Vermont 100: cap sur Camp 10 Bear… deux fois

Le début du parcours fait étrangement penser à celui du Marathon de Boston : ça descend sur une route. Et ça descend pas mal, à part ça !  Je passe à côté de Pat et lui glisse : « Il y a du monde en calv… ! ». Il me répond qu’on était mal placés dans le peloton. Je ne peux pas contester ça. Heureusement, on n’est pas dans un étroit sentier, mais plutôt sur une route assez large, ce qui nous permet de dépasser les coureurs plus lents assez facilement.

Comme c’est la coutume, le peloton finit par s’étirer. Dans le premier sentier, je continue à dépasser du monde. Je me retourne: Pat n’a pas suivi. Il a le don d’être sage au départ et garder un rythme constant tout au long de la course. Une vraie horloge. Je m’attends à ce qu’il finisse par me rejoindre.

Puis, devant, une femme. Je ne sais pas si on peut dire qu’elle est musclée ou tout simplement qu’elle est maigre, mais bon, je suis certain de la reconnaitre: il s’agit de Kathleen Cusick, la gagnante ici l’an passé et à Massanutten il y a deux mois. Après être partie plus lentement que moi là-bas, elle m’avait rejoint. On avait fait un bout à saute-moutons, puis elle m’avait définitivement botté le derrière autour du 26e mile. Je m’étais promis que si j’en avais la chance un jour, j’allais essayer de suivre une des meilleures femmes, question de voir comment elle gèrent leur course.

Je décide donc de demeurer avec elle. Par bouts, ce n’est pas facile, car je suis définitivement « en dedans ». Sur marathon, cette fille-là n’aurait aucune chance contre moi, mais bon, on n’est pas en marathon justement. Patience.

Ouais, évoluer avec une femme qui pète, qui rote et qui passe son temps à se vider le nez, mettons que ce n’est pas ce que j’appelle une expérience agréable. Et c’est plutôt déstabilisant. Disons que côté éructation, elle n’a rien à envier à mon chien ou à Barney des Simpson. Difficile de croire que cette machine à produire des bruits dégueux soit titulaire d’un doctorat en microbiologie. Et pourtant…

À Densmore Hill (mile 7.0), premier ravito qui est constitué d’une table et de cruches contenant de l’eau et du Tailwind (de quessé ?). Étant parti avec une bouteille à la main parce que je ne voulais pas solliciter encore plus mon kyste avec une veste et que le parcours le permettait, j’entreprends de refaire ma mixture de LG.

Pas évident. Après avoir empli la bouteille d’eau, je dois ouvrir le petit ziploc, puis verser la poudre de LG dans ladite bouteille. Hé bien, je n’avais pas prévu que la manipulation du ziploc soit si difficile… J’ai l’impression que ça prend une éternité avant qu’il finisse par finir d’ouvrir. Et pour le verser, j’aurais besoin de 3 mains. Bref, à partir de maintenant, je vais me contenter d’eau quand il n’y aura pas de bénévole pour m’aider.

Alors que le jour se lève tranquillement, ma découverte du Vermont 100 se poursuit. Et il est exactement comme c’était décrit sur le site web et dans les récits : ça monte, ça descend, ça monte, ça descend… Sur des chemins de terre la plupart du temps, dans des sentiers parfois. Je sais que plusieurs ultramarathoniens détestent, mais moi, j’adore.

Le jeu de saute-moutons entre les concurrents est bel et bien engagé. Il faut dire que le parcours s’y prête. Ainsi, certains (comme moi) préfèrent marcher les montées et aller plus vite sur le plat ou dans les descentes. Je trouve que ça me permet de varier l’effort que les jambes doivent fournir, sollicitant ainsi d’autres muscles. Par contre, certains coureurs (dont madame Cusick) gardent un rythme plus constant (entre deux rots), ce qui fait qu’ils vont plus vite en montée, mais sont plus lents le reste du temps. D’où le jeu de « je te dépasse, tu me dépasses, je te re-dépasse, tu me re-dépasses ».

Je garde toutefois l’œil sur madame Cusick, tâchant de la garder à une distance raisonnable à l’approche de Dunham Hill (mile 11.5). Mais il y a également d’autres femmes dans le portrait, ce qui complique ma stratégie. Dois-je me coller à Kathleen ou suivre les autres qui la dépassent ?

Je remarque que le rythme est assez rapide, malgré le fait que je sois toujours en mode « Woh les moteurs !». En effet, ma Garmin m’indique que je suis sous les deux heures après le passage au demi-marathon !  Je ne peux pas croire que ça va rester comme ça. Il est vrai que le temps demeure couvert et relativement frais (je dirais 18-19 degrés). Mais c’est très, très humide, ma camisole étant déjà détrempée. J’espère de tout cœur qu’on ne verra pas le soleil de la journée, car sinon, on va vivre un bel effet de serre…

Arrivée dans Taftsville, un petit village typique du Vermont. C’est tellement chouette, le Vermont… Je vous l’ai déjà dit ?  Ce village prend un grand total de deux minutes à traverser à la course, puis nous empruntons un joli pont couvert, pont qui semble faire la fierté du village. Au ravito (mile 15.4), le gentil bénévole à qui j’ai demandé de l’aide en arrache pour ouvrir mon petit ziploc. Ça me rassure un peu de le voir gosser comme ça, me disant que dans le fond, je ne suis pas si pire. Mais en même temps, va peut-être falloir que je revoie mon système…

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Le joli pont couvert de Taftsville

Mis à part ce petit village, je remarque une chose du parcours : il n’y a rien de remarquable, justement. Des routes de terre, des enchainements montées-descentes, des champs et des montagnes à perte de vue. Je ne peux vraiment pas dire que je déteste.

Sur le chemin menant à So. Pomfret (mile 17.6), je continue de me tenir à portée de Kathleen. Comme je la dépasse dans une descente, elle me lance un beau « Good morning ! ». Je lui réponds sur le même ton, sourire aux lèvres, m’attendant à un sourire de sa part. Sauf que son regard n’est pas dans ma direction, mais est plutôt dirigé vers le pré d’à côté où gambadent de superbes chevaux. Heu, c’était à moi qu’elle disait ça ou aux chevaux ?

Arrive bientôt Pretty House (mile 21.3), première station où les équipes de soutien ont accès. Mon père prend des photos et ma sœur m’accueille… avec des applaudissements et un merveilleux sourire.

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La « pretty house » en question. Vrai qu’elle est belle, non ?

Ouais, bon, c’est super gentil, mais j’ai une course à faire, moi là… « Du jus, du jus !!!» que je lâche, sur un ton un peu bête. Ma petite soeur se rend compte de ce qui se passe et me dit de lui laisser ma bouteille, elle va la remplir pendant que je vais me chercher à manger.

Le buffet offert est classique : patates bouillies, bananes, etc. Je pige un peu partout, puis reviens à mon équipe. Ma bouteille est dûment remplie de LG préparé d’avance. Ils me tiennent au courant de la progression des autres: Pierre est passé depuis une dizaine de minutes, Joan presque une demi-heure. Mon père m’avoue qu’il ne m’attendait pas si tôt. Le temps couvert et la température tolérable font que les miles passent plutôt bien. Espérons que ça continue comme ça.

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Première rencontre familiale de la journée

Au moment de quitter, je leur laisse ma frontale rendue inutile par le lever du soleil. Mais aussi, je regrette d’avoir été « direct » dans ma demande initiale. J’aurais pu être moins raide envers ma sœur qui a choisi de passer ses dernières journées de vacances à aider son frère à compléter un projet de fous. Enfin, je sais qu’elle ne m’en voudra pas. Dans 9 miles, quand je les reverrai, l’incident sera chose du passé. J’ai déjà hâte de les revoir, d’ailleurs.

En direction de U-Turn (mile 25.3), le parcours se durcit. Je continue de suivre Kathleen à distance, mais les enchainements de montées-descentes pas trop abruptes font qu’elle s’éloigne peu à peu.

Je m’encourage toutefois en constatant que je reprends du terrain sur un gars qui me semble pourtant rapide. Arrivé à sa hauteur, je reconnais… Simon ! Hé comment ça va ?  « J’ai des raideurs dans les jambes, c’est rough depuis un petit bout. Je pense que je vais prendre ça plus relaxe ». Ainsi, après avoir empli ma bouteille, je me retourne pour voir s’il me suit, mais il me dit de ne pas l’attendre. J’espère que ça se passera bien pour la suite des choses. Il ne semble pas très bien aller…

Dans le sentier qui suit, je rejoins ma cible, puis sur la route en descente menant à Stage Road (mile 30.3), je la distance. En fait, je crois que je la distance. La descente est longue, roulante, se fait super bien, ce qui fait que je me présente au ravito à vive allure. Mon père s’étonne encore, cette fois-ci de voir que j’ai franchi près de 50 kilomètres en moins de 5 heures. Ce n’est pas Massanutten, hein ?

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Je me présente à Stage Road. La « Dame en bleu » derrière, c’est Kathleen Cusick. J’ignorais qu’elle me suivait de si près…

À ce rythme, je vais faire sous les 16 heures !  Ça n’a tout simplement pas de sens, le parcours doit devenir plus difficile plus loin, sinon on va tous péter des scores ! Pendant que je réfléchis à voix haute, on nous annonce l’arrivée des premiers chevaux. De superbes bêtes, montées en style classique. N’empêche que ça fait bizarre. Après avoir partagé les sentiers avec les vélos de montagne au Vermont 50, c’est maintenant au tour des chevaux ici. Je suis certain que s’il existait une variante « hiver » de ces courses-là, on la ferait en compagnie de traineaux à chiens.

J’ai à peine pris une bouchée d’un sandwich dinde-fromage que je vois Kathleen repartir sous mes yeux. « Ha la tabar… ! ». Mon père part à rire et me dit de la laisser aller, qu’il n’y a rien qui presse. Tu ne comprends pas: je pensais bien avoir réussi à me donner un petit lousse avec elle, mais voilà qu’avec un ravito rapide, elle reprend tout le terrain qu’elle avait perdu sur moi. Pas moyen de prendre un petit break, dans cette foutue course-là !

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Hein, elle est déjà partie ?!?

Je pars donc à ses trousses, un peu découragé. Dans combien de temps vais-je me refaire botter le derrière ? Elle est vraiment forte.

Après un petit bout sur un chemin de terre, c’est la route 12 qui nous accueille. Elle est en asphalte et la circulation y est omniprésente. Pas l’endroit idéal pour courir, mettons. Je vois que Kathleen s’est arrêtée en haut d’une longue et douce montée pour… se refaire une beauté !

Hé oui, elle semble vouloir refaire sa coiffure, ce qui a l’air pour le moins complexe au profane du domaine que je suis. En fait, quand je passe à sa hauteur, elle est toute empêtrée dans ses cheveux qui, à première vue, semblent avoir la texture de la laine d’acier. Ho que ça a l’air compliqué mettre de l’ordre dans tout ça…

Il faut croire que ce n’était pas si pire, car nous arriverons ensemble au ravito bien nommé Route 12 (mile 33.3) et elle en repartira avant moi. Je ne la reverrai plus. Voilà, je viens de me faire botter le derrière. Encore.

Ok, le tiers de la course est passé, où en suis-je ?  Évidemment, je suis dans un bien meilleur état qu’au même endroit dans la course à Massanutten. Là-bas, je songeais déjà à abandonner, alors qu’aujourd’hui, il n’en est même pas question.

Ceci dit, sur le chemin menant à Camp 10 Bear, là où je reverrai mon équipe, un certain découragement commence à se faire sentir. Je parcours devient de plus en plus difficile, la température monte peu à peu. Je sais qu’il ne faut pas faire ça, mais je ne peux m’empêcher de songer à la distance qu’il me reste à franchir. J’ai ralenti, je le sais. Il y a des gens qui me dépassent, j’en rattrape peu. La définition du terme « montée » devient de plus en plus souple : je marche souvent.

Au passage de Lincoln Covered Bridge (mile 38.2), j’ai un petit regain, mais le moral a une tendance à la baisse. Peu après Lillians (mile 43.3), un gars me rejoint et décide de faire un bout avec moi… sans vraiment me consulter. On jase un peu. Il vient de la Floride. Ce qui veut dire que lui, l’humidité… Quand il me demande si j’ai un objectif, je lui réponds simplement : « Buckle ». Je n’ose pas dire tout haut que je vise sous les 20 heures. Il me répond que lui aussi, il veut le buckle (que chaque concurrent qui termine en moins de 24 heures recevra) car si on fait plus de 24 heures, on reçoit… un magnifique sous-verre.

Quoi, un sous-verre ?  Ha ben non, je ne me suis pas tapé ces années d’entrainement pour me retrouver avec un sous-verre !  Un paquet d’allumettes, tant qu’à faire ? Bah, au rythme auquel je suis parti, je pense que mes chances sont excellentes pour le buckle. Les 20 heures ?  Pas sûr, surtout si je continue à peiner.

« On devrait atteindre la mi-course en 8h30 » rajoute le gars. Hum, pas certain. J’espérais arriver à Camp 10 Bear (mile 47.0) en 8 heures, puis arriver à Pinky’s (mile 50.8) en 8h30, mais je sens que je dois rajuster mes objectifs à la baisse. 8h15 à Camp 10 Bear ?  Peut-être… si je finis par y arriver.

Puis, la route prend une tendance vers le bas. Ma Garmin me le confirme : Camp 10 Bear est proche. Je suis revigoré juste à l’idée de revoir mon Dream Team II. Leurs sourires, leur bonne humeur, ça va me faire du bien ! Quand j’y arrive, je découvre un méga-ravito. Des autos stationnées très serrées comme si on était au centre-ville, plusieurs gazebos de montés, de la bouffe en quantités industrielles. Wow !

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Premier passage à Camp 10 Bear

Première mission pour mon père : recoller la poignée de ma bouteille. Avec quoi ?  Ben mon rouleau de duct tape, bien évidemment !  On ne peut pas faire un ultra sans duct tape… « Pourquoi tu ne prends pas l’autre ? » demande ma sœur. Verdict : elle est trop petite… et je n’aime pas le bouchon qui fait du bruit. Je vais donc m’en servir seulement si j’en ai vraiment besoin, ce qui n’est pas le cas présentement.

Puis, c’est la pesée : 146.8 livres. Parfait !  Je me suis peut-être un peu déshydraté, mais vraiment pas grand-chose. J’ai bien sûr la permission de poursuivre.

À la bouffe, je reconnais la fille de Pierre (je ne sais plus si c’est Marion ou Alice, maudite mémoire…) et lui demande où est sa mère. Réponse : partie à l’hôpital avec sa nièce qui avait très mal à une oreille. Ho… C’est dont ben plate, ça…  J’espère que ce n’est rien de grave…

Avant de partir, coup d’œil autour : aucun indice de la présence de Dan Des Rosiers. Pourtant, ce n’est pas son genre d’être discret. Il est supposé être le capitaine du ravito, alors je m’attendais à l’entendre aboyer des ordres à gauche et à droite. Mais rien. Bizarre.

Ok, la boucle Camp 10 Bear maintenant. Boucle qui débute par une interminable montée. Des gars bien calés dans une auto me demandent si je veux quelque chose à manger. Non merci. Mais avez-vous de la bière ?

La blague est vielle comme le monde et pourtant, elle fait mouche. C’est ça Fred, continue avec le blagues au premier degré, c’est la meilleure façon pour que tu sois compris…

Après la montée, une longue descente, suivie d’une section relativement plate. Section que je trouve tout de même difficile car je dois tenir un rythme constant, n’ayant pas vraiment de raison de marcher.  Et mes jambes qui réclament un certain répit…

Ouais, je commence à avoir hâte d’être arrivé à la moitié, moi là. Selon mon GPS, c’est déjà fait, mais j’aimerais bien avoir une petite confirmation. Tiens, c’est peut-être la petite pancarte là, sur le bord du chemin. Je m’approche et y lis : « 50.5 miles, 49.5 miles to go ». Bon ben, j’ai passé la moitié, ça a l’air.

À Pinky’s (mile 50.8), le rose est à l’honneur (duh !) et le ravito n’est occupé que par des représentantes de la gente féminine, de tous les âges. Et fait étrange, tout le monde nous… remercie de courir. Hein, de quessé ?  Vous passez la journée à attendre des coureurs et c’est vous qui les remerciez ?  Heu…

Peu après Birminghams (mile 53.9), alors que je joue à saute-moutons avec quelques chevaux, je constate que mon soulier droit est en train de se délacer. Essaie de me pencher, impossible. Déjà qu’en temps normal, je suis souple comme une barre de fer, imaginez avec plus de 80 kilomètres dans les jambes… Bon ben, on va s’asseoir par terre. Niet, pas possible. Comment je pensais que je pourrais me relever, donc ? Je parviens à trouver une roche où je pourrai prendre la position assise pour la seule et unique fois de la course. À voir aller Pierre à Massanutten, je me demande si sa tactique n’est pas meilleure que la mienne.

Ce petit intermède me permet de me reposer un peu, mais ça ne change rien à un phénomène que j’ai remarqué depuis Camp 10 Bear : je n’avance plus. Pas que ça va mal, mais la fatigue se fait sentir. Et je commence à me demander si je ne suis pas allé en surcharge côté compétitions depuis un petit bout. Il s’agit tout de même de mon quatrième ultra en trois mois…

À Margaritaville (mile 58.5), que j’ai atteint après avoir eu l’impression de monter pendant des heures, ma sœur me le confirme : ils ont commencé à voir arriver des coureurs qu’ils n’avaient pas vus avant, preuve que je perds peu à peu du terrain.

Je leur explique que je vais bien, mais que j’ai ralenti, un peu comme à Bromont. Je leur demande donc d’être patients, mes passages risquent de s’espacer… « Pas de problème, prends tout ton temps, on est là pour ça. Voudrais-tu changer de t-shirt ? ». Pourquoi pas ?  J’avais prévu attendre le retour à Camp 10 Bear, mais à quoi bon ?  Je tends donc ma camisole complètement détrempée à ma sœur (ha, l’amour fraternel…)  et en enfile une toute propre. Ouais, pas trop déplaisant…

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Autre photo de famille à Margaritaville

C’est là que j’apprends que Pierre et Joan courent maintenant ensemble (on m’avait dit plus tôt que Joan n’était pas dans une bonne journée), environ une demi-heure devant moi. Hé bien, mon ami Pierre a décidé de faire un upgrade de partner, on dirait ! Avec Joan comme pacer personnel, il aura de bonnes chances de réussir un excellent temps.

Je repars, mais j’ai à peine franchi 300 ou 400 mètres que je me mords les doigts : j’ai oublié de réclamer mes Advil. Merde !

C’est que voyez-vous, un mal que je connais et reconnais très bien s’est installé dans ma cheville gauche. Il va et il vient, mais disons que depuis une heure ou deux, il se fait de plus en plus présent.  Ça sent les deux semaines de repos forcé après la course. Ajoutez à ça un genou gauche qui se plaint dans les descentes et on se retrouve avec un gars qui pense à soulager ses malaises artificiellement. À l’entrainement, je ne fais jamais ça, mais en course, ce n’est pas la même chose.

Le retour vers Camp 10 Bear se fait beaucoup mieux que l’aller, j’ai l’impression que la tendance est plus à la descente. Passent Puckerbrush (mile 61.6), puis Brown School House (mile 64.6) sans problème particulier. Prochain arrêt : le retour à Camp 10 Bear, au mile 69.4.

Léger embûche cependant. Le ciel, qui s’était passablement éclairci en début d’après-midi, me forçant parfois à prendre des petits détours pour courir à l’ombre, s’est ennuagé à nouveau. Et la menace n’est plus simplement une menace, ça va tomber. Reste à savoir quand.

Hé bien pour moi, ça se concrétise autour du 66e mile. J’entends le ciel se déchirer, je vois les éclairs tomber et finalement, le déluge qui s’abat. L’homme seul contre les éléments, le combat est inégal. Je me dis que courir sur un chemin de campagne durant un orage, ce n’est peut-être pas l’idée du siècle. Je devrais peut-être me trouver un abri…

Ben oui Chose, un abri… Tu veux trouver ça où ?  Il n’y a crissement rien autour. Il y a seulement des arbres, des champs et un chemin vallonné. Tu n’es tout de même pas pour aller te cacher sous un arbre !

Je poursuis donc, essayant de me rassurer en me disant que si la foudre tombe, ce sera certainement sur un arbre, pas sur moi. Puis, un orage étant ce qu’il est, tout s’arrête et le soleil reprend ses droits.

La boucle achève. Je croise des coureurs du 100 miles et me demande ce qu’ils peuvent bien foutre là… jusqu’à ce que je comprenne qu’ils commencent leur boucle, boucle qui m’a pris 4h40 à compléter. Je me sens envahi par une vague de découragement/sympathie. Ces gens-là commencent à peine leur boucle ? Ça va faire bientôt 13 heures que nous sommes partis et ils n’en sont pas encore rendus à la moitié ? Hou la la…

Après une longue montée, puis une toute aussi longue descente, Camp 10 Bear II est là. 50 kilomètres à faire.

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J’arrive à Camp 10 Bear pour la deuxième et dernière fois

Game on.

Anecdotes, avant et après Massanutten

Bière en Pennsylvanie

Vivre avec l’arthrite rhumatoïde, ce n’est pas évident. Vivre avec l’arthrite rhumatoïde ET avec un ultramarathonien, c’est encore moins évident. Non seulement on est accablé par des douleurs qui se présentent sous toutes formes, mais on doit vivre avec une fatigue inexplicable ET partager sa vie avec un fou qui est prêt à faire des heures et des heures de route pour aller prendre part à une course dont personne de sensé n’a jamais entendu parler dans le coin le plus reculé qui puisse exister sur cette terre.

C’est la réalité de ma douce moitié. Contrairement à bien des gens, les longs voyages en voiture peuvent la mettre à plat pour des jours et des jours. Pour cette raison, nous avons décidé de couper le voyage vers Luray, Virginie (petite ville située tout près du lieu de départ/arrivée du Massanutten) en deux. C’était ça ou bien elle ne pourrait pas faire partie de mon dream team. Disons que je n’ai pas eu à y penser longtemps.

Après quelques recherches pour trouver un hôtel qui acceptait les terreurs comme notre Charlotte, nous avons arrêté notre choix sur un hôtel de Bethlehem, en Pennsylvanie.

Nous sommes arrivés sur place sur l’heure du souper, alors j’ai proposé à Barbara qu’elle nous « installe » un peu dans la chambre pendant que j’irais chercher à souper à l’épicerie juste à côté. Avant de partir, je lui ai demandé : « Prendrais-tu une bière avec ça ? ». Sa réponse: «D’après toi ?». Après ça, le monde se demande ce que je peux lui trouver…  😉

J’en aurais pour 5 minutes, 10 max. Arrivé à l’épicerie, j’ai trouvé rapidement de quoi manger, mais pas de bière. Hum… Il sont où, les réfrigérateurs à bière ?  Après avoir parcouru l’épicerie dans tous les sens, j’ai dû me rendre à l’évidence : il n’y en avait pas. Que faire ?  J’avais promis de la bière, j’avais le goût d’une bière, j’aurais de la bière.

Je suis sorti et suis allé voir au Walmart à côté, au cas où. Niet. J’ai donc interrogé le GPS pour une autre épicerie. À 6 km, il y en avait une qui s’appelait « Friendly Food Market ». Si c’était si friendly, il y aurait de la bière, non ?

Bon, 6 kilomètres, c’était en ligne droite. J’ai dû reprendre l’autoroute, mais j’ai fini par trouver l’endroit: un véritable trou. En fait, c’était une insulte pour tous les autres trous que j’ai pu voir dans ma vie: un dépanneur hyper-miteux dont je n’oserais jamais manger la supposée friendly food. Mais bon, de la bière, c’est dans un contenant fermé, non ?  Aussitôt entré, aussitôt ressorti : pas de business à faire là. Je commençais à avoir des doutes : comment un dépanneur pouvait ne pas avoir de bière à vendre et réussir à survivre dans un tel état de délabrement ?

La pharmacie juste à côté, peut-être ?  Je n’y croyais plus trop, mais nous achetions notre houblon dans une pharmacie à Lake George, peut-être ici… Nope.

C’était maintenant une question de principes. Un peu comme le très tenace coyote qui ne veut plus vraiment manger le Road Runner, mais juste se prouver qu’il peut l’attraper, j’allais trouver de la bière. J’ai donc traversé le boulevard pour aller voir dans l’autre dépanneur, moins miteux, de l’autre côté de la rue.

Évidemment, rien à boire. Moi qui ne demande jamais d’aide, je l’ai fait à la jeune fille qui tenait la caisse. Sa réponse ?  Elle ne savait pas où on pouvait acheter de la bière parce qu’elle n’avait pas encore 21 ans et que donc, elle ne connaissait pas ces choses-là.

Hein ?  Elle avait au moins 19 ans et elle ne savait pas ça ?  À son âge, je savais ça, et depuis très longtemps !  C’est la base de la vie, non ?  Vrai qu’on était au pays des Amish et que ces gens ont réussi l’exploit d’élire (et de réélire !) Rick Santorum… En tout cas, elle m’a reféré aux gens qui travaillaient au comptoir à bouffe à l’arrière.

Je devais avoir l’air d’un foutu alcoolo de Québécois, avec l’accent et tout le kit. Mais je n’allais pas baisser les bras. La dame à l’arrière m’a dit qu’il y avait un endroit (comment ça, UN ?!?) qui s’appelait Pavlish, pas très loin. Je trouvais que ça commençait à faire prohibition et mafia, cette affaire-là.

Elle m’a écrit les indications sur un bout de papier. Tourne à gauche ici, 5 pâtés de maisons plus loin, tourne à droite sur telle rue, etc. Malgré le petit bout de papier, après 4 ou 5 indications, je me suis évidemment perdu.

Je tournais en rond, prêt à abandonner, quand je suis tombé sur l’endroit par hasard. Je m’attendais à un style Beer Store, comme en Ontario. Ou à un endroit illégal. Mais non, c’était un… garage !  Oui, ils vendaient de la bière dans un garage !  Je n’en revenais pas.

Je me suis stationné, question d’en avoir le cœur net. À l’intérieur dudit « garage », une surprise m’attendait : de la bière du plancher au plafond, de toutes les sortes : locales, importées, micro-brasseries. Deux employés, hyper-gentils, m’ont demandé s’ils pouvaient m’aider. Heu, avez-vous de la bière ?

Ben non, j’ai demandé s’ils en avaient de la froide. Là-dessus, le choix était plus limité : fallait que je me « contente » de bières américaines. J’ai vu une caisse de Corona dans la partie réfrigérée, alors j’ai poussé ma chance : vous n’auriez pas de la Heineken froide ?  Hé oui !  Le coyote avait finalement attrapé le Road Runner !

Pendant que je payais, une dame est entrée en voiture dans ledit « garage » et là j’ai compris : c’était un drive-thru. Les gens pouvaient entrer en voiture, faire charger le précieux liquide et repartir sans que personne ne les voit faire !  Un peu comme les sections fermées de films pour adultes dans nos défunts clubs vidéos (ça vaut la peine d’aller voir le petit vidéo sur le site).

Maintenant, je comprends pourquoi les fans des équipes professionnelles de la Pennsylvanie (Philadelphie et Pittsburgh) sont parmi les plus enragés de tout le sport : ils sont frustrés !  😉

Et pour la petite histoire, je n’ai pas oublié de ramener également à manger… 🙂

Le buckle

Dimanche 17 mai, autour de midi. J’ai terminé la course depuis environ 4 heures, j’ai fraternisé avec les boys, mangé un peu, puis j’ai pris le chemin du chalet, conduit par ma fidèle équipe de support.

En arrivant, mon estomac a (encore) retourné la marchandise, puis, me sentant mieux, j’ai pris une bonne douche (haaaa !!!) et un presque aussi bon bain. Et maintenant, je somnole, étendu dans le lit, laissant glisser l’air du ventilo de plafond sur ma peau. Cette fois-ci c’est vrai, cette foutue course est bel et bien terminée !

Pression à la vessie, je dois aller aux toilettes. Je m’y rends pas trop péniblement, je suis même surpris d’être en mesure de me déplacer presque normalement. Pendant que je m’exécute, je sens que je commence à être un tantinet engourdi. Ayant déjà fait des chutes de pression, je me dis que je devrais peut-être m’asseoir par terre…

« Reviens à moi mon chéri. Oui, c’est ça, reviens… ». C’est la douce voix de Barbara qui me tient dans ses bras, tout en me passant une débarbouillette d’eau froide sur le visage et la poitrine. Oups, j’ai vraiment perdu la carte… (Pour ceux que ça intéresserait, j’avais eu le temps de terminer ce que je faisais avant de quitter temporairement notre merveilleux monde)

Après avoir repris mes esprits et être retourné au lit, Barbara me dit, encore tout doucement : « Je pense que ce ne serait pas une bonne idée d’aller à la remise des prix ». Elle vient de se taper une nuit blanche pour moi, elle vient de me ramasser par terre dans la salle de bain, je ne suis pas pour argumenter. Ok, je n’irai pas. Ça me fait un peu chier, j’aurais beaucoup aimé y être pour voir Joan recevoir ses prix. Mais bon…

Un peu plus tard, en reprenant contact avec les boys via Face de Bouc, je les mets au courant de ma mésaventure. Ils se demandaient si j’allais bien, sont un peu rassurés d’avoir de mes nouvelles. Et Pierre d’ajouter : « On a oublié de prendre ton buckle, il faudrait peut-être que tu contactes le directeur de course ».

Hein, j’avais droit à un buckle ?!?

Pour les non-initiés, la boucle de ceinture, communément appelée buckle, est le prix ultime pour l’ultramarathonien ordinaire. Je sais, se taper 100 miles à pied pour un buckle, c’est un peu beaucoup ridicule. N’essayez pas de comprendre, c’est comme ça, un point c’est tout.

Habituellement, les organisations en donnent aux coureurs qui réussissent à faire le parcours en-dessous d’un certain temps. Pour la plupart, ce seuil se situe à 24 heures, comme pour proclamer qu’on a réussi à faire 100 miles en une journée. Pour certains c’est un peu moins, d’autres, un peu plus. Je me disais que pour Massanutten, la limite était peut-être 25 heures, 26 au mieux. Alors à 28h12, mon chien était mort, j’allais me contenter de ma casquette.

Erreur. Ils en donnent à tous ceux qui terminent. De couleur argent pour ceux qui font moins de 24 heures, de couleur bronze pour les autres. J’avais donc droit à un !

Lundi matin 8h, je prends donc la route pour aller sur le site de la course, au cas où j’y croiserais quelqu’un de l’organisation. Sur place, ne restent que le chapiteau et les toilettes. Aucune âme qui vive. En sortant, je croise un monsieur et j’apprends que l’organisation loue l’endroit pour la fin de semaine et que tout le monde a foutu le camp. Damn !  Je veux mon buckle, bon !

Je contacte le directeur de course par courriel. Il me répond assez rapidement qu’il ne vit pas dans la région, alors…

Je me mets en frais de retrouver où il vit. Il n’exagérait pas : il demeure à Frederick (je ne niaise pas !) dans le Maryland, à deux heures de route. Le gars est directeur d’une course qui se déroule à deux heures de chez lui !  Je capote un ti peu, moi là…

Petit calcul Google; ce serait un détour de 30 minutes sur le chemin du retour. C’est quoi, 30 minutes pour un buckle ?  Je lui en fais part, il me répond qu’il lui en reste justement un chez lui, qu’il va le laisser dans la boîte à lait (???) sur le bord de sa porte d’entrée si je veux passer sur le chemin du retour.

Hé bien, j’ai retrouvé sa maison (un fichue de belle) et effectivement, le buckle, MON buckle, était là, m’attendant sagement. Il est magnifique. Sans mauvais jeu de mots, la boucle était bouclée, nous pouvions retourner à la maison.

postMMT100

Pour ceux qui ne l’auraient pas déjà vue, photo des mes « trophées » rapportés de Massanutten: le buckle, la casquette « finisher » et en prime, 10 « black toes »