  Je fais quelques petites manoeuvres, ouf, non, c’est juste de la fatigue. Je suis capable d’en prendre. Aussi bizarre que ça puisse paraitre, ce sont mes bras qui me font le plus souffrir. Merde, je suis trop crispé.  Mais là, dans le genre pas idéal comme circonstances pour essayer de me détendre…

Quand j’ai lu qu’il y avait une station qui s’appellait Margaritaville, je ne sais pas pourquoi, j’avais un certain cocktail dans la tête. Disons que cette idée est pas mal loin de mes pensées quand j’y parviens. Il tombe maintenant des cordes et la station est montée à découvert. J’ai une petite pensée pour les dévoués bénévoles qui tiennent le fort, nous rendant la tâche pas mal moins difficile. Nos « Doug » anonymes, en quelque sorte.

Mais juste comme je m’approche, une madame débarque d’une auto et une bénévole se dirige vers elle, nous annonçant: « Mesdames et messieurs, la fondatrice de la Vermont Adaptive Ski and Sports » (c’est l’organisme qui bénéficiera des profits de la course). Tout le monde est distrait, comme si c’était le pape qui se présentait. Heu, excusez, c’est que j’ai une course à faire, genre…  Et puis, laissez faire. Je me charge moi-même de remplir mes bouteilles d’eau, mange un peu et quitte le mini-attroupement autour de la pseudo-papemobile.

À la prochaine station, Greenall’s (mille 31.9, km 51.3), je retrouverai Barbara. J’y ai prévu faire un grand ménage de ma personne: casquette, t-shirt, bas et souliers seront changés. Ça va me faire du bien parce que j’ai le pieds complètement détrempés et j’ai même froid de temps à autre, particulièrement quand on est à découvert. Peut-être passer aux manches longues, j’ai encore le temps d’y penser.

Plus que 4 milles avant de revoir ma douce. Je pense aux milles parcourus, aux milles à venir et tout naturellement, la toune de Fred Pellerin me vient en tête. Puis, merde, personne ne me connait, je me laisse aller à voix haute: « Mille après mille je suis triste; Mille après mille je m’ennuie. Mille après mille sur la route; Tu ne peux pas savoir comme je peux t’aimer ». Ouais, à part le mot « route », je trouve cette chanson vraiment appropriée pour l’occasion. En fait non, je ne suis pas triste, j’ai du fun comme jamais en compétition. Mais j’ai tellement hâte de la revoir… Et bon, comme je ne connais pas les autres paroles, je chante le couplet en boucle. Heureusement, je n’ai pas vraiment de coureur autour de moi !  😉

Bien tiens, justement un coureur que je rattrape dans une section de sentiers.  J’arrive sur ses talons après une montée, juste avant une descente (quelle surprise !). Le fouche-flouche de mon Camelbak (heureusement pour lui, j’ai arrêté de chanter) l’avertit de ma présence. Il me fait signe de passer, mais comme je ne truste pas mes qualités de descendeur, je le laisse aller. J’ai bien fait: il vole littéralement dans les descentes. Shit, j’envie ses talents… Ou sa témérité !

Finalement, comme Greenall’s est située en haut d’une longue côte, j’y arriverai avant lui. Je ne le sais pas encore, mais nous nous reverrons.

J’arrive à Greenall’s.. par une montée, bien évidemment !

Tout le monde semble s’être réuni ici. Il pleut encore beaucoup et j’admire le dévouement de ceux qui nous supportenent, nous les fous. Je cherche Barbara du regard, m’inquiète pour elle: vraiment pas le temps idéal pour une arthritique… Elle m’aparait, vêtue d’un imperméable jaune (les vrais de vrais) et de bottes de caoutchouc. Ma « Doug » avait vraiment tout prévu. Et à mon grand soulagement, elle semble en pleine forme.

Elle m’amène au VUS. Jamais je n’aurais cru que je m’ennuirais un jour du tab… de Tribute. Pourquoi ?  Parce que la porte arrière ouvrait vers le haut, nous faisant un bel abri.  La porte du RAV4 ouvre sur le côté. La pluie nous tombe donc joyeusement dessus. Doh !

En ouvrant la porte, je découvre Charlotte, bien évachée sur un siège arrière. Elle me regarde ayant l’air de dire: « T’es ben niaiseux de courir dehors par un temps pareil ! » Elle ne se lève même pas pour venir me voir. Constatez par vous-mêmes de quoi ça a l’air, un chien maltraité…

« Vraiment pas un temps à mettre un chien dehors ! »

Ok, j’essaie de ne pas trop niaiser. Je change la poche de mon Camelbak et constate avec horreur (bon, j’exagère) qu’il reste un bon litre de Gatorade dedans. Shit, j’en avais définitivement trop. Mais pas assez pour finir, alors je la change pour l’autre déjà préparée.

Le changement de souliers est également compliqué par le sol humide (c’est le moins qu’on puisse dire !)et le fait que je porte des orthèses. Mes pieds semblent en bon état, mais je prends toutefois le temps de les essuyer avant d’enfiler des bas secs. Je suis prêt à partir quand Barbara me fait remarquer que je n’ai changé qu’un bas. Voyons… Puis j’essaie de mettre mon Camelbak et quelque chose cloche: je l’ai mis à l’envers. Hé, je fais quoi avec mes neurones, donc ? Ok, une barre énergétique dans mes poches, au cas où, d’autes gels…

Finalement, je suis prêt. Du moins, je le pense… À la blague, je dis à Barbara que finalement, 50 km, j’en ai assez et que je vais abandonner. Sa réponse: « Tu as l’air bien trop en forme pour arrêter. Envoye, on se revoit tantôt ! ». Et c’est avec une tape dans le dos de ma tendre épouse que j’entreprends la suite de mon périple (ne vous inquiétez pas, on a aussi pris le temps de se donner un bisou).

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