Marathon de Boston: d’Hopkinton à Wellesley College, le premier demi

Les couloirs sont bien définis, les groupes de coureurs étant bien séparés les uns des autres. Bref, nous avons de la place en quantité suffisante pour respirer. Pourtant, certains sont nerveux et essaient de se frayer un chemin vers l’avant. On se calme, on se calme…

On ne peut toutefois pas dire que le gars à côté de moi s’en fait avec la vie. Il regarde ma casquette (je porte celle avec la mention: “Si je tombe dans les pommes, prière d’arrêter ma Garmin”) et part à rire. Il me dit qu’il adore ma casquette. Je lui réponds que je l’ai achetée à Philadelphie, portée pour la course et ai établi mon record personnel avec, alors c’est ma casquette chanceuse. Puis je songe au fait que j’en suis seulement à ma deuxième course avec cette casquette-là…

On nous annonce que l’élite est prête, que ces messieurs ont leur game face. Jamais je ne les verrai et je trouve ça un peu dommage. J’aurais bien aimé voir courir les meilleurs au monde. Mais je sais qu’ils auront déjà plus de 1 kilomètre dans les jambes quand je franchirai la ligne de départ.

Coup de canon, coup de fusil, klaxon ?  Mon cerveau n’enregistre pas ce que c’est, mais je sais que le signal de départ a été donné. Le phénomène habituel des départs de courses se produit: on entend le signal, suit une vague d’enthousiasme puis… plus rien. Ça prend toujours un peu de temps avant que la masse se mette en branle et ici, avec la quantité incroyable de coureurs, le phénomène est amplifié. Finalement, nous commençons à remonter Main Street en marchant. Je ne peux effacer le sourire de mes lèvres: je vais courir Boston !!!

Après quelques accélérations/ralentissements, je traverse enfin la ligne de départ, située tout en haut de la montée. Comme tout le monde, je démarrage aussitôt mon GPS. Selon le chronomètre officiel, ça fait déjà 4 minutes que la course a été lancée.

J’avais beau avoir regardé le profil du parcours, je me fais surprendre: ça commence immédiatement par une descente, assez prononcée. Et mes instincts d’ultrarunner sont mis à l’épreuve: avancez, bout de viarge !  Tout le monde a décidé de prendre ça relaxe en partant. Dans ma tête, on relaxera sur le plat; quand ca descend, il faut utiliser la gravité à son avantage, pas taxer ses quads en freinant. Mais je suis coincé du côté gauche, pas moyen de passer…

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Une photo prise au départ. Ça donne une bonne idée…

Après un petit bout plus plat, re-descente. Et re-freinage. J’exaspère et passe sur la gazon. Hé oui, en plein Marathon de Boston, je passe sur le gazon. Malgré les inconvénients, j’ai fait mon premier kilomètre en 4:11, preuve que ça descendait pas à peu près. Je remarque que ledit premier kilomètre est marqué au sol, je me demande si ce sera comme ça tout le long…

Une surprise m’attend autour de ce premier kilomètre, justement: une montée. De quessé ?  Selon ma petite mémoire, les 4 premiers milles étaient en descendant. Erreur. Globalement, oui, mais en observant bien le profil, on remarque effectivement qu’il y a des petites montées. Et ce sera comme ça tout au long de la course. Arrive ensuite le premier mille, où on retrouve un chronomètre officiel. Il semblerait qu’il y en aura à chaque mille, ce qui est assez impressionnant merci. Habituellement, on en voit 3 ou 4 sur le parcours, au grand maximum.

Suit ensuite le deuxième kilomètre. Selon mon GPS, je l’ai fait en 4:26. Ok, je suis dans le rythme. Première gorgée de Gatorade à partir de mes bouteilles, comme le veut ma tradition. Je regarde tout autour et une chose me frappe: je suis en train de courir le marathon le plus prestigieux du monde… et nous sommes en pleine campagne !  Pourtant, il y a des spectateurs, encore et toujours. Pas autant qu’on m’avait dit, mais il y en a partout. Jamais de moment où on se retrouve seuls, une grande première pour moi.

Je regarde devant, je me tourne pour regarder derrière: des coureurs à perte de vue. Une autre première. Mais avec autant de coureurs du même calibre, tout se passe rondement, à part deux zigotos qui courent côte à côte, à exactement la distance chiante entre eux deux: ils sont juste assez loin l’un de l’autre pour optimiser la place qu’ils prennent, mais pas assez pour nous permettre de passer. Une fille se tanne et leur demande carrément de se tasser. Aussitôt, c’est l’avalanche de coureurs dans le trou laissé béant. Ils faisaient quoi, au juste ?

Deuxième mille, arrivée dans la petite municipalité d’Ashland. Et aussi, premier point d’eau. Ouch, ça c’est un point d’eau !  Des tables, en voulez-vous, en v’là !  Et des bénévoles ?  Encore plus !  C’est fou… Je prends un verre d’eau au passage et poursuis ma route, impressionné.

Coup d’oeil à la cadence: 4:22 de moyenne. Ouais, un peu rapide, mais bon, ça descend tout de même depuis le début… Je me sens bien, mais pas “en dedans”. J’essaie de ralentir un peu, mais c’est difficile en compétition: on n’accepte aussi facilement de se laisser dépasser.

Les kilomètres passent et j’arrive au 5e, premier point de chronométrage officiel (il y en aura à tous les 5 kilomètres): je suis en 21:56, soit 4:23 de moyenne (déjà un décalage avec mon GPS). Ok, ça ne va pas si mal. Petit calcul rapide: si je fais toutes les tranches de 5 km en 22 minutes, ça me donne 3h06 à l’arrivée, soit mon record personnel. Mais avec les Newton hills à venir, je pense y perdre au moins 2 minutes, ce qui m’amènerait à 3h08. Ce serait vraiment bien pour un marathon en avril.

Dans le “centre-ville”, on voit plus de spectateurs. Ils sont très enthousiastes, le marathon est vraiment une fête pour eux. Et ils sont dévoués. Certains offrent de l’eau aux coureurs, même s’il y a abondance de points d’eau. D’autres offrent des Mr. Freeze, mais ça ne doit pas pogner fort fort, il fait à peine 10 degrés. Ce que je vois de plus bizarre ?  Un spectateur avec une boîte… de papiers mouchoirs. De quessé ?  C’est que j’ai un petit peu passé l’âge des plaisirs solitaires, moi là… Pour se moucher vous dites ?  Il reste 35 km, je pense que je vais recommencer à morver d’ici la fin. En plus, avec la sueur, il doivent être tout mouillés une fois rendu au moment pour les utiliser, non ?  Enfin, on dirait que certains se posent moins de questions que moi et se servent.

Après une première estimation erronée pour les 4 premiers milles, j’ai fait une autre erreur pour les 12 milles suivants: je pensais que ce serait relativement plat. Hé non. On dirait bien que Boston, c’est tout sauf plat. Je sais que ça fait drôle d’entendre dire ça de la part d’un ultrarunner, mais des côtes en marathon, ce n’est pas la même chose. En course sur route, on a un ennemi: le chronomètre. À chaque fois qu’on parle d’un marathon, on parle du temps réussi. Pas du parcours, pas des conditions. On parle du temps. En ultra, on pense à une chose: vaincre le parcours. À la fin, on compare son temps au vainqueur pour se donner une idée, mais c’est tout. C’est totalement différent comme dynamique.

Malgré tout, entre les 5e et 10e kilomètres, que nous atteignons dans la ville de Framingham, je sens que je prends mon rythme de croisière. Je passe au 10e en 43:53, toujours dans la cadence. Le vent, bien que défavorable, ne dérange pas trop car il est faible et à la quantité de coureurs qu’il y a, je réussis toujours à me trouver un abri.

Puis, peu à peu, je sens une certaine lassitude s’installer. Les enchainements montées-descentes commencent à faire leur effet. Je commence à me dire que les marathons, c’est trop dur. Je suis fatigué de courir sur la route, de me battre contre le temps, passer mon temps à vérifier ma cadence. Je m’ennuie de mes sentiers, de l’air pur, des changements de directions, de la technique… Puis je me dis que ce n’est pas normal d’avoir de la misère de même après 12 km à 4:22/4:23. Ben voyons donc !

Certains ont une théorie à ce sujet: celle du “centre de commande”. Le subconscient, connaissant l’ampleur de la tâche à venir, ordonnerait au corps d’envoyer des signaux de fatigue au coureur, empêchant ainsi ce dernier de dépasser ses limites trop tôt dans la course. Ce n’est pas pour rien que la plupart des coureurs s’entendent pour dire que la course, c’est mental avant tout.

Mais bon, peu importe les grandes théories, autour du 14e kilomètre, je ne me sens pas bien. Je prends un gel expresso, question de stimuler un peu mon corps. Rien ne se passe vraiment, je continue à avancer, me sentant misérable.

Puis, coup de chance, alors que je suis en plein coeur de Natick, qui vois-je devant ?  Un monsieur qui pousse une chaise roulante. En m’approchant, je vois clairement l’inscription “Team Hoyt” sur son coupe-vent. Maintenant âgé de 73 ans, monsieur Hoyt pousse encore et toujours son fils. Je n’ai pas eu l’occasion de visionner leur petit clip avant de partir ce matin et je ne savais pas où trouver leur statue à Hopkinton. Mais ils sont là, juste devant moi. Monsieur Hoyt ne semble plus capable de courir comme avant (il a fait 2h42 ici à l’âge de 52 ans, en poussant son fils !), mais il fait encore la route, en marchant. Il persévère.

En passant près d’eux, je pose ma main sur son épaule et dit tout doucement “Mister Hoyt…”, puis les mots bloquent à la sortie de ma bouche. Je voulais tout simplement lui dire que c’était un honneur, mais ça ne sort pas. Merde !

Je manque mon temps de passage au 15e kilomètre (1:06:02, j’ai un petit peu ralenti), mais qu’à cela ne tienne, je sens une poussée d’adrénaline dans mes veines. Je commence par me sermonner: “Arrête donc de te plaindre, est-ce qu’il se plaignent, ces deux-là ?”, puis entreprends de faire ce que j’aurais dû faire depuis le départ: découper le parcours en petites tranches. Bientôt, je serai rendu au 10e mille. 2 milles plus loin, ce sera le fameux scream tunnel de Wellesley College. Puis, au 13e mille, ce sera la moitié. Ensuite, 3 petits autres milles et nous arriverons à Newton. Après, ce seront les côtes, puis ça descend jusqu’à l’arrivée. Simple non ?

Le 10e mille est rapidement passé. Je poursuis mon chemin, déterminé. Peu avant le 12e mille, une insigne: “Welcome to Wellesley”. Je ne peux retenir un petit sourire: bientôt, je verrai et entendrai enfin  les fameuses étudiantes de Wellesley College.

Leur présence ne tarde pas à se faire sentir. Au moins 500 mètres avant d’arriver à leur hauteur, on les entend crier. Non, ça ne peut pas être ça…  Hé oui !  Au loin, on les voit déjà, massées contre une clôture de sécurité, les mains tendues vers les coureurs pour donner des high five. Et elles crient, elles crient !  Assourdissant. La moitié d’entre elles tiennent des pancartes intimant les coureurs de les embrasser. Des exemples ?  “Kiss me, I’m from Oregon !” (non mais, je n’en ai rien à cirer, moi..), “Kiss me, I major in science!” (pour geeks seulement), “Kiss me, I use the tongue !” (elle doit être laide, c’est comme rien) ou la grande classique “Kiss me, I’m a call-girl !” (heu..). Hallucinant. Ce petit vidéo et celui-ci donnent une bonne idée de l’ambiance… mis à part le volume des cris, qui est beaucoup plus élevé sur place.

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Voilà le support auquel nous avions droit. Malheureusement, la dame sur la droite ne tenait pas de pancarte… 😉

Bon ben, ça fait partie des bénéfices marginaux d’une participation au Marathon de Boston, pas le choix…  En fait, nous avons l’embarras du choix, justement. Sauf que de l’angle où nous arrivons, difficile d’associer un visage et une pancarte (je sais, pervers-pépère). Je cherche une Québécoise, une Canadienne au pire. Rien. Je jette alors mon dévolu sur l’étape suivante et m’arrête à une demoiselle tenant une pancarte: “Kiss me, I’m British !”. Je lui lance: “You’re British ?  I love you !”. Excès d’enthousiasme, je l’admets.  Elle a l’air toute surprise, j’ai comme l’impression qu’elle n’a pas été très populaire depuis le départ. Elle me tend alors… la joue !  Ben voyons chose, tu tiens une pancarte demandant de t’embrasser et tu veux un petit bec sur la joue !?!  Ça m’a pris 8 marathons avant d’obtenir le droit de venir ici et tu me tends la joue ?

Enfin, pas vraiment le temps de discuter, je dépose un petit baiser sur la joue de la demoiselle et repars. Après quelques high fives supplémentaires, je m’arrête à une autre demoiselle qui réclame un baiser (et dont je ne me souviens plus la « motivation »). Jolie fille, brunette frisotée, une chose me frappe: elle pourrait être ma fille !  Sans blague, mes parents avaient mon âge quand j’étais à l’université.  C’est ça, les beaux jeunes hommes, plus rapides (il faut faire moins de 3h05 pour se qualifier quand on a moins de 35 ans), sont chose du passé et maintenant, il ne reste que les vieux bonshommes comme moi et les dames pour ces jeunes demoiselles…

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Un beau jeune homme qui a droit au traitement royal ! 🙂

Mais celle-ci ne semble pas trop s’en faire avec ça et on se dépose simultanément un baiser sur la joue, puis je repars, fier comme un paon. J’ai bien évidemment manqué mon temps de passage au 20e kilomètre (1:28:17 selon les résultats officiels) et perdu une seconde sur ma moyenne dans l’opération. Mais on s’en fout un peu, non ? 🙂

Allez, amenez-le, votre fameux deuxième demi !

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