Sur la route, entre Hopkinton et Wellesley

Les 5 premiers kilomètres

La course est lancée. On sent une clameur, puis… rien. C’est toujours comme ça que ça se passe dans une grande course. La fébrilité du début, puis le monde attend de pouvoir avancer. On commence en marchant, puis on arrête. On repart, jogge un peu… autre arrêt. Finalement, en haut de la montée menant à la ligne de départ, ça s’éclaircit devant moi et je peux me mettre à courir. Pour les 185 à 200 prochaines minutes, je vais courir sans arrêt. Vaut mieux ne pas y penser…

Le parcours commence par une descente assez abrupte merci. À ma première expérience, fort de mes aptitudes de coureur des bois, je l’avais dévalée à toute vitesse. Cette stratégie s’était avérée payante à Philadelphie quelques mois plus tôt, alors pourquoi pas ici ? Sauf que tous les experts du parcours disent d’éviter de faire ça, alors cette fois-ci, je demeure dans le milieu de la route et suit le rythme de mes compagnons de course.

Le premier kilomètre se fait tout de même rapidement en 4:12 (je crois que j’avais fait 4:11 l’an passé !). Premier problème: le protecteur que je porte au genou droit est déjà descendu. À l’entrainement, je m’arrêterais tout simplement, puis repartirais. Mais ici, pas question. Je réussis à le remonter à peu près en me disant que la course va être longue (par chance, il demeurera finalement en place jusqu’à Boston)…

Suit la première montée et le ton est donné: nous monterons et descendrons sur 42.2 kilomètres. Je m’efforce de demeurer « en dedans », c’est-à-dire de courir sans faire d’effort. J’essaie de me détendre, d’y aller relaxe. Mais en même temps, pas facile car je suis parti avec des coureurs un peu plus rapides que moi. J’ai beau essayer de faire ma course et de ne pas m’occuper des autres, l’effet d’entrainement est toujours là.

Ceci dit, Boston n’est pas propice aux « amitiés » soudaines entre coureurs. Habituellement en course, je me retrouve toujours avec un ou quelques coureurs/coureuses avec qui je fais un petit bout de chemin. Mais ici, à cause du relief, pas moyen. En effet, personne ne fait les côtes de la même façon, que ce soit en montée ou en descente. Ajoutez le contingent de coureurs qui est le plus fort au monde et ça donne une course où on passe son temps à dépasser et à se faire dépasser.

Ma cadence finit par se stabiliser autour de 4:18/km pour un passage en 21:41 aux 5 kilomètres (il y a toujours une erreur sur la Garmin par rapport au parcours officiel; je me fie toujours sur la Garmin pour maintenir ma cadence). J’ai beau vouloir demeurer « en dedans », je suis déjà plus rapide que l’an passé…

Les kilomètres 5 à 15

Depuis le départ, les paysages ruraux et les petites villes de banlieue défilent sous nos yeux. Déjà que les gens de Boston sont plus chaleureux et accueillants que ceux des autres grandes villes américaines, imaginez les campagnes environnantes. L’ambiance est magique, c’est la fête pour tout le monde ici. Le parcours est peut-être difficile, c’est le plus beau que j’ai eu la chance de voir en marathon. Et de loin !

Dans une descente, je sens une panique derrière moi. Je me retourne au moment précis où une fille que je viens à peine de dépasser se retrouve le visage contre le sol. Ouch !  Comme nous sommes en descente, notre vitesse se situe probablement autour de 16-17 km/h, alors l’atterrissage a dû être brutal. Je songe à arrêter pour l’aider, mais nous sommes en marathon, pas en trail, alors je poursuis ma route en espérant qu’elle puisse se relever et reprendre la course (il y a également des équipes médicales un peu partout sur le parcours, au besoin). Je prie également pour que personne n’ait trébuché sur elle.

10e kilomètre: 43:37. Bon, encore un peu rapide, mais je vais bien. Très bien même. Je ne me sens pas totalement « en dedans », mais au moins aussi bien qu’à New York au même moment dans la course, alors pourquoi ne pas continuer ainsi ?

Autour du 12e kilomètre, je décide de prévenir le teen blues en avalant un gel (saveur jet blackberry, j’adore). Qu’est-ce que le teen blues ?  C’est un phénomène que j’ai observé lors de mes longues sorties et de mes marathons. J’ai toujours un down entre les 13e et 16e kilomètres, comme si mon corps me disait: « Ouf, il en reste encore beaucoup ! ».  L’an passé, j’en avais frappé un très solide, au point que je ne m’imaginais pas finir. Est-ce qu’il existe un meilleur moyen qu’un peu de sucre et de caféine pour prévenir ça ?  Jusqu’à ce que j’en trouve un, ce sera celui-là que j’utiliserai. 🙂

Ce petit boost n’aurait peut-être pas été nécessaire car presque immédiatement après, j’entends crier: « Team Hoyt on the left !  Team Hoyt on the left ! ». Ha, Team Hoyt… L’inspiration de millions de coureurs. Il s’agit de leur 32e et dernière présence ici. Ils sont encore là, Dick, 73 ans, poussant son fils handicapé Rick, 52 ans. Il y a quelques années, ils ont fait le parcours en 2h42, un exploit gigantesque. Aujourd’hui, le père Dick n’est plus en mesure de courir, alors c’est en marchant qu’il fait le parcours. Dans la descente où nous les dépassons, il semble avoir de la difficulté à retenir le baby jogger dans lequel est installé son fils. L’admiration que nous éprouvons tous pour cet homme demeure et nous les applaudissons, lui et son fils, alors que nous passons à côté d’eux. Ce fut un privilège de partager le parcours avec vous, monsieur Hoyt.

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Team Hoyt à l’oeuvre. Remarquez les applaudissements…

Nous entrons ensuite dans la charmante municipalité de Natick où on retrouve une enseigne identique à celle installée à l’entrée de Las Vegas et qui dit, bien évidemment, « Welcome to fabulous Natick ». Tout près de l’enseigne, un band et le chanteur, qui semble habillé comme Elvis (je ne suis pas certain, il y a beaucoup de monde) chante le classique « Always on my Mind ».

Traitez-moi que feffi de romantique fini, je m’en fous: j’adore cette chanson. À la fois simple et profonde, elle me touche, que voulez-vous ?  Et tout de suite, mes pensées se retrouvent 27 kilomètres plus loin (j’ai passé les 15k en 1:05:32), à l’arrivée, où Barbara est peut-être déjà rendue. Oui, je pense à toi, mon amour. Tout le temps, même si ça ne parait pas toujours… (Je sais, la chanson est écrite au passé par un gars qui regrette ce qu’il a fait, mais j’ai droit de l’adapter au présent et garder seulement le titre, non ?)

Du kilomètre 15 au demi

La traversée de Natick se poursuit sans anicroche. Progressivement, ma cadence moyenne a monté et est maintenant rendue à 4:21/km, ce qui est une bonne chose. Le gel a fait des merveilles et le teen blues ne s’est jamais manifesté. Je continue à m’hydrater régulièrement, cueillant un verre d’eau à chaque mille et complétant le tout avec mon GU Brew.

Autour du 19e kilomètre, nous arrivons dans Wellesley. Ha, le fameux scream tunnel qui approche !  🙂  Sur les côtés, des spectateurs nous offrent des lingettes humides et après m’être dit que je n’en avais pas besoin, je décide du contraire. Je bifurque donc rapidement et coupe un autre coureur au passage. Oups, erreur de débutant. Je m’excuse et lui explique que je veux me débarbouiller avant de recevoir mon bec. Puis je corrige: avant de recevoir MES becs. Ben là, tant qu’à y être…  🙂  Le gars sourit, mais c’est tout. Je pense qu’il va demeurer du côté gauche de la route une fois rendu sur place.

Plusieurs histoires ont été racontées au sujet du fameux scream tunnel. On dit que les étudiantes de Wellesley College (l’alma mater d’Hillary Clinton, quand même) y crient tellement fort qu’on peut les entendre un mille avant d’arriver à leur hauteur. C’est un petit peu exagéré. Mais on les entend clairement avant d’arriver. Et une fois sur place, le bruit est assourdissant. Les cris des jeunes filles sont perçants, elles doivent avoir un satané mal de gorge le lendemain, c’est comme rien…  Ce petit vidéo donne une excellente idée de l’ambiance qui y règne. 🙂

Je suis à peine arrivé au début du « tunnel » que j’aperçois une jeune asiatique qui tient une pancarte sur laquelle est écrit: « Kiss me, I want my PR ! ». Bon ben, pas le choix, si la demoiselle vise un record personnel, faut que je me dévoue… Je me penche donc pour qu’on échange un baiser simultané sur la joue, mais la petite me surprend en m’enlignant drette sur le kisser, comme on dit (Always on my Mind, Always on my Mind, Always on my Mind…). Ouais, elle va l’avoir, son record personnel à ce rythme-là !  🙂  J’aurais protesté, mais que voulez-vous, pas le temps, j’ai un marathon à courir moi..  😉

Je reprends ma course et m’arrête une autre fois, au hasard. Moi aussi, j’y vais tout de même pour un record personnel. La jeune étudiante, probablement moins attirée par les vieux pépés, me tend la joue. Ouais, bon, pas pour finir de même, alors un peu plus loin, autre arrêt où j’échange un double-joue simultané avec une jolie jeune fille qui était grimpée sur la clôture. Je n’étais tout de même pas pour la décevoir.

Bon, record personnel établi, retour aux vraies affaires. J’échange quelques high fives en m’en allant, puis j’aperçois une pancarte sur laquelle je lis: « Kiss me, I’m single ! ». Pauvre chouette. Je me sacrifie donc, encore une fois. Et ladite célibataire de me tendre… la joue !  Ha ben, tu vas rester seule longtemps toi ! J’aurais dû garder ma « trilogie ». Ça, c’est comme dans les films. Il y a eu trois Godfather, mais quatre Lethal Weapon et quatre Indiana Jones. Et dans les deux cas, le quatrième était de trop. Même chose pour moi à Wellesley. Moi pis ma gentillesse aussi…  😉

Comme l’année dernière, cet intermède m’a fait du bien. Cette tradition, si unique à Boston, met toujours de la bonne humeur dans le peloton. Ça nous sort de notre bulle « route-cadence-hydratation-alimentation ». Maintenant, retour aux choses sérieuses.

En traversant le centre-ville de Wellesley, nous atteignons la mi-parcours. Le chrono me dit 1:32:37. Je trouve (encore) mon temps de passage trop rapide, mais je me sens bien. Pas au top-top-top, mais vraiment bien. Si les 5 prochains kilomètres ne causent pas de dommage, je me sens d’attaque pour les Newton Hills.

Et si j’étais dans un grand jour ?

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Petites vites de début d’année

Question de parler d’autre chose que du temps qu’il fait (avouez que ce n’est vraiment pas évident ces jours-ci, surtout quand le mercure grimpe, puis replonge de 25 degrés en l’espace de quelques heures avant de vouloir remonter en vue de la fin de semaine), voici ce qui a retenu mon attention au cours des derniers jours dans notre merveilleux petit monde des coureurs du froid et de l’humidité.

1- Marathon de Boston: la résilience (encore). Un petit coup d’oeil furtif à la liste des inscrits au prochain Marathon de Boston m’a confirmé ce que je savais déjà: la résilience des coureurs, ce n’est pas de la frime. Qu’il s’agisse de personnes connues ici (Éric Hoziel, Suzanne Gariépy), de coureurs connus  au Québec (Sébastien Roulier) ou ailleurs (Team Hoyt, Amy Rusiecki) ou de connaissances à moi, tous ceux qui étaient là en 2013 seront de retour en 2014.

C’est avec beaucoup de fierté que je me joindrai à eux à Hopkinton le 21 avril au matin.

2- Ultimate XC St-Donat. Les autobus jaunes s’emplissent rapidement !  Plus de la moitié des places sont déjà prises pour chacune des épreuves de 38 et 60 km après seulement une semaine d’inscriptions. Il serait étonnant que ces deux courses-là n’affichent pas “complet” d’ici au printemps.

3- Vermont 100. “Online registration opened on January 6th 2014. And the response was overwhelming !”. Ce sont les mots que l’on retrouve sur le site internet du Vermont 100. Et “overwhelming”, c’est le moins qu’on puisse dire !  J’ignore en combien de temps le 100 milles s’est rempli, mais à peine 4 heures après l’ouverture des inscriptions, il ne restait plus de place et la liste d’attente comptait déjà une trentaine de noms.

Je me demande bien ce que les organisateurs comptent faire pour les prochaines éditions, l’approche “premier arrivé, premier servi” n’étant peut-être pas la meilleure quant une épreuve devient trop populaire. Se voir refuser l’accès à une course pour cause de problème de connexion internet, ça doit être assez frustrant merci ! Je prédis l’instauration loterie pour l’édition 2015.

En ce qui concerne le 100k, la course que j’envisageais faire cette année, il reste encore une vingtaine de places au moment d’écrire ces lignes.

4- Pandora 24. C’est maintenant décidé, je ne serai pas de la fête à Silver Hill Meadow en juillet. Le but de m’inscrire au 100k était d’aller chercher de l’expérience en vue d’un 100 milles. Or, bien que cette course m’aurait été fort utile en ce sens, elle aurait représenté un investissement logistique et monétaire équivalent à la “vraie” course. De plus, je craignais d’éprouver un certain regret à la vue des 100-milers tout autour de moi.

Je mettrai donc le cap sur Prévost cet été. Mon but: effectuer des tests. Voir ce qui marche, ce qui ne marche pas côté alimentation, hydratation, vêtements, chaussures, etc. Le fait de pouvoir avoir accès à mes affaires à tous les 10 km me permettra de pouvoir m’ajuster en cours de route tout en étant pas mal moins exigeant pour l’équipe de support !  Je pourrai également tester ma volonté car après plusieurs heures passées dans les sentiers, il sera probablement tentant de sauter dans l’auto pour retourner à la maison !

Aussi, détail non négligeable, on ne m’a dit que du bien du Massif des Falaises et de l’organisation du Tour en octobre dernier.

5- La fin de saison. Encore une fois, toujours question d’y aller progressivement, pas de Virgil Crest pour 2014. J’envisage plutôt deux courses de 80 km / 50 milles: la Chute du Diable et mon Vermont 50 chéri que j’ai dû laisser tomber en 2013. Mais bon, j’ai encore le temps d’y penser, pas vrai ?

6- Face de bouc. Comme les valeureux Gaulois, je résiste, encore et toujours à l’envahisseur. Mais pour combien de temps encore ?  Maintenant, les réseaux que l’on dit sociaux sont partout et si on les évite, on finit par se priver d’informations très intéressantes. Ainsi, la très grande majorité des épreuves ont leur page Facebook sur laquelle ils publient les dernières informations pertinentes. Les infolettres arrivent souvent plus tard… quand elles arrivent. Dans certains cas, être un irréductible comme moi présente des inconvénients considérables. Par exemple, l’organisation des 6 heures Frozen Ass Mount Royal n’avait même pas de site web, l’inscription se faisant par Facebook uniquement.

Va peut-être falloir que je me fasse à l’idée…

Marathon de Boston: d’Hopkinton à Wellesley College, le premier demi

Les couloirs sont bien définis, les groupes de coureurs étant bien séparés les uns des autres. Bref, nous avons de la place en quantité suffisante pour respirer. Pourtant, certains sont nerveux et essaient de se frayer un chemin vers l’avant. On se calme, on se calme…

On ne peut toutefois pas dire que le gars à côté de moi s’en fait avec la vie. Il regarde ma casquette (je porte celle avec la mention: “Si je tombe dans les pommes, prière d’arrêter ma Garmin”) et part à rire. Il me dit qu’il adore ma casquette. Je lui réponds que je l’ai achetée à Philadelphie, portée pour la course et ai établi mon record personnel avec, alors c’est ma casquette chanceuse. Puis je songe au fait que j’en suis seulement à ma deuxième course avec cette casquette-là…

On nous annonce que l’élite est prête, que ces messieurs ont leur game face. Jamais je ne les verrai et je trouve ça un peu dommage. J’aurais bien aimé voir courir les meilleurs au monde. Mais je sais qu’ils auront déjà plus de 1 kilomètre dans les jambes quand je franchirai la ligne de départ.

Coup de canon, coup de fusil, klaxon ?  Mon cerveau n’enregistre pas ce que c’est, mais je sais que le signal de départ a été donné. Le phénomène habituel des départs de courses se produit: on entend le signal, suit une vague d’enthousiasme puis… plus rien. Ça prend toujours un peu de temps avant que la masse se mette en branle et ici, avec la quantité incroyable de coureurs, le phénomène est amplifié. Finalement, nous commençons à remonter Main Street en marchant. Je ne peux effacer le sourire de mes lèvres: je vais courir Boston !!!

Après quelques accélérations/ralentissements, je traverse enfin la ligne de départ, située tout en haut de la montée. Comme tout le monde, je démarrage aussitôt mon GPS. Selon le chronomètre officiel, ça fait déjà 4 minutes que la course a été lancée.

J’avais beau avoir regardé le profil du parcours, je me fais surprendre: ça commence immédiatement par une descente, assez prononcée. Et mes instincts d’ultrarunner sont mis à l’épreuve: avancez, bout de viarge !  Tout le monde a décidé de prendre ça relaxe en partant. Dans ma tête, on relaxera sur le plat; quand ca descend, il faut utiliser la gravité à son avantage, pas taxer ses quads en freinant. Mais je suis coincé du côté gauche, pas moyen de passer…

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Une photo prise au départ. Ça donne une bonne idée…

Après un petit bout plus plat, re-descente. Et re-freinage. J’exaspère et passe sur la gazon. Hé oui, en plein Marathon de Boston, je passe sur le gazon. Malgré les inconvénients, j’ai fait mon premier kilomètre en 4:11, preuve que ça descendait pas à peu près. Je remarque que ledit premier kilomètre est marqué au sol, je me demande si ce sera comme ça tout le long…

Une surprise m’attend autour de ce premier kilomètre, justement: une montée. De quessé ?  Selon ma petite mémoire, les 4 premiers milles étaient en descendant. Erreur. Globalement, oui, mais en observant bien le profil, on remarque effectivement qu’il y a des petites montées. Et ce sera comme ça tout au long de la course. Arrive ensuite le premier mille, où on retrouve un chronomètre officiel. Il semblerait qu’il y en aura à chaque mille, ce qui est assez impressionnant merci. Habituellement, on en voit 3 ou 4 sur le parcours, au grand maximum.

Suit ensuite le deuxième kilomètre. Selon mon GPS, je l’ai fait en 4:26. Ok, je suis dans le rythme. Première gorgée de Gatorade à partir de mes bouteilles, comme le veut ma tradition. Je regarde tout autour et une chose me frappe: je suis en train de courir le marathon le plus prestigieux du monde… et nous sommes en pleine campagne !  Pourtant, il y a des spectateurs, encore et toujours. Pas autant qu’on m’avait dit, mais il y en a partout. Jamais de moment où on se retrouve seuls, une grande première pour moi.

Je regarde devant, je me tourne pour regarder derrière: des coureurs à perte de vue. Une autre première. Mais avec autant de coureurs du même calibre, tout se passe rondement, à part deux zigotos qui courent côte à côte, à exactement la distance chiante entre eux deux: ils sont juste assez loin l’un de l’autre pour optimiser la place qu’ils prennent, mais pas assez pour nous permettre de passer. Une fille se tanne et leur demande carrément de se tasser. Aussitôt, c’est l’avalanche de coureurs dans le trou laissé béant. Ils faisaient quoi, au juste ?

Deuxième mille, arrivée dans la petite municipalité d’Ashland. Et aussi, premier point d’eau. Ouch, ça c’est un point d’eau !  Des tables, en voulez-vous, en v’là !  Et des bénévoles ?  Encore plus !  C’est fou… Je prends un verre d’eau au passage et poursuis ma route, impressionné.

Coup d’oeil à la cadence: 4:22 de moyenne. Ouais, un peu rapide, mais bon, ça descend tout de même depuis le début… Je me sens bien, mais pas “en dedans”. J’essaie de ralentir un peu, mais c’est difficile en compétition: on n’accepte aussi facilement de se laisser dépasser.

Les kilomètres passent et j’arrive au 5e, premier point de chronométrage officiel (il y en aura à tous les 5 kilomètres): je suis en 21:56, soit 4:23 de moyenne (déjà un décalage avec mon GPS). Ok, ça ne va pas si mal. Petit calcul rapide: si je fais toutes les tranches de 5 km en 22 minutes, ça me donne 3h06 à l’arrivée, soit mon record personnel. Mais avec les Newton hills à venir, je pense y perdre au moins 2 minutes, ce qui m’amènerait à 3h08. Ce serait vraiment bien pour un marathon en avril.

Dans le “centre-ville”, on voit plus de spectateurs. Ils sont très enthousiastes, le marathon est vraiment une fête pour eux. Et ils sont dévoués. Certains offrent de l’eau aux coureurs, même s’il y a abondance de points d’eau. D’autres offrent des Mr. Freeze, mais ça ne doit pas pogner fort fort, il fait à peine 10 degrés. Ce que je vois de plus bizarre ?  Un spectateur avec une boîte… de papiers mouchoirs. De quessé ?  C’est que j’ai un petit peu passé l’âge des plaisirs solitaires, moi là… Pour se moucher vous dites ?  Il reste 35 km, je pense que je vais recommencer à morver d’ici la fin. En plus, avec la sueur, il doivent être tout mouillés une fois rendu au moment pour les utiliser, non ?  Enfin, on dirait que certains se posent moins de questions que moi et se servent.

Après une première estimation erronée pour les 4 premiers milles, j’ai fait une autre erreur pour les 12 milles suivants: je pensais que ce serait relativement plat. Hé non. On dirait bien que Boston, c’est tout sauf plat. Je sais que ça fait drôle d’entendre dire ça de la part d’un ultrarunner, mais des côtes en marathon, ce n’est pas la même chose. En course sur route, on a un ennemi: le chronomètre. À chaque fois qu’on parle d’un marathon, on parle du temps réussi. Pas du parcours, pas des conditions. On parle du temps. En ultra, on pense à une chose: vaincre le parcours. À la fin, on compare son temps au vainqueur pour se donner une idée, mais c’est tout. C’est totalement différent comme dynamique.

Malgré tout, entre les 5e et 10e kilomètres, que nous atteignons dans la ville de Framingham, je sens que je prends mon rythme de croisière. Je passe au 10e en 43:53, toujours dans la cadence. Le vent, bien que défavorable, ne dérange pas trop car il est faible et à la quantité de coureurs qu’il y a, je réussis toujours à me trouver un abri.

Puis, peu à peu, je sens une certaine lassitude s’installer. Les enchainements montées-descentes commencent à faire leur effet. Je commence à me dire que les marathons, c’est trop dur. Je suis fatigué de courir sur la route, de me battre contre le temps, passer mon temps à vérifier ma cadence. Je m’ennuie de mes sentiers, de l’air pur, des changements de directions, de la technique… Puis je me dis que ce n’est pas normal d’avoir de la misère de même après 12 km à 4:22/4:23. Ben voyons donc !

Certains ont une théorie à ce sujet: celle du “centre de commande”. Le subconscient, connaissant l’ampleur de la tâche à venir, ordonnerait au corps d’envoyer des signaux de fatigue au coureur, empêchant ainsi ce dernier de dépasser ses limites trop tôt dans la course. Ce n’est pas pour rien que la plupart des coureurs s’entendent pour dire que la course, c’est mental avant tout.

Mais bon, peu importe les grandes théories, autour du 14e kilomètre, je ne me sens pas bien. Je prends un gel expresso, question de stimuler un peu mon corps. Rien ne se passe vraiment, je continue à avancer, me sentant misérable.

Puis, coup de chance, alors que je suis en plein coeur de Natick, qui vois-je devant ?  Un monsieur qui pousse une chaise roulante. En m’approchant, je vois clairement l’inscription “Team Hoyt” sur son coupe-vent. Maintenant âgé de 73 ans, monsieur Hoyt pousse encore et toujours son fils. Je n’ai pas eu l’occasion de visionner leur petit clip avant de partir ce matin et je ne savais pas où trouver leur statue à Hopkinton. Mais ils sont là, juste devant moi. Monsieur Hoyt ne semble plus capable de courir comme avant (il a fait 2h42 ici à l’âge de 52 ans, en poussant son fils !), mais il fait encore la route, en marchant. Il persévère.

En passant près d’eux, je pose ma main sur son épaule et dit tout doucement “Mister Hoyt…”, puis les mots bloquent à la sortie de ma bouche. Je voulais tout simplement lui dire que c’était un honneur, mais ça ne sort pas. Merde !

Je manque mon temps de passage au 15e kilomètre (1:06:02, j’ai un petit peu ralenti), mais qu’à cela ne tienne, je sens une poussée d’adrénaline dans mes veines. Je commence par me sermonner: “Arrête donc de te plaindre, est-ce qu’il se plaignent, ces deux-là ?”, puis entreprends de faire ce que j’aurais dû faire depuis le départ: découper le parcours en petites tranches. Bientôt, je serai rendu au 10e mille. 2 milles plus loin, ce sera le fameux scream tunnel de Wellesley College. Puis, au 13e mille, ce sera la moitié. Ensuite, 3 petits autres milles et nous arriverons à Newton. Après, ce seront les côtes, puis ça descend jusqu’à l’arrivée. Simple non ?

Le 10e mille est rapidement passé. Je poursuis mon chemin, déterminé. Peu avant le 12e mille, une insigne: “Welcome to Wellesley”. Je ne peux retenir un petit sourire: bientôt, je verrai et entendrai enfin  les fameuses étudiantes de Wellesley College.

Leur présence ne tarde pas à se faire sentir. Au moins 500 mètres avant d’arriver à leur hauteur, on les entend crier. Non, ça ne peut pas être ça…  Hé oui !  Au loin, on les voit déjà, massées contre une clôture de sécurité, les mains tendues vers les coureurs pour donner des high five. Et elles crient, elles crient !  Assourdissant. La moitié d’entre elles tiennent des pancartes intimant les coureurs de les embrasser. Des exemples ?  “Kiss me, I’m from Oregon !” (non mais, je n’en ai rien à cirer, moi..), “Kiss me, I major in science!” (pour geeks seulement), “Kiss me, I use the tongue !” (elle doit être laide, c’est comme rien) ou la grande classique “Kiss me, I’m a call-girl !” (heu..). Hallucinant. Ce petit vidéo et celui-ci donnent une bonne idée de l’ambiance… mis à part le volume des cris, qui est beaucoup plus élevé sur place.

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Voilà le support auquel nous avions droit. Malheureusement, la dame sur la droite ne tenait pas de pancarte… 😉

Bon ben, ça fait partie des bénéfices marginaux d’une participation au Marathon de Boston, pas le choix…  En fait, nous avons l’embarras du choix, justement. Sauf que de l’angle où nous arrivons, difficile d’associer un visage et une pancarte (je sais, pervers-pépère). Je cherche une Québécoise, une Canadienne au pire. Rien. Je jette alors mon dévolu sur l’étape suivante et m’arrête à une demoiselle tenant une pancarte: “Kiss me, I’m British !”. Je lui lance: “You’re British ?  I love you !”. Excès d’enthousiasme, je l’admets.  Elle a l’air toute surprise, j’ai comme l’impression qu’elle n’a pas été très populaire depuis le départ. Elle me tend alors… la joue !  Ben voyons chose, tu tiens une pancarte demandant de t’embrasser et tu veux un petit bec sur la joue !?!  Ça m’a pris 8 marathons avant d’obtenir le droit de venir ici et tu me tends la joue ?

Enfin, pas vraiment le temps de discuter, je dépose un petit baiser sur la joue de la demoiselle et repars. Après quelques high fives supplémentaires, je m’arrête à une autre demoiselle qui réclame un baiser (et dont je ne me souviens plus la « motivation »). Jolie fille, brunette frisotée, une chose me frappe: elle pourrait être ma fille !  Sans blague, mes parents avaient mon âge quand j’étais à l’université.  C’est ça, les beaux jeunes hommes, plus rapides (il faut faire moins de 3h05 pour se qualifier quand on a moins de 35 ans), sont chose du passé et maintenant, il ne reste que les vieux bonshommes comme moi et les dames pour ces jeunes demoiselles…

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Un beau jeune homme qui a droit au traitement royal ! 🙂

Mais celle-ci ne semble pas trop s’en faire avec ça et on se dépose simultanément un baiser sur la joue, puis je repars, fier comme un paon. J’ai bien évidemment manqué mon temps de passage au 20e kilomètre (1:28:17 selon les résultats officiels) et perdu une seconde sur ma moyenne dans l’opération. Mais on s’en fout un peu, non ? 🙂

Allez, amenez-le, votre fameux deuxième demi !

Merci monsieur Hoyt

C’était un matin où je n’avais pas vraiment le goût. De courir, on s’entend… 😉  Ça tombait mal, j’avais prévu faire 35 km.

Je n’avais pas envie de me lever, j’étais bien au lit. J’ai constaté que la température était à peu près identique à hier: froid pour la mi-mars avec un soleil éblouissant et un petit vent fatigant du nord-ouest. Ça voulait dire un bon 10 degrés de différence dépendant si on court le vent dans le dos ou dans la figure. De quoi râler un peu avant même de commencer.

Je sentais ma vieille blessure à la cheville gauche (tout comme durant toute l’année dernière). Mon ischio tirait un peu, mais pas tout à fait à la même place qu’en décembre dernier. Je me demandais si je ne devrais pas en faire moins… Je pestais d’avance contre la bordée de neige qui allait nous tomber de dessus. Bref, je me cherchais des excuses.

En m’échauffant, j’ai décidé d’aller revoir le petit vidéo que j’avais découvert hier. Je vous ai revu, monsieur Hoyt, tirant à la nage votre fils dans un canot pneumatique. Je vous ai revu, le transportant dans vos bras jusqu’à votre vélo. J’ai revu la joie sur son visage. J’ai admiré à nouveau la cadence extraordinaire à la quelle vous couriez à la fin de cet Ironman. Et mes yeux se sont encore emplis de larmes quand vous avez traversé ensemble la ligne d’arrivée.

Inspiré, je suis parti de chez moi avec la merveilleuse chanson et ces superbes images en tête. J’ai affronté le vent en passant à vous, essayant d’adopter la position si parfaite que vous gardez en courant. Mais j’ai surtout essayé de ressentir le bonheur que votre fils et vous partagez lors de ces épreuves. Et je pense avoir réussi.

Aujourd’hui, je n’étais pas seul sur la route. Vous étiez avec moi, votre fils et vous, et je vous en remercie.

À voir ou à revoir…

Comme je venais de parler de Team Hoyt, je suis allé faire un tour sur YouTube et suis tombé là-dessus.

Je n’ai pas pu faire autrement qu’essuyer une larme. Quelle inspiration… Ça me donne presque le goût de laisser passer les deux premières vagues pour faire la course à leurs côtés !

 

Des petites vites du samedi

Quelques petites choses qui ont attiré mon attention au cours des derniers jours…

Marathon de Rome:

Bonne nouvelle pour tous les participants du Marathon de Rome: le départ aura lieu à l’heure prévue, soit 9h00. Je ne sais pas comment les gens sur place ont pris la nouvelle, mais si j’y étais, j’aurais poussé un gros « ouf ! ». Un souci de moins.

De la manière dont les médias décrivent le nouveau pape François, je ne serais même pas surpris qu’il ait eu son mot à dire dans cette histoire. Cet homme semble tellement humble qu’il donne l’impression de ne pas vouloir déranger le déroulement normal des activités de la ville éternelle. Rien à voir avec l’apparente arrogance de son prédécesseur ou le charisme de Jean-Paul II, mettons…

6883:

Ce sera le numéro que je porterai à Boston. De loin le plus élevé que je n’aurai jamais porté !  Il faut dire qu’habituellement, dans un événement comptant plusieurs épreuves, c’est dans la plus longue qu’on retrouve les numéros de dossard les plus bas, le champion en titre portant le numéro 1. Et généralement, plus on s’attend à faire un bon temps, plus notre numéro est petit (à part à Mississauga où ils sont distribués en ordre alphabétique). Normalement, le mien est situé entre 1000 et 2500.

Mais bon, à Boston, on peut dire que je ne ferai pas partie des meilleurs. Par contre, je serai de la première de trois vagues, ce qui me surprend un peu. On nous dit que le « temps de coupure » pour faire partie de la première vague était de 3h18. Ça ne m’aurait pas dérangé d’être de la deuxième vague, mais je préfère être à l’arrière et remonter le peloton que devant et me faire dépasser !

Ça fait que malheureusement, je n’aurai probablement pas l’occasion de rencontrer Louise avec qui j’avais jasé au Vermont 50, ni l’ancien ministre Stockwell Day. J’aurais aussi énormémenet apprécié serrer la pince aux membres de la célèbre Team Hoyt, mais à moins qu’ils soient à l’expo-marathon, ça n’arrivera probablement pas: ils seront de la dernière vague.

Philadelphia 100 Mile Run:

Je suis tombé là-dessus par hasard, en me promenant sur le site Run 100s. Heu, de quessé ?  Les ultras, ça se fait dans le bois, dans des coins perdus, non ?

Hé bien pas celui-là. Il se déroule en pleine ville, sur les bords de la rivière Schuylkill. En tout, 12 fois une boucle de 8.4 milles, en très majeure partie sur pistes cyclables asphaltées.

Je connais plutôt bien le coin, le parcours du marathon empruntant de bonnes parties de cette boucle. Mais faire 12 fois le tour d’un parcours de ville presque totalement plat ?  Il y a de quoi virer complètement dingue !  Ce que les coureurs doivent être écoeurés de les voir, les foutues marches à Rocky à la fin !  Non merci pour moi. Je risque de faire Badwater avant, c’est bien pour dire…