Vermont 100: les 50 derniers kilomètres

J’embarque sur la balance. Pendant les quelques instants où l’instrument de mesure semble chercher mon poids, je tente de deviner. « 145.6 ! » que je lance à voix haute. Verdict : 148.0.

Ok, je suis revenu au poids original, big deal. Le chef médical me demande si j’urine. « Yes » que je mens. Parce que non, je ne pisse pas tellement depuis quelque temps et j’avoue que ça m’inquiète un peu. « You drink a lot ? ». Je lui montre ma bouteille, lui signifiant que je la vide entre chaque ravito. « That’s good, you’re clear. ».  Yes !!! Deux contrôles médicaux passés, plus qu’un seul.

Je demande mes Advil. Ma sœur me dit qu’elles sont dans le RAV4, qu’elle va courir aller les chercher. Heu, il est loin, le RAV4 ?  Pas de réponse, elle est partie.  Bon ben, on va bouffer.

Line étant revenue à son poste (sa nièce n’avait heureusement rien de grave), elle m’offre plein de bonnes choses à manger. Ça a l’air tellement appétissant que j’ai envie de tout prendre. Et c’est qu’il y a de l’ambiance, ici ! Le système de son crache « Speed of Sound » de Coldplay, je danse (si on peut appeler ça « danser ») au son de la musique en avalant un grill cheese. Mon père affiche un merveilleux sourire. « C’est comme à Bromont, tu as l’air vraiment bien ! ». Bon, disons que je suis dans un high

087

Encore en train de m’empiffrer…

Au retour de ma frangine, je donne mes instructions : à Spirit of ’76, je vais avoir besoin de mes lampes car je doute pouvoir me rendre à Bill’s à la clarté. Avant de partir, rempli de confiance, je lance : « Il parait qu’il faut partir de Camp 10 Bear avant la nuit pour avoir une chance d’avoir son buckle. Regardez, pensez-vous que je vais l’avoir ? ». Le soleil est encore bien haut dans le ciel… Mais est-ce que je viens de provoquer les dieux des ultras en étant si arrogant ? Hum…

Ok, retournons à nos affaires. Ils disent que les 30 derniers miles sont difficiles. Voyons voir. Effectivement, après un petit bout relativement facile, ça commence à monter. Sur route de terre d’abord, puis en sentier.

Sentier qui est boueux, ne me demandez pas comment. C’est même très boueux, au point de ça se met à glisser et je suis incapable de trouver les points d’appui nécessaires pour monter. « TABAR… ! » que je laisse sortir. Puis je souris : je viens de me rendre compte que c’est le premier juron qui sort de ma bouche de la journée (par rapport au parcours, on s’entend), un véritable exploit en ultra. Il faut croire que je ne suis pas dans un mauvais jour.

J’entends des chevaux qui se rapprochent. Je leur cède le passage, mais tout de suite après être passés à côté de moi, l’un d’eux s’arrête net. Heu, c’est que tu me bloques le chemin, le gros… Il semble tout simplement écoeuré de se taper ce beurre de peanuts-là, particulièrement en montée. Tu devrais aller faire un tour à St-Donat, le grand, peut-être que tu ne rechignerais pas trop ici !

Il finit par repartir. C’est vrai que ça doit être chiant de ses taper ces montées avec un gars bien installé sur son dos… Il y a autre chose qui est chiant : sentir qu’on va se faire cheeker par deux filles qui placotent. Parce que oui, j’en entends deux qui jacassent derrière moi et je ne peux pas croire qu’il va y en avoir deux qui vont me dépasser en jasant. Suis-je rendu si lent ?

Le sentier aboutit sur une belle route de terre qui nous donne une vue magnifique sur les alentours. Ha que c’est beau… Dans une montée en pente légère, je comprends ce qui se passe : une fille avec qui j’ai joué à saute-moutons pendant un bon bout de temps avant que je finisse par la laisser derrière s’est prise une pacer et c’est cette dernière qui ne cesse de jacasser. Ha, là je comprends… Non mais, est-ce que je m’en fous de ce qui se passe dans ta job, Chose ?

Après avoir monté pendant ce qui me semble avoir duré une éternité, j’ai Spirit of 76 (mile 76.2) en point de mire. Le capitaine du ravito, me voyant arriver torse nu, m’ordonne à la blague d’enfiler une tenue décente. Mais comme j’aperçois quelqu’un portant un t-shirt rouge à ses côtés (l’équipe médicale porte le rouge), j’obtempère. Je n’ai vraiment pas envie de me faire poser des questions sur le pansement que j’ai dans le dos. Finalement, ce n’était pas quelqu’un de l’équipe médicale…

Alors que j’installe mes frontales (une à la taille, l’autre… ben sur le front, bien évidemment !), je demande à ma sœur d’insérer les piles de rechange dans la poignée de ma bouteille. Plus tard, elle m’avouera que cette simple manipulation a provoqué le transfert d’une odeur de « stock de hockey » sur ses mains. Imaginez ce que je dois sentir…

12 miles avant de les revoir, il est 18h45, je leur dis qu’ils peuvent prendre le temps d’aller souper parce que je vais en avoir pour minimum 2, peut-être même 3 heures avant qu’on se revoit. Ça va dépendre du terrain, que je ne connais pas.

Pendant que le bénévole m’explique à quelles distances sont situés les prochains ravitos (il est tout mêlé dans ses miles), Stéphane arrive. J’avoue être étonné de le voir vu qu’il a terminé neuvième (sur 10 qui avons complété la distance) à Bromont et qu’il a fait 34 heures à l’Eastern States. Je me serais attendu à ce qu’il flirte avec les 26-27 heures ici.

Ouais, ça va bien ton affaire !  « Je ne sais pas ce que j’ai, ça va super bien ! Au-delà de mes espérances ! ». Je comprends !

Je fais un bout avec son pacer et lui dans les sentiers qui suivent. J’y apprends entre autres que des 193 livres qu’il pesait à Bromont, il a descendu son poids à 167 livres ici. Ha, ça explique ben des affaires… Il aurait déjà monté jusqu’à 250-260 livres. Ouch !  Un ancien obèse qui me donne du fil à retordre dans un ultra ?  Way to go, mon Stéphane ! 🙂

Comme il a déjà joué au pacer ici pour une dame qui a terminé tout juste sous la limite des 30 heures, il connait un peu le parcours. Il me dit que ça se corse après Bill’s. Ok, c’est noté. Parce qu’honnêtement, depuis Spirit of 76, il n’y a pas de quoi écrire à sa mère…

Goodman’s (mile 80.3): une table sur le bord du chemin. Le pacer de Stéphane joue au bénévole, c’est vraiment gentil de sa part. Hum, je prends du Coke ou pas ?  Il me tente… Mais je me retiens, je n’ai pas envie d’avoir un goût de sucré collé dans le palais pour le restant de la course. Mon estomac va encore assez bien, pourquoi le provoquer ?

Sur la route de Cow Shed (mile 83.3), un ange descend du ciel. Non, ce n’est pas une hallucination, mais plutôt une dame qui a fait des biscuits et qui en offre aux coureurs. « J’ai pensé que vous auriez besoin de sucre… ». Ce que les gens peuvent être gentils, ici !  Mon amour, on déménage quand ?

Je ne peux pas résister. Hum, sont écoeurants !!!  Celui que j’engloutis fond dans la bouche. « Vous pouvez en prendre un autre ». Non, je vais en laisser aux autres, ce serait un crime de tous les prendre. Mais sont vraiment bons…

Malgré un arrêt forcé aux puits, Stéphane me distance peu à peu. Il est plus agressif que moi dans les montées douces et ça lui rapporte. Je n’essaie pas de m’accrocher, préférant la jouer conservateur.

Ce qui fait que, encore une fois, je me retrouve seul quand les rares nuages qu’on a vus depuis l’orage décident de se rassembler pour se vider au-dessus de moi. C’est une averse, une vraie de vraie. Ça tombe comme une vache qui pisse avec en prime, des vents à écorner un boeuf (ne me reste plus qu’à trouver une expression avec le mot « veau » et la famille bovine au complet sera réunie; vous en avez une à suggérer ?).

Au début, je tâche de demeurer le plus possible sous les arbres, mais à un moment donné, ça ne sert à rien. Je suis complètement détrempé, au point de commencer à avoir froid. Pour ce qui est d’éviter de mouiller mon pansement, on repassera… Et il pleut, il pleut et pleut encore, ça n’a pas de sens. Ho que je suis content que Bill’s soit dans une grange…

090

Mon Dream Team II avec en arrière-plan, la grange où est monté le ravitaillement Bill’s. Pouvez-vous croire qu’il va pleuvoir quelques minutes plus tard ?

Finalement, à environ un mile de Bill’s (mile 88.3), la pluie cesse. Enfin !  Sur place, un petit chemin éclairé nous guide vers l’entrée de la grange. Tiens, je ne sais pas pourquoi, mais j’avais dans mon idée que ce ravito était situé en plein champ. Et pourtant, non. Il est sur le bord du chemin…

Ok, dernier contrôle médical. Au moment d’embarquer sur la balance, je suis pris d’un étourdissement. Woh, il ne faut surtout pas que ça paraisse !  Il semble que je réussisse à le cacher. J’attends le verdict. Je devrais être correct…

Quoi, 151.0 !?!  Ben voyons donc, comment ai-je peu prendre 3 livres sur 19 miles ?

Ha non, pas encore le spectre de l’hyponatrémie, merde, merde, merde !  J’essaie de me justifier en sortant les gels que j’ai dans mes poches. « Ça ne change pas grand-chose, vous savez ». Ben voyons, si ça pèse 100 grammes chacun et que j’en ai 5, ça fait une livre, ça madame ! Ajoutez les frontales…

Je me mets en frais de retrouver le poids d’un gel sur le sachet. Avec plus de 17 heures et 142 kilomètres de course dans les jambes, un éclairage du style vraiment pas adéquat et la vue de proche d’un gars dans la mi-quarantaine… Ben oui, cherche donc une aiguille dans une botte de foin avec ça, tant qu’à y être… Je parviens malgré tout à retrouver l’information : un gel pèse 32 grammes. Ça en prendrait 14 pour faire une livre. Je n’en ai jamais 14 dans les poches…

«3 pounds, 2%, no big deal. You’re clear ». Je continue à essayer de me justifier en disant que je bois beaucoup, comme si je n’acceptais pas le résultat. « You’re clear… » me répète la dame. Tu veux quoi de plus, espèce de tête dure ?

En fait, je suis un peu inquiet moi-même. Je n’urine vraiment pas souvent, malgré le fait que je boive beaucoup. Et comme pour en rajouter, mon estomac commence à faire des siennes et je n’ai plus du tout envie d’absorber une autre goutte de LG. Or, si le liquide que je prends ne contient pas d’électrolytes, le risque d’hyponatrémie devient encore plus grand. Bref, je ne suis pas rassuré.

J’en fais part à mon équipe, question de les tenir au courant. Ainsi, s’ils me voient en mode zombie à Polly’s, ils sauront pourquoi. Pendant que nous discutons, je leur demande : « Vous n’entrez pas ? ». « C’est interdit aux équipes de support. Même, on n’est pas supposés être aussi proches de la grange.».

Pardon ?  Je comprends qu’il y a beaucoup de monde ici (la petite grange est remplie de coureurs qui semblent prendre une longue pause), mais là, franchement, dans de telles conditions, c’est inhumain de laisser le monde dehors… En ce moment, je plains sérieusement le bénévole qui viendrait dire à mon équipe de s’éloigner. Car bien que je suppose que ledit bénévole ne comprendrait probablement pas le français, le ton que j’utiliserais ne laisserait aucun doute sur le contenu de mes parole. Non mais…

Le pacer de Stéphane me sort de mes pensées pour me demander si j’ai besoin d’aide pour terminer. Je lui réponds que non, que tout va bien. Croyant que Stéphane est en train de se faire masser ou quelque chose du genre, je pense qu’il voudrait repartir à trois. Ce n’est que plus tard que je comprendrai qu’il avait changé de pacer et avait demandé à celui qui l’avait accompagné pour les 18 derniers miles de m’attendre, au cas où j’aurais besoin. C’était vraiment chic de leur part à tous les deux.

Dernier coup d’œil à la grange remplie, puis c’est le re-départ. Devant moi, 19 petits kilomètres. Ma Garmin ayant rendu l’âme, je ne peux plus me fier qu’à ma montre. Elle indique 21h18. 2h42 pour atteindre mon objectif. Ouf, ça va être serré. C’est le parcours qui va décider…

« Tu vas partir tout seul dans la noirceur ? », demande mon père. Heu oui. Je n’attendrai pas qu’il fasse clair… « Ouais, t’es pas peureux… ».

C’est vrai quand on y pense. Jamais, au grand jamais je n’oserais m’aventurer à la course dans des sentiers ou des chemins de terre en pleine nuit. Honnêtement, je n’ai pas peur des animaux. Mais les êtres humains me fichent la trouille. On ne sait jamais si on peut tomber sur un chauffard ivre ou un cabochon qui décide de « défendre sa propriété ». Or, je ne sais pas pourquoi, mais dans le cadre d’une course, ces craintes tombent.

Heureusement car dans une longue montée, je me retrouve à la hauteur de deux véhicules qui se croisent. Aveuglé par les phares, j’espère que les conducteurs savent qu’il y a une course dans leur perdu coin de pays, car sinon, je pourrais me faire faucher… J’apprendrai plus tard que l’un des deux véhicules était mon bon vieux RAV4.

Stéphane n’exagérait pas : après Bill’s, ça se corse. Les enchainements montées-descentes sont de plus en plus difficiles. Dans l’obscurité, le seul indice que l’on a sur ce qui s’en vient est le positionnement des bâtons lumineux dans les arbres. Et chaque fois que j’en vois un, il me semble être installé des centaines de pieds au-dessus de ma tête. Ça monte, ça monte, ça ne finit plus !

Justement, dans une montée, j’entends encore jacasser. Devinez qui ?  La fille avec qui je jouais à saute-moutons qui a changé de pacer, pour une fille qui, semblerait-il, a les mêmes habitudes que l’autre au niveau des échanges verbaux. En fait, le sujet de discussion n’est pas tout à fait le même. Si au moins elle parlait de sexe ou de quelque chose d’intéressant. Mais non, elle parle de… ses expériences de troubles gastriques en ultra !  Elle raconte donc qu’à telle course, elle a vomi 3-4 fois, ou à telle autre course, un des ses amis a retourné la marchandise avec tellement de pression qu’il y en avait partout. Vous voyez le genre. Entendre parler de ça pendant qu’on a l’estomac qui, justement, commence à avoir son voyage…  Disons qu’à ce moment précis, je préférerais ne pas comprendre l’anglais…

Petite victoire morale toutefois sur cette section: je réussis enfin à faire sortir du pipi de ma vessie. Je n’ai jamais été aussi content de me soulager. Exit l’hyponatrémie.

Après être passés par Keating’s (mile 91.5), c’est Polly’s (mile 94.9). Dernière station accessible aux équipes de support. Je sens l’effervescence dès que j’arrive sur place. C’est la dernière fois que les coureurs voient leur monde, ça sent la fin. On a l’impression que même les bénévoles sont énervés.

Ainsi, je sens beaucoup de fierté dans la voix et les gestes de ma sœur et de mon père. Il y a de l’émotion dans l’air, aussi. La journée a été très longue et tout ça achève. Un dernier petit coup de cœur et on se revoit à l’arrivée. Il est 23h01, restent 5.1 miles à faire. C’est toujours jouable. En temps normal, 5.1 miles en moins d’une heure, je ferais ça sur une jambe, mais bon, on n’est pas en temps normal.

Ça va plutôt bien. L’idée de voir la ligne d’arrivée a réussi à calmer mes troubles digestifs. J’enfile les côtes sur chemins de terre, j’ai le sentiment d’avoir un bon rythme malgré le profil très accidenté du parcours. Mes chances sont bonnes. Arrive Sargent’s (mile 97.5), un ravito constitué d’une seule et unique table. Ma montre indique 23h31.

Merde !  J’ai depuis longtemps oublié la notion que les objectifs de temps, en ultra, c’est inutile. Je veux un « 1 » comme premier chiffre de mon résultat, bon ! Or, j’ai fait 2.6 miles relativement (je devrais dire : très relativement) faciles en 30 minutes, vais-je pouvoir en faire 2.5 en 28 minutes ?  Je doute, à moins que le parcours finisse par être facile.

J’empoigne un deux litres de Coke et en avale 5-6 gorgées à même la bouteille. Puis je m’élance et me retrouve… dans un  sentier. Ça y est, c’est foul ball. Si j’ai à peine réussi à « faire mon temps » sur une route en terre, comment pourrais-je aller plus vite dans des sentiers, en pleine nuit de surcroit ?  Impossible. J’en prends mon parti et me dit que finalement, 20:05 ou 20:10, ce ne serait pas si mal. Et ce ne serait surtout pas la fin du monde.

J’avance lentement, prudemment. Je préfère rater mon objectif plutôt que me péter la marboulette. C’est vraiment injuste : les meilleurs n’avaient pas à se taper ça à la noirceur, eux !

J’aperçois la fille qui était accompagnée par la jacasseuse. Elle est maintenant avec un homme (elle a combien de pacers, donc ?). Elle baisse ses shorts et s’accroupit pour se soulager juste devant moi (c’est fou le peu de pudeur qu’on a dans ce petit monde). J’ai envie de la féliciter de son « exploit » au passage, car je ne serais jamais capable de m’accroupir après une course aussi longue. Mais je décode un épuisement marqué sur son visage, alors je décide de passer mon chemin sans rien dire. Ce serait toutefois bien qu’on termine ensemble, surtout qu’on a passé une bonne partie de la journée à jouer à saute-moutons. Je verrai si je les attends un peu plus loin.

Puis, peu après être sorti du sentier, petite pancarte sur le bord du chemin : « 1 mile to go ! ». Il est 23h42. Hé, je suis capable de faire un mile en moins de 18 minutes, moi !

C’est comme si j’avais reçu un coup de fouet. Je vais l’avoir, je vais l’avoir !  Merde, une montée. Une tabar… de montée. Fallait vraiment qu’ils nous en foutent une aussi dure si près de la fin ? Pas moyen de la courir, je dois la marcher.

Puis, un sentier. Grrr !  Pas facile d’aller vite, en sentier. Pancarte : “0.5 mile to go”. 23h48. Ok, c’est encore plus que faisable. Je serre les dents, je tâche d’avancer rapidement tout en restant debout. 800 petits mètres, c’est fini.

Les bâtons lumineux sont maintenant dans des gallons d’eau, ce qui donne un effet pour le moins… psychédélique. À moins que je sois en train d’halluciner ?  Nah, les bâtons lumineux dans les gallons d’eau, c’est la marque de commerce du Vermont 100 : ils indiquent que la fin est proche.

Tourne à gauche, tourne à droite, monte, descends. Ça doit bien achever, non ?  Le sentier se tortille, encore et toujours. Ben voyons, 800 mètres, ce n’est pas si long que ça ! Des voix… La fin doit vraiment être proche, je ne peux pas croire !  23h54. Ho que c’est serré !

Après une énième courbe, je vois une petite descente et elle est enfin là : l’arrivée. Je vais l’avoir, je vais l’avoir !

096

Dans l’obscurité, un guerrier termine sa mission…

Je traverse en 19h56 (temps officiel: 19:56:19). Job done.

Advertisements

Massanutten, le calvaire solitaire des 50 premiers miles

Ha ce que je peux être bien !  Couché dans le lit douillet du chalet que nous avons loué, notre petite Charlotte blottie contre mes jambes, Barbara qui dort à poings fermés. Repose-toi mon amour, tu le mérites tellement, après une autre nuit passée à me suivre, à me soutenir. Ce maudit Massanutten à la noix, il est enfin derrière moi, derrière nous !  Mais je l’ai tellement vécu intensément que j’en ai encore des flashbacks alors que je suis ici, dans notre lit. Je pense bien que je vais en avoir longtemps, de ces flashbacks…

« Fred, Fred, ça va ?  Tu vas t’en sortir ?»

J’ouvre peu à peu les yeux. Je reconnais la voix de Pierre, qui m’est maintenant si familière et si rassurante. Ma frontale éclaire les 7-8 dernières gorgées de GU Brew qui jonchent maintenant sur le sol parce mon estomac a tout simplement décidé de retourner la marchandise.

Merde, cette foutue course n’est pas terminée. Nous venons de quitter la station Picnic Area (mile 87.9) et j’ai réussi l’exploit de me vomir les tripes pour la deuxième fois depuis.

« Oui, ça va mieux. Ça a fait du bien de faire sortir le méchant et ça me réveille. Mais tu ne me croiras pas : je me suis endormi après avoir dégueulé ! ». En fait, je me demande si je n’ai tout simplement pas perdu connaissance. En tout cas, j’ai perdu la carte l’espace de quelques instants, c’est certain.

Retour en arrière, quelque 23 heures auparavant.

Le départ s’est somme toute bien passé. Nous sommes partis ensemble, les 4 mousquetaires québécois, à l’assaut du diabolique Massanutten, probablement la course de 100 miles la plus difficile de l’est du continent (le Barkley, ce n’est pas dans l’est, bon !). Rapidement, Joan nous a laissés, Pierre, Martin et moi, pour aller rejoindre ses comparses extraterrestres à l’avant du peloton.

Sur le chemin de terre menant aux premiers sentiers, la bonne humeur régnait dans notre petite troupe. Toutefois, trouvant le rythme légèrement rapide pour cette longue course, j’ai pris la (que j’ai supposée sage) décision de laisser aller mes deux autres compagnons et de marcher dans les montées. Cette stratégie avait été payante sur le long terme lors de mon premier 100 miles, je me disais qu’elle le serait encore une fois ici.

Au premier ravito (Moreland Gap, mile 4.1), deux bénévoles, une table et des cruches d’eau nous attendaient. Point à la ligne. « Vous n’avez pas de verres ? ». Nope. Qu’à cela ne tienne, je me suis accroupi, ai ouvert grand la bouche et l’ai pointée à la bénévole ayant l’air de dire : « Vide ton pichet d’eau là-dedans ».

« Are you serious ? ». You bet I am. Vide !  Elle s’est donc exécutée, au grand plaisir de l’autre bénévole. Je voulais de l’eau, vous en aviez, on pouvait faire de la business. C’est ce qu’on a fait !

En route vers Edinburg Gap (mile 12.1) où mon père allait m’attendre patiemment, je me suis surpris à m’amuser dans le sentier. Et c’est là-dedans que j’ai commis l’ultime sacrilège en me disant : « C’est ça vos fameuses roches ?  Bof… ». Présentement, les mains sur les genoux, tentant de reprendre mon souffle alors qu’un filet de bave coule encore de mes lèvres, je me demande si je n’ai pas été victime d’une indigestion de roches…

« Joan est passé il y a à peu près 15 minutes de ça. Martin et Pierre 5 minutes, pas plus. Ils m’ont dit que tu étais plus sage qu’eux ».  Ouais. Sage ou… je n’avais juste pas le choix ?  Car dès ce moment, je sentais, je savais que je n’étais pas dans un grand jour. Le contraire m’aurait étonné, avec la chaleur annoncée. Donc, exit la perf à la Philadelphie 2012 ou Bromont 2014. Washington il y a seulement 4 semaines de cela ?  Pas sûr… Déjà, je sentais que j’étais en retard sur les temps de passage prévus. Ce n’est jamais bon signe, les retards.

Principe universel ou presque à Massanutten : une station d’aide est toujours située dans un creux. On descend ?  La station s’en vient. Et qu’est-ce qu’il y a après ?  Une montée. Il faut se faire à l’idée. En fait, on dirait qu’il y a bien des affaires dont il fallait se faire à l’idée ici. Dont la chaleur et… les maudites roches.

J’aurais toutefois eu tort de m’en plaindre en me rendant à Woodstock Tower (mile 20.3), car après une longue montée, un sentier somme toute praticable nous amenait à courir sur la crête de la montagne, nous donnant plusieurs points de vue splendides sur les alentours, points de vue qui auraient certainement été plus intéressants si le matin n’avait pas été si humide… et s’il n’y avait pas eu ce qui me semblait être une douzaine de mouches à chevreuil qui bourdonnaient autour de moi.

C’était l’enfer. Pour moi, mouche à chevreuil égale chaleur. C’est vrai, on dirait que je n’en ai autour de moi seulement quand il fait chaud.  Est-ce à dire que c’est lorsque je dégage des odeurs particulières que ces bestioles semblent me confondre avec un cervidé ?  Pourtant, on est en Virginie, non ?  Les mouches devraient savoir à quoi ressemble un cerf de Virginie,  il me semble !  Enfin…

J’ai eu plusieurs pensées pour Joan dans cette section. Le pauvre, il avait dû se la faire à la marche l’an passé, terrassé par la maladie. Marcher dans un sentier qui se court, ça doit être très dur sur le moral, surtout pour un coureur de sa trempe. Faire 12 heures de route pour marcher ici ? Shit…

Fatigué par un coureur qui me collait aux fesses, j’ai pris une pause pour resserrer mes souliers. Passa une première femme, puis une deuxième, accompagnée d’un homme. J’étais seul avec mes mouches quand j’ai repris mon chemin, mais par un miracle quelconque, j’ai fini par rejoindre la seconde femme.

Elle semblait peiner, mais s’entêtait de continuer à courir coûte que coûte, même dans les montées les plus rocailleuses. Rendu sur ses talons, ça m’a brûlé les lèvres de lui conseiller de marcher dans les montées, que ça n’allait pas plus vite de « courir » comme elle le faisait. Mais j’ai décidé de m’abstenir, peut-être savait-elle ce qu’elle faisait. Mais ça semblait tellement laborieux, son affaire…

N’osant pas lui demander le passage, de peur de me retrouver dans une section très technique où elle me recollerait, je suis demeuré à ma position. Loin derrière, la voix d’une autre femme. Plus elle s’approchait, plus je devinais qui en était la propriétaire. C’était Amy Risiecki, j’en aurais mis ma main au feu.

Rendue assez proche, je l’entendais parler de ses courses, de son mari (Brian, l’éventuel vainqueur). Je me suis retourné, c’était bien elle. Elle racontait maintenant à qui voulait bien l’entendre (et même à ceux qui n’auraient pas voulu) qu’elle faisait cette course-là juste pour le plaisir parce qu’elle avait les championnats du monde de course en sentiers bientôt. Mais elle ne pouvait décemment pas ne pas faire Massanutten. Ben oui Chose, un 100 miles juste pour le plaisir. Tu me prends pour une valise ?  Est-ce que j’ai des petites roulettes sur le ventre, moi là ?  Une tite poignée dans le dos ?  Non mais…

C’est qu’elle souffre d’incontinence buccale, cette fille-là !  Pas moyen de lui clore le clapet.  À moins qu’elle souffre d’une malformation et que ça ne puisse pas rester en position fermée ?

Toujours est-il que lorsqu’elle s’est rendue compte qu’une femme me précédait, elle n’a même pas pris le moindre temps d’arrêt dans le débit effréné de ses paroles pour demander : « Kathleen, are you all right ? ». L’autre de lui répondre « I sprained my ankle really bad, not sure if I’ll be able to continue. ».

Kathleen ?  Comme dans Kathleen Cusick ?  Gagnante de multiples ultras, dont le Vermont 100 ?  Et moi qui voulais lui montrer comment courir…

« I’m sure you’re gonna kick my ass, as usual. »

Moi, si elle pouvait juste lui fermer la gueule, je n’en demanderais pas plus…

À Woodstock Tower, une jolie jeune femme était assise, un sac de glace sur le genou. Voyant cela et poussée par une envie irrésistible de faire la course juste pour le plaisir, Amy ne s’est pas attardée et a repris les sentiers. La sachant plus lente que moi sur la route (elle court Boston en 3h25 environ et ne m’a jamais devancé lors d’un marathon), je me disais que la suivre serait peut-être une bonne idée. Et avec un peu de chance, elle pourrait peut-être poursuivre en silence ?

Je peux dire que je ne me suis pas ennuyé. Malgré une carrure pour le moins imposante pour une coureuse, Amy a avalé la section suivante avec une régularité à couper le souffle. Elle marchait les montées et, contrairement à la majorité des gens, le faisait avec les mains sur les reins. Hummm…  Habituellement, quand je vois quelqu’un qui monte avec les mains sur les reins, je prends ça comme un signe de faiblesse et je fonds sur ma proie. Mais elle… Surtout que dès qu’elle mettait à marcher, ses mains allaient là. Double humm…  De toute façon, ce n’étaient pas les 3-4 misérables sorties où j’avais fait des montées qui m’avaient permis de redevenir moi-même dans le domaine, alors je restais derrière. Et j’observais… tout en appréciant le silence car oui, elle a fini par ralentir de ce côté.

Mon étude dura l’heure qui a été nécessaire pour couvrir les 5,6 miles nous séparant de Powells Fort (mile 25.8), où je suis arrivé un petit peu à la traîne, gracieuseté d’un bout technique avant de déboucher sur un chemin de terre roulant.

amy

Amy Rusiecki escortée par deux compagnons. On peut me voir, un peu à la traîne derrière

FredPowell

J’arrive à Powell’s Fort, premier marathon de complété

C’est à cette station que j’ai eu la confirmation que son idée de faire cette course « just for fun », c’était de la grosse merde. Alors que j’étais empêtré avec ma veste dont je siphonnais le réservoir à une vitesse phénoménale, elle remplissait ses deux bouteilles, prenait quelques victuailles à manger pour la route et était repartie. Me semble qu’une fille voulant juste s’amuser n’aurait pas attendu son amie blessée…

Car bien que blessée, la dame Cusick nous avait suivis d’assez près et je n’avais pas terminé de remplir mon réservoir qu’elle était repartie elle aussi. Méchante foulure, y’a pas à dire. Est-ce que mentir fait partie d’une stratégie secrète parmi l’élite de ce monde ?  Ceci dit, va falloir que je sois plus efficace lors de mes arrêts…

kathleen

Kathleen Cusick se présente à son tour, supposément sur une seule jambe

J’allais la rejoindre un peu plus loin, profitant du long chemin de terre pour rouler un peu. Lui lâchant un « Great job ! » au passage, elle m’a répondu par un « You too ! » avec une petite voix toute cute. C’est qu’elle est plutôt jolie en plus… Ça m’a donné le goût de l’attendre et courir avec elle.

Il faut croire que cette envie était loin d’être partagée car à la vue d’un ruisseau, je me suis arrêté pour m’asperger d’eau. Elle est passée en coup de vent, sans mot dire. Et je ne l’ai foutrement jamais revue.

Cette douche impromptue, j’en avais grand besoin. Bien qu’il n’était pas encore 10 heures, et malgré l’ombre, la chaleur s’installait peu à peu. Une fille au ravito avait même fait le commentaire qu’elle avait déjà suivi un cours de hot yoga où il faisait moins chaud ! Merde, on avait eu droit à un merveilleux 20 degrés jeudi, pourquoi pas aujourd’hui ?  Pourquoi fallait-il que la journée la plus chaude de l’année tombe sur le jour de la course… encore une fois ?  Tabar…

Et bien que je buvais comme un trou, je ne pissais pas. Sentant mes mains qui commençaient à enfler, la crainte sérieuse d’un début d’hyponatrémie faisait tranquillement sa place dans mon esprit.

Tout comme le doute, d’ailleurs. Les roches, les vraies, avaient fait leur apparition. Nul à chier dans le technique en temps normal, imaginez sans les mois de pratique. Si quelqu’un m’avait vu aller, il m’aurait trouvé pathétique. Pas moyen de prendre le moindre rythme, je devais toujours arrêter, essayer de trouver le meilleur chemin par où passer, les chevilles sollicitées au maximum. Butant à répétition sur les roches, jurant comme un bûcheron, je fis un serment sur l’honneur : plus jamais on ne m’y reprendrait.

Et toujours pas envie de pisser. Après deux arrêts dans la première heure, rien dans les 5 suivantes. Redoublant d’efforts pour ingurgiter du liquide, j’ai fini par m’exécuter. À mon soulagement, ce qui est sorti avait une couleur jaune foncé, ce qui indiquait un petit début de déshydratation, rien d’alarmant.

Ce soulagement fut bien éphémère. Avançant péniblement, j’essayais de m’encourager en me disant qu’à Elizabeth Furnace (mile 33.3), Barbara aurait rejoint mon père au sein du dream team. Mais l’idée que j’en sois seulement rendu au tiers me décourageait. Je savais qu’il ne fallait pas penser à ça, que je devais prendre les stations une à une, mais…

P1060516

Arrivée à Elizabeth Furnace. Je me sens vraiment comme dans un four…

Au ravito, je ne pouvais pas manquer Barbara : elle avait enfilé son plus pétant des t-shirts roses. J’avais juste envie de lui dire à quel point je l’aime, je voulais la remercier d’être là. Je me suis retenu, de peur de devenir émotif et de perdre toute contenance. Je lui ai simplement donné un petit baiser.

« Comment ça va ? »

« Il fait chaud ! ». Crissement, tabarnakement (c’était LE moment approprié pour l’utiliser en adverbe) chaud.

« Mais ça va tenir. » Il fallait que je montre à mon équipe que j’étais au moins un peu positif. Pendant qu’ils m’aidaient à remplir mon réservoir et me fournir en gels, Barbara me tenait au courant de la progression de mes amis. Joan était passé depuis près d’une heure. Pierre, depuis 20 minutes. Quant à Martin, les deux ne s’entendaient pas. Mon père disait qu’il était avec Pierre alors que Barbara, de son côté, disait qu’il n’était pas passé. Or je ne l’avais pas vu à la traîne sur le parcours.

« Pouvez-vous me confirmer le tout ? ». Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’inquiétait. Il fallait que je sache que mes amis étaient ok.

P1060518

Un des nombreux remplissages

Comme seulement 4.7 miles me séparaient de Shawl Gap (mile 38.0) et que j’allais les revoir là, je me suis dit que cette section passerait bien. Je me suis donc élancé, le cœur presque léger, non sans avoir dû au préalable enfiler 2 verres d’eau parce que j’avais répondu « Not enough » à un bénévole qui me demandait si je pissais…

Mon évaluation fut une (autre) erreur monumentale. Cette section est constituée d’une suite infinie de roches qu’on doit d’abord grimper, puis redescendre. Des roches, des roches, encore des roches. Bah, en montant, tant qu’à ne pas avancer de toute façon…  Mais en descente ?   Calv… !!!

Kevin, le directeur de course, nous avait ordonné de nous amuser. Hé bien, je contrevenais aux ordres. Je ne m’amusais pas. Pas pantoute. Je voulais juste que ça finisse, ces maudites roches !!!  Et pour ça, j’avais deux choix : ou bien j’allais plus vite, ou bien j’abandonnais. Et comme je ne pouvais pas vraiment aller plus vite…

Oui, abandonner. Moi, le gars qui n’a jamais fait un DNF. Mais avec plus de 110 kilomètres devant moi, je ne pouvais pas m’imaginer faire des roches pendant tout ce temps. C’était quoi le but ?

J’essayais de penser au temps de vacances et à l’argent investis. La prochaine fois, je ferai comme les autres : j’arriverai la veille. Et qu’est-ce que je dirais à Barbara et mon père, qui étaient là juste pour moi ?  Que je lâchais parce que j’étais écoeuré ?  Non, je ne pouvais pas faire ça, je m’en voudrais. Et que dire de tous ceux qui me suivaient à distance, que ce soit ma mère au chalet ici ou mes amis, au Québec ?  Ma patronne aussi suivait mes déplacements. Étais-je pour montrer à ma patronne que j’étais un lâcheur ? Arrêter à cause d’une blessure, ça se justifie. Parce qu’on n’a plus le goût ?  Jamais dans 100 ans !

Comme ça se produit souvent dans de telles situations, un petit miracle est arrivé: j’ai rejoint un autre coureur !  Je peinais, je n’avançais plus et pourtant, je gagnais du terrain sur quelqu’un ?  Peut-être n’étais-je pas seul dans la galère de la souffrance après tout ?

Ceci combiné au fait que l’arrivée à Shawl Gap se faisait par une belle petite descente contribua au retour de mon sourire. Barbara portait toujours son t-shirt rose pétant, elle semblait toute aussi heureuse de me voir. Elle me confirma que Martin était toujours en course, il s’était pointé juste avant Pierre, une vingtaine de minutes avant moi. Joan ?  Il était déjà passé à leur arrivée.

P1060524

Petit sourire en me pointant à Shawl Gap. Je dois avouer que le fait de voir mon père engouffré dans le foin pour prendre cette photo n’était pas étranger à mon état d’âme!

C’est donc rempli d’un optimisme renouvelé que je suis parti en direction de Veach Gap (mile 41.1), une station non-accessible aux équipes de soutien. Je ne les reverrais qu’à Habron Gap, au mile 54.0.

Ces 5 kilomètres sur route étaient les bienvenus. Je courais à un bon rythme, tâchant à la fois de progresser tout en me ménageant. Une inquiétude commençait toutefois à me ronger : je ne voyais pas beaucoup de rubans jaunes. En fait, je n’en voyais plus depuis un sapré bout de temps ! Pas de coureurs devant pour me rassurer un peu, pas de coureurs derrière. Que faire ?  Merde, j’avais manqué un virage, j’en étais certain.

Pas trop atteint au moral malgré tout, j’ai rebroussé chemin jusqu’à ce que je croise un autre coureur qui m’a presque traité de con. Finalement, je ne m’étais pas trompé. Je me suis donc ajouté une belle petite distance bien inutilement en faisant marche arrière.

Étonnamment, ça ne m’a pas mis dans tous mes états. J’ai repris la route sans m’en faire, me disant que ces 2-3 minutes perdues n’étaient pas la fin du monde. Je courais les descentes et les plats, marchais les montées et suis arrivé à Veach Gap avec une belle attitude positive.

Comme je mangeais un peu, d’autres sont arrivés, dont une fille qui portait des antennes (oui, des antennes !). Dans la plus pure tradition des ultrarunneuses, elle est passée en coup de vent. Bien déterminé à ne pas la laisser filer, je suis parti derrière elle, la suivant à distance… tout en admirant le paysage !  😉

La contemplation n’a pas duré. Rapidement, je me suis (évidemment) retrouvé dans une montée. Une vraie de vraie. Tous les ultramarathoniens en ont vu des montées. Des centaines, voire même des milliers. Pour ma part, la montagne Noire et la côte de l’Enfer de St-Donat ainsi que le mont Grand-Fonds à Harricana figuraient dans le haut de mon palmarès. Mais celle après Veach Gap, ouch !

Pas qu’elle était tellement abrupte, mais elle ne finissait tout simplement plus. Selon ce que j’ai lu, ce sont 5 kilomètres que je me suis tapé. Avec le soleil à son zénith qui me cognait sur la tête. Les cubes de glace que j’avais enfouis dans ma casquette s’étant vite transformés en eau s’égouttant sur le sol, mon corps tentait tant bien que mal de se refroidir. Et pour ce faire, il faisait pomper mon cœur à tout rompre. Moi, le « grimpeur », j’étais mis dans les câbles par une montée. La mort dans l’âme, j’ai dû me résoudre à m’arrêter une minute pour reprendre mon souffle.

Heureusement pour mon mental, la porteuse d’antennes semblait peiner autant que moi. Je suis parvenu à la garder en point de mire jusqu’à ce que je tombe, après avoir fini par finir de monter, sur un dépôt d’eau. En tout, au moins une cinquantaine de gallons d’eau avaient été déposés là, juste pour nous. Fatigué du GU Brew qui collait dans ma bouche, j’ai bu à grandes gorgées. Puis, demandant pardon à ceux qui suivaient, j’en ai « gaspillé » un peu pour prendre une douche. Mon corps le réclamait.

Comme je m’y attendais, le soulagement apporté fut momentané. Et c’est péniblement que je me suis rendu à Indian Grave (mile 50.1). Tout juste avant d’y parvenir, j’ai remarqué que j’avais pris 11 heures pour atteindre les 80 kilomètres. À Bromont, 10h30 avaient été nécessaires pour parcourir la même distance. Or ici, non seulement me restait-il encore plus de chemin à faire (3.6 miles de plus), mais c’était sur un parcours que je ne connaissais pas du tout. Je voyais mal comment je pourrais faire sous les 26 heures. De toute façon, pour faire 26 heures, fallait que je finisse et ça, c’était de moins en moins sûr… Je marchais de plus en plus souvent des sections qui auraient pu se courir. J’en étais même rendu à me dire que si Joan avait pu marcher à Harricana, j’avais bien le droit de faire de même à Massanutten.

En tout cas, une chose était certaine : je demanderais à mon équipe de seulement me dire si mes compagnons allaient bien. Je ne voulais pas savoir quelle avance ils avaient sur moi, j’avais le moral déjà assez bas comme ça.

Puis, à Indian Grave, surprise : Pierre était là, assis sur une chaise, parlant à un jeune coureur qui semblait au bout de son rouleau.

« Hey, salut le CANADIEN ! »

Bromont Ultra: la longue solitude

T’es blessé ? « Mes cuisses ont détruites. ».  En langage d’ultra, Thibault a les quads trashés. La descente lobotomie les a probablement achevés.

À ce moment précis, je suis déchiré. Autant je suis heureux (et abasourdi) d’être deuxième, autant je souhaiterais que ça ne se passe pas comme ça. J’aurais de loin préféré le rejoindre et le dépasser à la régulière. Mais en même temps, je me dis que c’est ça fait partie de la vie en ultra. Il arrive parfois que ce soit une course qui se fait par élimination. Thibault est jeune, il va rebondir. Je risque de le revoir (devant moi !) au cours des prochaines années.

Je prends des nouvelles de Joan, par principe. On m’apprend qu’il a dormi dans les sentiers, puis sur la table du dernier relais et qu’il a ensuite piqué un roupillon de 15 minutes ici. Il a quitté il y a maintenant 45 minutes de cela. Je lâche un petit « Pfff ! » un peu découragé. Il ne me vient pas en tête une seconde que s’il a dormi, c’est qu’il en avait réellement besoin, qu’il était au bord de l’épuisement. Que ce qui l’avait vraiment motivé à repartir, c’était l’idée qu’un « coureur inconnu qui avance bien » était à sa poursuite. Non, dans ma tête, Joan est tellement fort et son avance est telle qu’il a pu se permettre de dormir en chemin. Jamais je n’envisagerai me mettre à sa poursuite.

Sections 17 et 18 : Ironhill 2 (kilomètre 104) à Parking 7 2 (kilomètre 118)

Ok, pas de panique. T’es deuxième, mais il reste encore le tiers de la course à faire. Les autres ont le temps en masse pour te rattraper.

À la sortie du petit sentier qui fait le lien entre la propriété où se trouve le ravito et la route, une pancarte indique de prendre la droite. Je suis un peu perplexe. J’aurais plutôt dit que je devais aller à gauche. Bah, ce n’est pas la première fois que mon sens de l’orientation me joue des tours aujourd’hui…

Je cours donc à un bon rythme sur le chemin de campagne. Pas de fanions, pas de rubans. J’essaie de me rassurer en me disant qu’ils se font rares sur la route. Mais au bout d’une descente, je crois reconnaître le chemin qui menait au dernier ravito. Un coureur arrive sur ledit chemin et me crie : « C’est qui ? ». C’est Fred !  De toute façon, me connaît-il ?  Est-ce qu’il y a seulement quelqu’un ici qui me connaît ? « Je pense que tu t’es trompé de bord ! ». Je l’apprendrai plus tard, c’était Martin.

Je me rends à l’évidence : je dois rebrousser chemin. Calv… ! En arrivant à l’endroit où j’avais pris la mauvaise direction, je constate qu’un petit comique avait déplacé la pancarte qui m’a ainsi mal dirigé. Tabar… !  Je la replace donc comme il se doit, puis reprends la route en bougonnant. Non mais, c’est qui le cave qui s’amuse à faire des niaiseries comme celle-là ?

Courir sur une route de terre en pleine nuit, est-ce qu’il y a une autre activité dans ce bas monde qui est plus solitaire (bon bon, j’entends Mylène Paquette protester d’ici…) ? Je demeure toutefois aux aguets, à l’affût de chaque fanion, chaque ruban, chaque pancarte. Je ne veux plus faire des centaines de pas pour rien. À une intersection, je retourne même sur mes pas pour m’assurer que j’ai tourné du bon côté.

Après 16 heures de course, ma Garmin m’envoie un premier message : pile faible. Ok. 1 minute plus tard, le même message. J’ai comme compris, espèce de machin ! Veux-tu bien continuer de compter les kilomètres maintenant ? Niet. Comme j’appuie sur Enter, elle rend l’âme. Bah, tant pis. Ai-je vraiment besoin de savoir que je n’avance pas de toute façon, hein ?

Au relais du lac Bromont 2 (kilomètre 113), surprise : c’est maintenant un full ravito en bonne et due forme. Sur place m’attendent Patrick, le bénévole-qui-est-partout, et Mélanie, la conjointe de Joan (qui a manqué l’arrivée de son mari à ce ravito, ce qui me confirme qu’il a une énorme avance sur moi). Patrick m’accueille avec un bel enthousiasme, me fait l’inventaire de tout ce qui est offert et me dit qu’il va aller réveiller Barbara et mon père pour ne pas qu’ils me manquent. Wow, méchant service !

En attendant mon équipe, j’arrête mon choix sur un sandwich au beurre d’arachides. Mon père arrive derrière et se met à me frotter les épaules, comme pour me réchauffer. « Tu n’as pas froid ? ». Heu, non. Je ne dis pas que je crève de chaleur, mais je n’ai pas froid. Il n’en revient pas car lui, il est frigorifié. J’échange ma Garmin pour ma montre (dont j’avais démarré le chrono au départ) et en profite pour changer de frontale qui commence à faiblir. Je vais laisser le soin à mon équipe de soutien de changer les piles. Si j’ai une équipe, aussi bien l’utiliser, non ? Faut pas que ça s’ennuie, ce bon monde-là !  😉

Patrick m’accompagne à la sortie du relais et comme je quitte, il appelle le prochain ravito pour leur annoncer que je pars à l’instant et suis en route. Très, très professionnel. Je suis impressionné.

Bon, encore une section qui est plus difficile que dans mes souvenirs. La partie qui ressemble à St-Bruno passe bien, mais le technique… Et l’estomac qui recommence s’agiter après m’avoir laissé tranquille…  (Soupir)   C’est bizarre, mais l’intersection chemin des Irlandais et O’Connor n’a pas le même effet hilarant sur moi cette fois-ci.

Toujours est-il que j’apprendrai plus tard que seulement sur cette petite section de 5 kilomètres, j’aurais repris 15 minutes à Joan. J’ai peine à y croire Et je suis bien content de ne pas en avoir été averti car j’aurais poussé plus au lieu de la jouer plus safe pour préserver ma deuxième place.

Je sors du bois et arrive au ravito au son des applaudissements. Mon père s’étonne toujours de me voir toujours en forme et de si bonne humeur. « T’as mal nulle part ? ». Il y a bien la périostite qui s’énerve un peu, mais rien pour m’empêcher de continuer. Les quads font mal, mais sans plus. Je ne dis pas que je vais gambader demain, mais ça devrait aller.

Sections 19 et 20 : Parking 7 2 (kilomètre 118) à camp de base (kilomètre 135)

J’avise mon équipe en quittant : la prochaine section est extrêmement difficile, et sera encore pire de nuit. Elle pourrait bien me prendre 4 heures à parcourir. Oui, 4 heures pour faire 17 kilomètres. Je leur conseille donc de prendre un peu de repos, car ça pourrait prendre pas mal de temps avant qu’ils me revoient.

Ok, plus qu’un marathon à faire. 42 « petits » kilomètres et c’est fini. Piece of cake ! En fait, ce sont les 17 prochains qui seront les pires. Après, ça devrait bien se faire.

Tout de suite, j’attaque la première montée de la pente de ski. Je la fais à un bon rythme, question de distancer mes poursuivants. Mon attention ne se porte que sur une seule chose : le prochain fanion rose. C’est tout ce que l’éclairage restreint de ma frontale me permet de voir de toute façon.

Arrive une descente, pas si difficile de jour. Mais de nuit, je dois être prudent. Vaut mieux y aller plus mollo et rester debout que de planter face première avec personne autour pour m’aider à me sortir de là. Sauf que ce sont mes chevilles et mes quads qui prennent les coups. Heureusement, ma nouvelle frontale tient mieux les secousses que je lui impose avec mes enjambées saccadées. Pas certain que l’autre aurait survécu à l’accumulation de mes frustrations contre elle !

Après une succession de montées-descentes parsemées de secteurs vaseux, j’entame une autre montée. Je sens que c’est la dernière grosse, mais j’essaie de ne pas me faire d’illusion. Je monte, monte, monte. Il me semble que ça fait longtemps que je n’ai pas vu de petit fanion… Monte encore. Rien. Ils sont où les petits drapeaux ? Je veux voir un petit drapeau. J’EXIGE de voir un petit drapeau. Juste un, je n’en demande pas tant que ça… Malgré l’évidence, je m’entête : je vais finir par en trouver un. Nada. Calv… !  Encore trompé de chemin durant une montée. Manquer une indication quand on avance à 3-4 km/h, avouez qu’il faut le faire !

Preuve que je commence à être fatigué, je prends alors une décision totalement irrationnelle : pas question de descendre et me scraper les jambes en plus de risquer de me planter. No way. No fucking way ! Je vais continuer à monter et vais certainement retrouver mon chemin. Si je me perds, ben j’appelle au camp de base pour qu’on vienne me chercher. Je ne redescends pas, un point c’est tout !  C’est-tu assez clair ?

Derrière ce déraisonnement se cache quand même une certaine logique (oui oui, je le jure). Ça fait très longtemps que je monte, je devrais atteindre bientôt le sommet des pentes de ski. Et je sens qu’au sommet, je vais me retrouver. Des sommets, il n’y en a pas des centaines, bout de viarge !

Comble de bonheur, mon estomac recommence à se plaindre. Je décide sur le champ d’arrêter les sandwichs. Peut-être sont-ils en cause ?

Tout en haut, je finis par discerner la fin d’un remonte-pente. Il me semble reconnaitre cet endroit. Ce ne serait pas là qu’on s’est tous perdus durant la journée ? Hé oui !  Je finis par retrouver des petits fanions. Good, excellente nouvelle !  Finalement, j’ai emprunté la mauvaise piste, j’ai pris celle juste à côté. J’ai évolué en parallèle avec le parcours et ne me suis pas raccourci. Ma conscience est tranquille.

J’entame la première d’une série de descentes techniques. Au bout d’un certain temps, je sens quelque chose dans mon soulier, comme une petite roche. J’essaie de la faire déplacer en secouant mon pied, elle demeure en place. Je m’arrête donc pour vérifier le tout. Hola, plus moyen d’atteindre mes pieds en me penchant, je vais devoir m’asseoir. Pour ça, je dois trouver une roche ou un tronc d’arbre, parce que si je fais ça par terre, je risque de rester jammé là comme on dit.

Je trouve une grosse roche et m’installe. C’est alors que je me rends compte d’une chose : je suis debout depuis le départ ! J’ai combien de kilomètres de parcourus ?  120 ? 125 ?  Tout ça sans m’asseoir une seule fois. Moi qui passe tout mon temps au travail bien installé sur mon postérieur…

J’entreprends d’enlever mon soulier. Entreprise périlleuse s’il en est une. Un, il faut soutenir l’odeur. Et deux, il faut avoir le cœur solide car ce que je découvre n’est pas tellement joli: l’ongle de mon troisième orteil est noirci et est entouré d’une ampoule qui a un aspect très bizarre. Elle fait le tour de l’ongle et semble être d’une couleur d’un blanc laiteux. Jamais vu ça. Bref, ce n’était pas un petit caillou qui m’achalait.

Bon ben, va falloir faire avec. Je remballe le tout et reprends ma route. On traitera ça demain. Quand je parviens finalement au relais Deltaplane 2(kilomètre 128), c’est pour découvrir 3 cruches dont la disposition ne laisse que très peu de doute sur leur contenu : elles sont toutes les trois renversées sur le côté, donc probablement vides.

Après vérification, elles le sont effectivement. J’ai alors une pensée pour Joan qui compte seulement sur les ravitaillements (et les ruisseaux !) pour s’hydrater. Il devait être en petit crapaud quand il a vu ça. À moins que ce soit lui qui, dans un geste de frustration, les ait mis dans cet état ? D’ailleurs, j’avoue ne pas trop comprendre comment 15 gallons d’eau n’aient pas été suffisants pour fournir quoi, 30 coureurs ?  Des promeneurs se sont certainement servis au cours de la journée, je ne peux pas croire…

Depuis que j’ai quitté les pentes de ski, je suis moins concentré à la tâche. Ce sont  peut-être les heures de solitude qui m’amènent dans cet état. Tout comme Forrest Gump, je pense à mon monde. À Barbara, mon amour, qui subit mes manies et mes entrainements et qui aujourd’hui, malgré la foutue arthrite rhumatoïde qui l’accable, me suit avec un enthousiasme contagieux. Je pense à mon père, mon ami, mon fan numéro 1,  qui est là depuis le départ. À 68 ans, debout depuis presque 24 heures, le bras dans le plâtre, il est quand même toujours là à m’encourager.

Je pense à ma maman qui s’occupe de notre petite Charlotte à la maison (elle ne voulait pas voir son fils se maganer). Je pense à ma sœur qui dort actuellement, mais qui se lèvera pour venir assister à l’arrivée, par un beau dimanche matin.

Je pense à mon amie Maryse qui aurait bien aimé me pacer durant la dernière boucle, mais qui est partie à la chasse. Elle m’avait promis qu’elle m’enverrait des ondes positives, je peux confirmer que je les reçois !  Je pense à Katy, une amie du secondaire, coureuse elle aussi, mais qui est aux prises avec des problèmes de santé. Elle va revenir, c’est certain, mais quand ?  Je pense aussi aux deux sœurs Cloutier, Maggie et Caroline, que j’ai accompagnées à Ottawa et qui sont présentement à Chicago, à quelques heures de prendre le départ du célèbre marathon. Bonne chance les filles ! 🙂

(Pour ceux qui se demanderaient, oui, je pense surtout à des femmes. Ben là, en pleine nuit, tout seul dans le bois, suis-je pour gaspiller ce que mon cerveau peut me fournir en pensées pour des gars ?!? Duh !)

Bon, c’est quoi ça ? Des cochonneries sur mon gros orteil. Autre arrêt sur une autre roche. Autre pied,  même odeur insupportable. Je découvre que le dessus de l’orteil est au vif. Est-ce que je m’attendais vraiment à trouver des cochonneries-là ?   Ha, petit cerveau…

J’aboutis sur la route. Haaaa… Aussitôt, j’empoigne mon téléphone pour avertir Barbara de mon arrivée éventuelle. Il ne faudrait pas qu’elle dorme à points fermés lorsque je me présenterai pour la quatrième fois au camp de base. J’annonce mon arrivée pour dans 10-15 minutes.

Quand est-ce que ça va m’entrer dans la tête ? Dans mes souvenirs, à la sortie des sentiers, on est tout près du parc équestre. Bien sûr que non !  On a encore plein de détours, plusieurs combinaisons route-sentiers à faire. Ha, ça ne finit plus !

25 longues minutes plus tard, après avoir fait fuir un chevreuil, j’aperçois le camp de base. Barbara m’a averti que je dois me faire peser, qu’elle m’attendra là. Je m’y présente en prenant soin de garder mes deux frontales et mon coupe-vent pour monter sur la balance. Juste au cas où je serais un peu juste côté poids…

C’est avec stupeur que je vois 150 livres apparaître. Oups… Merde. J’aurais peut-être dû les enlever, les frontales. J’ai pris deux livres depuis le départ et surtout, quatre depuis le 73e kilomètre. « C’est normal, t’arrête pas de bouffer ! » me lance Barbara. Ouais, bien essayé. Mais surtout, ce ne sont pas des engins à haute précision, ces cossins-là. Ça n’a certainement pas été approuvé par Mesures Canada…

Mais dans le fond, ce qui m’inquiète, c’est que la prise de poids en course peut être un symptôme d’hyponatrémie, une condition médicale très dangereuse, beaucoup plus dangereuse que la déshydratation. Si j’en souffre, ma course est terminée et c’est direction l’hôpital. Pas de zigonnage.

Ma course est maintenant entre les mains de Guylaine, la grande responsable du côté médical. Elle me demande si je vais bien. Oui, parfaitement. Pas de nausées, mes jambes font mal, mais rien qui ne soit pas endurable. Des ampoules ?  Certainement, mais ça ne m’arrêtera pas.

Elle me demande d’enlever mon alliance. Celle-là, je la trouve bonne. L’alliance, c’est un running gag avec Barbara. Je lui dis toujours que je ne peux pas partir courir sans ça, sinon les femmes n’arrêtent pas de me courir après et à la longue, c’est tellement fatigant… Ça fait que je souris, sans trop réagir.

Constatant mon sourire épais, Barbara me réveille: « Elle est sérieuse, Fred. Enlève-la ! ». Oups. Si je voulais donner l’impression d’un gars qui a encore toute sa tête, c’est raté. J’essaie de l’enlever. Il y a bien un petit jeu, mais c’est tout de même coincé… « C’est correct » me dit Guylaine, « On voit que tes doigts ne sont pas trop enflés, ce qui est un symptôme d’hyponatrémie». Je prends soin d’ajouter que j’ai probablement uriné 50 fois depuis le début de la course (j’ai omis ce détail dans mon récit; mais disons que j’ai eu amplement l’occasion de tester ma technique pisse-en-avançant qui m’a probablement fait sauver 15 minutes en tout), ce qui est un bon indice que mes reins fonctionnent bien, non ?

Mon raisonnement semble la convaincre. Je pisse et mon esprit est (presque) clair, alors c’est avec le sourire qu’elle me donne le ok pour continuer. Je me sens comme un enfant à la fin des classes: tellement content que je l’embrasserais sur le champ !  Mais je m’abstiens, au cas où ça la ferait changer d’idée.

Barbara me dit que Joan vogue allègrement presque 2 heures devant moi. Cool, je vais peut-être le croiser en débutant la boucle du lac Gale.

Sections 21 et 22 : le tour du lac Gale 2 (kilomètres 135  à 151)

J’entame la partie plus « facile » du parcours dans la bonne humeur. Plus que 25 petits kilomètres, relativement (je dis bien, relativement) faciles. Si seulement je peux garder ma deuxième place, ce sera parfait. En plus, les chances sont bonnes pour que je termine la boucle à la clarté.

Dans la montée du chemin de terre, je vois deux coureurs s’approcher. Est-ce Joan ? Cool !  On va pouvoir mémérer un peu… Ils approchent à une bonne vitesse, assez pour que je me demande si un coureur qui a 150 kilomètres dans les jambes peut tenir un tel rythme. Joan ?  « Yes ! » que j’ai comme réponse et il passe en coup de vent, accompagné par un coureur sans dossard. A-t-il pris un pacer ?  Joan ?  Naaah !

Ouin bon, pour la jasette, on repassera. Il a probablement envie d’en finir au plus sacrant et il l’avait dit en conférence : dans le dernier tiers d’un 100 miles, il n’est pas le plus agréable des hommes à côtoyer. En plus, comment peut-il savoir que je suis celui qui le « suit » et que son avance est tout simplement insurmontable ?  Bref, je ne lui en tiens vraiment pas rigueur, on aura bien l’occasion de se reparler au cours de la journée.

Un peu plus loin, j’entends des pas derrière. Mais j’ai appris : ce ne sont pas des pas d’un coureur du 160k , il va beaucoup trop vite. Arrivé à ma hauteur, je reconnais Sébastien, l’homme derrière l’UT Harricana. « Sébastien ? ». Il ralentit et on fait un petit bout ensemble. Je me demande s’il sait qui je suis… Puis, après 2-3 minutes, comme ses jambes sont légèrement plus fraîches que les miennes, il s’envole littéralement. Sur le coup, mettons que je l’envie un petit peu… Mais quelle course il fait, donc ? C’est mêlant, leur histoire de courses à relais.

Tout juste avant d’arriver aux sentiers, j’aperçois une bonne dizaine de frontales dans les bois. C’est beau à voir. Les sentiers menant au Balnéa 2 (kilomètre 141) passent plutôt bien. Lentement, mais bien. Sur place, les bénévoles me reconnaissent : « Ça va toujours bien, on dirait ! ». Heu, on s’est déjà vus quelque part ? Moi qui dis toujours que j’ai la mémoire des visages… Je mets ça sur le compte de la fatigue (hum hum).

Soudain, je suis pris d’étourdissements. Bon, c’est quoi cette affaire-là ? Je secoue la tête et met ça (encore) sur le dos de la fatigue. Ok, il ne faut surtout pas que ça paraisse. J’ai besoin de caféine, on dirait que celle contenue dans les gels ne fait plus assez effet. Du café ?  Over my dead body !  Je réclame donc du Coke. On m’en sert… dans une petite maudite canette. C’est quoi, ces canettes-là ?  Est-ce que j’ai l’air d’un nain ?  D’un Lilliputien ?  Donnez-moi une vraie canette, je veux une vraie dose !

Ben non, je demeure poli. Ces gens-là se donnent corps et âme pour nous, ce n’est pas le moment de jouer à la prima dona. Je les remercie et sans plus attendre, je me lance à l’assaut des dernières grandes difficultés du parcours.

Il faut croire que j’ai fini par apprendre parce que cette fois-ci, je m’attends… à ce que mes attentes soient déçues. Encore une montée qui ne finit plus, encore un point de vue superbe qui semble ne plus jamais vouloir s’offrir à moi. Et quand, ça se produit, ce que je vois est plutôt… ordinaire. Je croyais qu’avec le soleil levant, les couleurs d’octobre, le lac, j’aurais droit à ce que la nature a de plus spectaculaire à offrir. Hé non. Avec la brume matinale, tout est gris. Bof… Ok, vivement qu’on en finisse !

Après plusieurs kilomètres en majeure partie descendants, je retrouve mon chemin de terre. J’ai le sourire aux lèvres quand je passe pour une dernière fois devant la maison où deux superbes labernois me regardent passer pour la quatrième fois, la face en point d’interrogation, ayant l’air de dire : « Qu’est-ce qu’il fout encore là, lui ? ».

Pour regagner le camp de base, j’emprunte le bon chemin cette fois-ci (l’indication était pourtant très claire, comment ai-je pu manquer ça tantôt ?). Sur place, Barbara m’annonce que Joan a terminé (ho surprise), mais surtout, que j’ai au moins 1h15 d’avance sur 3 coureurs qui évoluent ensemble en troisième position.

DSCN0284

Au petit jour, cinquième passage au camp de base… par le bon chemin cette fois !

C’est la première fois que je suis informé de l’avance que j’ai sur mes poursuivants. 1h15 ? 75 minutes ?!?  Non !?! J’ai alors une illumination : je peux me contenter de faire ce qui reste en marchant et jamais ils ne me rattraperont. À moins d’un pépin majeur, je vais terminer mon premier 100 miles en deuxième position. HOLY CRAP !!!

Mon père me dit qu’il a tenu ma mère au courant de mon évolution et qu’elle fait dire qu’elle est fière de moi.

Sections 23 et 24 : le mont Oak 2 (km 151 à 160)

En quittant, je demande à la blague à mon père s’il veut faire un petit bout avec moi. Il est étonné de me voir continuer ainsi sans faiblir (je faiblis, je le sens, c’est juste que je ne le montre pas). Il me prend au pied de la lettre et se met à me suivre ! Il est en très bonne forme, là n’est pas le problème, mais s’il fallait qu’il se plante et se fracture l’autre main… Je lui dis que je ne faisais que le niaiser et « accélère ».

En quittant le camp de base pour la dernière fois, on annonce que Joan va bientôt donner le départ de la course de 55 kilomètres. Ça veut donc dire qu’il est arrivé depuis un bout. A-t-il terminé avant le lever du soleil ?

Au bout de 300-400 mètres, le gueling-gueling de ma cloche parvient à se rendre à mon cerveau. Merde, j’ai laissé ma frontale en passant, mais j’ai oublié de me débarrasser de ma foutue cloche. C’est qu’elle m’énerve… Vais-je endurer ça 9 autres kilomètres, dans les interminables spaghettis ?  J’envisage de retourner pour la dropper. Ou de la garrocher au bout de mes bras. Puis je me dis que dans le fond, ça doit faire 12 heures que je l’endure, ce n’est pas pour 1 heure de plus que je vais mourir…

DSCN0286

À l’assaut de la dernière boucle, au son du gueling-gueling de ma cloche à ours

Dans les sentiers, je porte une attention particulière à la douleur que j’ai à la jambe droite. C’est que je traine une périostite depuis le début de l’été, alors je suis habitué à ne pas être confortable dans cette région. Sauf que là, on dirait que la douleur n’est pas vraiment au niveau du tibia, mais plus bas.

Je m’arrête et réussis tant bien que mal à me pencher pour tâter au niveau de la cheville. C’est un peu trop enflé à mon goût. Ça ne m’empêchera pas de terminer, mais je vais devoir prendre un break de course pour quelques jours, voire quelques semaines. Merde !  En automne, arrêter de courir, c’est inhumain. Oui oui, in-hu-main!

Au dernier ravito, j’y suis accueilli par deux très belles femmes (il y a également un monsieur sur place, mais mon esprit l’élimine naturellement, on dirait ;-)). Wow, ça me donne le goût de refaire cette boucle-là ! Vous étiez où durant la journée d’hier et la nuit ?  Problème cependant : après presque 24 heures dans les sentiers, mes manières ont un petit peu perdu de leur lustre. Et comme l’air dans mes intestins tient absolument à sortir, je me retrouve incapable de le retenir. Évidemment, il fallait que ça se fasse dans la version bruyante…

Les dames n’en font pas de cas et commencent à me faire l’inventaire de ce qu’il y a à ma disposition : eau, Gatorade, bouillon de poulet, bretzels, patates, chips… Du Coke, je vous en supplie, je veux du Coke !!! Aussitôt, une autre canette pour nains se retrouve dans mes mains. Je la cale d’un trait, puis commence à piger à deux mains dans le plat de chips (pas moyen d’en avoir au BBQ ? Au ketchup ?) avant d’enfouir le tout dans mes poches (quand je dis que mes manières laissent à désirer…) pour la route, comme on dit. Une des dames me prend aussitôt en pitié et m’offre un « petit » ziploc. En fait, il est tellement « petit » qu’il peut contenir l’équivalent d’un gros sac de chips !  Et je vais trainer ça comment, moi ?

Je ne m’attarde pas plus longtemps. Je sais que mon avance est insurmontable, mais je sens tout de même une certaine urgence à poursuivre. J’ai beau me dire qu’à trois, ils ne peuvent pas aller plus vite que le plus lent, que j’ai 1h15 d’avance, qu’ils ne peuvent pas me rejoindre, rien à faire, je ne peux pas relâcher mon attention. Comme si je savais que le travail n’est pas encore terminé.

Après des milliers de lacets, j’aboutis dans le champ qui me mènera à l’arrivée. Le soleil est radieux, le ciel est d’un bleu immaculé, les couleurs d’automne sont à leur apogée. Quelle superbe journée !

Je marche la partie ascendante, puis reprends la course au niveau des obstacles équestres. Je savoure pleinement ce dernier kilomètre de la plus belle course de mon existence. Des torches ont été plantées sur le bord du chemin de terre. Je dois résister à l’envie d’en prendre une pour terminer. Il me semble que ça ferait une superbe photo…

DSCN0290

J’approche de l’arrivée. L’aventure tire à sa fin.

arrivée 1

Plus qu’une centaine de mètres…

arrivée 2

Heureux, mais le visage porte les traces d’une looooongue journée

J’aperçois l’arche. Voilà c’est fini. Je m’attends à ce qu’on m’annonce, mais je n’entends rien. Bah, pas grave. C’est aussi ça, un ultra…

DSCN0292

Les derniers mètres

Après 24 heures, 20 minutes et 9 secondes, je franchis la ligne d’arrivée. Ça fait des mois, des années même que j’en parle. Je l’ai fait. J’ai couru 100 milles. 100 fucking miles américains. Et j’ai fini deuxième.

Je ne le réalise pas vraiment…