Massanutten: avancer encore moins vite de nuit

Fidèles à mes habitudes, je ne m’attarde pas trop à Indian Grave et reprends la route. Car oui, la distance qui me sépare d’Habron Gap se fera entièrement sur une route de terre.

Ça me fait bizarre, car à partir de maintenant, je vais ni plus ni moins « découvrir » la deuxième moitié du parcours. Car il y a 12 mois, Pierre et moi avons beaucoup parlé durant cette seconde partie et je dois avouer que mon esprit n’a pas tellement enregistré les subtilités de ce que nous avions à affronter. Aujourd’hui, c’est tout ce qu’il aura à faire.

Dans les arbres, je remarque que les rubans qui marquent le parcours sont équipés de réflecteurs, ce qui me met face à l’évidence : certains vont faire cette partie dans l’obscurité. Il est pourtant à peine dépassé 15 heures… Ce qui veut dire que quelques coureurs passeront ici beaucoup plus tard. Ouf !

Au loin, je vois quelqu’un qui marche. Bah, je n’en fais pas de cas, plusieurs marchent en ultra, surtout quand ça monte. Et au fil des kilomètres, la fatigue aidant, la définition de « montée » devient de moins en moins restrictive.

Mais là, cette personne marche même les descentes. C’est bizarre, elle ne doit vraiment pas bien aller. Et comme je m’approche, je me rends bien compte que c’est une femme. Donc, une des meilleures (car je sais qu’il n’y a pas beaucoup de femmes devant).

Amy ?!?  Are you injured ?

Je me sens qu’il y a vraiment quelque chose qui cloche, comme lorsque j’avais rejoint Joan à Harricana. Elle se tourne vers moi, l’air un peu confuse. Elle me répond qu’elle a gelé sur le haut de la montagne et que ça a grugé toute son énergie. Au ravito, tout ce qu’ils ont pu faire pour elle a été de lui donner le sac à poubelle qu’elle porte pour tenter de conserver le peu de chaleur qui lui reste. Au moins, il ne pleut plus.

Je suis désolé, j’aimerais vraiment pouvoir l’aider. « That’s not the end of the world. It happens. Maybe my crew will be able to do something« .

It happens”… Ces mots résonneront dans des oreilles pendant longtemps. Ben oui, c’est vrai : ce n’est pas la fin du monde, c’est juste une course. Si quelqu’un qui a des ambitions de victoire comme elle peut relativiser les choses ainsi, pourquoi pas moi ? Avant de repartir, je lui souhaite la meilleure des chances et ajoute : « I know you’re gonna kick my ass ! » en guise d’encouragement. Mais je n’y crois pas trop.

Bon, assez fait de soucis pour une étrangère, j’ai une course à finir, moi. Et j’ai aussi une belle ampoule qui se forme sur mon gros orteil gauche, va falloir que je regarde ça au ravito.

Habron Gap (mile 54.0). Je pense que mon père aime l’air que j’ai car je suis relativement frais, dans les circonstances. Je lui fais un petit rapport de ce qui vient de se passer et lui dis que tant qu’à regarder l’état de mes pieds, en plus de changer de souliers, je vais changer tout le reste : bas, t-shirt, casquette. Après 12 heures passées debout, mes jambes ne se plaindront pas d’une petite pause.

Pendant que je m’exécute, je m’enquiers de mes amis. Pierre s’est un peu détaché des autres et au passage, s’est inquiété de moi par rapport à la pluie. Dire que c’est moi qui m’inquiétais de lui avant le départ ! Tout ce beau monde a environ 45 minutes d’avance sur moi. Alexandre, de son côté, est à plus d’une heure.

En sortant, je croise Amy qui arrive. Elle a enlevé le sac à poubelle et abhorre sa game face. Je sens que je vais la revoir.

Enfiler des vêtements secs m’a revigoré et c’est avec un bel enthousiasme que j’entreprends la grande ascension qui m’amènera, évidemment, sur la crête de la montagne. Je prends du terrain sur un gars sorti bien avant moi et le rejoins sans mal. Quand je serai rendu en haut, je l’aurai définitivement largué. Ha, si on pouvait monter tout le temps…

Malheureusement, ce n’est pas le cas et une fois au sommet, le manège recommence. Et, bien décidé à ne pas me casser la figure, je marche dès que ça devient le moindrement compliqué.

Quelques coureurs me rejoignent et me laissent sur place. Dans une descente technique (mais pas tant que ça) où je prends mon temps, j’entends quelqu’un arriver derrière. Je me retourne : c’est Amy. « I knew were gonna kick my ass !  I knew it ! » que je lui lance. Elle me répond quelque chose que je ne comprends pas en me posant la main sur le bras au passage. Elle est repartie en grande.

Je poursuis à mon rythme cette interminable section de 9.8 miles, la plus longue de la course. Elle est très difficile, tant au niveau technique que du côté dénivellation. Je m’en rendrai compte plus tard, c’est vraiment ici que la course commence et que les écarts se creusent. Si on pousse ici, on peut reprendre beaucoup de retard. Et si on avance lentement, ben…

Toujours est-il que j’ai décidé de demeurer en vie et que ça prendra le temps que ça prendra. Puis, après un long, très long moment, j’approche enfin de Camp Roosevelt (mile 63.8). Mais qui vois-je devant ? Amy, qui est de nouveau à la marche et n’avance tout simplement plus.

Arrivé à sa hauteur, je lui dis : « Ho no…« . Elle me répond avec un sourire triste : « Yeah, I think I’m gonna stop here… I’ll survive, you know. I’ll cry a bit and then I’ll be fine. »

Je lui réponds: “I’m so sorry to hear that…”, puis ajoute: “You what ?  You should slap me in the face !

Mais qu’est-ce que ma bouche vient de dire que mon cerveau n’a pas autorisé ?!?  Non mais, ça va pas ?  Son visage exprime exactement ce que je pense. Je crois toutefois nécessaire de me justifier en lui disant que ça va lui faire du bien et que moi, ça va me réveiller. Mais trop gentille, elle refuse tout de même mon offre. Pas certain que sa principale rivale aurait décliné aussi gentiment.

Je la laisse avant qu’elle ne change d’idée et rejoins mon père. Je vais prendre mes frontales et ma cloche à ours ici car malheureusement, je dois me rendre à l’évidence que la nuit sera tombée quand j’arriverai à Gap Creek I (mile 69.6). J’aurais bien aimé y arriver avant, mais bon…

Ce qui m’attend sur cette section me prend au dépourvu. Les sentiers étaient plutôt humides jusqu’à présent, surtout depuis la pluie, mais là, ça en est ridicule : il y a de l’eau partout !  C’était bien le fun, sauter d’une roche à l’autre sur les bords d’un ruisseau quand j’étais enfant, mais à un moment donné, quand on est rendu un vieux chiâleux…

Car oui, à certains endroits, le « sentier » s’est carrément transformé en ruisseau. Et l’eau est froide, bout de viarge !  J’essaie donc d’éviter le plus possible de m’enfoncer les pieds dedans, sans grand succès.

Vous devinez que courir dans de telles conditions tient de l’exploit. « C’est beau si j’ai couru 500 pieds depuis le dernier ravito… » que j’annonce à mon père en arrivant à Gap Creek (qui devrait s’appeler « Gap River » aujourd’hui…). Et mes amis ?  Pierre et Alexandre se sont croisés il y a plus d’une heure et demi; Stéphane est passé une demi-heure après; Martin et Benjamin sont partis depuis 35 minutes. Wow, Pierre qui colle Alexandre… Et que dire des autres qui poursuivent leur effort ?  Je suis impressionné. Vont-ils m’attendre à l’arrivée ou ils seront déjà partis ?

Entre deux verres de Coke, je demande au bénévole s’il sait si les prochains sentiers sont aussi boueux. Sa réponse ?  Il en doute car c’est très rocailleux. Hum, est-ce une bonne nouvelle, ça ?  Pas sûr…

Ben oui, c’est rendu que j’essaie de carburer à la caféine car la fatigue commence à drôlement se faire sentir. Et l’obscurité de la nuit n’arrange pas les choses.

J’attaque cette nouvelle section en débutant par la fameuse montée Jawbone. Une vraie de vraie montée, qui débute par un chemin de quads et se poursuit par un long, très long bout en single track. Ici, ma seule préoccupation est de ne pas me faire lapper par les meneurs (on se fait cette montée deux fois durant la course). Je vis donc une mini-victoire personnelle quand j’arrive avant eux aux assiettes à tartes indiquant la direction à suivre dépendant de la distance parcourue : 71 miles, à gauche; 98 miles, tout droit. Ce sera à gauche…

Suivent les roches, les vraies de vraies. Probablement les pires de tout le parcours. En tout cas, de nuit, elles sont terribles. Même pas moyen de passer à la marche rapide là-dedans, on avance à tâtons. Et pourtant, je m’approche sensiblement de deux coureurs. En fait, ce sont (malheureusement) un coureur et son pacer.

Are you all right ?  « A bit tired, I would say… ». Je comprends, s’il se fait rejoindre par moi ici. Il me laisse passer et je me retrouve… devant rien !  Where’s the trail ?!?

« There’s a switchback here« . Effectivement, j’ai manqué un virage. Pris d’un fou rire, je remonte la pente et leur raconte que j’ai fait la même chose l’an passé, probablement ici même. Puis qu’est-ce qui arrive à peine 100 mètres plus loin ?  Je me retrouve encore devant… absolument rien !   Calv… !  Et là, je suis certain que c’est vraiment le même endroit, je reconnais le virage. Non mais, se perdre deux fois en avançant à très basse vitesse, faut quand même le faire, avouez !

Ce petit intermède fait du bien, car c’est plutôt pénible. En fait, c’est très pénible. En plus, la fatigue poursuit sans relâche son long travail de sape, ce qui fait que je ressens un léger mal de cœur pas trop agréable. La caféine a fait la job un peu en quittant le ravito, mais son effet n’a pas été de très longue durée. Et gober des gels avec de la caféine n’aide pas vraiment.

Toutefois, le calvaire des roches s’achève (temporairement) et je me retrouve sur la route. Mes jambes font mal au possible, mais je m’en fous: j’enclenche la vitesse supérieure. Un à un, je dépasse des coureurs qui trottinent ou marchent carrément dans cette descente. « You’re flying, man ! » me lance  l’un d’eux. Je lui réponds que je prends ma revanche sur les foutues roches. Mon « bas du corps » me supplie de ralentir, mais je ne veux rien savoir : c’est roulant, alors on roule.

C’est probablement l’adrénaline qui fait que lorsque je me présente à Visitor Center (mile 78.1), je me sens tout pimpant et prêt à poursuivre sur le champ. Sauf qu’il y a un hic : mon père n’est pas là.

Que se passe-t-il ?  Ça fait presque 3 heures que je suis parti de Gap Creek, il a certainement eu le temps d’arriver. Je fais un tour rapide du stationnement, n’aperçois pas mon RAV4. Je m’approche du feu, pour voir, au cas où…

Hé, les Canadiens !  Ben oui, Benjamin et Martin sont là, assis près du feu. Ça va ?  Leurs visages sont marqués par la fatigue, particulièrement Benjamin qui me dit tout simplement : « La dernière section, man… ». Effectivement, elle était coriace, il n’y a pas à dire. Mais jamais je n’aurais cru les rattraper. Pour l’encourager, je lui fais part de mon admiration, lui qui a fait 33 heures à Bromont. Puis je leur demande s’ils ont vu mon père.  Négatif.

Merde, est-ce qu’il lui serait arrivé quelque chose ?  C’est la seule explication car mon père ne se perd jamais et n’est jamais en retard. Ça y est, j’imagine déjà les pires scénarios-catastrophes…

Je décide de faire un autre tour du stationnement, plus attentivement cette fois. Tiens, un véhicule qui dont la lumière est allumée, peut-être que…

Hé oui, c’est mon crew !  Ouf… Je cogne à la fenêtre. Mon père se retourne, l’air très surpris : « Qu’est-ce que tu fais là ?!? ». Heu, je fais un ultramarathon, et toi ?

Il s’avère que lorsqu’il a vu mes deux amis arriver, il était certain que je n’arriverais pas avant 20 minutes. Et comme il fait un froid de canard, il est allé se réfugier dans le RAV4 pour tenter de se garder au chaud. Il a laissé mes affaires sur une table de pique-nique, près du ravito. Comme je ne vois rien, je ne les ai pas vues.

Je suis certain que c’est le genre de situation qui en aurait perturbé plusieurs. Mais moi, ça me fait juste rire. Une anecdote à raconter, un point c’est tout. Je fais remplir  mon réservoir, prends les trucs dont j’ai besoin et avale une soupe bien chaude. « Il ne te reste qu’un marathon à faire ! ». Cool, dans 3h15, je vais avoir fini !

C’est évidemment une blague, sachant pertinemment que je serai chanceux si je m’en tire avec le double. Avant de quitter, je croise Martin. Pis, vous venez me pousser dans le derrière ?  « Deux petites minutes, on arrive ! ». Vu que je commence à sérieusement frigorifier, je lui dis que je vais partir en marchant, qu’ils n’auront qu’à me rejoindre.

Léger détail que j’avais négligé : on ne peut pas vraiment courir, alors ce ne sera pas nécessairement facile pour eux de me rejoindre. Surtout que cette courte section nous menant à Bird Knob (mile 81.6) commence par une montée pour le moins… abrupte !  Je me retourne souvent pour scruter l’obscurité, à la recherche de deux faisceaux lumineux. Rien. Je fais quoi, je les attends ou pas ? Ha non, il fait trop froid, je dois poursuivre. Au prochain ravito, il y aura un feu, je serai en meilleure posture pour les attendre.

J’entends de la musique : c’est du Pink Floyd !  J’arrive en chantant « Comfortbaly Numb » (titre de circonstance) avec le ghetto, le bonheur. Moi qui chante sans avoir bu, quand même…

« Bourbon ? » Ha, Bird Knob, le ravitaillement le plus cool du monde des ultras.  C’est définitivement le party, ici !  Je décline toutefois l’offre, étant incapable d’avaler de la boisson forte. S’ils avaient eu de la bière, par contre…

J’ai plutôt un goût de sel, j’ai juste envie de bouffer des chips. Une bénévole me tend un tube de Pringles, j’essaie d’en prendre, mais mes mains enflées écrabouillent les 2-3 chips que je prends. La bénévole en sort d’autres du tube pour moi, mais quand j’essaie de les prendre, même résultat. Comme si je n’avais plus aucune dextérité fine. C’est à la fois fascinant et épeurant. Je me résous à manger des miettes.

Mais ça importe peu car j’ai une obsession et elle s’appelle caféine. J’ai besoin de caféine !  Vous avez des morceaux de chocolat, comme l’an passé ?  C’était délicieux et hyper-efficace. Personne ne semble comprendre de quoi je parle. « We have coffee…« . Ho que non !  La dernière fois que j’en ai bu, mon estomac a retourné la marchandise. « Red Bull ? »  Ha, je pourrais essayer, pourquoi pas ?  La seule fois que j’ai tenté l’expérience, c’était avant une nuit blanche au bureau et ça avait plutôt bien fonctionné.

Ouais, pas fameux comme goût. Comment les ados font pour carburer à ça ?  En espérant que l’estomac le tolère…

La bénévole me demande combien de Canadiens nous sommes dans la course car je ne suis pas le premier à passer. Je ne suis pas en état de lui expliquer la subtile nuance entre « Canadien » et « Québécois », alors je lui réponds que nous sommes 7. Elle me parle de Pierre (qui leur a certainement piqué une petite jasette) et d’un autre… Alexandre ?  Vous savez, un beau grand jeune homme… Ça ne lui dit rien. Stéphane ?  Celui avec la barbe… Oui, c’est ça !  Ont-ils beaucoup d’avance ?  Pas mal, oui. Sont-ils loin l’un de l’autre ?  Pas tant que ça, semble-t-il. Mais comment a-t-elle pu rater Alexandre ?  Je lui dis qu’il en reste deux autres qui devraient arriver bientôt.

D’ailleurs, coup d’œil à l’arrivée du sentier : pas l’ombre de mes deux amis. Je fais quoi ?  Ça fait déjà un petit bout que je suis là. Et s’ils étaient demeurés plus longtemps à Visitor Center ?  Je ne sais pas trop quoi faire… Attends ou pas ?  Si je reste trop longtemps sur place, même près du feu, je risque de figer. Je décide de repartir, tout seul comme un péteux (dixit mon paternel).

Rien à signaler dans cette section, que je « découvre » après l’avoir déjà traversée en mode zombie. Un beau chemin de terre pour commencer, des montées, des descentes, de la roche, des ruisseaux, alouette !

Les sentiers la nuit, c’est quelque chose de vraiment spécial à vivre. Combinée aux jeux d’ombres causés par le faisceau de la frontale, la fatigue accumulée fait travailler le cerveau d’une manière plutôt étrange. On voit toutes sortes de choses durant ces longues heures. Ce ne sont pas nécessairement des hallucinations, seulement des interprétations erronées de ce que les yeux perçoivent.

Si vous saviez ce que je peux avoir « vu » durant cette nuit… Toutes sortes de bêtes étranges, une roulotte (???), un  Jeep. Mais aucune hallucination à proprement parler.

Picnic Area (mile 87.9), le ravito qui n’a pas  rapport avec son nom. En tout cas, je n’en vois aucun. Mon père a deux nouvelles pour moi. La bonne : il est arrivé ici à minuit trente et Pierre partait. Hein ?!?  Mon partner a TROIS heures d’avance sur moi !?!  Il est en feu, ma parole !  Je suis bouche bée. À ce rythme, il va me mettre 4 heures dans le buffet et flirter avec les 24 heures. Wow !

La mauvaise ?  Alexandre avait abandonné à Visitor Center parce qu’il n’arrivait pas à se réchauffer. Au lieu de tomber en hypothermie, il a préféré se retirer. Très sage décision, mais ça m’attriste toujours d’apprendre qu’un de mes amis n’a pas pu terminer. D’ailleurs, j’espère qu’il n’est rien arrivé de grave à Benjamin et Martin, derrière.

Ok, back to business. Sans trop savoir pourquoi, j’ai maintenant 30 pleines minutes de retard sur 2015. Mais comme je me sens infiniment mieux (pas de crise incontrôlable d’endormitoire, l’estomac qui se porte relativement bien), j’espère réussir à reprendre le tout sur les 8.9 prochains miles qui me séparent du dernier ravito.

J’annonce que cette section me prendra probablement 3 heures et me met aussitôt à l’ouvrage. Chemin faisant, j’essaie de me repérer. Tiens, c’est probablement ici que mon estomac a provoqué un retour d’ascenseur. Ou est-ce là ?  Je ne sais plus. En tout cas, ça avance bien.

Puis arrivent les ruisseaux. L’eau est tellement haute que les petits ponts de roches sont submergés, alors pas ben ben le choix : faut se (re)mouiller les pieds. Quand il fait 4-5 degrés, marcher dans l’eau froide, bof…

À un endroit en particulier, j’essaie de trouver les rubans jaunes qui marquent le parcours et tout ce que je vois, c’est qu’ils suivent carrément le ruisseau. Cout’ donc, on se croirait à St-Donat !  Depuis quand que le ruisseau EST le parcours à Massanutten ? Bout de v…

Et quand, par endroits, le terrain finit par s’adoucir un peu et que je pourrais le courir, je me rends compte que mes quads sont fichus, rendant les descentes pénibles au possible. C’est ça qui arrive quand on est pissou dans les descentes et qu’on passe son temps à freiner !  Va vraiment falloir que j’apprenne un jour à descendre comme un vrai coureur en sentiers.

Lueur d’espoir cependant : le soleil se lève tranquillement. Ça pourrait m’aider, ça…

Mais pas à traverser un autre maudit ruisseau. Ha, il y a bel et bien un « pont » cette fois-ci, mais il est en billots de bois qui ont l’air glissants au possible. Normalement, 3-4 petites enjambées rapides et ce serait traversé. Mais tout ce que mon ciboulot réussit à analyser, c’est que je pourrais facilement perdre l’équilibre et tomber 2 pieds plus bas, dans l’eau glacée, sur la roche. Non, pas question de risquer ça.

J’entreprends donc de le traverser… à quatre pattes !  C’est la seule façon que j’ai trouvée où le risque de tomber me semble minime. Une fois de l’autre côté, bien content que personne ne m’ait vu, je repars… pour tomber sur une autre foutu ruisseau qu’on doit traverser sur un autre foutu pont en billots de bois. Grrrrr !!!

Je recommence l’opération, en espérant qu’il n’y en aura pas 10 autres, sinon je me mets à pleurer. Mais il n’y en aura effectivement pas d’autres et après avoir passé ce qui m’a semblé être une longue partie de mon existence dans le sentier, arrive le chemin de terre.

Ne me faisant pas d’attente quant à la proximité de Gap Creek II (mile 96.8), je me contente de profiter du moment en courant du mieux que les longues heures sur mes jambes me le permettent. Je sais que la course achève, que le pire est derrière.

Finalement, le bout de terre passe vite et c’est sous les applaudissements que je me présente au ravitaillement. « Do you have a drop bag ?« . Heu non, j’ai un crew. En tout cas, je suis supposé avoir un crew

Car mon père n’est nulle part en vue. Mais cette fois-ci, je ne m’inquiète pas. Il dort peut-être, la nuit ayant été foutrement longue. Je fais donc remplir mon réservoir d’eau (j’ai laissé tomber le LG depuis Picnic Area de toute façon) et regarde l’offre alléchante de bouffe offerte. Tiens, c’est quoi ça ?  On me dit que ce sont des gaufres, car après tout, on est rendus au déjeuner.

Hum, c’est bon… J’en prends plusieurs, remercie les incroyables bénévoles et repars en marchant pendant que j’avale mes victuailles. Malgré toutes les embûches de la dernière section, j’ai réussi à reprendre mon retard. Mais je risque d’être très serré si je veux battre mon temps, surtout que Pierre et moi avions ni plus ni moins survolé les 6-7 kilomètres en terre de la fin. Avec les jambes qui me restent, pas certain que je vais pouvoir répéter.

Tiens, qui vois-je devant ?  Mon crew qui arrive, chargé de mes 3 gros sacs Ziploc. J’ai envie de rire, il a encore failli me manquer… Que s’est-il passé cette fois-ci ?  Voilà: il est arrivé au ravito à 3h45 et comme j’ai dit que je prendrais 3 heures pour arriver, il a calculé (oubliant que j’avais fait l’annonce à 3h30) que je serais là à 6h45. Donc, s’il se présentait aux tables à 6h30, il serait en avance…

Hi hi hi, trop drôle !  Encore là, au lieu de me déranger, cette anecdote me met de meilleure humeur. Et quand on est de bonne humeur, on court bien. Je profite de sa présence pour lui laisser mes frontales et entame la dernière étape de mon périple. Dans moins de deux heures, je serai le deuxième multiple « finisher » québécois de cette terrible épreuve. Qui a été le premier ?  Mon ami Pierre, qui à l’heure actuelle, a déjà terminé. Stéphane aussi est fort probablement déjà arrivé. Dans ma tête, je dis ce que j’ai tellement répété l’an passé : « J’arrive Pierre, j’arrive ! ».

Bon, tout d’abord, la très difficile montée Jawbone. Dans les premiers mètres, je sens que j’ai un bon rythme. Je me permets même de courir quand la pente s’adoucit avant de se raidir à nouveau. Allez, on tient le rythme, on a un temps à battre !

Ouf, elle est longue. Elle est où, la foutue assiette à tarte ?  Finalement, la voilà : 98 miles, droit devant. Un jour, je repasserai ici et l’assiette indiquant d’aller vers la gauche sera encore là.

Dans mes souvenirs, la descente était pénible au possible. Et elle l’est !  Des roches, encore des roches. Au moins, le sentier est (presque) sec. Mais les maudites roches… J’entends des gars derrière. Ha merde, je vais perdre au moins une position, peut-être plus.

Ils sont trois, donc probablement deux coureurs et un pacer. Je leur laisse le chemin, mais comme les roches prennent un peu pitié de moi, je parviens à m’accrocher. Et ils demeurent dans mon champ de vision jusqu’à l’extase : le chemin de terre. Enfin !!!

Sitôt dessus, ils se mettent à trottiner vers l’arrivée. Je sais que c’est un peu aller contre l’esprit de la course en sentiers, mais je n’ai pas le goût de les attendre, je veux juste en finir. Au plus sacrant !  Et puis, il n’y a pas un chrétien qui m’a attendu dans ces sentiers où j’en arrachais, je ne vais certainement pas faire le bonasse maintenant un fois rendu dans « mon » domaine. Ça fait que je me dis : de la marde, qu’ils me suivent s’ils sont capables et m’envole.

Ils ne s’accrochent pas. Pas plus que la dame que je dépasse un ou deux kilomètres plus loin. Ou que le gars qui avance péniblement. Tout ce beau monde m’a dépassé sans rien me dire dans les roches, hé bien qu’ils regardent mon derrière maintenant !

Ok, il ne faut pas s’emballer trop vite. La montagne là, il faut que je la contourne avant de pouvoir espérer arriver. Mes jambes me demandent grâce, je leur réponds en serrant les dents. Allez, tenez bon, ça achève.

Puis, c’est l’asphalte et tout juste après, l’entrée du camping. Une petite montée, une descente, le petit pont, le champ. C’est fini.

Coup d’œil au chrono. Ok, j’ai du lousse pour battre mon 28h15. Ha, maudite montée, elle est dont ben dure !  Pis longue !  Un gars en haut se retourne et me voyant, se remet à courir. Ne t’en fais pas, Chose, tu es trop loin.

En haut, je traverse le camp de vacances, passe à côté des cabins. Ça achève, ça achève… Bon, c’est quoi cette descente technique là ?  Grrr !!!  Pas moyen de me laisser aller, je dois la faire en freinant. 28h09, ça commence à être joyeusement serré…

Finalement, le tronc d’arbre pour traverser le petit ruisseau et le grand champ. Il fait un temps splendide, quelle belle journée !  Kevin annonce mon arrivée, je vois mon père, mes amis. Voilà, je l’ai encore fait. Ce sera un 28h12. Ç’aurait pu être mieux, mais bon…

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Ça achève…

Je traverse la ligne en 28:12:02 pour être accueilli par Kevin. Ensuite, je serre mon père, qui vient de compléter lui aussi, à sa façon, son 4e 100 miles. Merci papa.

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Avec mon crew, avec Kevin en arrière-plan 🙂

Puis, arrivent les copains : Alexandre, Pierre, Sébastien, Stéphane. Pierre est hilare : « Fred, tu as fait le même temps que l’année passée !!! ». On n’avait pas fait 28h15 ?  « Non, c’était 28h12 !  Tu as fait EXACTEMENT le même temps !!! ».

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Ha, la casquette de « finisher » ! On peut dire qu’on travaille fort pour la gagner. Remarquez le manteau que porte Pierre: si au Québec il neigeait ce jour-là, il ne faisait pas tellement plus chaud en Virginie…

En fait, je me suis « amélioré » de 34 minuscules secondes. J’aurais voulu que je n’aurais pas réussi…

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3 avis sur « Massanutten: avancer encore moins vite de nuit »

  1. Bravo partner, peut-être que j’aurais dû attendre après la PTJ pour lire ton article. Ça fait peur un peu 🙂 surtout la traversée des roches à quatre pattes. Je ne veux pas vivre ça, ni voir ça LOL

  2. Ping : Bromont Ultra 2016, suite et fin… de la course | Le dernier kilomètre

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