Bromont Ultra 2016, première partie

Le récit de mon dernier Bromont Ultra aurait pu tenir en un seul « morceau », mais j’ai préféré le scinder en deux, question de ne pas vous endormir avant la fin. Aujourd’hui, la première partie. La suite dans quelques jours… 

Tu me niaises…

Cette phrase que je laisse tomber, je ne l’adresse à personne en particulier. Elle exprime toutefois un certain découragement. Non, plutôt une exaspération. C’est ça, oui, une exaspération.

Devant moi, un ruban rose tendu entre deux arbres, à la hauteur de ma taille. Le parcours est marqué par des petits rubans roses attachés un peu partout ainsi que par des fanions de la même couleur plantés à même sol. À ça s’ajoutent parfois des pancartes avec des flèches noires sur fond jaune pour nous indiquer les virages et aussi, des longs rubans roses (vous voyez le thème sous-jacent) tendus à une certaine hauteur pour nous indiquer clairement un endroit où il ne faut pas aller.

Je me trouve face à un de ces rubans. Pas de problème direz-vous, j’ai juste à ne pas le franchir. Sauf que les petits fanions que je devrais normalement suivre pour me guider se trouvent de l’autre côté dudit ruban, ce qui veut dire que j’arrive d’un sentier où je ne devrais normalement pas me trouver. Doh !

Surprise, je me suis perdu. Encore. C’est la deuxième fois que ça m’arrive depuis que j’ai entamé cette section relativement bénigne dans l’érablière du mont des Pins (érablière, mont des Pins, je ne vois pas vraiment le rapport, mais bon…). Tabar…

Évidemment, l’option de traverser le ruban et poursuivre sur le « droit chemin » s’offre à moi. Mais comment je pourrais vivre avec ma conscience au cours des prochaines heures, hein ?  Et puis, admettons que je court-circuite une bonne partie du parcours et que je me retrouve par le fait même à dépasser des coureurs qui sont devant, j’aurais l’air de quoi en arrivant au ravito avant eux ?  De toute façon, de un, je ne peux pas être absolument certain que je ne suis pas déjà passé là et de deux, comment savoir de quel côté aller ?  Il n’y a pas de flèches pour aider les tricheurs. Bref, je dois rebrousser chemin.

Je le sentais pourtant. Ça faisait un petit bout que je n’avais pas vu de petits rubans roses. Mais j’étais sur un chemin de quads, ça descendait et j’avais fini par sortir du brouillard, alors je pouvais enfin courir. Je m’étais laissé aller. Erreur.

Comment on peut manquer un virage, vous me demandez ?  Facile. J’ai 109 kilomètres dans le pattes, ça fait 16 heures que mes amis et moi nous sommes élancés dans la bonne humeur, sous un ciel gris. Dire que je commence à être fatigué et être moins attentif serait un euphémisme. Ajoutez à ça le brouillard qui m’oblige à utiliser ma frontale à la main comme une lampe de poche. C’est d’ailleurs une autre affaire que je ne comprends pas : comment il peut y avoir du brouillard alors qu’il vente tout de même considérablement ?  Seule explication possible : les nuages couvrent le sommet de la montagne.

avantdepart

Avec Pierre, Louis et Stéphane, avant le départ

Bref, quand je fais passer ma frontale de mon front (duh !) à ma main, je perds le parcours de vue quelques secondes et comme le chemin de quads est très invitant, c’est facile de poursuivre dessus sans se casser la tête.

Je songe à ça en remontant péniblement la pente que je viens de descendre d’un pas si léger. Je scrute l’obscurité des yeux, à l’affût d’une lumière indiquant l’arrivée imminente d’un poursuivant. Rien. Pourtant, quand j’ai quitté le ravito P5 (kilomètre 95) plus tôt, quelqu’un arrivait. Bizarre.

Dire que je comptais sur cette section pour, peut-être, reprendre du terrain… Car, pour une raison que j’ignore, je suis en quatrième position. Malgré le fait que depuis le début de la course, j’ai l’impression de ne pas avancer, même dans les (rares) sections roulantes où mes jambes me réclament des repos. Repos que je leur accorde parfois.

Que dire des sections techniques ?  Pathétique. J’ai atteint les bas-fonds dans la descente qui suit la désormais célèbre montée Lieutenant Dan. La pente y est très abrupte et la pluie qui nous est tombée dessus pendant quelques heures l’a rendue quasi-impraticable… si on avait évolué à la lumière du jour. Imaginez de nuit…

Glissant, vous dites ?  L’enfer (en supposant que l’enfer puisse être glissant). Une première fois, j’ai perdu pied et me suis retrouvé sur mon postérieur. J’ai laissé échapper quelques jurons, puis suis reparti. Quelques mètres plus bas, à la vue d’un autre mur semblable, j’ai décidé de le descendre sur les fesses. Comme ça, je serais safe, non ?

Nope. Mes deux pieds ont perdu prise simultanément et je me suis mis à glisser sur le dos comme si j’étais en crazy carpet. J’ai tenté de m’agripper de mon mieux avec mes mains, rien à faire, pas moyen de m’arrêter. L’image qui me traversa l’esprit à ce moment ?  Celle que j’allais finir ma descente le coccyx bien étampé sur une roche. Ou avec une jambe de chaque côté d’un arbre.

Rien de tout ça ne s’est produit et après m’être arrêté sans savoir comment, j’ai crié, non, j’ai hurlé ma frustration. Je vous épargne le chapelet de mots religieux qui est sorti de ma bouche. Je me demande s’ils m’ont entendu au ravito, un peu plus bas…

Aussitôt, j’ai pensé à Stéphane. Ha Stéphane, le métronome. Au départ, il était parmi ceux qui faisaient que je n’avais pas trop d’illusions à propos de mes chances de répéter mon « exploit » de terminer deuxième comme en 2014. Déjà, Florent faisait bande à part. Ajoutez Pierre, qui m’avait mis presque 4 heures à Massanutten. Bruno, deuxième l’an passé, avait la réputation lui aussi d’être un métronome. Sans compter Louis, et tous les autres au pedigree impressionnant. Et évidemment Stéphane, qui m’avait devancé lors de des dernières courses que nous avions faites ensemble, le Vermont et Massanutten. Comme Bromont se trouve à être un « hybride » entre ces deux-là, ben…

Il était parti fort et bien que je l’avais rejoint à la fin de la première montée de la Lieutenant Dan après environ 12 kilomètres, il m’avait ensuite déposé sur place et je ne l’avais revu qu’à la mi-parcours, alors qu’il se préparait pour la nuit. Profitant du fait que j’ai une équipe de support (mon indestructible papa) pour faire un arrêt court, j’avais réussi à repartir pas trop loin derrière et espérais, encore une fois, le rejoindre dans la Lieutenant Dan.

Mais dans la longue descente juste avant, son cri avait déchiré la nuit. Nous descendions une pente de ski pas trop difficile, il était en contre-bas. Arrivé à sa hauteur, il m’a appris la mauvaise nouvelle : il s’était retourné une cheville. Et d’aplomb à part ça. Il a essayé de poursuivre, mais rien à faire, il peinait juste à marcher. Il m’a dit de continuer, que ça allait bien mes affaires, de ne pas perdre de temps. Il allait s’arrêter au prochain ravito.

Du coup, je me retrouvais en troisième position. Je n’aime vraiment pas gagner des places de cette manière, particulièrement quand c’est un ami qui en fait les frais. Et puis merde, le prochain ravito était sans bénévole, il n’y aurait personne pour l’aider. Et pas question pour lui de se taper la Lieutenant Dan et la descente qui suit dans de telles conditions. Que faire ?

J’ai poursuivi la descente à la marche et empoigné mon cellulaire. Mon père était probablement déjà rendu au P5, il pourrait demander aux bénévoles d’envoyer quelqu’un prendre Stéphane. Pendant que je faisais ça, Ian, un très fort jeunot (je lui concède un « passif » de 20 ans) qui en était à son premier 100 miles, m’a dépassé. Je m’en balançais royalement, la sécurité passant bien avant ma course.

Une fois que j’ai eu la certitude qu’un lift se pointerait le nez, j’ai voulu m’assurer que Stéphane soit mis au courant de ma démarche. S’il avait fallu qu’il poursuive son chemin avant l’arrivée de l’aide…

J’ai donc attendu au ravito. Au bout de 5 minutes, inquiet, je suis reparti en sens inverse, l’appelant en criant dans la nuit. Finalement, nous sommes parvenus à communiquer et, la conscience tranquille, j’ai pu reprendre la course.

Je sors de mes pensées en apercevant l’endroit où je me suis fourvoyé. Il faudrait bien que je tâche de demeurer l’œil ouvert, au moins pour ce qui reste de la nuit. Ma Suunto m’indiquera que je me suis rallongé d’environ 800 mètres. Comme si le parcours n’était déjà pas assez long comme ça…

C’est frustrant parce que je devrais normalement être avantagé ici. En effet, dans ma tête, le parcours de ce Bromont Ultra se divise en quatre parties majeures. La première, qui fait 15 kilomètres, est très difficile et technique avec ses trois longues montées et ses descentes se faisant en bonne partie dans du single track, question de les rendre encore plus difficiles. D’ailleurs, nous avons dû partager les sentiers avec les vélos montagne du Raid, en début de course. Expérience pas tellement plaisante parce que contrairement à ce que j’avais vécu au Vermont 50, les gens qui chevauchaient une monture étaient loin d’être respectueux et n’annonçaient pas leurs couleurs quand ils fonçaient sur nous à vive allure. En plus, il n’y en a pas un sacrament qui a eu la gentillesse de me remercier de lui avoir laissé le passage. J’étais très heureux de ne plus les revoir après être passé pour la première fois à P5 (kilomètre 15).

Ensuite, partie plus facile qui commence par du terrain presque plat sur 8 kilomètres, puis enchaîne avec l’érablière du mont des Pins (où je me trouve), la section de route qui passe par Chez Bob (kilomètres 32 et 112) et se termine au lac Bromont (kilomètres 41 et 121). Les 5 kilomètres qui nous amènent à P7 (kilomètres 46 et 126) m’avantagent également car peu techniques en partant, ils se terminent par une montée très abrupte. C’est sur ces 31 kilomètres que je devrais faire un move et au lieu de ça, je m’amuse à m’égarer dans les bois.

La troisième partie fait 19 kilomètres, entre P7 et le lac Gale (kilomètres 65 et 145). Très difficile, elle est également très lente parce qu’après une longue montée, suit une interminable section composée d’une quantité infinie de lacets techniques. Avec mon agilité légendaire, je vous laisse deviner comment je m’en tire. J’y ai définitivement perdu Bruno de vue lors du premier passage et Ian n’est pas demeuré en reste. Pas l’endroit idéal pour compter les rejoindre, mettons.

Toutefois, autour du 60e kilomètre, après m’être fait shifter par deux jeunes femmes (non, je dirai pas qu’elles étaient jolies, non, je ne le dirai pas) qui faisaient le relais, j’ai commencé à apercevoir un gars qui avançait lentement, plus lentement que moi en tout cas. Son allure générale ne laissait aucun doute : c’était un coureur du 160k. Il s’agissait de celui qui avait tenté de s’accrocher à Florent. Mal lui en prit, il s’était épuisé et voilà, je fondais sur lui. Autant je n’apprécie guère reprendre un coureur blessé (même si je sais bien que ça fait partie du jeu), autant dépasser quelqu’un qui a fait une erreur de gestion de course me satisfait. Je lui ai bien glissé quelques mots d’encouragement au passage, mais dans mon for intérieur, je n’ai pu réprimer un « Tiens toé !!! ».

La quatrième et dernière partie, ce sont 15 kilomètres relativement faciles entre le lac Gale et la mi-parcours/arrivée (kilomètres 80 et 160) avec au passage, une boucle de 6 kilomètres dans les spaghettis du mont Oak.

Partie facile, oui, mais j’y ai tout de même vécu une bonne baisse de régime lors de ma première boucle. Le classique blues de l’avant mi-parcours, quand la fatigue s’installe bien comme il faut alors que la moitié du chemin n’est même pas encore franchie. J’avoue avoir douté de terminer alors que je grimpais le mont Gale. La journée s’achevait, la pluie tombait depuis un bon moment, la nuit s’annonçait froide. Ouais… Il me semble que 80 kilomètres aujourd’hui, ça aurait été suffisant.

Surtout que des crampes ont commencé à se manifester sur la route menant au camp de base. 73 kilomètres, déjà des crampes. Ça augurait bien pour la suite…

Comme par miracle, les crampes ont disparu et la section-spaghetti a bien passé. À la pesée de la mi-parcours, j’ai fait osciller la balance à 144 livres, soit 4 livres de déficit par rapport au départ. « Tu te sens bien ? » de me demander la si gentille Guylaine, responsable de tout ce qui a trait au médical. Heu… oui, en autant qu’on peut se sentir bien après avoir couru 80 kilomètres. Comme elle sait que je suis un coureur d’expérience, je n’ai pas senti le besoin de lui cacher mes troubles de crampes, lui glissant que c’était probablement causé par un léger déficit au niveau de l’hydratation (confirmé par la perte de poids ). Elle n’en a pas fait de cas et m’a demandé : « Tu repars ? ». De quessé ?  Ben sûr que j’allais repartir, j’en étais juste rendu à la moitié !

Tout ça me semble bien loin alors que je reprends le « droit chemin » en direction de Chez Bob (kilomètre 112). Je passe assez rapidement devant le ruban qui m’a barré le chemin un peu plus tôt, puis poursuis ma route, satisfait de ma décision de suivre les règles. Le sol est gorgé d’eau et la faible lueur de ma frontale ne me permet pas de voir clairement les endroits plus « potables » où je pourrais passer. Ce qui fait que j’enfile les trous de boue les uns après les autres. Vivement le ravito pour que je puisse changer de souliers.

La route, enfin ! Toujours personne derrière et évidemment, personne devant. Je suis seul. Quand je me présente chez Bob, c’est l’accueil royal : tout le monde est après moi, m’offre de la soupe, des boissons chaudes, etc. Toutefois, une seule chose m’importe : mes maudits souliers !

Depuis le départ, je porte le dernier venu de la grande famille Skechers, le Gotrail Ultra à semelle (plus) mince. Je n’ai absolument rien à leur reprocher, bien au contraire, ils sont même excellents dans de telles conditions. Mais bon, la pluie ayant fait son œuvre, je dois maintenant me résoudre à faire appel au modèle plus heavy duty pour le reste de la course.

Avant toute chose, dernière pesée qui donne un résultat… nébuleux. Les balances utilisées sont du type que ma grand-mère avait dans sa salle de bain avait jadis. Vous savez, le genre de machin qui se dérègle à chaque fois que quelqu’un embarque dessus ?  D’ailleurs, avant de monter, j’avertis les bénévoles qu’il y a un offset de 10 livres sur celle-là. Et c’est avec ça qu’ils comptent surveiller les coureurs ?

Bon, retour à mes pieds. Comme c’est souvent le cas en ultra, j’en profite pour m’asseoir pour une première fois depuis le départ. Ho, que la levée du corps va être pénible… Juste enlever les souliers demande un effort considérable (il faut quand même que je me rende à mes pieds, déjà que ça tient de l’exploit en temps normal…). Je constate les dégâts. Tiens, c’est bizarre : une seule ampoule, tout autour de l’ongle du troisième orteil du pied droit. J’ai eu ça une fois dans ma vie, ici même en 2014. Faut croire que c’est le parcours qui me fait cet effet-là. Vraiment bizarre…

Je n’ai pas encore terminé de me changer que Xavier se pointe dans le garage où nous sommes tous à l’abri. Bout de viarge, il arrive d’où ?  Je termine de me préparer en vitesse et retourne à l’extérieur question d’essayer de le distancer un peu. Je ne le reverrai plus.

À suire…

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2 avis sur « Bromont Ultra 2016, première partie »

  1. Oh que je n’ai pas trop de mal à imaginer le chapelet de mots religieux pendant la glissade 🙂 Toutefois, perdu ou pas, je n’arrive pas à plaindre un gars qui descend une côte, d’un pied léger après 109 kilomètres de parcourus. Bravo pour ton esprit sportif exemplaire. J’ai hâte de lire la suite.

    • Je me demande bien comment ça se fait que tu sois en mesure d’imaginer de quoi avaient l’air les mots qui sortaient de ma bouche… 😉
      Pour le pied léger, bon, mettons que c’était une façon de parler. mais la pente était douce, sans difficulté majeure, ce qui fait qu’elle se descendait tellement, mais tellement bien…

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