Le porteur de bière

Rue du parc Lafontaine, déjà plus de 20 kilomètres de parcourus. L’ambiance est bonne, la température parfaite. Les demi-marathoniens y vont d’un dernier effort, Sylvain et moi courons côte à côte, à un rythme qui me semble idéal pour le reste de la course.

« Ma bandelette est en train de jammer, va peut-être falloir que j’arrête… »

Hein ?  De quessé ?  Ça allait bien, non ?  Je me dis que ça va passer. Si ça ne passe pas et qu’il doit abandonner, je fais quoi ?  Je continue ?  À quelle vitesse ?  Heu, je suis un ti peu fourré, moi là… Ça va passer, ça va passer.

La foule est dense et bruyante sur Rachel à l’approche de l’entrée du parc. Ce genre de cris me donne toujours une dose d’adrénaline et cette fois ne fait pas exception. Puis, nous prenons la gauche sur De la Roche direction nord et c’est maintenant le désert. Plus personne, plus rien.

« Il faut que j’arrête. »

Ainsi, tout juste avant la marque du demi-marathon, Sylvain s’immobilise, s’assoit sur le trottoir et commence à se masser la cuisse, au niveau de la bandelette. Et là, je me sens vraiment, mais vraiment inutile. On fait quoi pour encourager un gars qui est blessé ?  Au lieu de dire des niaiseries ou des banalités, je choisis le silence.

La gang de la Maison de la course passe. Patrick s’inquiète de voir Sylvain ainsi, ce dernier le rassure : après le massage, il devrait être bon pour repartir. Ce qu’il fera, 3-4 minutes plus tard, nous amenant à la pancarte du demi-marathon en 2 heures. Pourra-t-on faire 4 heures ?  Rien n’est moins certain. Quand un malaise comme ça se présente en course, c’est rarement pour s’en aller par après.

Sur papier, la deuxième partie du marathon est vraiment poche. Constituée de trois allers-retours formant une croix (dans le genre chemin de croix…), elle risque d’être difficile sur le moral des participants. Et quand nous empruntons St-Joseph vers l’ouest, ça me frappe de plein fouet: je vois des participants qui reviennent, d’autres qui partent vers le nord. Tout le monde a l’air de faire de la distance pour faire de la distance, un véritable calvaire (pour demeurer dans le thème). Ajoutez à ça une partie du boulevard qui est en construction, puis un petit détour cucul où le seul spectateur présent nous applaudit à partir de son balcon au deuxième étage… C’est la grande joie, il n’y a pas à dire. Et Sylvain qui ne va pas mieux…

Peu après avoir quitté St-Joseph pour prendre la direction du nord, tout juste avant le 25e kilomètre, nous arrivons aux abords du parc Laurier. Qui est là ?  Maggie, bien sûr !  Sa sœur Caroline, avec qui nous avions fait un long bout à Ottawa l’an passé est maintenant avec elle, accompagnée de son fils. Sylvain en profite pour prendre une pause et les mettre au courant de ses malheurs. Tant qu’à faire, j’applique du Voltaren sur ma cheville, pour voir si ça lui fait un effet ou pas. Un autre test.

Pendant que je badigeonne mon articulation, j’entends mon protégé parler que ça va lui prendre de la bière pour terminer et que ce sera ma prochaine mission quand on sera rendus au 27e kilomètre.

Je crois bien sûr qu’il blague. Je lui ai glissé en début de course que j’avais eu un grand regret quand j’avais accompagné Maggie: ne pas avoir trainé un bon vieux 2$ sur moi qui m’aurait permis de lui acheter un Mr Freeze quand elle aurait tant aimé pouvoir en manger un. J’ai donc pris un 5$ avant de partir, au cas où.

Quand nous reprenons la route, il persiste: je vais vraiment avoir à arrêter dans un dépanneur pour acheter de la bière. Nah, il me niaise, c’est certain… Jouant le jeu, je lui dis qu’il va devoir choisir sa sorte et que je n’arrêterai certainement pas pour de la Laurentides ou de la O’Keefe (est-ce que ça existe encore, ces « bières »-là ?). Il acquiesce et après quelques échanges, arrête son choix sur de la bière plus douce, genre Stella Artois ou Heineken. Merde, c’est qu’il a vraiment l’air sérieux…

Cette petite discussion semble le distraire un peu, mais ne l’empêche pas d’être obligé de prendre une autre pause, au point d’eau situé 1.5 km plus loin. Me sentant toujours aussi inutile, je demande aux bénévoles s’il n’y aurait pas de l’aide médicale. Peut-être qu’un physio pourrait donner un coup de main, non ?

En voulant bien faire, je déclenche un mini-mouvement de panique. Le bénévole à qui je m’adresse se met dans tous ses états et se lance dans un chiâlage en règle contre le personnel médical « qui n’est jamais là quand il y a une urgence » pour ensuite courir à leur recherche comme si c’était une question de vie ou de mort. Heu, il n’est pas tombé raide par terre, il a juste mal à la cuisse !

D’autres bénévoles inquiets s’approchent alors du « patient » qui tente de les rassurer. Puis arrivent les filles de l’équipe médicale, qui, heureusement, sont plus calmes et comprennent bien la situation quand on la leur explique. La journée semble tranquille, elles en profitent pour jaser un peu. C’est nous qui leur apprenons que seuls les marathoniens passent par là. Quand même un peu surprenant.

Pendant ce temps, je garde un œil sur un dépanneur tout près. Était-il vraiment sérieux ? Le 27e kilomètre est juste là…

Autre reprise de la course, ça va mieux, on dirait. Le paysage sur Christophe-Colomb n’est pas si mal, nous reprenons les coureurs qui nous ont dépassés pendant le dernier arrêt et il semble avoir oublié son idée saugrenue, puis repaf, ça jamme encore.

Ha, si j’étais physio ou quelque chose du genre, je servirais à quelque chose. Au lieu de ça, mon ami doit s’astreindre à faire la cigogne ou une version verticale de la danse du bacon, je ne sais pas trop, pour tenter d’étirer le muscle récalcitrant.  Le lapin de 4 heures se pointe, nous lançant des encouragements au passage. Il n’est pas épuisé, il est blessé !

Peu après avoir recommencé à avancer, nous parvenons à Jarry pour ensuite emprunter de la Roche direction sud, question de revenir vers le Plateau. À la vue d’un dépanneur, je reçois l’ordre officiel: ma mission est d’y entrer et d’en ressortir avec deux petites canettes de bière. Il était vraiment sérieux.

Je m’exécute donc. Entrer dans un dépanneur pendant un marathon, avec le dossard et tout le kit, faut quand même le faire !

Celui que j’ai « choisi » est une insulte pour tous les trous que j’ai pu rencontrer dans ma vie. Sale, les tablettes à moitié vides sur lesquelles la marchandise semble crouler sous la poussière, déprimant au possible. Mais tout au fond, un réfrigérateur à bière. Je m’y dirige au pas de course. Je cherche, cherche, cherche. Mes yeux ne voient seulement que des grosses bouteilles (genre pour alcoolos) et des grosses canettes. Rien en petit format, mis à part les six-packs et autres caisses de 12 et 24. Je ne suis tout de même pas pour acheter un six-pack ! De toute façon, je n’ai que 5$.

Je ressors donc les mains vides à la même vitesse à laquelle je suis entré, sous le regard en point d’interrogation du proprio de l’endroit, et retrouve le parcours. Installé sous la pancarte du 30e kilomètre, mon alcoolique anonyme est encore pris à se masser.

« Il y a juste des grosses ! » que je crie en arrivant, comme si je venais de sortir du Café Cléopâtre. « On va se rapprocher du Plateau, il va ben y avoir des petites plus loin… » que je reçois comme réponse. Puis, il y a ajustement dans les instructions: la prochaine fois, je ressors avec ce qu’il y a, grosse ou petite. C’est qu’il n’en démord pas…

Donc, un kilomètre plus loin, autre dépanneur, autre entrée en catastrophe en risquant de tout casser. Au moins, l’endroit est un peu mieux… Mais toujours la même variété au niveau des formats. J’arrête donc mon choix sur une grosse Heineken. En fait, c’est une très grosse: elle me semble pas mal plus imposante que celles de 500 mL qu’on voit souvent. Une 710 ou 750 mL, peut-être ?

Enfin, assez perdu de temps. Je cours vers la sortie et garroche au passage mon billet de 5$ sur le comptoir sans attendre le change. La commis, toute surprise, me dit « Ho… Thank you ! » en souriant.

Cette fois-ci, Sylvain ne s’est pas arrêté et je ne le vois même plus. Je me mets donc en frais de le rattraper. Vous vous imaginez ce qui peut passer par la tête des pauvres coureurs qui me voient les dépasser à pleine vitesse une grosse canette de bière à la main ?  Non mais, il s’en  va où, ce con-là ?  Et comme pour en ajouter, je ne peux m’empêcher de rire tout en courant. Qui a dit que la course, c’était « plate » ?

Chemin faisant, un léger détail me vient à l’idée: il est interdit de boire de l’alcool sur la place publique.  Je peux toujours faire le fanfaron et courir avec ça tant qu’elle n’est pas ouverte, mais si on en boit… Il y a quand même pas mal de policiers, ce serait vraiment con de se faire coller une contravention.

Finalement arrivé à sa hauteur, je tends mon butin à mon « chef ». Il me laisse les honneurs. Et je me fais avoir: en l’ouvrant, je suis aspergé. Ben oui, beau nono, à courir de même…

J’avoue que ça fait très bizarre de boire de la bière en courant. Pas certain d’aimer ça, mais on a beaucoup de plaisir à le faire. Nous n’oublions évidemment pas notre vieux chum Chris au passage, qui aurait certainement approuvé.

En nous voyant arriver, Maggie est découragée: « Ha non, vous l’avez vraiment fait ! ». Heu oui. Pas le choix, les ordres sont les ordres. Mais bon, c’était un peu pour dire qu’on l’avait fait. Après quelques photos, on lui donne ce qu’il reste, puis on repart. Plus que 10 kilomètres. « Il reste juste 45 minutes !» que j’annonce, sachant que c’est le temps que prend habituellement Sylvain pour couvrir cette distance. Évidemment, il sait que je ne suis pas sérieux. En fait, je m’attends à ce que ça prenne 1 heure.

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Chris aurait certainement approuvé !

Avant de décoller, je confirme que je serai à Bromont. Pas question de jouer à la moumoune avec un petit malaise comme celui-là. Maggie s’étonne : « Tu vas vraiment faire 160 kilomètres en étant blessé ?!? ». Ben… tant qu’à être blessé de toute façon, aussi bien l’être en partant, non ?

À peine 100 mètres plus loin, autre arrêt-massage. Tant et si bien que Maggie et Caroline nous rejoignent et j’en profite pour prendre une dernière gorgée. Hé, il n’en reste presque plus !  « C’est parce que je n’ai pas le droit de boire de l’alcool en public, ça fait que je veux m’en débarrasser au plus vite ! ». La belle excuse…

Au passage sous la bannière de départ du 10 km, je vérifie le chrono : 3h16. Sylvain est maintenant en souffrance permanente et a de la difficulté à avancer. C’est certain qu’on ne fera pas sous les 4 heures. Il décide sur le champ de ne plus arrêter car c’est pire par après: ça le fait figer.

De retour sur St-Joseph, pour un looooong aller-retour, le dernier. Nous croisons des coureurs qui vont à toute vitesse en sens inverse, pompés par l’odeur de l’arrivée qui approche… pour eux !  Après un certain temps, je remarque un groupe portant des t-shirts rouges faciles à reconnaitre : ce sont des Étudiants dans la course. Nous en en avons vu quelques-uns depuis le départ et à chaque fois, je vérifiais si Pierre était parmi eux.  Négatif. Mais cette fois-ci…

Hé oui, c’est bien lui !  Je ne fais ni une, ni deux et traverse le terre-plein pour aller à sa rencontre. « Hey, Partner !!! ». La surprise suivie d’un large sourire marquent son visage si expressif. « Comment ça va ? ». Je lui explique un peu les problèmes de mon protégé (les siens semblent très bien aller), puis on se donne rendez-vous à l’arrivée.

De retour à mon « mouton » qui poursuit son chemin de croix juste à la force du mental. Un entraineur de la Maison de la course le reconnait et fait un bout avec nous. Malheureusement, ça ne lui donne pas les ailes escomptées. Puis, comme nous n’avançons pas trop vite, je décide de me donner le luxe d’arrêter aux toilettes au point d’eau du 35e kilomètre.

En sortant, surprise : Sylvain est très loin devant. J’enclenche la vitesse supérieure pour le rattraper. Vraiment, mais vraiment pas facile quand ça fait des heures qu’on garde un rythme plus lent. Il me semble que ça allait mieux avec une bière à la main… Je finis par le rejoindre, au prix de longs efforts. Comme quoi avancer, toujours avancer, c’est ça qui est payant. Je vais m’en rappeler lors de mon prochain ultra. Keep moving forward.

Juste avant Pie IX, nous devons nous taper une (autre) petite boucle merdique pour revenir sur St-Joseph. Le nouveau parcours, bien que moins emmerdant que l’ancien, offre lui aussi son lot de passages difficiles pour le moral. Je plains honnêtement mon ami de souffrir ici.

Puis, comme pour faire écho à mes pensées, ma cheville fait un beau « Couick ! ». La douleur me déséquilibre pour 2-3 enjambées, un peu comme le ferait une crampe. Ouch ! Maintenant, je la sens à chaque enjambée. Ho, elle n’est pas drôle, celle-là !  C’est endurable, mais limite, comme on dit.

Ok, pas vraiment le moment de me plaindre, je ne suis pas ici pour ça, mais bien pour soutenir mon poulain. Sur Pie IX, j’essaie de le distraire en lui offrant de la bouffe (je fais des tests de ce côté en vue de Bromont, quoi que finalement…), mais il la refuse. Puis, l’air dans mes intestins tenant à tout prix à sortir, je ne peux faire autrement que le laisser aller, et… Deux dames à côté sourient quand je dis « C’est lui ! », mais bon, les blagues pipi-caca, ça a ses limites…

5 kilomètres à faire. Sylvain me demande si j’ai déjà vécu des douleurs à ce point d’un marathon (ho que oui !) et comment j’ai fait pour passer au travers. Bon, je ne peux pas savoir à quel point il souffre, mais je lui raconte mes pires : Montréal 2008 et 2011 (la fois où j’ai cru que j’allais mourir; sur Pie IX, justement), Boston 2013. Mais il m’est aussi arrivé de terminer « juste fatigué », lors de mes deux meilleures courses, entre autres. Bref, je lui dis que quand ça fait mal, on serre les dents et on endure en priant pour ça finisse au plus sacrant !

Au kilomètre 38, je lui suggère un exercice pour se donner de petits objectifs : dédier chacun des kilomètres restants à quelqu’un de cher. Ma proposition : un pour Maggie, un pour chacun de leurs 2 enfants et le dernier pour notre ami Chris qui nous regarde, là-haut. Tentative de faire passer son cerveau en mode « émotif », question de lui faire oublier le mal. J’avoue que les résultats seront assez mitigés. J’aurai essayé.

Tiens, notre tata à moto qui nous redépasse. Il ne klaxonne plus, vu qu’il a de la place en masse pour passer. Mais il roule vite pas à peu près. Il va facilement à 50-60, peut-être même plus. Est-ce qu’il sait qu’il est aux commandes d’un engin lourd et puissant au travers de coureurs qui sont sur la fin d’un marathon et qui pourraient se mettre à tituber ou changer de direction à tout moment ?  Si au moins c’était un jeune adulte, je dirais que c’est un problème de lobe frontal sous-développé, mais non, c’est un bonhomme dans la cinquantaine/soixantaine. Une seule conclusion s’impose alors : c’est un maudit sans-dessein et il n’a pas d’affaire dans un tel événement. Problème de cerveau au complet sous-développé, peut-être ?

Ok, j’avoue que ma mauvaise humeur est aussi causée par l’état de ma cheville. Depuis qu’elle a craqué, chaque foulée est douloureuse. Ça court toujours, je ne songe pas une seconde à arrêter. Mais serai-je capable de tenir le coup sur 160 kilomètres à Bromont ? Bah, en y allant lentement…

Puis, j’ai un flash : Washington. Dans les 15 derniers miles, j’y ai couru à pleine vitesse, en serrant les dents. C’était dur, mais je tenais le coup, reprenant au passage plusieurs coureurs. Serais-je capable de faire ça, ici et maintenant ?  La réponse est évidente : non. Pourtant, j’ai « seulement » 39 kilomètres relativement faciles de parcourus alors que là-bas, j’en avais plus de 60. Même après 75 kilomètres, je tenais encore le coup, alors…

Nous recroisons l’entraineur de la Maison de la course. Je profite du fait que Sylvain soit momentanément accompagné pour me lancer à pleine vitesse dans une descente. Un dernier test, pour voir… Je dois me rendre à l’évidence : je ne serai jamais en mesure de faire un 100 miles dans trois semaines. Merde.

St-Joseph, tel que prévu, dure une éternité. Ce parcours est vraiment, mais vraiment à ch… Puis, au 41e kilomètre, rue Brébeuf. Enfin !!!  Tout au bout, le parc Lafontaine et son arrivée.

Et qui retrouve-t-on sur Brébeuf ?  La petite troupe à Maggie ! Sylvain veut s’arrêter pour les saluer, je le pousse à poursuivre. Il ne faut pas que sa jambe fige si près du but…

À 500 mètres de l’arrivée, je le serre par les épaules. Tu l’as, mon ami, tu l’as : tu es un marathonien. Ça, personne ne pourra jamais te l’enlever. Je pointe les index en direction du ciel, regarde Chris qui est certainement en train de prendre une (autre) bière à notre santé là-haut, son sourire si caractéristique lui fendant le visage. Salut mon ami !

En bon pacer, je laisse la place à mon protégé. Il ne veut rien savoir et insiste pour qu’on termine ensemble. Nous le ferons donc, en 4:18:39.

Un nouveau membre vient d’entrer dans la confrérie. Bienvenue, mon chum ! 🙂

Anecdotes, avant et après Massanutten

Bière en Pennsylvanie

Vivre avec l’arthrite rhumatoïde, ce n’est pas évident. Vivre avec l’arthrite rhumatoïde ET avec un ultramarathonien, c’est encore moins évident. Non seulement on est accablé par des douleurs qui se présentent sous toutes formes, mais on doit vivre avec une fatigue inexplicable ET partager sa vie avec un fou qui est prêt à faire des heures et des heures de route pour aller prendre part à une course dont personne de sensé n’a jamais entendu parler dans le coin le plus reculé qui puisse exister sur cette terre.

C’est la réalité de ma douce moitié. Contrairement à bien des gens, les longs voyages en voiture peuvent la mettre à plat pour des jours et des jours. Pour cette raison, nous avons décidé de couper le voyage vers Luray, Virginie (petite ville située tout près du lieu de départ/arrivée du Massanutten) en deux. C’était ça ou bien elle ne pourrait pas faire partie de mon dream team. Disons que je n’ai pas eu à y penser longtemps.

Après quelques recherches pour trouver un hôtel qui acceptait les terreurs comme notre Charlotte, nous avons arrêté notre choix sur un hôtel de Bethlehem, en Pennsylvanie.

Nous sommes arrivés sur place sur l’heure du souper, alors j’ai proposé à Barbara qu’elle nous « installe » un peu dans la chambre pendant que j’irais chercher à souper à l’épicerie juste à côté. Avant de partir, je lui ai demandé : « Prendrais-tu une bière avec ça ? ». Sa réponse: «D’après toi ?». Après ça, le monde se demande ce que je peux lui trouver…  😉

J’en aurais pour 5 minutes, 10 max. Arrivé à l’épicerie, j’ai trouvé rapidement de quoi manger, mais pas de bière. Hum… Il sont où, les réfrigérateurs à bière ?  Après avoir parcouru l’épicerie dans tous les sens, j’ai dû me rendre à l’évidence : il n’y en avait pas. Que faire ?  J’avais promis de la bière, j’avais le goût d’une bière, j’aurais de la bière.

Je suis sorti et suis allé voir au Walmart à côté, au cas où. Niet. J’ai donc interrogé le GPS pour une autre épicerie. À 6 km, il y en avait une qui s’appelait « Friendly Food Market ». Si c’était si friendly, il y aurait de la bière, non ?

Bon, 6 kilomètres, c’était en ligne droite. J’ai dû reprendre l’autoroute, mais j’ai fini par trouver l’endroit: un véritable trou. En fait, c’était une insulte pour tous les autres trous que j’ai pu voir dans ma vie: un dépanneur hyper-miteux dont je n’oserais jamais manger la supposée friendly food. Mais bon, de la bière, c’est dans un contenant fermé, non ?  Aussitôt entré, aussitôt ressorti : pas de business à faire là. Je commençais à avoir des doutes : comment un dépanneur pouvait ne pas avoir de bière à vendre et réussir à survivre dans un tel état de délabrement ?

La pharmacie juste à côté, peut-être ?  Je n’y croyais plus trop, mais nous achetions notre houblon dans une pharmacie à Lake George, peut-être ici… Nope.

C’était maintenant une question de principes. Un peu comme le très tenace coyote qui ne veut plus vraiment manger le Road Runner, mais juste se prouver qu’il peut l’attraper, j’allais trouver de la bière. J’ai donc traversé le boulevard pour aller voir dans l’autre dépanneur, moins miteux, de l’autre côté de la rue.

Évidemment, rien à boire. Moi qui ne demande jamais d’aide, je l’ai fait à la jeune fille qui tenait la caisse. Sa réponse ?  Elle ne savait pas où on pouvait acheter de la bière parce qu’elle n’avait pas encore 21 ans et que donc, elle ne connaissait pas ces choses-là.

Hein ?  Elle avait au moins 19 ans et elle ne savait pas ça ?  À son âge, je savais ça, et depuis très longtemps !  C’est la base de la vie, non ?  Vrai qu’on était au pays des Amish et que ces gens ont réussi l’exploit d’élire (et de réélire !) Rick Santorum… En tout cas, elle m’a reféré aux gens qui travaillaient au comptoir à bouffe à l’arrière.

Je devais avoir l’air d’un foutu alcoolo de Québécois, avec l’accent et tout le kit. Mais je n’allais pas baisser les bras. La dame à l’arrière m’a dit qu’il y avait un endroit (comment ça, UN ?!?) qui s’appelait Pavlish, pas très loin. Je trouvais que ça commençait à faire prohibition et mafia, cette affaire-là.

Elle m’a écrit les indications sur un bout de papier. Tourne à gauche ici, 5 pâtés de maisons plus loin, tourne à droite sur telle rue, etc. Malgré le petit bout de papier, après 4 ou 5 indications, je me suis évidemment perdu.

Je tournais en rond, prêt à abandonner, quand je suis tombé sur l’endroit par hasard. Je m’attendais à un style Beer Store, comme en Ontario. Ou à un endroit illégal. Mais non, c’était un… garage !  Oui, ils vendaient de la bière dans un garage !  Je n’en revenais pas.

Je me suis stationné, question d’en avoir le cœur net. À l’intérieur dudit « garage », une surprise m’attendait : de la bière du plancher au plafond, de toutes les sortes : locales, importées, micro-brasseries. Deux employés, hyper-gentils, m’ont demandé s’ils pouvaient m’aider. Heu, avez-vous de la bière ?

Ben non, j’ai demandé s’ils en avaient de la froide. Là-dessus, le choix était plus limité : fallait que je me « contente » de bières américaines. J’ai vu une caisse de Corona dans la partie réfrigérée, alors j’ai poussé ma chance : vous n’auriez pas de la Heineken froide ?  Hé oui !  Le coyote avait finalement attrapé le Road Runner !

Pendant que je payais, une dame est entrée en voiture dans ledit « garage » et là j’ai compris : c’était un drive-thru. Les gens pouvaient entrer en voiture, faire charger le précieux liquide et repartir sans que personne ne les voit faire !  Un peu comme les sections fermées de films pour adultes dans nos défunts clubs vidéos (ça vaut la peine d’aller voir le petit vidéo sur le site).

Maintenant, je comprends pourquoi les fans des équipes professionnelles de la Pennsylvanie (Philadelphie et Pittsburgh) sont parmi les plus enragés de tout le sport : ils sont frustrés !  😉

Et pour la petite histoire, je n’ai pas oublié de ramener également à manger… 🙂

Le buckle

Dimanche 17 mai, autour de midi. J’ai terminé la course depuis environ 4 heures, j’ai fraternisé avec les boys, mangé un peu, puis j’ai pris le chemin du chalet, conduit par ma fidèle équipe de support.

En arrivant, mon estomac a (encore) retourné la marchandise, puis, me sentant mieux, j’ai pris une bonne douche (haaaa !!!) et un presque aussi bon bain. Et maintenant, je somnole, étendu dans le lit, laissant glisser l’air du ventilo de plafond sur ma peau. Cette fois-ci c’est vrai, cette foutue course est bel et bien terminée !

Pression à la vessie, je dois aller aux toilettes. Je m’y rends pas trop péniblement, je suis même surpris d’être en mesure de me déplacer presque normalement. Pendant que je m’exécute, je sens que je commence à être un tantinet engourdi. Ayant déjà fait des chutes de pression, je me dis que je devrais peut-être m’asseoir par terre…

« Reviens à moi mon chéri. Oui, c’est ça, reviens… ». C’est la douce voix de Barbara qui me tient dans ses bras, tout en me passant une débarbouillette d’eau froide sur le visage et la poitrine. Oups, j’ai vraiment perdu la carte… (Pour ceux que ça intéresserait, j’avais eu le temps de terminer ce que je faisais avant de quitter temporairement notre merveilleux monde)

Après avoir repris mes esprits et être retourné au lit, Barbara me dit, encore tout doucement : « Je pense que ce ne serait pas une bonne idée d’aller à la remise des prix ». Elle vient de se taper une nuit blanche pour moi, elle vient de me ramasser par terre dans la salle de bain, je ne suis pas pour argumenter. Ok, je n’irai pas. Ça me fait un peu chier, j’aurais beaucoup aimé y être pour voir Joan recevoir ses prix. Mais bon…

Un peu plus tard, en reprenant contact avec les boys via Face de Bouc, je les mets au courant de ma mésaventure. Ils se demandaient si j’allais bien, sont un peu rassurés d’avoir de mes nouvelles. Et Pierre d’ajouter : « On a oublié de prendre ton buckle, il faudrait peut-être que tu contactes le directeur de course ».

Hein, j’avais droit à un buckle ?!?

Pour les non-initiés, la boucle de ceinture, communément appelée buckle, est le prix ultime pour l’ultramarathonien ordinaire. Je sais, se taper 100 miles à pied pour un buckle, c’est un peu beaucoup ridicule. N’essayez pas de comprendre, c’est comme ça, un point c’est tout.

Habituellement, les organisations en donnent aux coureurs qui réussissent à faire le parcours en-dessous d’un certain temps. Pour la plupart, ce seuil se situe à 24 heures, comme pour proclamer qu’on a réussi à faire 100 miles en une journée. Pour certains c’est un peu moins, d’autres, un peu plus. Je me disais que pour Massanutten, la limite était peut-être 25 heures, 26 au mieux. Alors à 28h12, mon chien était mort, j’allais me contenter de ma casquette.

Erreur. Ils en donnent à tous ceux qui terminent. De couleur argent pour ceux qui font moins de 24 heures, de couleur bronze pour les autres. J’avais donc droit à un !

Lundi matin 8h, je prends donc la route pour aller sur le site de la course, au cas où j’y croiserais quelqu’un de l’organisation. Sur place, ne restent que le chapiteau et les toilettes. Aucune âme qui vive. En sortant, je croise un monsieur et j’apprends que l’organisation loue l’endroit pour la fin de semaine et que tout le monde a foutu le camp. Damn !  Je veux mon buckle, bon !

Je contacte le directeur de course par courriel. Il me répond assez rapidement qu’il ne vit pas dans la région, alors…

Je me mets en frais de retrouver où il vit. Il n’exagérait pas : il demeure à Frederick (je ne niaise pas !) dans le Maryland, à deux heures de route. Le gars est directeur d’une course qui se déroule à deux heures de chez lui !  Je capote un ti peu, moi là…

Petit calcul Google; ce serait un détour de 30 minutes sur le chemin du retour. C’est quoi, 30 minutes pour un buckle ?  Je lui en fais part, il me répond qu’il lui en reste justement un chez lui, qu’il va le laisser dans la boîte à lait (???) sur le bord de sa porte d’entrée si je veux passer sur le chemin du retour.

Hé bien, j’ai retrouvé sa maison (un fichue de belle) et effectivement, le buckle, MON buckle, était là, m’attendant sagement. Il est magnifique. Sans mauvais jeu de mots, la boucle était bouclée, nous pouvions retourner à la maison.

postMMT100

Pour ceux qui ne l’auraient pas déjà vue, photo des mes « trophées » rapportés de Massanutten: le buckle, la casquette « finisher » et en prime, 10 « black toes »