2014, mieux que 2012 ?

Une autre année qui s’achève. La tradition étant maintenant bien établie, je vous offre aujourd’hui chers lecteurs une petite rétrospective de mon année de course à pied. Avec mes bons et mes moins bons coups.

Tourner en rond – La dernière fois que j’en ai parlé, c’était lors d’une conférence donnée par Joan. Il présentait l’ultramarathon sous toutes ses formes et parmi celles-ci, il y avait la version consistant à courir 50 kilomètres sur une piste. La première réaction des gens quand ils prennent connaissance de telles épreuves se résume généralement à un gros « Ouach ! » ou un « Beurk ! » de dégoût.

Et pourtant, je dois avouer que je n’ai pas détesté l’expérience. Ça a quelque chose de rassurant, courir sur une piste. Les toilettes sont toujours proches, les ravitaillements aussi. Et en hiver, ce n’est pas trop déplaisant de courir sans spinner. Je ne sais pas si je vais récidiver, mais je ne ferme certainement pas la porte.

La victoire – Dès le premier des 500 virages à effectuer durant la course, j’étais seul en tête. Pendant près de 4 heures, je me suis demandé si j’allais tenir le coup, s’il y avait un coureur qui me suivait et attendait que je faiblisse pour m’achever. Comment aurais-je pu savoir que Denis, celui qui m’encourageait à chaque fois que je le dépassais, était mon plus proche poursuivant ?

Puis, dans le dernier tour, on a prononcé les mots magiques: « vainqueur » et « record ». Ça m’a fait vraiment bizarre. On n’était évidemment pas en présence du contingent de coureurs du Marathon de Boston, mais j’ai tout de même savouré cette grande première.

Quant au record, il a tenu le coup lors de l’édition montréalaise des Marathons intérieurs JOGX et il ne sera pas en danger en 2015 pour la simple et bonne raison qu’on n’y tiendra pas d’épreuve de 50 km.

L’attente –  Hopkinton, le lundi 21 avril. Après New York quelques mois plus tôt, je me retrouve encore à attendre le départ d’un grand marathon en gelant comme un creton. Ça durera des heures. À ce moment précis, je me dis « Plus jamais ».

L’émotion – Quand les Japonais tout près ont fini par finir de jacasser, un silence complet s’est installé dans la grande cour de l’école secondaire où tous les coureurs étaient réunis. Les images de l’horreur qui avait secoué Boston et le monde entier me sont revenues en tête. Si j’étais là, c’était pour les victimes, pour montrer à tous les illuminés que cette terre peut porter que jamais, au grand jamais, ils ne me feront reculer.

Je ne sais pas si c’était la rage ou la tristesse, mais j’ai senti une vive émotion monter en moi. Et ai laissé échapper quelques sanglots.

Le parcours – Pourtant je le savais. Ce parcours-là tend un piège au coureur pour le bouffer tout rond par la suite. Je ne cessais de me répéter de prendre ça cool, de relaxer, de demeurer « en dedans ».

Rien à faire. Après avoir eu l’illusion que je pourrais être dans un grand jour (du con !), les premières crampes ont fait leur apparition avant même d’arriver à Newton, au 26e kilomètre. Heureusement, fort d’une expérience acquise à la dure (c’est le moins que l’on puisse dire !), j’ai réussi à gérer ma fin de course relativement convenablement et à terminer avec mon 3e meilleur temps en « carrière ».

Je me demande si un jour, je réussirai à traverser la petite banlieue de Brookline sans souffrir le martyr… Pour ça, va falloir que je refasse la course, ce dont je ne suis pas certain d’avoir envie.

Lapin-accompagnateurMarathon d’Ottawa. Pour la première fois, j’allais accompagner quelqu’un pour un marathon. J’avais bien peur de ne pas être à la hauteur. En effet, que faire et quand le faire ?  Encourager « positivement » ou « botter le derrière » ?  Et si Maggie frappait le mur ?

Disons que j’ai beaucoup appris ce jour-là. Des détails, mais qui peuvent faire toute une différence. Par exemple, les côtes sont beaucoup plus difficiles pour les coureurs moins rapides, car ils n’ont pas le même momentum à la base. Ils doivent donc travailler plus fort durant la montée qui semble alors plus longue pour eux. Aussi, prévoir que les ravitos pourraient être moins bien garnis et surtout, trainer de l’argent la prochaine fois. Quand Maggie a constaté que des Mr Freeze (il faisait chaud) avaient été distribués et qu’il n’en restait plus pour nous, j’ai senti son moral en prendre un coup. Si j’avais pu faire un arrêt au dépanneur à ce moment-là…

Lapin-accompagnateur (bis) – Sylvain, le coureur le plus rapide que j’ai eu l’occasion d’accompagner, faisait sa première incursion dans le monde du demi-marathon (en fait, le Tour du Lac Brome fait 20 kilomètres, mais bon…). J’ai eu l’occasion de me reprendre un peu, m’amusant à déconner avec mon ami, question de lui changer les idées durant l’épreuve.

La prochaine fois, ce sera pour la grande course. Il est prêt, ne reste plus qu’à le convaincre. Je crois même qu’il a le potentiel pour faire Boston dès sa première tentative.

Le feu – Ils étaient (presque) tous bien installés autour quand nous sommes arrivés. Les participants de la course de 120 km de l’Ultimate XC de St-Donat avaient trouvé la nuit particulièrement difficile. Pas tellement encourageant de voir des coureurs de ce calibre avoir le moral dans les talons après avoir complété (en sens inverse) le parcours qui nous attendait. Parmi les sept, seulement deux se joindraient à nous pour les 60 kilomètres restant.

Question de nous enlever le peu de confiance en nous qui nous restait, Joan s’est permis d’ajouter: « Vous allez vous amuser ! ». Moi qui avais trouvé l’épreuve particulièrement pénible 12 mois auparavant…

Les crampes (bis) – Je devrais plutôt dire LA crampe, soit celle qui semblait contracter tous les muscles de mon corps suite à une chute à quelques kilomètres du village de St-Donat. L’espace d’un instant, j’ai cru que jamais je ne me relèverais.

Le sourire – Celui de Luc quand il m’a aidé à me relever. Celui de Luc encore quelques minutes plus tard quand il m’a dit « Allez, on finit ça ensemble ! ». Et celui qu’on avait tous les deux quand on a traversé la ligne d’arrivée, main dans la main. C’est ce que j’aime par-dessus tout de la course en sentiers: on passe des heures et des heures sur le parcours et pourtant, on termine à égalité, la position n’ayant que finalement pas tellement d’importance (nous avons tout de même terminé en 14e place).

Le coup de pied – Celui de Pat. Donné sur le bout pied au sens propre, mais au derrière au sens figuré. En 2-3 phrases, il m’a convaincu que j’étais prêt pour un 100 miles. Il avait crissement raison.

L’imagination – Quelques jours après St-Donat, le travail m’a amené à effectuer un premier de très (trop ?) nombreux déplacements en Abitibi. Les longues heures, la fatigue accumulée, un nouvel environnement, plusieurs obstacles se sont dressés pour m’empêcher de vivre ma passion.

J’ai dû faire preuve d’imagination, mais j’ai trouvé à la fois le temps et les endroits pour courir. J’ai même pu parcourir à fond la caisse des sentiers de quads qui étaient ma foi fort praticables et très agréables.

Un collègue (beaucoup plus jeune que moi) m’a demandé où je trouvais l’énergie pour aller courir après des journées comme on se tapait au boulot. Honnêtement, j’aurais trouvé infiniment plus difficile d’aller m’enfermer dans ma chambre d’hôtel…

La bibitte rare – Dans un monde où les engins à moteur sont pratiquement élevés au niveau des dieux (j’exagère à peine), la perception qu’ont les gens d’un gars maigrichon qui court beau temps mauvais temps, pluie ou neige, varie à l’intérieur de la fourchette allant de l’extra-terrestre à la nuisance publique.

Mes collègues de la place, à force me côtoyer, ont semble-t-il adopté le terme « bibitte rare » pour me décrire. Un être humain en apparence tout à fait normal, mais bon, le soir, il court. Que voulez-vous, personne n’est parfait…

Mais on dirait que ce n’est pas toute la population locale qui ait aussi bien assimilé la présence d’oiseaux rares. En effet, pour la première fois depuis des années, j’ai entendu a un cabochon qui m’a lancé un « Cours Forrest, cours ! » comme je passais tout près. Moi qui croyais que cette race avait quitté la surface de la planète… Puis, le même soir, il y a un autre tata, au volant de son giga-pickup, qui s’est mis à me klaxonner (et ce n’était pas un petit coup de klaxon pour m’avertir de sa présence, c’était la version frénétique des klaxons à répétition ayant l’air de dire: « Tasse-toi de mon chemin ! ») alors que la rue était suffisamment large pour accommoder 5 ou 6 engins du calibre de celui dans lequel il semblait essayer d’exprimer sa virilité. Du con…

Le « froid » abitibien – Un seul mot pour le décrire: exagéré. Vent pour ainsi dire absent, humidité presque aussi rare, les conditions y sont quasi-idéales pour pratiquer des sports en hiver. Pour une même température, je porte une couche de moins de vêtements que dans la région de Montréal.

-20 degrés en Abitibi ?  C’est plus facile à endurer qu’un -10 dans le sud de la province. Je n’ai toutefois pas connu leurs fameux -40…

Lake Placid –  Nous avions tellement aimé, nous y sommes retournés. Un terrain de jeux incroyable pour un fou de la trail qui en a profité au maximum, encore une fois. Le Flume Trail System n’a maintenant plus aucun secret pour moi. Les heures que j’ai passées à l’arpenter dans tous les sens m’ont donné une base inestimable en vue des courses automnales.

La meilleure organisation ? – On dit souvent que ce sont les petits détails qui font la différence. Et l’organisation de l’UT Harricana semble particulièrement attentive à ces petits détails.

Par exemple, la présence de toilettes portables au départ. Ou le marquage des kilomètres sur le parcours. Ces petits riens qui font passer l’expérience de course d’agréable à très agréable.

Savoir s’adapter est également une très belle qualité pour une organisation. 300 coureurs qui finissent par aboutir dans un single track, ce n’est pas jojo. Ainsi, l’épreuve de 80 km ne reviendra pas en 2015 et sera remplacée par un 125 km qui partira de plus loin. Donc, moins de congestion à « subir » avec les coureurs du 65 km.

Ceci dit, nous devrions nous compter extrêmement chanceux que des gens passionnés mettent sur pied des épreuves de grande qualité comme St-Donat, Harricana et Bromont (je compte bien « rendre visite » aux autres ultras de la Belle Province dans un avenir rapproché). Pour avoir vécu l’expérience aux USA, les nôtres n’ont absolument rien à envier, bien au contraire, à nos voisins du sud. Et pourtant, ceux-ci devraient posséder une plus vaste expérience dans le domaine…

La bonne formule pour moi ? –  Après avoir lu le Field Guide to Ultrarunning d’Hal Koerner, j’ai décidé de faire un test à Harricana: j’allais prendre un gel à environ toutes les 30 minutes, sauf dans le cas où je boufferais aux ravitos. Résultat: aucune baisse d’énergie, aucun down pendant les 9h20 que j’ai passées dans les sentiers. J’allais certainement répéter.

Pas le plus rapide, ni le plus habile, mais… – Je suis parti en milieu de peloton, ou à peu près. Dans le single track, j’avais l’impression d’être une nuisance. Je ne comptais plus les coureurs que j’avais dû laisser passer.

Puis, je me suis rendu compte que les autres s’éternisaient aux ravitos, alors que je passais presque en coup de vent. Puis je rattrapais des coureurs, un à un, et ne me faisais jamais reprendre. Je poursuivais mon petit bonhomme de chemin, un point c’est tout. « Keep moving forward » que je ne cessais de me répéter.

Au final, une 13e place sur environ 150 partants, malgré une contracture au mollet droit. Serais-je fait pour les très longues distances ?

L’inconnu – 100 miles. 160 foutus kilomètres. En sentiers, en montagne. Il faut être fou pour faire ça, non ?  Pourtant, quelques minutes avant le départ de l’épreuve-reine du Bromont Ultra, je ne ressentais pour ainsi dire aucune nervosité, même si je me lançais dans l’inconnu. J’allais faire ce que j’aime le plus au monde pendant une journée complète. Quoi demander de mieux ?

La tente médicale – Après les 55 premiers kilomètres, premier passage au camp de base. Sous la tente, deux ou trois coureurs qui se tordent de douleur. Dans ma tête l’épreuve vient à peine de commencer, alors je trouve bizarre de voir autant de concurrents amochés. Du coup, je gagne plusieurs places au classement…

Première expérience – Je n’avais jamais couru à l’obscurité. On dit qu’il faut tester toutes le conditions de course, mais bon, je n’en avais pas eu l’occasion, alors…

En octobre, la nuit dure environ 13 heures. J’aurai passé tout ce temps à parcourir les bois et les chemins de campagne à la lueur de la frontale. Qui serait assez fou pour aller courir dans des sentiers à 3 heures du matin en temps « normal » ?  Personne, probablement. Mais dans le cadre d’une course, on dirait que c’est « normal », justement.

On avance plus lentement, les ombres font parfois (souvent) croire à la présence d’animaux bizarres, on se sent seul au monde, on réussit à se perdre même si on se déplace à la vitesse d’une maman paresseux affolée. Et pourtant, on se sent à sa place. Jamais je n’ai souhaité être ailleurs cette nuit-là.

« T’es deuxième !!! » – Thibault l’air serein, bien installé sur une chaise, une couverture sur les jambes, ses bâtons de marche à ses pieds. Il se retirait de la compétition, les quads fichus. Ces mots sortis de la bouche de ma douce moitié confirmaient ce que je venais de réaliser: il ne restait plus qu’un seul coureur devant moi, Joan, qui n’est tout simplement pas dans ma ligue. Derrière: trois ultramarathoniens aguerris. 56 longs kilomètres me séparaient encore de l’arrivée. Tellement de choses pouvaient encore se produire…

1h15 – C’est l’avance que j’avais sur Pierre, Louis et Martin lors de mon dernier passage au camp de base. À ce moment-là, ça m’est tombé dessus: j’allais vraiment terminer mon premier 100 miles en deuxième position. Wow !

L’équipe de support –  Sans elle, pas de deuxième place, point à la ligne. L’anticipation de voir mon père et ma tendre moitié à chaque poste de ravitaillement m’a littéralement transporté.

Mention spéciale à ma douce qui possède un don: celui de deviner mes besoins. Elle ne court pas et pourtant elle sait. Comment fait-elle pour deviner ?  Aucune idée, mais c’est bigrement efficace !

La belle surprise – Joan, sachant que j’en étais à ma première expérience, a attendu mon arrivée pendant presque deux heures. Je ne sais pas s’il peut savoir à quel point ça m’a fait plaisir…

L’anonymat – Réservé, même dans le monde composé d’introvertis des coureurs longue distance, j’étais peu connu du milieu au moment de prendre le départ. Durant toute la course, j’étais le « coureur inconnu qui avance bien ».

Maintenant, je ne pourrai plus évoluer sous le radar de la même manière. Mon amie Maryse a même tenté de me convaincre que je faisais partie de l’élite de la course en sentiers au Québec. C’est bien gentil de sa part, mais c’est juste que tout est tombé en place pour moi ce jour-là, un point c’est tout. L’élite, moi ?  Jamais de la vie !

L’entrevue – Une première pour moi. Il fallait que ce soit avec 160 kilomètres dans les jambes et 28 heures sans sommeil. Essayant de répondre par autre chose que « Oui » et « Non », les pensées se bousculaient dans ma tête… à la vitesse qu’elles pouvaient bien se bousculer !

J’ai tenté de profiter de l’occasion pour faire la promotion de notre merveilleux sport, de faire comprendre aux lecteurs tout ce que ça implique, etc. Le résultat n’a pas été si mal, mais aurait pu être mieux…

« Félicitations ! » –  Durant toute la journée, le cerveau ralenti par l’alcool (désolé Julie si je n’ai pas toujours été cohérent lors de nos conversations de jour-là !), je ne comptais plus les gens qui me félicitaient quand ils me croisaient. À chaque fois, je remerciais la personne bien humblement, gêné de toute cette attention.

Je suis carrément tombé des nues le lendemain matin lorsque mon voisin, avec qui nous n’avons pas beaucoup de contacts (vous savez, du genre: « Bonjour, bonjour » ou « Pourriez-vous ramasser le courrier pendant nos vacances ? ») m’a crié ses félicitations alors que j’étendais péniblement mes vêtements souillés de la veille sur la corde à linge. Comment savait-il ?  « J’ai lu ça dans le journal ! ».

C’était dans la version papier du journal ?!?  Shit… Avais-je dit des conneries durant l’entrevue ?

La récup –  Longue, très longue. Chevilles et pieds enflés, deux semaines complètement arrêté, reprise pénible ponctuée d’une contracture à l’ischio droit. Comment Scott Jurek a-t-il pu gagner Badwater deux semaines après avoir remporté le Western States ?

Meilleure que 2012 ? – En 2012, j’ai connu un printemps d’enfer en alignant des records personnels sur 10k, le demi et le marathon avec à la clé, une première qualification pour Boston. Ont suivi mon premier ultra, puis un autre record personnel sur marathon à l’automne, 14 pleines minutes plus rapide que mon temps de référence en début d’année.

Et pourtant, je me demande si je n’ai pas connu une meilleure année en 2014. Parce que cette fois-ci, je me suis vraiment dépassé. Ce que j’ai perdu en vitesse, je semble l’avoir gagné en endurance. Et surtout, je me sens dans mon élément, dans le bois, à m’adapter aux différentes conditions, loin du stress de l’effort continu de la course sur route.

Aurais-je trouvé mon créneau ?

2015 – Rien d’officiel pour l’instant, mais tout comme pour Boston jadis, ce sont les grands ultras vers lesquels je porte maintenant mon attention. Et qui dit grands ultras dit courses qualificatives. À suivre…

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Sur la route, entre Hopkinton et Wellesley

Les 5 premiers kilomètres

La course est lancée. On sent une clameur, puis… rien. C’est toujours comme ça que ça se passe dans une grande course. La fébrilité du début, puis le monde attend de pouvoir avancer. On commence en marchant, puis on arrête. On repart, jogge un peu… autre arrêt. Finalement, en haut de la montée menant à la ligne de départ, ça s’éclaircit devant moi et je peux me mettre à courir. Pour les 185 à 200 prochaines minutes, je vais courir sans arrêt. Vaut mieux ne pas y penser…

Le parcours commence par une descente assez abrupte merci. À ma première expérience, fort de mes aptitudes de coureur des bois, je l’avais dévalée à toute vitesse. Cette stratégie s’était avérée payante à Philadelphie quelques mois plus tôt, alors pourquoi pas ici ? Sauf que tous les experts du parcours disent d’éviter de faire ça, alors cette fois-ci, je demeure dans le milieu de la route et suit le rythme de mes compagnons de course.

Le premier kilomètre se fait tout de même rapidement en 4:12 (je crois que j’avais fait 4:11 l’an passé !). Premier problème: le protecteur que je porte au genou droit est déjà descendu. À l’entrainement, je m’arrêterais tout simplement, puis repartirais. Mais ici, pas question. Je réussis à le remonter à peu près en me disant que la course va être longue (par chance, il demeurera finalement en place jusqu’à Boston)…

Suit la première montée et le ton est donné: nous monterons et descendrons sur 42.2 kilomètres. Je m’efforce de demeurer « en dedans », c’est-à-dire de courir sans faire d’effort. J’essaie de me détendre, d’y aller relaxe. Mais en même temps, pas facile car je suis parti avec des coureurs un peu plus rapides que moi. J’ai beau essayer de faire ma course et de ne pas m’occuper des autres, l’effet d’entrainement est toujours là.

Ceci dit, Boston n’est pas propice aux « amitiés » soudaines entre coureurs. Habituellement en course, je me retrouve toujours avec un ou quelques coureurs/coureuses avec qui je fais un petit bout de chemin. Mais ici, à cause du relief, pas moyen. En effet, personne ne fait les côtes de la même façon, que ce soit en montée ou en descente. Ajoutez le contingent de coureurs qui est le plus fort au monde et ça donne une course où on passe son temps à dépasser et à se faire dépasser.

Ma cadence finit par se stabiliser autour de 4:18/km pour un passage en 21:41 aux 5 kilomètres (il y a toujours une erreur sur la Garmin par rapport au parcours officiel; je me fie toujours sur la Garmin pour maintenir ma cadence). J’ai beau vouloir demeurer « en dedans », je suis déjà plus rapide que l’an passé…

Les kilomètres 5 à 15

Depuis le départ, les paysages ruraux et les petites villes de banlieue défilent sous nos yeux. Déjà que les gens de Boston sont plus chaleureux et accueillants que ceux des autres grandes villes américaines, imaginez les campagnes environnantes. L’ambiance est magique, c’est la fête pour tout le monde ici. Le parcours est peut-être difficile, c’est le plus beau que j’ai eu la chance de voir en marathon. Et de loin !

Dans une descente, je sens une panique derrière moi. Je me retourne au moment précis où une fille que je viens à peine de dépasser se retrouve le visage contre le sol. Ouch !  Comme nous sommes en descente, notre vitesse se situe probablement autour de 16-17 km/h, alors l’atterrissage a dû être brutal. Je songe à arrêter pour l’aider, mais nous sommes en marathon, pas en trail, alors je poursuis ma route en espérant qu’elle puisse se relever et reprendre la course (il y a également des équipes médicales un peu partout sur le parcours, au besoin). Je prie également pour que personne n’ait trébuché sur elle.

10e kilomètre: 43:37. Bon, encore un peu rapide, mais je vais bien. Très bien même. Je ne me sens pas totalement « en dedans », mais au moins aussi bien qu’à New York au même moment dans la course, alors pourquoi ne pas continuer ainsi ?

Autour du 12e kilomètre, je décide de prévenir le teen blues en avalant un gel (saveur jet blackberry, j’adore). Qu’est-ce que le teen blues ?  C’est un phénomène que j’ai observé lors de mes longues sorties et de mes marathons. J’ai toujours un down entre les 13e et 16e kilomètres, comme si mon corps me disait: « Ouf, il en reste encore beaucoup ! ».  L’an passé, j’en avais frappé un très solide, au point que je ne m’imaginais pas finir. Est-ce qu’il existe un meilleur moyen qu’un peu de sucre et de caféine pour prévenir ça ?  Jusqu’à ce que j’en trouve un, ce sera celui-là que j’utiliserai. 🙂

Ce petit boost n’aurait peut-être pas été nécessaire car presque immédiatement après, j’entends crier: « Team Hoyt on the left !  Team Hoyt on the left ! ». Ha, Team Hoyt… L’inspiration de millions de coureurs. Il s’agit de leur 32e et dernière présence ici. Ils sont encore là, Dick, 73 ans, poussant son fils handicapé Rick, 52 ans. Il y a quelques années, ils ont fait le parcours en 2h42, un exploit gigantesque. Aujourd’hui, le père Dick n’est plus en mesure de courir, alors c’est en marchant qu’il fait le parcours. Dans la descente où nous les dépassons, il semble avoir de la difficulté à retenir le baby jogger dans lequel est installé son fils. L’admiration que nous éprouvons tous pour cet homme demeure et nous les applaudissons, lui et son fils, alors que nous passons à côté d’eux. Ce fut un privilège de partager le parcours avec vous, monsieur Hoyt.

teamHoyt

Team Hoyt à l’oeuvre. Remarquez les applaudissements…

Nous entrons ensuite dans la charmante municipalité de Natick où on retrouve une enseigne identique à celle installée à l’entrée de Las Vegas et qui dit, bien évidemment, « Welcome to fabulous Natick ». Tout près de l’enseigne, un band et le chanteur, qui semble habillé comme Elvis (je ne suis pas certain, il y a beaucoup de monde) chante le classique « Always on my Mind ».

Traitez-moi que feffi de romantique fini, je m’en fous: j’adore cette chanson. À la fois simple et profonde, elle me touche, que voulez-vous ?  Et tout de suite, mes pensées se retrouvent 27 kilomètres plus loin (j’ai passé les 15k en 1:05:32), à l’arrivée, où Barbara est peut-être déjà rendue. Oui, je pense à toi, mon amour. Tout le temps, même si ça ne parait pas toujours… (Je sais, la chanson est écrite au passé par un gars qui regrette ce qu’il a fait, mais j’ai droit de l’adapter au présent et garder seulement le titre, non ?)

Du kilomètre 15 au demi

La traversée de Natick se poursuit sans anicroche. Progressivement, ma cadence moyenne a monté et est maintenant rendue à 4:21/km, ce qui est une bonne chose. Le gel a fait des merveilles et le teen blues ne s’est jamais manifesté. Je continue à m’hydrater régulièrement, cueillant un verre d’eau à chaque mille et complétant le tout avec mon GU Brew.

Autour du 19e kilomètre, nous arrivons dans Wellesley. Ha, le fameux scream tunnel qui approche !  🙂  Sur les côtés, des spectateurs nous offrent des lingettes humides et après m’être dit que je n’en avais pas besoin, je décide du contraire. Je bifurque donc rapidement et coupe un autre coureur au passage. Oups, erreur de débutant. Je m’excuse et lui explique que je veux me débarbouiller avant de recevoir mon bec. Puis je corrige: avant de recevoir MES becs. Ben là, tant qu’à y être…  🙂  Le gars sourit, mais c’est tout. Je pense qu’il va demeurer du côté gauche de la route une fois rendu sur place.

Plusieurs histoires ont été racontées au sujet du fameux scream tunnel. On dit que les étudiantes de Wellesley College (l’alma mater d’Hillary Clinton, quand même) y crient tellement fort qu’on peut les entendre un mille avant d’arriver à leur hauteur. C’est un petit peu exagéré. Mais on les entend clairement avant d’arriver. Et une fois sur place, le bruit est assourdissant. Les cris des jeunes filles sont perçants, elles doivent avoir un satané mal de gorge le lendemain, c’est comme rien…  Ce petit vidéo donne une excellente idée de l’ambiance qui y règne. 🙂

Je suis à peine arrivé au début du « tunnel » que j’aperçois une jeune asiatique qui tient une pancarte sur laquelle est écrit: « Kiss me, I want my PR ! ». Bon ben, pas le choix, si la demoiselle vise un record personnel, faut que je me dévoue… Je me penche donc pour qu’on échange un baiser simultané sur la joue, mais la petite me surprend en m’enlignant drette sur le kisser, comme on dit (Always on my Mind, Always on my Mind, Always on my Mind…). Ouais, elle va l’avoir, son record personnel à ce rythme-là !  🙂  J’aurais protesté, mais que voulez-vous, pas le temps, j’ai un marathon à courir moi..  😉

Je reprends ma course et m’arrête une autre fois, au hasard. Moi aussi, j’y vais tout de même pour un record personnel. La jeune étudiante, probablement moins attirée par les vieux pépés, me tend la joue. Ouais, bon, pas pour finir de même, alors un peu plus loin, autre arrêt où j’échange un double-joue simultané avec une jolie jeune fille qui était grimpée sur la clôture. Je n’étais tout de même pas pour la décevoir.

Bon, record personnel établi, retour aux vraies affaires. J’échange quelques high fives en m’en allant, puis j’aperçois une pancarte sur laquelle je lis: « Kiss me, I’m single ! ». Pauvre chouette. Je me sacrifie donc, encore une fois. Et ladite célibataire de me tendre… la joue !  Ha ben, tu vas rester seule longtemps toi ! J’aurais dû garder ma « trilogie ». Ça, c’est comme dans les films. Il y a eu trois Godfather, mais quatre Lethal Weapon et quatre Indiana Jones. Et dans les deux cas, le quatrième était de trop. Même chose pour moi à Wellesley. Moi pis ma gentillesse aussi…  😉

Comme l’année dernière, cet intermède m’a fait du bien. Cette tradition, si unique à Boston, met toujours de la bonne humeur dans le peloton. Ça nous sort de notre bulle « route-cadence-hydratation-alimentation ». Maintenant, retour aux choses sérieuses.

En traversant le centre-ville de Wellesley, nous atteignons la mi-parcours. Le chrono me dit 1:32:37. Je trouve (encore) mon temps de passage trop rapide, mais je me sens bien. Pas au top-top-top, mais vraiment bien. Si les 5 prochains kilomètres ne causent pas de dommage, je me sens d’attaque pour les Newton Hills.

Et si j’étais dans un grand jour ?

Boston et son avant-course

Boston et New York ne sont vraiment pas des marathons comme les autres. En effet, en plus de faire partie des World Marathon Majors, ils présentent la particularité d’offrir un départ et une arrivée très éloignés l’un de l’autre géographiquement. Ceci amène son lot d’inconvénients et nécessite une logistique hors du commun pour transporter un immense contingent de coureurs vers le lieu du départ. Et qui dit logistique complexe dit… délais. J’en ai parlé abondamment par le passé.

Ainsi donc, malgré un départ à 10h, il est autour de 5h30 quand je me présente à la station de métro située tout près de l’appartement que nous avons loué dans Cambridge. Comme d’habitude, j’ai prévu tous les retards possibles et imaginables et comme d’habitude, tout se passe rondement. Je vois 5:44 sur la montre d’un autre coureur quand nous arrivons à la station Park, d’où les autobus qui nous amèneront à Hopkinton partiront. Merde. Je vais partir avec les premiers autobus, ce qui signifie que je vais sécher au froid encore plus longtemps une fois rendu là-bas…

Le parc Boston Common est bigrement tranquille pour un matin de marathon. Des bénévoles commencent à s’activer tranquillement, un café à la main, et c’est à peu près tout. On nous annonçait une sécurité accrue, je ne vois pas grand chose de différent de l’an passé. En tout cas, rien à voir avec la folie de New York et ses milliers de policiers.

Je fais le tri de mes affaires, puis passe au dépôt des sacs. Car oui, on peut laisser un sac contenant des vêtements de rechange en consigne ici. La jeune bénévole me demande de lui montrer mon dossard. J’ai toutes les misères du monde à le faire parce que pour me protéger du froid (il fait 3 ou 4 degrés), je porte mon chandail laid et un imperméable jetable par dessus mon t-shirt de course. « I swear I have a bid » que je lui dis en riant. Ce ne sera pas la dernière fois de la journée où je peinerai à montrer mon dossard.

Après une pause-pipi, je me dirige vers les autobus. Les accès sont très contrôlés, pas moyen d’en approcher sans son dossard (la difficulté à le déterrer sous mes couches de vêtement ajoutant évidemment aux délais) . On finit par nous diriger vers l’un des monstres jaunes. Tout comme à l’école secondaire, les premiers qui entrent s’assoient soit devant, soit derrière, comme si les bancs du milieu étaient radioactifs. Je choisis l’arrière, comme si je faisais partie des hots de l’école. Je me dis que c’est là que j’ai la meilleure chance d’être seul sur mon banc. Car vous savez, une heure en autobus jaune, avec de l’espace pour les jambes conçu pour accommoder des enfants… En tout cas, j’espère sincèrement pour le gars du banc d’à côté qu’il sera seul: c’est un mastodonte (pour la course, on s’entend). Il fait au moins 6’4 » et tape le 225 livres, c’est certain. Son dossard dans les 6600 (comme moi) m’indique qu’il « vaut » 3h06. Je n’en reviens pas…

Quand le convoi s’ébranle, l’autobus n’est même pas complet, ce qui fait que nous, les tannants à l’arrière, sommes seuls sur nos bancs. Indice que le monde fait partie de la première vague, il n’y a qu’une seule femme à bord. Je jase un peu avec les autres. Celui devant, un jeune, vient de Minneapolis. Il en sera à son 2e Boston. Un autre vient de Vancouver. Il nous raconte qu’il était inscrit à New York en 2012 et que c’est à l’aéroport qu’il a appris que le marathon avait été annulé. Vancouver ?  Minneapolis ?  Et moi qui demeure à 5 heures de route et ne veux pas revenir ici parce que je n’aime pas attendre au froid… Serais-je plaignard ?  Ou chiâleux peut-être ?  Pas nécessaire de me répondre. 😉

Rapidement, les conversations s’arrêtent et tout le monde retourne dans sa bulle. Je somnole durant une bonne partie du trajet. Comme nous approchons d’Hopkinton, je remarque que notre autobus ne fait plus partie d’un convoi. Arrivé près de la Middle School où est situé le village des athlètes, il ne tourne pas. Les gens commencent à s’inquiéter. Quoi, vous êtes vraiment pressés de sortir du confort pour aller vous les geler ?  Il ne retournera pas en ville avec nous, vous savez…

Finalement, après quelques détours, on nous dépose à l’avant de l’école. Encore là, rien de spécial côté sécurité. J’ai bien remarqué quelques soldats supplémentaires sur la rue principale, mais personne pour nous fouiller en débarquant comme à New York. Il y a aussi un chien renifleur, mais il ne semble pas trop s’énerver. Boston et sa banlieue, c’est relaxe. Il n’y a pas meilleure façon de faire un pied-de-nez aux terroristes.

Je ne sais pas si j’ai fait 10 pas qu’un photographe m’arrête. Bon, va encore falloir faire du défrichage de dossard…

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On prend la pose pendant qu’on a encore le sourire ! 🙂

On nous annonce qu’il est 7h25. Je dois trouver un endroit pour m’installer au soleil et à l’abri du vent. Tiens, un arbre au soleil qui est entouré de terre. Ce sera parfait: le sol sera moins humide et je risque moins de grelotter. Mon plan est de demeurer au village jusqu’à 8h30 environ, puis de me rendre tranquillement au centre-ville (façon de parler). J’assisterai aux départs des fauteuils roulants, des femmes et tout le reste, puis attendrai le mien sans me presser.

Mon super-plan est rapidement bousillé. Un bénévole s’approche de moi et me demande gentiment d’entrer dans le village (mon arbre est situé juste de l’autre côté de la clôture). Je proteste un peu, il me répond qu’il est désolé, mais s’il laisse un coureur à l’extérieur, il devra en laisser 2, 5, 10, …

Je ne lui en veux pas, je comprends très bien qu’au niveau de la logistique, de la gestion des coureurs, ils n’ont pas le choix d’agir ainsi. Mais j’avoue que je suis vraiment irrité par cet incident. On nous enferme à l’intérieur d’une clôture comme si on était du bétail. Je cours en bonne partie à cause du sentiment de liberté que ça me procure. Et là, je vais me retrouver entassé avec mes semblables, au froid et à l’humidité, pendant des heures (ok, j’exagère; de trèèès longues minutes). Vivement les courses en trail, bout de viarge !

Je me trouve un spot et commence l’attente. Tout autour, les autres font de même. Pour tuer le temps, je mange un peu, question de ne pas manquer de jus durant la course. L’animation est très présente, comme l’an passé. Ils ont d’ailleurs un don: se mettre à parler durant les meilleures chansons. C’est immanquable.

Puis arrive le moment. Juste au ton que prend l’animateur, je sais qu’il va parler des attentats de 2013. Il nomme les victimes, une à une, puis demande un moment de silence. Des Japonais tout près continuent de jacasser comme s’ils n’avaient rien compris. Un gars leur lâche un « TCHIIIIT !!! » bien senti. Le message passe instantanément.

Une fois le silence bien installé, je me mets à penser à ce qui s’est passé il y a 12 mois. Les explosions. La fumée. Le chaos. L’émotion m’envahit, mes inspirations et expirations deviennent saccadées. Les premiers sanglots se préparaient à sortir à l’instant où l’animateur nous remercie. Une larme coule sur ma joue et je songe au ridicule de ma frustration d’avoir à attendre le départ ici. Ces gens aimeraient bien pouvoir être là pour attendre à ta place, du con.

À 9h05, on appelle les coureurs des 3 premiers corrals de la première vague. Puis les corrals 4 à 6. Enfin, les 7 à 9 (je suis dans le 7). C’est dans cet ordre que nous nous rendrons au départ, situé à 1 km de là. Bien que les instructions qui nous été données depuis le début soient contraignantes, j’avoue que la méthode fonctionne bien et la circulation en direction du départ se fera avec beaucoup de fluidité.

Comme le mercure a grimpé considérablement depuis notre arrivée, je laisse mon imperméable,  mes vieux pantalons en coton ouaté ainsi que ma tuque du Marathon de Magog sur place. J’avoue que celle-là me fait un peu mal au coeur, elle n’aura servi qu’aujourd’hui. Que voulez-vous, on ne peut pas faire ramener des vêtements à l’arrivée…

La rue principale d’Hopkinton est totalement fermée à la circulation, nous permettant, nous coureurs, de nous rendre tranquillement vers le départ. À chaque année, les gens de cette petite ville voient leur univers complètement chamboulé. Et pourtant, ils sont souriants. Ils nous souhaitent bonne chance, nous offrent à boire et à manger. Évidemment, je ne peux manquer la pancarte sur laquelle il est écrit: « Beer, donuts and cigarettes ». Hé oui, des gens trinquent déjà à cette heure matinale. Privé de houblon depuis plus d’une semaine (c’est un exploit pour moi), je fais semblant d’être hypnotisé et me dirige vers eux, déclenchant quelques fous rires.

Dernière pause-pipi (il fallait évidemment que je me retrouve dans la file qui n’avançait pas), puis j’enlève mon horrible chandail. Celui-là ne me manquera pas. Quand je le donne à la préposée, je lui dis: « It was my ugliest sweater ! » en feignant de pleurer. Ha, sac à blagues que je suis !  Je me demande combien de personnes l’ont sortie, cette niaiserie-là…  Elle a tout de même la politesse de rire. À moins que ce soit mon accent qui la fasse rire ?

Bon, c’est quoi ça ?  Un ventre qui gargouille ?  Moi qui avais trop mangé l’année dernière, ne me serais-je pas assez nourri cette fois-ci ?  Merde, tu parles d’un beau tata… Mais ai-je vraiment faim ?  J’ai toujours mes en-cas, soient un gel au beurre d’arachides et ma Power Bar coupée en morceaux. Pour me rassurer, je fouille dans mes poches et trouve… ce qui ressemble à une bouse de vache enveloppée dans un ziploc. Le chocolat a ramolli et les morceaux ont «fusionné» pour donner un look pas trop appétissant à ma bouffe de secours. Bon, je ne suis pas tellement bien placé bon jouer au difficile, alors je vais faire avec !

L’animateur nous demande de nous tourner vers le drapeau le plus proche parce qu’ils vont maintenant faire jouer l’hymne national. Ha les Américains et leur patriotisme… Le corps droit, la casquette sur le coeur, alouette. Par respect, j’arrête de bouger et attends. Il est tout de même beau, leur hymne national. Pour le drapeau, j’ai laissé faire. Remarquez, il y en a partout, alors peu importe comment on se place…

Une fois le tout terminé, on nous présente les principaux coureurs d’élite qui prendront part au marathon en même temps que nous. Bien sûr, ce sont les coureurs américains qui sont nommés en premier, le golden boy Ryan Hall passant même avant Meb Keflezighi, qui a pourtant un palmarès beaucoup plus étoffé. Mais que voulez-vous, ce n’est pas un «vrai», il est né en Afrique…  Pourtant, en théorie, Ryan Hall ne devrait même pas être là vu qu’il n’a pas complété de marathon depuis les qualifications olympiques de 2012. Sur ces bases, il n’est donc pas qualifié, comme nous tous. Bon, je sais, les élites n’ont pas à se qualifier (certains font de Boston leur premier marathon, alors…).

Le directeur de course s’adresse ensuite à nous. Le ton qu’il utilise est très motivant, il nous dit presque de «tuer» le parcours pour gagner l’arrivée. Inspirant.

Au niveau où je me trouve dans le peloton, il y a un petit magasin de sport. Et devant ledit magasin, une jeune fille court sur un tapis roulant. Et sur l’écran dudit tapis roulant, on voit défiler un chemin de campagne. C’est certainement le parcours du marathon qu’elle est en train de faire. Je ne sais pas pourquoi, je trouve ça un peu bizarre comme coup de pub… Non mais, je m’en câl…-tu moi de ton tapis roulant ?  Je cours dehors, moi !  Je demeure tout de même fasciné…

Le départ va bientôt être donné. Je songe à ma préparation. Les côtes à répétition, les longues sorties au mont St-Bruno. Je connais maintenant mieux le parcours, je ne le sous-estime plus. Je me sens confiant, mais pas arrogant. Je n’ai pas d’objectif de temps précis, mais quelque chose sous les 3h10 me ferait bien plaisir. Si mes genoux pouvaient tenir le coup…

Puis je me rends compte d’une chose: je n’ai pas froid, l’air s’étant beaucoup réchauffé. Mauvais signe. Ne pas avoir froid avant le départ d’un marathon signifie qu’on aura chaud plus loin. Hum…

Je vais pleurer…

Il sera peut-être autour de 9 heures, le 21 avril prochain, quand je serai à l’intérieur le village des athlètes situé dans la cour arrière d’une école secondaire d’Hopkinton, Massachusetts. Ou ça attendra à 10 heures, quand nous serons rendus dans la montée de la rue principale, près de l’église. Mais ça va arriver, c’est écrit dans le ciel: on va nous demander de garder une minute de silence. En mémoire des victimes de l’attentat qui a lieu à l’arrivée du dernier Marathon de Boston, bien évidemment.

À ce moment, je vais cesser de bouger, baisser la tête et repenser à ce qui est arrivé. Je vais songer aux victimes, à la belle innocence de ce sport qui est perdue à jamais, à la bêtise humaine. Je vais sentir l’émotion monter en moi. Je ne sais pas quelle forme ça prendra. Les yeux humides ?  Une larme qui coule sur une joue ?  Plusieurs larmes ? Des sanglots, même ?  Je l’ignore. Mais je vais pleurer, c’est certain.

Toutefois, j’en ai eu la confirmation vendredi, j’y serai. Et nous serons 36000 à montrer aux abrutis de ce monde que nous ne nous laisserons pas intimider.

Marathon de Boston: d’Hopkinton à Wellesley College, le premier demi

Les couloirs sont bien définis, les groupes de coureurs étant bien séparés les uns des autres. Bref, nous avons de la place en quantité suffisante pour respirer. Pourtant, certains sont nerveux et essaient de se frayer un chemin vers l’avant. On se calme, on se calme…

On ne peut toutefois pas dire que le gars à côté de moi s’en fait avec la vie. Il regarde ma casquette (je porte celle avec la mention: “Si je tombe dans les pommes, prière d’arrêter ma Garmin”) et part à rire. Il me dit qu’il adore ma casquette. Je lui réponds que je l’ai achetée à Philadelphie, portée pour la course et ai établi mon record personnel avec, alors c’est ma casquette chanceuse. Puis je songe au fait que j’en suis seulement à ma deuxième course avec cette casquette-là…

On nous annonce que l’élite est prête, que ces messieurs ont leur game face. Jamais je ne les verrai et je trouve ça un peu dommage. J’aurais bien aimé voir courir les meilleurs au monde. Mais je sais qu’ils auront déjà plus de 1 kilomètre dans les jambes quand je franchirai la ligne de départ.

Coup de canon, coup de fusil, klaxon ?  Mon cerveau n’enregistre pas ce que c’est, mais je sais que le signal de départ a été donné. Le phénomène habituel des départs de courses se produit: on entend le signal, suit une vague d’enthousiasme puis… plus rien. Ça prend toujours un peu de temps avant que la masse se mette en branle et ici, avec la quantité incroyable de coureurs, le phénomène est amplifié. Finalement, nous commençons à remonter Main Street en marchant. Je ne peux effacer le sourire de mes lèvres: je vais courir Boston !!!

Après quelques accélérations/ralentissements, je traverse enfin la ligne de départ, située tout en haut de la montée. Comme tout le monde, je démarrage aussitôt mon GPS. Selon le chronomètre officiel, ça fait déjà 4 minutes que la course a été lancée.

J’avais beau avoir regardé le profil du parcours, je me fais surprendre: ça commence immédiatement par une descente, assez prononcée. Et mes instincts d’ultrarunner sont mis à l’épreuve: avancez, bout de viarge !  Tout le monde a décidé de prendre ça relaxe en partant. Dans ma tête, on relaxera sur le plat; quand ca descend, il faut utiliser la gravité à son avantage, pas taxer ses quads en freinant. Mais je suis coincé du côté gauche, pas moyen de passer…

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Une photo prise au départ. Ça donne une bonne idée…

Après un petit bout plus plat, re-descente. Et re-freinage. J’exaspère et passe sur la gazon. Hé oui, en plein Marathon de Boston, je passe sur le gazon. Malgré les inconvénients, j’ai fait mon premier kilomètre en 4:11, preuve que ça descendait pas à peu près. Je remarque que ledit premier kilomètre est marqué au sol, je me demande si ce sera comme ça tout le long…

Une surprise m’attend autour de ce premier kilomètre, justement: une montée. De quessé ?  Selon ma petite mémoire, les 4 premiers milles étaient en descendant. Erreur. Globalement, oui, mais en observant bien le profil, on remarque effectivement qu’il y a des petites montées. Et ce sera comme ça tout au long de la course. Arrive ensuite le premier mille, où on retrouve un chronomètre officiel. Il semblerait qu’il y en aura à chaque mille, ce qui est assez impressionnant merci. Habituellement, on en voit 3 ou 4 sur le parcours, au grand maximum.

Suit ensuite le deuxième kilomètre. Selon mon GPS, je l’ai fait en 4:26. Ok, je suis dans le rythme. Première gorgée de Gatorade à partir de mes bouteilles, comme le veut ma tradition. Je regarde tout autour et une chose me frappe: je suis en train de courir le marathon le plus prestigieux du monde… et nous sommes en pleine campagne !  Pourtant, il y a des spectateurs, encore et toujours. Pas autant qu’on m’avait dit, mais il y en a partout. Jamais de moment où on se retrouve seuls, une grande première pour moi.

Je regarde devant, je me tourne pour regarder derrière: des coureurs à perte de vue. Une autre première. Mais avec autant de coureurs du même calibre, tout se passe rondement, à part deux zigotos qui courent côte à côte, à exactement la distance chiante entre eux deux: ils sont juste assez loin l’un de l’autre pour optimiser la place qu’ils prennent, mais pas assez pour nous permettre de passer. Une fille se tanne et leur demande carrément de se tasser. Aussitôt, c’est l’avalanche de coureurs dans le trou laissé béant. Ils faisaient quoi, au juste ?

Deuxième mille, arrivée dans la petite municipalité d’Ashland. Et aussi, premier point d’eau. Ouch, ça c’est un point d’eau !  Des tables, en voulez-vous, en v’là !  Et des bénévoles ?  Encore plus !  C’est fou… Je prends un verre d’eau au passage et poursuis ma route, impressionné.

Coup d’oeil à la cadence: 4:22 de moyenne. Ouais, un peu rapide, mais bon, ça descend tout de même depuis le début… Je me sens bien, mais pas “en dedans”. J’essaie de ralentir un peu, mais c’est difficile en compétition: on n’accepte aussi facilement de se laisser dépasser.

Les kilomètres passent et j’arrive au 5e, premier point de chronométrage officiel (il y en aura à tous les 5 kilomètres): je suis en 21:56, soit 4:23 de moyenne (déjà un décalage avec mon GPS). Ok, ça ne va pas si mal. Petit calcul rapide: si je fais toutes les tranches de 5 km en 22 minutes, ça me donne 3h06 à l’arrivée, soit mon record personnel. Mais avec les Newton hills à venir, je pense y perdre au moins 2 minutes, ce qui m’amènerait à 3h08. Ce serait vraiment bien pour un marathon en avril.

Dans le “centre-ville”, on voit plus de spectateurs. Ils sont très enthousiastes, le marathon est vraiment une fête pour eux. Et ils sont dévoués. Certains offrent de l’eau aux coureurs, même s’il y a abondance de points d’eau. D’autres offrent des Mr. Freeze, mais ça ne doit pas pogner fort fort, il fait à peine 10 degrés. Ce que je vois de plus bizarre ?  Un spectateur avec une boîte… de papiers mouchoirs. De quessé ?  C’est que j’ai un petit peu passé l’âge des plaisirs solitaires, moi là… Pour se moucher vous dites ?  Il reste 35 km, je pense que je vais recommencer à morver d’ici la fin. En plus, avec la sueur, il doivent être tout mouillés une fois rendu au moment pour les utiliser, non ?  Enfin, on dirait que certains se posent moins de questions que moi et se servent.

Après une première estimation erronée pour les 4 premiers milles, j’ai fait une autre erreur pour les 12 milles suivants: je pensais que ce serait relativement plat. Hé non. On dirait bien que Boston, c’est tout sauf plat. Je sais que ça fait drôle d’entendre dire ça de la part d’un ultrarunner, mais des côtes en marathon, ce n’est pas la même chose. En course sur route, on a un ennemi: le chronomètre. À chaque fois qu’on parle d’un marathon, on parle du temps réussi. Pas du parcours, pas des conditions. On parle du temps. En ultra, on pense à une chose: vaincre le parcours. À la fin, on compare son temps au vainqueur pour se donner une idée, mais c’est tout. C’est totalement différent comme dynamique.

Malgré tout, entre les 5e et 10e kilomètres, que nous atteignons dans la ville de Framingham, je sens que je prends mon rythme de croisière. Je passe au 10e en 43:53, toujours dans la cadence. Le vent, bien que défavorable, ne dérange pas trop car il est faible et à la quantité de coureurs qu’il y a, je réussis toujours à me trouver un abri.

Puis, peu à peu, je sens une certaine lassitude s’installer. Les enchainements montées-descentes commencent à faire leur effet. Je commence à me dire que les marathons, c’est trop dur. Je suis fatigué de courir sur la route, de me battre contre le temps, passer mon temps à vérifier ma cadence. Je m’ennuie de mes sentiers, de l’air pur, des changements de directions, de la technique… Puis je me dis que ce n’est pas normal d’avoir de la misère de même après 12 km à 4:22/4:23. Ben voyons donc !

Certains ont une théorie à ce sujet: celle du “centre de commande”. Le subconscient, connaissant l’ampleur de la tâche à venir, ordonnerait au corps d’envoyer des signaux de fatigue au coureur, empêchant ainsi ce dernier de dépasser ses limites trop tôt dans la course. Ce n’est pas pour rien que la plupart des coureurs s’entendent pour dire que la course, c’est mental avant tout.

Mais bon, peu importe les grandes théories, autour du 14e kilomètre, je ne me sens pas bien. Je prends un gel expresso, question de stimuler un peu mon corps. Rien ne se passe vraiment, je continue à avancer, me sentant misérable.

Puis, coup de chance, alors que je suis en plein coeur de Natick, qui vois-je devant ?  Un monsieur qui pousse une chaise roulante. En m’approchant, je vois clairement l’inscription “Team Hoyt” sur son coupe-vent. Maintenant âgé de 73 ans, monsieur Hoyt pousse encore et toujours son fils. Je n’ai pas eu l’occasion de visionner leur petit clip avant de partir ce matin et je ne savais pas où trouver leur statue à Hopkinton. Mais ils sont là, juste devant moi. Monsieur Hoyt ne semble plus capable de courir comme avant (il a fait 2h42 ici à l’âge de 52 ans, en poussant son fils !), mais il fait encore la route, en marchant. Il persévère.

En passant près d’eux, je pose ma main sur son épaule et dit tout doucement “Mister Hoyt…”, puis les mots bloquent à la sortie de ma bouche. Je voulais tout simplement lui dire que c’était un honneur, mais ça ne sort pas. Merde !

Je manque mon temps de passage au 15e kilomètre (1:06:02, j’ai un petit peu ralenti), mais qu’à cela ne tienne, je sens une poussée d’adrénaline dans mes veines. Je commence par me sermonner: “Arrête donc de te plaindre, est-ce qu’il se plaignent, ces deux-là ?”, puis entreprends de faire ce que j’aurais dû faire depuis le départ: découper le parcours en petites tranches. Bientôt, je serai rendu au 10e mille. 2 milles plus loin, ce sera le fameux scream tunnel de Wellesley College. Puis, au 13e mille, ce sera la moitié. Ensuite, 3 petits autres milles et nous arriverons à Newton. Après, ce seront les côtes, puis ça descend jusqu’à l’arrivée. Simple non ?

Le 10e mille est rapidement passé. Je poursuis mon chemin, déterminé. Peu avant le 12e mille, une insigne: “Welcome to Wellesley”. Je ne peux retenir un petit sourire: bientôt, je verrai et entendrai enfin  les fameuses étudiantes de Wellesley College.

Leur présence ne tarde pas à se faire sentir. Au moins 500 mètres avant d’arriver à leur hauteur, on les entend crier. Non, ça ne peut pas être ça…  Hé oui !  Au loin, on les voit déjà, massées contre une clôture de sécurité, les mains tendues vers les coureurs pour donner des high five. Et elles crient, elles crient !  Assourdissant. La moitié d’entre elles tiennent des pancartes intimant les coureurs de les embrasser. Des exemples ?  “Kiss me, I’m from Oregon !” (non mais, je n’en ai rien à cirer, moi..), “Kiss me, I major in science!” (pour geeks seulement), “Kiss me, I use the tongue !” (elle doit être laide, c’est comme rien) ou la grande classique “Kiss me, I’m a call-girl !” (heu..). Hallucinant. Ce petit vidéo et celui-ci donnent une bonne idée de l’ambiance… mis à part le volume des cris, qui est beaucoup plus élevé sur place.

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Voilà le support auquel nous avions droit. Malheureusement, la dame sur la droite ne tenait pas de pancarte… 😉

Bon ben, ça fait partie des bénéfices marginaux d’une participation au Marathon de Boston, pas le choix…  En fait, nous avons l’embarras du choix, justement. Sauf que de l’angle où nous arrivons, difficile d’associer un visage et une pancarte (je sais, pervers-pépère). Je cherche une Québécoise, une Canadienne au pire. Rien. Je jette alors mon dévolu sur l’étape suivante et m’arrête à une demoiselle tenant une pancarte: “Kiss me, I’m British !”. Je lui lance: “You’re British ?  I love you !”. Excès d’enthousiasme, je l’admets.  Elle a l’air toute surprise, j’ai comme l’impression qu’elle n’a pas été très populaire depuis le départ. Elle me tend alors… la joue !  Ben voyons chose, tu tiens une pancarte demandant de t’embrasser et tu veux un petit bec sur la joue !?!  Ça m’a pris 8 marathons avant d’obtenir le droit de venir ici et tu me tends la joue ?

Enfin, pas vraiment le temps de discuter, je dépose un petit baiser sur la joue de la demoiselle et repars. Après quelques high fives supplémentaires, je m’arrête à une autre demoiselle qui réclame un baiser (et dont je ne me souviens plus la « motivation »). Jolie fille, brunette frisotée, une chose me frappe: elle pourrait être ma fille !  Sans blague, mes parents avaient mon âge quand j’étais à l’université.  C’est ça, les beaux jeunes hommes, plus rapides (il faut faire moins de 3h05 pour se qualifier quand on a moins de 35 ans), sont chose du passé et maintenant, il ne reste que les vieux bonshommes comme moi et les dames pour ces jeunes demoiselles…

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Un beau jeune homme qui a droit au traitement royal ! 🙂

Mais celle-ci ne semble pas trop s’en faire avec ça et on se dépose simultanément un baiser sur la joue, puis je repars, fier comme un paon. J’ai bien évidemment manqué mon temps de passage au 20e kilomètre (1:28:17 selon les résultats officiels) et perdu une seconde sur ma moyenne dans l’opération. Mais on s’en fout un peu, non ? 🙂

Allez, amenez-le, votre fameux deuxième demi !