Marathon vs ultramarathon: Scott Jurek était-il si fort ?

En faisant quelques petites recherches sur Scott Jurek pour mon dernier article, je suis tombé sur ceci écrit par un autre blogueur. En tant que marathonien, l’auteur avance que un, courir un marathon est plus difficile qu’un ultra et que deux, les exploits de Scott Jurek sont surévalués.

En résumé, son argumentation tient sur le fait que les grands marathoniens courent seulement deux, au gros maximum trois marathons par an à cause des dommages engendrés par une course à l’organisme qui a besoin de beaucoup de temps pour récupérer. En contre-partie, Jurek a gagné le Western States 100 et le Badwater 135 à deux demaines d’intervalles, ce qui n’arriverait jamais au niveau marathon. Il remet donc largement en question la force de l’opposition à laquelle Jurek devait faire face. Il met également en doute l’effort consenti par Jurek lors de ces courses car si logiquement elles étaient si difficiles, il n’aurait jamais été capable de performer de telle façon en deux occasions aussi rapprochées.

Ma réponse,  comme celle de bien de ses lecteurs, est la suivante: bien que je respecte son opinion et que ses arguments tiennent d’une certaine façon la route, il ne sait tout simplement pas de quoi il parle. C’est vrai que la compétition est moins forte en ultra et c’est normal: il y a beaucoup moins de coureurs qui en font. Les plus « gros » ultras ont rarement un contingent de plus de 600 participants (nous étions 320 au Vermont 50) alors qu’un marathon de cette taille serait considéré comme « petit », « très petit » même. Moins de participants, donc probabilité moindre que les plus talentueux y soient. C’est aussi simple que ça. Donc, quand quelqu’un aux capacités extraordinaires comme Jurek se présente, ses chances de gagner sont effectivement augmentées. En ce sens, je suis un peu d’accord avec lui.

Ceci dit,  il parle carrément au travers de son chapeau en ce qui concerne la difficulté des épreuves. Pour lui, un ultra, ça se fait en « joggant » et on a juste une chose à faire: endurer. Pour le marathon, ce ne serait pas la même chose car le coureur va à la vitesse maximale qu’il peut tenir sur 42.2 km. Hé bien, j’ai des petites nouvelles pour lui: un marathon, c’est de la petite bière par rapport à un ultra. Et celui que j’ai fait, c’était « seulement » un 50 milles, dans des sentiers à peu près dénués de roches et de racines. Bien que plutôt nanti côté dénivlé (9000 pieds en montant, autant en descendant, ça fait tout de même 2.75 km ça !), le Vermont 50 n’est pas considéré comme difficile dans le milieu. Et pourtant, pour faire cette course-là, je me suis entrainé comme jamais, j’ai appris à monter et à descendre dans des sentiers sinueux. Pour moi, une sortie de 32 km sur route était rendue de la routine alors que pour l’entrainement du marathon, c’est le « peak » du programme.

Après la course, mes quadriceps étaient complètement finis, j’avais mal aux épaules, aux bras. Quelques semaines plus tard, à l’expo-marathon de Philadelphie, je me suis arrêté quelques instants pour écouter une conférence. Quand je me suis rendu compte que la dame donnait des conseils sur comment se comporter si ça commençait à aller mal autour du 20e mille, j’ai souri et ai poursuivi mon chemin. Le marathon le dimanche a été mon plus facile depuis mon premier et pourtant, j’y ai battu mon record personnel. Courir 42 km sur un terrain presque plat, sur une surface parfaite ?  Piece of cake  (je ne dirais toutefois pas ça aujourd’hui, mais ça, c’est une autre histoire) !

Je dirais donc ceci à monsieur Smith qui a écrit l’article: prenez le départ d’un ultra, essayez de le terminer et si par après votre opinion n’est pas changée, alors je la respecterai complètement.

Scott Jurek – Eat and Run

La veille d’une course, j’aime bien lire durant les heures précédant le moment où je me mets au lit. Je préfère lire sur un sujet autre que la course, question de ne pas avoir des « révélations » durant ma lecture et être tenté de faire des essais le lendemain. Les essais, on garde ça pour l’entrainement.

Ainsi donc, je me promenais tranquillement dans une librairie de Philadelphie la veille du marathon, question de trouver une petite occupation pour la soirée à venir. Après avoir jeté mon dévolu sur The Best of American Sports Writing 2012, je me suis mis à fouiner dans la section « course », au cas où je tomberais sur quelque chose d’intéressant… pour plus tard.

Un livre a vite attiré mon regard: Eat & Run – My Unlikely Journey to Ultramarathon Greatness de Scott Jurek.

Eat & Run cover

Qui est Scott Jurek ?  Tout simplement le plus grand ultramarathonien de notre époque. Dean Karnazes, celui qui s’est auto-proclamé « UltraMarathon Man », est beaucoup plus connu et médiatisé, en partie à cause de ses nombreux exploits un peu « exotiques »: 50 marathons en 50 jours dans les 50 états américains, courir 24 heures sans arrêt sur un tapis roulant installé au-dessus de Times Square, etc. Mais dans la communauté des ultras, il n’est pas apprécié de tous car en plus d’être très porté sur l’auto-promotion, ce qui est contraire à la nature même de la course très longue distance, il n’a jamais été pas le meilleur du groupe, loin de là.

Le meilleur, c’est (c’était, en fait) Scott Jurek. Son palmarès parle de lui-même. Il comprend entre autres:

  • 7 victoires au Western States 100
  • 2 victoires au Badwater 135 (dont la première seulement 2 semaines après le Western States !)
  • 1 victoire au Hardrock 100 (la seule année où il a participé)
  • 3 victoires au Spartathlon (246 km entre Athènes et Sparte)

Sans compter d’innombrables victoires et places d’honneur dans des ultramarathons disputés un peu partout. Il va sans dire que j’étais très intéressé à en savoir plus sur cet homme.

Comme toute bonne biographie, celle-ci nous ramène au tout début, quand Jurek était enfant. Il raconte sans pudeur une enfance parfois difficile où il devait composer avec une mère atteinte de sclérose en plaques, maladie pas tellement connue à l’époque, et un père autoritaire. L’argent ne coulait vraiment pas à flot et la petite maison du fond d’un rang de la campagne de Proctor au Minnesota était souvent inconfortable pour le jeune Scott.

Son physique frêle et sa grande timidité en firent une cible facile pour l’intimidation à l’école. Pas tellement habile dans les sports traditionnels, il réalisa un jour lors d’une course qu’il avait un don: bien que moins rapide que les autres, il pouvait tenir un rythme acceptable plus longtemps qu’eux. Beaucoup plus longtemps. C’est ainsi que le ski de fond, puis la course en forêt, devinrent pour lui une façon de s’exprimer. Ou de s’évader, c’est selon.

Au fil des chapitres, on découvre un homme humble, gentil à l’extrême. Dès sa première victoire au Western States 100, il prit une habitude pour le moins… surprenante. En effet, il se faisait un devoir de demeurer à l’arrivée pour accueillir chacun des autres participants qui terminaient la course. Ainsi donc, au Hardrock 100 où la limite de temps pour compléter le parcours est de 48 heures (!), comme il avait pris à peine plus de 26 heures pour le faire, il est demeuré à l’arrivée pendant près de… 22 heures !  On ressent même son malaise quand il s’excuse presque de s’être absenté quelques minutes… pour aller prendre une douche.

Tout au long de l’ouvrage, cette gentilesse transpire. Étant moi-même limite-bonasse avec ceux que j’aime, j’ai partagé son désarroi quand son meilleur ami a cessé de lui adresser la parole sans raison particulière. Ayant déjà vécu quelque chose de semblable, je savais ce qui lui passait par la tête. Et bien que tout soit revenu dans l’ordre avec l’amie en question, j’en porte encore les cicatrices aujourd’hui. Je suis certain que c’est la même chose pour lui.

Évidemment, quand on lit sur un athlète de haut niveau, on est toujours à la recherche de petits trucs. On veut savoir « comment ils font ». Pour Jurek, tout passe par l’alimentation (avec un titre semblable, on n’en attendait pas moins !). Comme il adore faire la cuisine, chacun des chapitres se termine par une recette. Au début, je les lisais, mais je me suis vite fatigué de le faire. Quand même…

La particularité de ces recettes ?  Aucun ingrédient ne provient directement ou indirectement d’un animal.  C’est que Jurek est un végétalien strict. Oui oui, végétalien, avec un « l ». Cet homme-là a accompli tous ses exploits sans ingurgiter le moindre gramme de produit animal. Courir 100 milles juste en mangeant du gazon ?  Ça a l’air que ça se fait !  Comme probablement bien des gens, j’étais sceptique au début, mais à force de le lire, il a presque réussi à me convaincre des bienfaits de consommer seulement de la nourriture provenant des plantes (de la bouffe de gerbille, comme disait son grand ami Dusty). Mais bon, le mot « bean » revenait un peu trop souvent à mon goût et de toute façon, je ne me vois vraiment pas finir ma vie sans jamais manger à nouveau les brochettes de boeuf de ma tendre moitié, alors je vais laisser faire…

Autre fait saillant de ce bouquin: on en apprend sur la vie d’un ultramarathonien de haut niveau. En fait, on apprend une chose: elle n’est pas tellement différente de la nôtre. Pouvez-vous croire que le plus grand athlète de ce sport ait été obligé de s’endetter et de coucher dans une tente pour avoir l’occasion de participer à toutes ces courses ?  Physiothérapeute, il devait travailler comme tout le monde pour arriver à joindre les deux bouts. Quand, après plusieurs années à remporter les courses les plus prestigieuses à répétition, les commanditaires ont fini par se montrer le bout du nez, ça a été pour payer certaines dépenses. Ce n’est que quelques années plus tard qu’il a enfin réussi à sortir sa tête hors de l’eau… ce qui a coïncidé avec le moment où sa femme a demandé le divorce.

Les derniers chapitres du livre sont consacrés au deuil et aux nombreuses remises en question qui l’ont assailli suite au décès de sa mère. Pourquoi court-il ?  A-t-il le goût de continuer ?

La lecture m’a beaucoup fait réfléchir sur la course, la vie en général. Autant on y retrouve plein de petits trucs sur la course, autant il fait travailler l’esprit. Et le coeur. Je le recommanderais fortement à tous, que vous soyez un coureur aguerri ou quelqu’un qui ne court pas du tout.