2015, une drôle d’année

Les traditions étant les traditions, pas moyen de passer à côté de celle qui en est rendue à sa quatrième édition, soit la revue de ma dernière année dans le merveilleux monde de la course.

Voici donc ce qui m’a « frappé » au cours des 12 derniers mois…

Les femmes de la course – Contrairement aux années précédentes, j’ai cru remarquer qu’elles avaient eu un rôle plus important dans mon activité en 2015. Je ne peux donc tout simplement pas laisser leur apport sous silence.

Tout d’abord, je me dois évidemment de souligner, encore une fois, tout le soutien venant de la part de ma (la plupart du temps) tendre épouse Barbara. Contrairement à bien d’autres qui prétendent soutenir leur homme et qui profitent ensuite de la moindre occasion pour leur ramener ça sur le nez quand ça va moins bien, je sens vraiment qu’elle est derrière moi. Elle me connait mieux que personne et sait que je pourrais difficilement vivre sans mon sport. Or, quand je me suis blessé et aussi quand j’ai eu une grosse baisse de régime en fin d’année, au lieu de me casser les oreilles avec les classiques « Je te l’avais dit » et « Tu en fais trop », elle a cherché avec moi à trouver des solutions. Ajoutez à ça qu’elle a passé une autre nuit blanche à me suivre dans les coins le plus reculés de la Virginie profonde pour ensuite avoir l’immense bonheur d’avoir à me ramasser quand je suis tombé dans les pommes dans la salle de bain…

Donc, très humblement, merci pour tout, mon amour.

Une qui n’a pas eu à passer une nuit blanche, mais presque, et qui a gardé le sourire tout le long, c’est ma « petite » sœur Élise. Prise pour dormir sur le fauteuil de la chambre d’hôtel avant et après la course, elle n’a jamais perdu sa contagieuse bonne humeur tout au long de la journée. Et le sourire, elle l’avait encore par cette belle journée de novembre, quand elle a complété avec brio son premier demi-marathon. Je l’ai dit et le répète, il y a une marathonienne et même une ultramarathonienne dans ma frangine.

Dans un autre créneau, que dire de Fanny, celle pour qui j’ai joué au pacer à Bromont ?  Je l’ai rejointe alors qu’elle avait 124 longs kilomètres dans les jambes. Elle claudiquait, avançait lentement. Mais elle avait un moral d’acier et son esprit était si vif que je me suis trouvé nul de me sentir moche alors que j’avais dormi quelques heures.

Comme le lapin Energizer, elle a avancé, encore et toujours, grugeant lentement, mais sûrement un à un les obstacles qui se dressaient devant elle. Jamais je ne l’ai entendue se plaindre. Une battante, une vraie de vraie. Une inspiration.

Puis, comment oublier Christina, Kathleen et Amy, celles qui m’ont donné tant de fil à retordre en compétition ?

Christina, elle n’avait l’air de rien. Mais elle enfilait les kilomètres en enchainant les petites enjambées à une cadence époustouflante. Au fur et à mesure que la course progressait à Washington, elle s’éloignait de moi, me laissant croire que je n’étais pas vraiment dans une bonne journée. Et pourtant…

De Kathleen, je me rappellerai toujours le fait qu’elle n’arrête jamais, mais jamais de courir, même si elle avance plus lentement que quelqu’un qui marche dans certaines montées.  Et surtout, elle est ce qu’on appelle ici un cr… d’air bête. Autant à Massanutten qu’au Vermont, nous avons fait de longs bouts ensemble et la seule fois qu’elle m’a glissé un mot, c’était pour répondre au « Great job ! » que je lui avais lancé. Elle m’a répondu « You too ! » pour, quelques centaines de mètres plus loin, me dépasser sans me dire un foutu mot. Bout de viarge, elle a parlé plus aux chevaux qu’à moi durant toutes ces heures !

Quant à Amy, bien que son flot incessant de paroles m’ait un peu agacé à Massanutten, la longue jasette qu’on s’est piqué après le Vermont (où elle était directrice de course) m’a fait découvrir une femme charmante et drôle à souhait. Une vraie de vraie trail runneuse, contrairement à l’autre…

Aussi, un petit mot pour Anne, qui aurait bien pu être la première femme à me chicker dans un ultra au Québec. Si ce n’est pas elle, ce sera une autre, car le monsieur ne rajeunit pas et les femmes commencent à pousser pas mal fort ici…

En terminant, bien qu’on ne se soit pas côtoyés en course, j’ai suivi de près (mais à distance) l’impressionnante progression de mon amie Julie cette année. 4 ultras, en plus de plusieurs autres courses pas piquées des vers, c’est toute une saison qu’elle a eue. Et en juin prochain, nous ferons équipe dans le cadre de la Petite Trotte à Joan. J’y reviendrai.

Monsieur dream team – Il a été de tous mes 100 miles, il est sans contredit mon fan numéro un. Homme discret qui n’aime pas être le centre d’attention (c’est génétique, que voulez-vous…), il tient mordicus à faire partie de mon équipe de soutien. Et sa place est réservée à perpétuité (sauf pour les épreuves que je ferai en solo, bien évidemment). Un gros, gros merci pour tout papa.

Mon « entourage » – Bien que la course soit le sujet de ce blogue et que mes interventions Facebook ont presque toutes rapport à ça, c’est seulement quelque chose que je fais, ce n’est pas ce que je suis. Non mais, est-ce qu’il y a quelque chose de plus fatigant que quelqu’un qui parle toujours de la même affaire ?

Ma femme, ma famille, mes amis, mes collègues de travail me permettent d’échanger sur d’autres sujets d’intérêt. En fait, même entre ultrarunners, on parle souvent d’autre chose. Car, il n’y a pas que la course dans la vie, n’est-ce pas ?

« Mes jeunes » – C’est comme ça que je surnommais les étudiants de l’école Gérard-Filion avec qui je courais les lundis. Eux s’entrainaient pour le Grand Défi Pierre-Lavoie et moi, ben, je courais, comme d’habitude.

C’était beau de voir des jeunes motivés par le projet et des profs dévoués les encadrer. Une belle expérience de vie.

Ils nous ont quittés –  Quelques jours avant la course à Washington, j’ai appris le décès de mon oncle Claude, qui n’avait que 70 ans. Je ne le voyais pas tellement souvent, mais c’était toujours un immense plaisir d’être en sa compagnie. Il avait le don de nous faire rire, alternant taquineries et autodérision. Les funérailles ayant lieu le jour où nous partions, nous n’avons pas pu y assister.

Dans les 10 derniers miles, alors que le soleil était à son zénith et que je serrais les dents pour tâcher de terminer, je l’entendais me traiter de débile et rire de moi. J’ai ri tout seul parce que j’étais un peu d’accord avec lui…

Puis, peu avant le Vermont 100, j’ai appris le décès de Christian. Celui-là, je l’ai pris encore plus dur, probablement parce qu’il avait mon âge. Durant la course, dans les moments les plus difficiles, je me rappelais de ses expressions colorées et encore là, je riais tout seul. Deux jours plus tard, à la sortie de l’église de Ste-Julie, je n’ai pas retenu mes larmes. Il me manquait déjà.

Le froid – C’est difficile à croire avec le mois de décembre hyper-clément que nous avons eu, mais l’hiver a été dur dans la partie nord-est du continent. Très dur, même. Jamais vu autant de journées avec des températures descendant sous les -20 degrés, jamais vu un hiver aussi long. Pas les conditions idéales pour se préparer en vue de la saison des ultras, mettons.

La chaleur – Bon, j’ai beau m’en plaindre, mais mon corps vit plutôt bien avec le froid. Malgré les conditions extrêmes, je ne suis jamais allé au bout de ma garde-robe. Je ne protège que très rarement mon visage et n’ai aucun problème à respirer dans le froid. Ha, si mes mains pouvaient être comme le reste de mon corps…

Par contre, la chaleur… Ouch !  Là, c’est plus difficile. Et comme le hasard fait « bien » les choses, il fallait qu’il fasse chaud autant à Washington qu’à Massanutten. Si au moins ça s’était déroulé en fin de saison…  Mais non, c’était en avril et en mai. Dire que j’ai souffert serait un euphémisme.

Un parcours à ma mesure – En banlieue de Washington, sur les bords du Potomac. Deux parcs reliés entre eux par un sentier. Parcours peu technique, relativement rapide. Des boucles, des allers-retours. Un parcours fait pour moi (il le serait encore plus s’il y avait de vraies montées, mais bon…). Je pensais que j’aurais pu faire mieux, mais finalement…

WHAT ?!? – C’est ce qui est sorti de ma bouche. La première fois, alors que j’avais 75 km dans les jambes et que le pauvre bénévole m’annonçait que je devais me taper le foutue boucle de 2.2 miles qu’on s’était tapée plusieurs heures auparavant. Pendant que je bougonnais, les coureurs du 50 km que je venais de dépasser passaient tout droit. Quand j’ai vu Christina sortir de ladite boucle, je me suis résigné : j’y suis allé, la queue entre les jambes, comme si on m’envoyait à l’abattoir.

Puis, une fois l’arrivée franchie, alors que j’envisageais sérieusement de retourner à mon auto pour aller récupérer moi-même mon drop bag, je suis passé à la tente de chronométrage. Comme j’avais eu une course somme toute correcte, je m’attendais à avoir terminé entre les 20e et 30e places. Au mieux, la 15e. Puis, j’ai vu le chiffre : 9e, avec à la clé, une première place dans ma catégorie.

WHAT ?!?

Les roches – Massanutten Mountain Trail 100-Mile Run. Les roches en font sa réputation. J’en ai fait une indigestion, littéralement.

Abandonner ? – En course, j’y avais souvent songé, mais jamais sérieusement. C’était avant de connaitre Massanutten. Il faisait chaud, le parcours très technique faisait que j’avançais à pas de tortue. Je détestais ça profondément. Je voulais juste partir, être ailleurs. Avant même le premier tiers, j’ai songé à abandonner.

Je me suis trainé jusqu’au ravito. Puis jusqu’au suivant. Mon enthousiasme est revenu, avant de repartir. À la mi-parcours, j’étais en mode death walk. La providence a mis Pierre sur mon chemin. Sa présence m’a rassuré, revigoré. Ce n’est que beaucoup plus tard que je resongerai à abandonner, quand, envahi par la fatigue, mon corps ne voulait tout simplement plus avancer.

Le bourbon – Bird Knob, mile 81.6. Je me demande comment je fais pour tenir debout. Le ravito est minuscule et sur place, les bénévoles sont sur le party. Ils nous offrent du bourbon, il me reste tout juste assez d’intelligence pour décliner. Pierre accepte avec plaisir, alors que je me contente d’un concentré de café au chocolat (ou était-ce du chocolat au café ?).

En tout cas, c’est ce que Pierre m’a raconté, car honnêtement, ceci n’est qu’un vague souvenir pour moi.

Pas un pique-nique – Picnic Area, mile 87.9. Je suis au bout du rouleau. J’ignore si c’est la fin ou pas, mais je dois prendre un temps d’arrêt : je dors debout. Le problème est que je ne dors pas une fois couché, alors j’attrape au passage mon partner avant qu’il quitte et nous repartons ensemble.

Quelques centaines de mètres plus loin, mon système digestif me signifie son ras-le-bol. Il refera plusieurs fois des siennes pendant les 3 heures que durera le trajet nous menant au dernier ravito, à peine 9 miles plus loin.

Voulez-vous bien me dire pourquoi ils ont appelé ce ravito Picnic Area ?!?

Les hallucinations – Une dame qui nous fait des grands signes. Un chapiteau. Je les vois, clairement même. Mais Pierre ne les vois pas. J’hallucine, mais le pire est passé. Nous en rions encore.

Le « sprint » –  Nous avons enfin regagné la route. Plus que 6 petits kilomètres. Ma Garmin ayant rendu l’âme, je ne sais pas à quelle vitesse nous allons, mais j’ai l’impression que c’est très vite. Un à un, nous rejoignons des coureurs, les laissant dans notre sillage.

Quelques heures auparavant, je pensais que j’allais mourir. Pourtant, en ce moment, je vole. Et je n’ai jamais pris de repos entre les deux. C’est bizarre, le corps humain.

Mon partner – Nous avons passé 17 heures ensemble. 17 heures à échanger sur tout, à se soutenir, à s’encourager. On dit que pour vraiment connaitre une personne, il faut courir un ultra avec elle. Hé bien, je crois qu’on a vraiment eu la chance de se connaitre tout au long de cette journée et de cette nuit.

J’ai pris le départ de cette course sans trop savoir à quoi m’attendre. Je l’ai terminée avec un ami.

Lapin de cadence – Un rêve devenu réalité 8 ans plus tard. À cause de mon déguisement (ou malgré lui, c’est selon), plusieurs personnes sont venues me parler. Et pendant plus d’une heure, j’ai été leur guide. Une responsabilité que j’assumais pleinement, espérant secrètement avoir contribué un tantinet à la réussite de certains d’entre eux.

Je n’avais juste pas prévu faire les 6-7 derniers kilomètres tout seul…

On s’habitue à tout – St-Donat, la première fois, j’ai détesté. Profondément détesté. Trop technique, trop de bouette, pas moyen de prendre un semblant de rythme. Puis, par masochisme, j’y suis retourné. Bah, pas si pire, que je me disais. J’en ai donc remis une couche cette année.

Ha ben bout de viarge, j’ai même aimé ça !  Comme quoi, on s’habitue vraiment à tout.

Perdu – Mon ami Pierre a la fâcheuse tendance à se perdre quand il court des ultras et j’avoue que nous le taquinons un peu avec ça. Mais cette fois-ci, à St-Donat, c’est moi qui me suis royalement fourvoyé peu après le sommet de la Noire.

Têtu comme une mule, je me suis enfoncé, encore et encore. C’est par une chance incroyable que j’ai fini par retrouver le bon sentier. À ne pas refaire.

Le kyste – Je le trainais depuis longtemps. Des mois, des années ?  Je ne sais pas trop. Il était dans mon dos, alors il ne paraissait pas et ne me dérangeait pas, alors pas de presse à le faire enlever, n’est-ce pas ?

Erreur. Durant les 8 heures que j’ai passées dans les sentiers de St-Donat, le frottement incessant de ma veste d’hydratation a probablement fini par causer une ou plusieurs micro-blessures et ledit kyste s’est infecté. Après quelques jours à l’endurer, j’ai dû me rendre à l’évidence : je ne m’en sortirais pas seul.

On l’a ouvert, vidé, puis on y a installé une mèche que je devais faire changer tous les jours. On m’avait dit que ça durerait 7 à 10 jours, le temps que la plaie se referme. Ça a pris 6 interminables semaines.

Finalement, c’est un chirurgien que j’ai rencontré par hasard la veille du Vermont 100 qui m’en a débarrassé, plusieurs semaines après.

« And you ran a 100 miles with that… » – C’était Amy, après le Vermont 100, alors que je venais de lui expliquer pourquoi je devais retourner au Québec avant le traditionnel barbecue. Tu aurais fait pareil, chère Amy.

« Il est tout mouillé » – L’infirmière qui a effectué le changement de pansement-mèche le lendemain du Vermont. C’est que voyez-vous, j’ai couru 100 miles dans la grosse humidité et pour couronner le tout, je me suis fait arroser non pas par un, mais bien deux orages.

Alors oui, c’est possible qu’il soit mouillé.

Monte, descend, monte, descend… – Dans le milieu, on le dit « facile ». Vrai qu’il n’est pas tellement technique, vu qu’il se passe à 70% sur des chemins de terre. Quand on sait que le record de parcours se situe sous les 15 heures…

Ceci dit, ça n’empêche pas le Vermont 100 d’être tout un test. 100 miles, 161 foutus kilomètres, toujours en montée ou en descente. Aucune de ces montées ne peut se targuer d’être une véritable ascension. Il en va de même pour les descentes, qui se font à peu près toutes à pleine vitesse. Mais c’est l’ensemble, qui est beaucoup plus difficile que la somme des parties, qui fait de ce parcours ce qu’il est : un défi à ne pas sous-estimer.

La cheville – Bang, bang, bang. Des milliers de fois, mes pieds ont frappé le sol. Au bout d’un certain temps, ma cheville en a eu marre. Deux semaines de repos, je la pensais guérie. Erreur. La persistance de ce mal m’a forcé à essayer de changer ma technique de course.

Changement de technique – En course à pied, il faut toujours, toujours y aller graduellement. Ce que je n’ai évidemment pas fait. Des mollets et des tendons d’Achille sollicités au maximum, des malaises qui ne finissent plus de guérir. Je suis maintenant contraint de recommencer à zéro, en espérant que ma cheville me le permette…

Pacer – Étant dans l’impossibilité de compétitionner pour moi-même, je me suis rabattu sur le pacing en fin de saison. Tour à tour, Sylvain, Fanny et ma sœur Élise ont eu à m’endurer, parfois pendant des heures. Je les plains.

Porteur de bière – Mon ami Sylvain était blessé, je me sentais tellement, mais tellement inutile. Quand il m’a réclamé de la bière, j’ai tout d’abord cru à une blague. Constatant son sérieux, je me suis exécuté avec plaisir. Si au moins je pouvais servir à ça…

Réflexion toutefois : 5$, était-ce suffisant pour acheter cette grosse canette de Heineken dans un dépanneur ?

Bénévole –  C’était ma première « vraie » expérience en tant que bénévole dans un ultra. Observer les autres agir, ça nous permet d’en apprendre beaucoup, autant sur eux que sur soi-même, tout en se rendant utile. À refaire.

Courir à travers l’histoire – Rome, Florence. La Place St-Pierre, le Tibre, le Circo Massimo, le Colisée, l’Arno, le Ponte Vecchio, le Duomo, le Palazzo Vecchio.  Des endroits célèbres, « courus » par les touristes. Hé bien moi, j’étais le touriste qui les ai découverts en courant au (très) petit matin, alors qu’il n’y avait personne.

Une manière de découvrir le monde autrement. Je ne l’avais jamais fait, je ne pourrai plus m’en passer. Merci pour le tuyau, Didier.

Ambassadeur – Hé oui, je suis maintenant ambassadeur Skechers. Qui l’eût cru ?

Le down – Retour d’Italie, petite sortie de 10 km en vue du demi avec ma sœur trois jours plus tard. Catastrophe : je fais du 4:23/km de moyenne, de peine et misère. Je mets ça sur le compte du décalage horaire.

Les semaines se suivent et je n’avance toujours pas. La nouvelle technique peut être en cause, mais comme je reviens peu à peu à mes premières amours, il me semble que… Puis, un dimanche, après 11 petits kilomètres à St-Bruno, étourdissements. Je persiste, puis finis par capituler après 18 kilomètres. La semaine suivante, ma « longue sortie » ne fera que 16 misérables kilomètres.

Entre les deux, les sorties plus courtes étaient somme toute convenables. J’en parle aux copains qui ont des propos rassurants. Je consulte tout de même un médecin qui décèle un léger souffle au cœur et commande un bilan médical complet. Une fois « sevré » d’alcool, je me retrouve une aiguille enfoncée dans le bras avant de faire pipi dans le petit pot pour ensuite jouer dans mon caca avec un petit bâton. La joie. J’aurai les résultats d’ici 2 semaines.

Entre temps, j’ai décidé de contrôler ce que je peux contrôler, soit mon alimentation. Donc, moins de sucre et moins d’alcool. Pas de coupure drastique (la vie serait tellement plate et c’est tout de même le temps des Fêtes !), mais un certain contrôle. Ça ne peut pas nuire.

Depuis deux semaines, je sens que je remonte la pente. J’étais peut-être juste fatigué après tout…

Les loteries – L’année a commencé par celle de Massanutten, où j’ai « gagné ». Elle s’est terminée par une « défaite » en vue du Western States (j’avais un gros 3.6% de chance d’être pigé) et un suspens en vue de l’UTMB. Hé oui, j’ai appris tout récemment que mon résultat à Massanutten était admissible pour l’obtention des fameux « points » nécessaires pour avoir le droit de participer à la mythique épreuve.

Mais, tout comme quelques-uns de mes comparses, j’avoue que toutes ces loteries commencent à me peser. Bientôt, on ne pourra plus avoir la moindre idée de notre programme de la saison avec tous ces foutus jeux de hasard…

2016 ? – Le programme se dessine tranquillement. Encore une fois, pas de marathons, à moins que ce soit comme accompagnateur. Les marathons et moi…

Malgré toutes mes belles promesses, je compte retourner à Massanutten. J’ai un compte à régler avec cette course-là et comme je l’ai déjà terminée, j’ai à peu près 100% des chances d’y retourner si c’est ce que je veux.

Ensuite, ce sera la Petite Trotte à Joan, puis, comme je ne suis qu’un être humain, je ne crois pas que ce soit une bonne idée de me faire le Vermont 100 trois petites semaines plus tard. De toute façon, si je suis pris à l’UTMB… Je sais, Joan s’est farci les trois l’an passé, mais je le répète, je ne suis qu’un être humain, moi. Et si ça ne fonctionnait pas du côté des Alpes, ce sera l’Eastern States, qu’on dit très, très difficile. Ok, c’est moins glamour, mais bon, c’est aussi pas mal moins loin !

À l’automne, j’espère bien effectuer un retour à Bromont, mais c’est encore loin. Puis, j’aimerais bien me faire  quelque chose de plus petit en mars ou avril. Un 50 km ou un 50 miles. On verra.

Encore une fois, bien des beaux projets ! 🙂

Bonne année 2016 à tous !

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Massanutten, le calvaire solitaire des 50 premiers miles

Ha ce que je peux être bien !  Couché dans le lit douillet du chalet que nous avons loué, notre petite Charlotte blottie contre mes jambes, Barbara qui dort à poings fermés. Repose-toi mon amour, tu le mérites tellement, après une autre nuit passée à me suivre, à me soutenir. Ce maudit Massanutten à la noix, il est enfin derrière moi, derrière nous !  Mais je l’ai tellement vécu intensément que j’en ai encore des flashbacks alors que je suis ici, dans notre lit. Je pense bien que je vais en avoir longtemps, de ces flashbacks…

« Fred, Fred, ça va ?  Tu vas t’en sortir ?»

J’ouvre peu à peu les yeux. Je reconnais la voix de Pierre, qui m’est maintenant si familière et si rassurante. Ma frontale éclaire les 7-8 dernières gorgées de GU Brew qui jonchent maintenant sur le sol parce mon estomac a tout simplement décidé de retourner la marchandise.

Merde, cette foutue course n’est pas terminée. Nous venons de quitter la station Picnic Area (mile 87.9) et j’ai réussi l’exploit de me vomir les tripes pour la deuxième fois depuis.

« Oui, ça va mieux. Ça a fait du bien de faire sortir le méchant et ça me réveille. Mais tu ne me croiras pas : je me suis endormi après avoir dégueulé ! ». En fait, je me demande si je n’ai tout simplement pas perdu connaissance. En tout cas, j’ai perdu la carte l’espace de quelques instants, c’est certain.

Retour en arrière, quelque 23 heures auparavant.

Le départ s’est somme toute bien passé. Nous sommes partis ensemble, les 4 mousquetaires québécois, à l’assaut du diabolique Massanutten, probablement la course de 100 miles la plus difficile de l’est du continent (le Barkley, ce n’est pas dans l’est, bon !). Rapidement, Joan nous a laissés, Pierre, Martin et moi, pour aller rejoindre ses comparses extraterrestres à l’avant du peloton.

Sur le chemin de terre menant aux premiers sentiers, la bonne humeur régnait dans notre petite troupe. Toutefois, trouvant le rythme légèrement rapide pour cette longue course, j’ai pris la (que j’ai supposée sage) décision de laisser aller mes deux autres compagnons et de marcher dans les montées. Cette stratégie avait été payante sur le long terme lors de mon premier 100 miles, je me disais qu’elle le serait encore une fois ici.

Au premier ravito (Moreland Gap, mile 4.1), deux bénévoles, une table et des cruches d’eau nous attendaient. Point à la ligne. « Vous n’avez pas de verres ? ». Nope. Qu’à cela ne tienne, je me suis accroupi, ai ouvert grand la bouche et l’ai pointée à la bénévole ayant l’air de dire : « Vide ton pichet d’eau là-dedans ».

« Are you serious ? ». You bet I am. Vide !  Elle s’est donc exécutée, au grand plaisir de l’autre bénévole. Je voulais de l’eau, vous en aviez, on pouvait faire de la business. C’est ce qu’on a fait !

En route vers Edinburg Gap (mile 12.1) où mon père allait m’attendre patiemment, je me suis surpris à m’amuser dans le sentier. Et c’est là-dedans que j’ai commis l’ultime sacrilège en me disant : « C’est ça vos fameuses roches ?  Bof… ». Présentement, les mains sur les genoux, tentant de reprendre mon souffle alors qu’un filet de bave coule encore de mes lèvres, je me demande si je n’ai pas été victime d’une indigestion de roches…

« Joan est passé il y a à peu près 15 minutes de ça. Martin et Pierre 5 minutes, pas plus. Ils m’ont dit que tu étais plus sage qu’eux ».  Ouais. Sage ou… je n’avais juste pas le choix ?  Car dès ce moment, je sentais, je savais que je n’étais pas dans un grand jour. Le contraire m’aurait étonné, avec la chaleur annoncée. Donc, exit la perf à la Philadelphie 2012 ou Bromont 2014. Washington il y a seulement 4 semaines de cela ?  Pas sûr… Déjà, je sentais que j’étais en retard sur les temps de passage prévus. Ce n’est jamais bon signe, les retards.

Principe universel ou presque à Massanutten : une station d’aide est toujours située dans un creux. On descend ?  La station s’en vient. Et qu’est-ce qu’il y a après ?  Une montée. Il faut se faire à l’idée. En fait, on dirait qu’il y a bien des affaires dont il fallait se faire à l’idée ici. Dont la chaleur et… les maudites roches.

J’aurais toutefois eu tort de m’en plaindre en me rendant à Woodstock Tower (mile 20.3), car après une longue montée, un sentier somme toute praticable nous amenait à courir sur la crête de la montagne, nous donnant plusieurs points de vue splendides sur les alentours, points de vue qui auraient certainement été plus intéressants si le matin n’avait pas été si humide… et s’il n’y avait pas eu ce qui me semblait être une douzaine de mouches à chevreuil qui bourdonnaient autour de moi.

C’était l’enfer. Pour moi, mouche à chevreuil égale chaleur. C’est vrai, on dirait que je n’en ai autour de moi seulement quand il fait chaud.  Est-ce à dire que c’est lorsque je dégage des odeurs particulières que ces bestioles semblent me confondre avec un cervidé ?  Pourtant, on est en Virginie, non ?  Les mouches devraient savoir à quoi ressemble un cerf de Virginie,  il me semble !  Enfin…

J’ai eu plusieurs pensées pour Joan dans cette section. Le pauvre, il avait dû se la faire à la marche l’an passé, terrassé par la maladie. Marcher dans un sentier qui se court, ça doit être très dur sur le moral, surtout pour un coureur de sa trempe. Faire 12 heures de route pour marcher ici ? Shit…

Fatigué par un coureur qui me collait aux fesses, j’ai pris une pause pour resserrer mes souliers. Passa une première femme, puis une deuxième, accompagnée d’un homme. J’étais seul avec mes mouches quand j’ai repris mon chemin, mais par un miracle quelconque, j’ai fini par rejoindre la seconde femme.

Elle semblait peiner, mais s’entêtait de continuer à courir coûte que coûte, même dans les montées les plus rocailleuses. Rendu sur ses talons, ça m’a brûlé les lèvres de lui conseiller de marcher dans les montées, que ça n’allait pas plus vite de « courir » comme elle le faisait. Mais j’ai décidé de m’abstenir, peut-être savait-elle ce qu’elle faisait. Mais ça semblait tellement laborieux, son affaire…

N’osant pas lui demander le passage, de peur de me retrouver dans une section très technique où elle me recollerait, je suis demeuré à ma position. Loin derrière, la voix d’une autre femme. Plus elle s’approchait, plus je devinais qui en était la propriétaire. C’était Amy Risiecki, j’en aurais mis ma main au feu.

Rendue assez proche, je l’entendais parler de ses courses, de son mari (Brian, l’éventuel vainqueur). Je me suis retourné, c’était bien elle. Elle racontait maintenant à qui voulait bien l’entendre (et même à ceux qui n’auraient pas voulu) qu’elle faisait cette course-là juste pour le plaisir parce qu’elle avait les championnats du monde de course en sentiers bientôt. Mais elle ne pouvait décemment pas ne pas faire Massanutten. Ben oui Chose, un 100 miles juste pour le plaisir. Tu me prends pour une valise ?  Est-ce que j’ai des petites roulettes sur le ventre, moi là ?  Une tite poignée dans le dos ?  Non mais…

C’est qu’elle souffre d’incontinence buccale, cette fille-là !  Pas moyen de lui clore le clapet.  À moins qu’elle souffre d’une malformation et que ça ne puisse pas rester en position fermée ?

Toujours est-il que lorsqu’elle s’est rendue compte qu’une femme me précédait, elle n’a même pas pris le moindre temps d’arrêt dans le débit effréné de ses paroles pour demander : « Kathleen, are you all right ? ». L’autre de lui répondre « I sprained my ankle really bad, not sure if I’ll be able to continue. ».

Kathleen ?  Comme dans Kathleen Cusick ?  Gagnante de multiples ultras, dont le Vermont 100 ?  Et moi qui voulais lui montrer comment courir…

« I’m sure you’re gonna kick my ass, as usual. »

Moi, si elle pouvait juste lui fermer la gueule, je n’en demanderais pas plus…

À Woodstock Tower, une jolie jeune femme était assise, un sac de glace sur le genou. Voyant cela et poussée par une envie irrésistible de faire la course juste pour le plaisir, Amy ne s’est pas attardée et a repris les sentiers. La sachant plus lente que moi sur la route (elle court Boston en 3h25 environ et ne m’a jamais devancé lors d’un marathon), je me disais que la suivre serait peut-être une bonne idée. Et avec un peu de chance, elle pourrait peut-être poursuivre en silence ?

Je peux dire que je ne me suis pas ennuyé. Malgré une carrure pour le moins imposante pour une coureuse, Amy a avalé la section suivante avec une régularité à couper le souffle. Elle marchait les montées et, contrairement à la majorité des gens, le faisait avec les mains sur les reins. Hummm…  Habituellement, quand je vois quelqu’un qui monte avec les mains sur les reins, je prends ça comme un signe de faiblesse et je fonds sur ma proie. Mais elle… Surtout que dès qu’elle mettait à marcher, ses mains allaient là. Double humm…  De toute façon, ce n’étaient pas les 3-4 misérables sorties où j’avais fait des montées qui m’avaient permis de redevenir moi-même dans le domaine, alors je restais derrière. Et j’observais… tout en appréciant le silence car oui, elle a fini par ralentir de ce côté.

Mon étude dura l’heure qui a été nécessaire pour couvrir les 5,6 miles nous séparant de Powells Fort (mile 25.8), où je suis arrivé un petit peu à la traîne, gracieuseté d’un bout technique avant de déboucher sur un chemin de terre roulant.

amy

Amy Rusiecki escortée par deux compagnons. On peut me voir, un peu à la traîne derrière

FredPowell

J’arrive à Powell’s Fort, premier marathon de complété

C’est à cette station que j’ai eu la confirmation que son idée de faire cette course « just for fun », c’était de la grosse merde. Alors que j’étais empêtré avec ma veste dont je siphonnais le réservoir à une vitesse phénoménale, elle remplissait ses deux bouteilles, prenait quelques victuailles à manger pour la route et était repartie. Me semble qu’une fille voulant juste s’amuser n’aurait pas attendu son amie blessée…

Car bien que blessée, la dame Cusick nous avait suivis d’assez près et je n’avais pas terminé de remplir mon réservoir qu’elle était repartie elle aussi. Méchante foulure, y’a pas à dire. Est-ce que mentir fait partie d’une stratégie secrète parmi l’élite de ce monde ?  Ceci dit, va falloir que je sois plus efficace lors de mes arrêts…

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Kathleen Cusick se présente à son tour, supposément sur une seule jambe

J’allais la rejoindre un peu plus loin, profitant du long chemin de terre pour rouler un peu. Lui lâchant un « Great job ! » au passage, elle m’a répondu par un « You too ! » avec une petite voix toute cute. C’est qu’elle est plutôt jolie en plus… Ça m’a donné le goût de l’attendre et courir avec elle.

Il faut croire que cette envie était loin d’être partagée car à la vue d’un ruisseau, je me suis arrêté pour m’asperger d’eau. Elle est passée en coup de vent, sans mot dire. Et je ne l’ai foutrement jamais revue.

Cette douche impromptue, j’en avais grand besoin. Bien qu’il n’était pas encore 10 heures, et malgré l’ombre, la chaleur s’installait peu à peu. Une fille au ravito avait même fait le commentaire qu’elle avait déjà suivi un cours de hot yoga où il faisait moins chaud ! Merde, on avait eu droit à un merveilleux 20 degrés jeudi, pourquoi pas aujourd’hui ?  Pourquoi fallait-il que la journée la plus chaude de l’année tombe sur le jour de la course… encore une fois ?  Tabar…

Et bien que je buvais comme un trou, je ne pissais pas. Sentant mes mains qui commençaient à enfler, la crainte sérieuse d’un début d’hyponatrémie faisait tranquillement sa place dans mon esprit.

Tout comme le doute, d’ailleurs. Les roches, les vraies, avaient fait leur apparition. Nul à chier dans le technique en temps normal, imaginez sans les mois de pratique. Si quelqu’un m’avait vu aller, il m’aurait trouvé pathétique. Pas moyen de prendre le moindre rythme, je devais toujours arrêter, essayer de trouver le meilleur chemin par où passer, les chevilles sollicitées au maximum. Butant à répétition sur les roches, jurant comme un bûcheron, je fis un serment sur l’honneur : plus jamais on ne m’y reprendrait.

Et toujours pas envie de pisser. Après deux arrêts dans la première heure, rien dans les 5 suivantes. Redoublant d’efforts pour ingurgiter du liquide, j’ai fini par m’exécuter. À mon soulagement, ce qui est sorti avait une couleur jaune foncé, ce qui indiquait un petit début de déshydratation, rien d’alarmant.

Ce soulagement fut bien éphémère. Avançant péniblement, j’essayais de m’encourager en me disant qu’à Elizabeth Furnace (mile 33.3), Barbara aurait rejoint mon père au sein du dream team. Mais l’idée que j’en sois seulement rendu au tiers me décourageait. Je savais qu’il ne fallait pas penser à ça, que je devais prendre les stations une à une, mais…

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Arrivée à Elizabeth Furnace. Je me sens vraiment comme dans un four…

Au ravito, je ne pouvais pas manquer Barbara : elle avait enfilé son plus pétant des t-shirts roses. J’avais juste envie de lui dire à quel point je l’aime, je voulais la remercier d’être là. Je me suis retenu, de peur de devenir émotif et de perdre toute contenance. Je lui ai simplement donné un petit baiser.

« Comment ça va ? »

« Il fait chaud ! ». Crissement, tabarnakement (c’était LE moment approprié pour l’utiliser en adverbe) chaud.

« Mais ça va tenir. » Il fallait que je montre à mon équipe que j’étais au moins un peu positif. Pendant qu’ils m’aidaient à remplir mon réservoir et me fournir en gels, Barbara me tenait au courant de la progression de mes amis. Joan était passé depuis près d’une heure. Pierre, depuis 20 minutes. Quant à Martin, les deux ne s’entendaient pas. Mon père disait qu’il était avec Pierre alors que Barbara, de son côté, disait qu’il n’était pas passé. Or je ne l’avais pas vu à la traîne sur le parcours.

« Pouvez-vous me confirmer le tout ? ». Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’inquiétait. Il fallait que je sache que mes amis étaient ok.

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Un des nombreux remplissages

Comme seulement 4.7 miles me séparaient de Shawl Gap (mile 38.0) et que j’allais les revoir là, je me suis dit que cette section passerait bien. Je me suis donc élancé, le cœur presque léger, non sans avoir dû au préalable enfiler 2 verres d’eau parce que j’avais répondu « Not enough » à un bénévole qui me demandait si je pissais…

Mon évaluation fut une (autre) erreur monumentale. Cette section est constituée d’une suite infinie de roches qu’on doit d’abord grimper, puis redescendre. Des roches, des roches, encore des roches. Bah, en montant, tant qu’à ne pas avancer de toute façon…  Mais en descente ?   Calv… !!!

Kevin, le directeur de course, nous avait ordonné de nous amuser. Hé bien, je contrevenais aux ordres. Je ne m’amusais pas. Pas pantoute. Je voulais juste que ça finisse, ces maudites roches !!!  Et pour ça, j’avais deux choix : ou bien j’allais plus vite, ou bien j’abandonnais. Et comme je ne pouvais pas vraiment aller plus vite…

Oui, abandonner. Moi, le gars qui n’a jamais fait un DNF. Mais avec plus de 110 kilomètres devant moi, je ne pouvais pas m’imaginer faire des roches pendant tout ce temps. C’était quoi le but ?

J’essayais de penser au temps de vacances et à l’argent investis. La prochaine fois, je ferai comme les autres : j’arriverai la veille. Et qu’est-ce que je dirais à Barbara et mon père, qui étaient là juste pour moi ?  Que je lâchais parce que j’étais écoeuré ?  Non, je ne pouvais pas faire ça, je m’en voudrais. Et que dire de tous ceux qui me suivaient à distance, que ce soit ma mère au chalet ici ou mes amis, au Québec ?  Ma patronne aussi suivait mes déplacements. Étais-je pour montrer à ma patronne que j’étais un lâcheur ? Arrêter à cause d’une blessure, ça se justifie. Parce qu’on n’a plus le goût ?  Jamais dans 100 ans !

Comme ça se produit souvent dans de telles situations, un petit miracle est arrivé: j’ai rejoint un autre coureur !  Je peinais, je n’avançais plus et pourtant, je gagnais du terrain sur quelqu’un ?  Peut-être n’étais-je pas seul dans la galère de la souffrance après tout ?

Ceci combiné au fait que l’arrivée à Shawl Gap se faisait par une belle petite descente contribua au retour de mon sourire. Barbara portait toujours son t-shirt rose pétant, elle semblait toute aussi heureuse de me voir. Elle me confirma que Martin était toujours en course, il s’était pointé juste avant Pierre, une vingtaine de minutes avant moi. Joan ?  Il était déjà passé à leur arrivée.

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Petit sourire en me pointant à Shawl Gap. Je dois avouer que le fait de voir mon père engouffré dans le foin pour prendre cette photo n’était pas étranger à mon état d’âme!

C’est donc rempli d’un optimisme renouvelé que je suis parti en direction de Veach Gap (mile 41.1), une station non-accessible aux équipes de soutien. Je ne les reverrais qu’à Habron Gap, au mile 54.0.

Ces 5 kilomètres sur route étaient les bienvenus. Je courais à un bon rythme, tâchant à la fois de progresser tout en me ménageant. Une inquiétude commençait toutefois à me ronger : je ne voyais pas beaucoup de rubans jaunes. En fait, je n’en voyais plus depuis un sapré bout de temps ! Pas de coureurs devant pour me rassurer un peu, pas de coureurs derrière. Que faire ?  Merde, j’avais manqué un virage, j’en étais certain.

Pas trop atteint au moral malgré tout, j’ai rebroussé chemin jusqu’à ce que je croise un autre coureur qui m’a presque traité de con. Finalement, je ne m’étais pas trompé. Je me suis donc ajouté une belle petite distance bien inutilement en faisant marche arrière.

Étonnamment, ça ne m’a pas mis dans tous mes états. J’ai repris la route sans m’en faire, me disant que ces 2-3 minutes perdues n’étaient pas la fin du monde. Je courais les descentes et les plats, marchais les montées et suis arrivé à Veach Gap avec une belle attitude positive.

Comme je mangeais un peu, d’autres sont arrivés, dont une fille qui portait des antennes (oui, des antennes !). Dans la plus pure tradition des ultrarunneuses, elle est passée en coup de vent. Bien déterminé à ne pas la laisser filer, je suis parti derrière elle, la suivant à distance… tout en admirant le paysage !  😉

La contemplation n’a pas duré. Rapidement, je me suis (évidemment) retrouvé dans une montée. Une vraie de vraie. Tous les ultramarathoniens en ont vu des montées. Des centaines, voire même des milliers. Pour ma part, la montagne Noire et la côte de l’Enfer de St-Donat ainsi que le mont Grand-Fonds à Harricana figuraient dans le haut de mon palmarès. Mais celle après Veach Gap, ouch !

Pas qu’elle était tellement abrupte, mais elle ne finissait tout simplement plus. Selon ce que j’ai lu, ce sont 5 kilomètres que je me suis tapé. Avec le soleil à son zénith qui me cognait sur la tête. Les cubes de glace que j’avais enfouis dans ma casquette s’étant vite transformés en eau s’égouttant sur le sol, mon corps tentait tant bien que mal de se refroidir. Et pour ce faire, il faisait pomper mon cœur à tout rompre. Moi, le « grimpeur », j’étais mis dans les câbles par une montée. La mort dans l’âme, j’ai dû me résoudre à m’arrêter une minute pour reprendre mon souffle.

Heureusement pour mon mental, la porteuse d’antennes semblait peiner autant que moi. Je suis parvenu à la garder en point de mire jusqu’à ce que je tombe, après avoir fini par finir de monter, sur un dépôt d’eau. En tout, au moins une cinquantaine de gallons d’eau avaient été déposés là, juste pour nous. Fatigué du GU Brew qui collait dans ma bouche, j’ai bu à grandes gorgées. Puis, demandant pardon à ceux qui suivaient, j’en ai « gaspillé » un peu pour prendre une douche. Mon corps le réclamait.

Comme je m’y attendais, le soulagement apporté fut momentané. Et c’est péniblement que je me suis rendu à Indian Grave (mile 50.1). Tout juste avant d’y parvenir, j’ai remarqué que j’avais pris 11 heures pour atteindre les 80 kilomètres. À Bromont, 10h30 avaient été nécessaires pour parcourir la même distance. Or ici, non seulement me restait-il encore plus de chemin à faire (3.6 miles de plus), mais c’était sur un parcours que je ne connaissais pas du tout. Je voyais mal comment je pourrais faire sous les 26 heures. De toute façon, pour faire 26 heures, fallait que je finisse et ça, c’était de moins en moins sûr… Je marchais de plus en plus souvent des sections qui auraient pu se courir. J’en étais même rendu à me dire que si Joan avait pu marcher à Harricana, j’avais bien le droit de faire de même à Massanutten.

En tout cas, une chose était certaine : je demanderais à mon équipe de seulement me dire si mes compagnons allaient bien. Je ne voulais pas savoir quelle avance ils avaient sur moi, j’avais le moral déjà assez bas comme ça.

Puis, à Indian Grave, surprise : Pierre était là, assis sur une chaise, parlant à un jeune coureur qui semblait au bout de son rouleau.

« Hey, salut le CANADIEN ! »