De Staten Island jusqu’au Queens: le premier demi à New York

Coup de klaxon et c’est le départ. ENFIN !!!

Aussitôt, on entend les premières notes du fameux “New York, New York” de Sinatra. Je n’aime pas Sinatra et son style de musique non plus, mais cette chanson-là aura toujours un petit quelque chose. En plus, je ne sais pas s’il y a un système de haut-parleurs installé sur le pont ou si c’est ajouté seulement pour l’événement, mais la chanson jouera tant et aussi longtemps qu’on y sera. Quand j’entends la phrase: “If we can make it there” (le “I” de la version originale a été changé par un “we” dans celle-ci), je sens ma motivation monter d’un cran.

La course commence par une montée en pente plutôt douce, un peu comme le pont Jacques-Cartier. J’essaie de demeurer avec le lapin de 3h15, mais son rythme trop lent me fatigue. Un premier kilomètre en 4:57 ?  Nah, définitivement trop lent, alors je pars et le laisse derrière. J’en ai maintenant fait une habitude, alors…

Nous, les “bleus” (c’est nous qui faisons exactement le même parcours que l’élite, soit dit en passant) occupons la partie de droite de l’étage supérieur du pont. Les orangés courent à côté de nous sur la gauche et les verts, quelque part en dessous. Mon réflexe est de me concentrer sur mon rythme, ma foulée, ma course quoi. Mais je me rappelle que je suis ici pour visiter un peu, alors je regarde sur ma gauche. La vue sur Manhattan est imprenable. Quelle belle ville, quand même ! Je suis sorti de mes rêveries par deux bonshommes qui avancent à pas de tortue. Malgré tous les contrôles, il y en a toujours qui réussissent à se placer au mauvais endroit au départ et qui nuisent. Je les contourne en bougonnant, puis reprends mon chemin. Pour le reste, tout se déroule bien dans le peloton. L’organisation a vraiment bien réparti les coureurs.

Dans la descente, quelques uns défient les consignes et risquent la disqualification en soulageant la pression. On voit ça à tous les marathons, c’est immanquable. Au fur et à mesure que je descends, je vois ma cadence moyenne qui s’améliore. Bon, ça se replace, mes affaires…  Finalement, nous aurons franchi plus de 3 kilomètres sur ce pont. Une fois rendu en bas, je sais que le vent sera moins mordant, alors j’enlève mes manches. Il fait peut-être même assez chaud pour retirer mon coupe-vent au complet et le laisser à Barbara en passant. À voir tantôt.

En arrivant à Brooklyn, le deuxième borough que nous visiterons aujourd’hui, je remarque les coureurs des autres groupes qui passent au-dessus de nous ou à côté. Ça fait bizarre de ne pas suivre exactement le même parcours. Quant à nous, nous sommes sur la 4e avenue, une artère commerciale et… plutôt moche. En effet, l’urbanisme y est très ordinaire et les magasins, pas tellement attirants. Ça me rappelle la rue quétaine de Niagara Falls ou la rue Chestnut de Philadelphie. On dirait que toutes les bâtisses sont vieilles et entretenues au minimum. L’environnement idéal pour se concentrer sur sa course. Mais bon, c’est très large: trois voies de chaque côté. Le groupe orangé occupe toujours le côté gauche et nous, le côté droit.

Je croise la 95e rue. Je m’attends à voir Barbara, ma soeur Élise et son amie Mimi entre les 10e et 20e rues, alors j’ai du temps devant moi. J’observe les styles de course qui, comme chez les golfeurs du dimanche, varient beaucoup d’une personne à l’autre. Certains font de longues enjambées, d’autres ne bougent pas les bras, etc. D’ailleurs, j’aimerais bien me voir courir. Il semblerait que je n’ai pas l’air tellement viril. Que voulez-vous…

Ha le vent tant annoncé… Il est plutôt présent et très difficile à jauger à cause des nombreux édifices. J’essaie de m’abriter derrière certains coureurs, mais je n’arrive jamais à trouver l’angle idéal pour me protéger. Depuis le milieu de pont, je suis un Danois (c’est écrit sur son t-shirt, je n’ai tout de même pas deviné) et je me rends compte que ma cadence moyenne est maintenant à 4:22/km depuis le début. Ho ho, woh les moteurs !  Plus rapide qu’à Philadelphie ?  No way, je dois ralentir, sinon je vais me planter. Je le laisse donc aller et jette mon dévolu sur un gars qui est vêtu d’une simple paire de shorts.

C’est qu’il ne doit pas avoir chaud, la bedaine à l’air comme ça… Et effectivement, après une bourrasque de vent, il enfile… une tuque !  Et une grosse en laine, pas une petite tuque moumoune de coureur. Un gars qui court torse nu avec une tuque sur la tête. Only in America !  D’ailleurs, il l’avait cachée où, sa tuque ?

Bon, celui-là semble ralentir tout d’un coup, alors je le dépasse. Il va trouver le chemin long, je pense. Nous passons le premier point d’eau au niveau du 3e mille. Ouch, ça c’est un point d’eau !  Il occupe les deux côtés de chacune des deux moitiés de l’avenue. Des bénévoles, en voulez-vous, en v’là !  Bien décidé à ne pas me déshydrater, je prends un verre d’eau au passage. Tout au long de la course, j’alternerai eau et Gatorade (encore une fois au citron, bout de calv… !) avec le GU Brew que je traîne dans ma ceinture.

Passage au 5e kilomètre: 22:12. Premier constat: mon GPS est déjà décalé. Deuxième constat: pas de record personnel pour aujourd’hui car je suis 12 secondes en retard. Et je n’ai aucunement l’intention de le battre. Par contre, j’aimerais bien faire mieux qu’à Ottawa en 2012 et pourquoi pas, descendre sous les 3h10. En tout cas, ça va plutôt bien car je sens que je dois me retenir. Et c’est parfait ainsi.

Les verts se joignent à nous au niveau de la 77e rue, mais on ne sent aucun effet du petit surplus de coureurs. On dirait vraiment que tout a été pensé, il n’y a pas à dire. Je me concentre donc sur le parcours. L’avenue, en plus d’être ennuyante, a l’aimable particularité d’être une longue ligne droite composée d’une série de faux-plats alternant entre le descendant et l’ascendant. Je me méfie de ces faux-plats, ils ont le don de rentrer dans les jambes et gruger l’énergie…

À partir de la 30e rue, je commence à surveiller plus attentivement sur les côtés, au cas où j’apercevrais mon fan club. Et à partir de la 20e, je surveille de très près. Depuis quelques minutes, j’anticipe ce petit moment de bonheur où je m’arrêterai pour embrasser la femme de ma vie, donner un high five à ma soeur et son amie, puis repartirai recrinqué comme un ressort.

Peut-être suis-je distrait à cause du passage au 10e kilomètre (44:29) qui se fait à peu près en même temps. Peut-être aussi que j’ai commencé à regarder de l’autre côté de l’avenue quand je suis arrivé au niveau de la 12e. Peut-être ne les ai-je pas aperçues parmi la foule très dense qui occupe les côtés du chemin. Toujours est-il qu’elles sont là, au niveau de la 10e rue, sous un viaduc, du même côté que moi. Et je les rate. Même chose pour elles qui ne voient que des milliers de coureurs qui arrivent tel un raz-de-marée arrive sur un plage.

Moi qui n’avais pas eu de down depuis le début, j’avoue que ce mini-épisode vient me déranger un peu. En plus, comme pour me narguer, se dresse devant moi, tout au bout de l’avenue, le One Hanson Place Building dont la forme me rappelle beaucoup un doigt d’honneur. Ha oui ?  Ben va te faire foutre aussi, espèce de building à la con !

OneHansonPlace2

Le One Hanson Place dans toute sa provocation

Bon, je me remets tout de même rapidement de ce petit épisode moins heureux. Dès le 7e mille, je remarque que nous passons par un point de chronométrage. À partir de maintenant, en plus d’être enregistrés à tous les 5 kilomètres, nos temps de passage le seront également à tous les milles, le tout retransmis en direct sur internet afin que les gens puissent suivre leur coureur à distance.  En tout cas, quelqu’un qui veut tricher dans de telles circonstances devra faire preuve d’une belle imagination !

Finalement, après 13 km de course (dont presque 10 exclusivement sur cette 4e avenue !), à la hauteur du doigt d’honneur, nous tournons sur Flatbush. À cet endroit, les trois parcours convergent en un seul et c’est tout le monde ensemble que nous entamons la montée sur LaFayette. Et c’est ce moment que je choisis pour avoir mon premier down. C’est bizarre, le corps humain. Je suis bien reposé, bien hydraté. J’ai seulement 13 km de parcourus à 4:24 – 4:25 de moyenne et il m’envoie des signes comme si j’étais fatigué. Pourtant je ne le suis pas, mais mon subconscient commence à dire à mon corps de ralentir.

J’enfile donc un gel, à saveur caramel-salé (je sais, ça peut paraître bizarre, mais c’est très bon) en montant, tâchant de synchroniser le tout avec un point d’eau. J’ai beau avoir de l’expérience, à chaque fois que je frappe un down en début de course, j’envisage l’abandon. Pourtant, je devrais savoir, surtout que je n’ai jamais abandonné…

15e km: 1:07:02. Mon ordinateur mental s’emballe. Ça veut dire quoi en termes de cadence réelle ?  Mon GPS est à 4:25, mais la supposée réalité, elle est à combien ?  Après une ou deux minutes, mes pensées sont trop embrouillées et je laisse tomber. Pourtant, le calcul n’était pas si compliqué, mais que voulez-vous, en course, il arrive que le cerveau…

Sur Bedford Avenue, je commence à sentir que les choses se replacent. Aussi, mes genoux continuent de faire leur travail sans broncher. Quant à ma mini-périostite, elle se tient à carreau. Le gel ayant fait son effet, tout baigne.

Bon, mon cerveau gauche a beau être en mode “repos”, le droit, de son côté, fonctionne parfaitement. Il me permet donc de remarquer que depuis peu, je suis en mode yoyo avec une jolie jeune femme au visage rousselé. Elle est grande, au moins 5’8” et relativement costaude. Ça m’avait frappé à Boston et c’est le même phénomène ici: je suis impressionné par le nombre de femmes “ordinaires” qui vont au même rythme que moi. Par “ordinaire”, je veux parler de femmes qui ne sont pas montées sur un frame de chat et qui pèsent moins de 100 livres comme les athlètes d’élite, mais qui sont constituées “normalement”. À Ottawa, j’avais fait la course entière seulement avec des hommes. À Philadelphie, c’était un peu moins vrai, mais rien à voir avec Boston et ici, où il y a beaucoup de femmes qui tiennent un rythme sous les 3h10. Quand on pense que toutes les dames qui courent sous 3h35 se qualifient pour Boston, ça donne un bon indice sur leurs qualités athlétiques. Chapeau bien bas…

Toujours est-il que la jeune femme en question et moi jouons au chat et à la souris. Elle me devance dans la montée, je m’accroche à elle pour ensuite la dépasser dans la descente. Puis nous recommençons le manège. Et le tout sans échanger le moindre mot, le moindre regard. Ça arrive souvent en course sur route: des “liens” se créent ainsi, sans se parler.

JuliaBezgin

Julia Bezgin, 31 ans, ma partner de course entre les kilomètres 15 et 20. Elle terminera avec un excellent 3:14:44

Nous passons au 20e kilomètre en 1:29:37. Bon, j’ai encore ralenti. Les combinaisons montées-descentes ajoutées au vent tourbillonnant commencent peut-être à faire leur oeuvre. Mais en même temps, ça me fait sourire quand je me rappelle mon premier Tour du lac Brome que j’étais tout fier d’avoir fait en 1h36. Il est loin, ce jour-là…

Arrive ensuite un pont que je ne connais pas. Serait-ce le Queensboro Bridge ?  Traverserait-on sur Manhattan tout de suite ?  J’avais dans mon idée que c’était autour du 25e kilomètre que nous retournions en ville. Bon ça y est, je suis encore tout mêlé, moi là !

Finalement, il s’avère que je me retrouve sur le Pulaski Bridge, qui permet de passer de Brooklyn au Queens, le troisième des cinq boroughs de New York. Et sur le pont, j’atteins la mi-parcours où j’aurai vraiment une bonne idée de ma progression. Le verdict: 1:34:30. Je suis exactement sur un rythme de 3h09. Hum…

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Marathon de New York: l’avant-course

Le Marathon de New York est un événement très spécial. Tout comme Boston, il nécessite une bonne dose de patience avant que le départ soit donné. Aujourd’hui, un « petit » récit qui raconte tout ce que j’ai dû me taper avant de finalement m’élancer.

J’ai presque 6 heures de sommeil dans le corps, dont une supplémentaire gracieuseté du retour à l’heure normale. C’est amplement suffisant pour moi la veille d’une course. Quand je mets le nez dehors à 4h10, agréable surprise: il fait relativement doux et le vent annoncé ne s’est pas encore levé. Peut-être le fera-t-il plus tard, mais pour l’instant, on est vraiment bien dehors. Définitivement que le combiné short – t-shirt sera de mise pour la course d’aujourd’hui.

15-20 minutes de marche sur les bords du Propect Park me séparent de la station où j’emprunterai le métro en direction du quartier des affaires, d’où je prendrai le traversier pour Staten Island. Comme le métro de New York fonctionne 24 heures par jour, pas de souci à se faire malgré l’heure. Ils disent que New York est la ville qui ne dort jamais. Hé bien, on ne peut pas dire ça de tous ses quartiers car ce matin, à Brooklyn, je la trouve assez engourdie merci.

Chemin faisant, je passe devant un bonhomme en tenue de nuit, confortablement installé sur un banc de parc, une tasse de café à la main. Dans son regard, je lis qu’il pense la même chose que moi: “Mais qu’est-ce qu’il fout là, lui ?”.

Arrivé au métro, agréable surprise: comme nous sommes encore la nuit, la ligne m’amenant à la station Bowling Green s’arrête à la station où je suis (le métro de New York est parfois compliqué). Donc, pas de transfert à faire. Par contre, le prochain train arrivera en gare dans… 19 minutes. J’ai le temps de m’asseoir, je pense. Un marathonien est déjà arrivé, il reste debout et tourne en rond pour tuer le temps. Tu te fatigues pour rien, mon chum… En plus, il est en short et ne semble pas avoir beaucoup de vêtements dans son sac. Si le vent se lève, j’en connais un qui va geler tantôt, moi…. Quand le train daignera finalement par se présenter, nous serons 5 ou 6 marathoniens à le prendre.

À Bowling Green, il y a définitivement beaucoup plus de monde. Et tous vont vers le traversier. Je me dirige vers l’aire d’attente et j’ai un bel aperçu de la journée: des policiers armés et accompagnés de chiens renifleurs nous barrent le chemin. Un policier me demande de déposer mon sac qui contient mes cossins par terre, question que le gentil toutou puisse faire son travail. On dirait que les bananes et les bagels ne l’intéressent pas car il le sent et passe rapidement à autre chose.

L’aire d’attente quant à elle est bondée de monde. Je fais le tour, essayant de me trouver un endroit pour m’installer. Pas moyen de trouver une place. Finalement, je réussis à dénicher un petit coin, le long des fenêtres.  À côté de moi, deux jeunes hommes. Ils ne sont pas des coureurs, alors ils sont très impressionnés par la quantité de gens qui sont assez fous pour se taper une telle course. Et moi, je suis très impressionné par le fait que deux gars pas rapport puissent se trouver ici à 5h20 un dimanche matin !

Nous entamons la conversation. Ils sont vraiment sympathiques, me posent un tas de questions. Quand ils apprennent que j’en suis à mon onzième marathon et que je suis de la première vague, c’est l’avalanche de compliments. “You’re an inspiration, man !”. Bien que je trouve ça un tantinet exagéré, ça fait toujours plaisir à entendre. Je fais exprès pour ajouter que j’ai fait mon premier marathon à 37 ans, question de leur faire comprendre qu’à leur âge (ils ont 30 ans), je ne courais pas non plus. J’ai peut-être semé une graine à quelque part…

Finalement, le départ du traversier de 5h30 est annoncé. Je suis supposé prendre celui de 6h, mais tant qu’à sécher ici…  En plus, ils ne vérifient pas ce détail, le traversier étant ouvert à tous. Je m’installe sur un banc du pont inférieur et essaie de trouver une position confortable. Le bateau a à peine quitté le port que je constate que je me suis assis du mauvais côté: je ne pourrai pas voir la ville. Bah, tant pis. Le vieux lion qui en a vu d’autres ferme les yeux et commence à perdre la carte… jusqu’à ce que la voix d’un bénévole le sorte de sa torpeur.

La raison ?  On nous annonce que nos choses doivent absolument être transportées dans un sac transparent pour avoir le droit de pénétrer dans le village des athlètes. Donc, pour ceux qui seraient pris avec un sac opaque, ils en fournissent qui sont « légaux ». Wow, on peut dire qu’ils n’ont pas oublié grand chose dans l’organisation… Je regarde tout autour, observe les gens. Certains sont nerveux et jasent beaucoup, d’autres cognent des clous comme moi. Côté habillement, certains portent l’ensemble plastifié qui était vendu 10$ à l’expo-marathon, mais la plupart ont fait comme moi et ont apporté leurs choses pour se protéger du froid durant l’attente.

La traversée dure quoi 20, 30 minutes ?  Je ne sais pas trop. À la sortie du bateau, la cohue se dirige vers la sortie. Partout on voit des policiers, des agents de sécurité et des bénévoles. Nous passons devant une fille complètement ivre qui engueule un policier. Personne n’y porte attention, comme si c’était normal. À la sortie, j’ai une autre indication que l’organisation n’a rien laissé au hasard: une très, très longue lignée de toilettes nous attend. Je mettrais ma main au feu qu’il y a plus de toilettes juste ici qu’au départ du Marathon de Montréal.

Nous arrivons aux navettes. Il y a des autobus à perte de vue. Celui que j’emprunte n’est pas aussitôt rempli qu’il s’ébranle, comme si nous étions si pressés. Commence alors un long viraillage sur Staten Island que je ne connais pas du tout. Au bout de 10 minutes, je crois reconnaitre un endroit. C’est certain: nous sommes revenus au point de départ, tout près de l’arrivée du traversier !  Hiiii, pas rassurant !  Va-t-on arriver au village des athlètes pour 9h40 ?

Le soleil commence à se lever tranquillement, mais le ciel est couvert. Pour la course, ça ne me dérange vraiment pas, mais j’aurais volontiers accepté du soleil pour l’interminable attente.

Pendant le trajet, comme je n’ai rien d’autre à faire, je regarde dehors. Je n’ose imaginer les frais en temps supplémentaire que cette journée peut coûter au NYPD. Des policiers, des policiers, encore des policiers. Et que dire des résidents qui sont pognés avec toutes ces rues fermées… seulement pour laisser passer les navettes. Ça doit être l’enfer pour eux.

L’autobus s’arrête, le monde se lève, les portes ouvrent… et personne ne sort. En fait, ça sort extrêmement lentement. La raison: une autre fouille et, une première pour moi à l’extérieur d’un aéroport, le détecteur de métal. Chaque coureur, un à un, est passé au détecteur. On ne lésine vraiment pas sur la sécurité. J’espère qu’ils vont laisser faire pour la fouille à nu. J’ai beau ne pas être pudique, il me semble que ce serait un petit peu exagéré…

Une fois passé la sécurité, constatation brutale: le vent s’est levé et il fait maintenant un froid de canard. Je regarde l’heure: 6h30. Ha ben bout de viarge: il me reste autant de temps à attendre la course que sa durée ! Par ce froid ?  Ça va être tellement plaisant… Heureusement, je n’ai pas lésiné sur les vêtements supplémentaires.

J’arrive au village des athlètes. “Village”, je devrais plutôt dire “ville”, ouais !  Je suis assigné au village Alberto Salazar (il a gagné 3 fois ici), le bleu (il y en a un vert et un autre orangé). Dès que j’y entre, je commence à entendre des annonces qui guident les coureurs. Et ces annonces se font en plusieurs langues, dont le français. Je ne peux pas parler pour les autres, mais le français utilisé y est impeccable. Peut-être ont-ils engagé des traducteurs de l’ONU ?  En tout cas, c’est la grande classe !

À ma droite, que vois-je ?  Hé oui, encore une longue rangée de toilettes, gracieuseté de la compagnie “Royal Flush” (ça ne s’invente pas !). Et personne qui attend. Pourtant, il y a énormément de monde déjà arrivé. J’en profite donc pour aller faire mon numéro deux d’avant-course. En entrant, je constate une chose: mon cabinet n’a de royal que le nom: je situerais son état entre le quelconque et le douteux. On voit qu’il a beaucoup servi: le siège n’a plus de lustre et l’urinoir est usé (oui, oui, usé) à force d’avoir reçu des offrandes. Mais bon, vaut mieux une vielle toilette libre qu’une toilette toute neuve et occupée avec 100 personnes qui attendent, pas vrai ?

Quand je ressors, je me dirige vers l’un des chapiteaux tout près. Les côtés sont refermés par de grands plastiques pour protéger du vent les gens qui se trouvent à l’intérieur. Regard furtif à l’intérieur: pas un pouce carré de libre. Bon, va falloir trouver un autre spot. Juste à côté, on retrouve un véritable convoi de camions UPS. Ce sont eux qui se chargeront de ramener nos affaires à l’arrivée. Je regarde l’horaire: pour la première vague, le dépôt de sac commence à 8h10 et se termine à 8h40. Quoi ?  Il faut laisser nos affaires une heure avant le départ ?!?  Et nous, on va geler comme des cretons pendant tout ce temps ? Sont malades ou quoi ?

Bon, il me reste tout de même énormément de temps, alors aussi bien essayer de se trouver un endroit à l’abri du vent pour commencer la véritable attente. Je continue donc ma progression dans le village pour tomber, ho surprise, sur une autre forêt de toilettes. Tiens, des gens de Dunkin’ Donuts qui distribuent des tuques, bonne idée. Elles sont laides (aux couleurs de Dunkin’ Donuts…), mais ça risque d’être pratique. Je me trouve un espace libre dans l’herbe et m’installe, la tuque me servant de protection comme la fraicheur du sol.

Fort de l’expérience de Boston, j’ai prévu le coup: j’ai amené un livre. Je commence donc ma lecture en mâchouillant un bagel. C’est que le froid commence vraiment à s’installer… J’enfile ma dernière pelure, un chandail laid au possible. Mais au bout d’un certain temps, ça ne suffit plus, alors je me dis que je vais continuer à déambuler, question de me réchauffer un peu. Quitte même à passer quelques minutes dans une toilette. Après tout, il n’y a pas meilleur abri.

En faisant ma tournée, je remarque une chose: il n’y a personne aux kiosques de bouffe et d’eau, mis à part celui de Dunkin’ Donuts qui distribue du café. À celui-là, je ne sais pas pourquoi, mais il y a une longue file d’attente…  😉

J’arrive au couloir de départ. C’est véritablement un couloir, barricadé des deux côtés avec plusieurs entrées distinctes qui sont surveillées par des gens de la sécurité. Je cherche mon entrée, soit celle qui accueillera les coureurs dont les numéros sont compris entre 7000 et 8999. Autre surprise: pour les coureurs de la première vague, il ouvre à 8h20 et ferme à 8h55. Quoi ?  On devra être rentrés dans le couloir 45 minutes avant la course ?  C’est quoi cette affaire-là ?  Quand on pense que dans la grande majorité des courses, personne n’est même arrivé 45 minutes avant le départ…

Après m’être réchauffé quelques minutes dans une toilette (ben quoi, les gens ne pouvaient pas savoir ce que je faisais et il n’y avait personne qui attendait de toute façon) je me sens mieux: j’ai arrêté de grelotter. J’entends les annonceurs nous dire que les camions UPS sont maintenant ouverts, alors je décide d’y aller. Chemin faisant, je songe à mon habillement pour la course. Il fait définitivement trop froid pour le kit de base short – t-shirt, alors je vais faire comme à Philadelphie: porter mon fidèle coupe-vent rouge par-dessus et enlever les manches en cours de route au besoin. Ça avait marché dans le temps, pourquoi pas aujourd’hui ?

On annonce l’ouverture des couloirs. Bon ben, va falloir y aller. En plus, comme il y a des toiles, peut-être sera-t-on à l’abri, qui sait ?  Car à part mon imperméable jetable, je serai habillé comme durant la course pour les 75 prochaines minutes…

Une photo avant de partir ?  Pourquoi pas, pendant qu’on a encore le sourire…

NewYorkAvantDepart

Photo prise avant que je décide d’envoyer promener la règle qui demande que le dossard soit apposé sur le torse. Il fera la course sur ma cuisse gauche, là où je préfère qu’il soit.

Miracle, je ne me fais pas fouiller avant d’entrer dans le couloir, j’ai seulement à présenter mon dossard. Une fois à “l’intérieur”, qu’est-ce qu’on retrouve ?  Hé oui, encore des toilettes. Décidément…  En plus, ils ont tout prévu: il y a même des paquets de 16 rouleaux un peu partout, question que personne ne manque de choses essentielles. Ils n’ont vraiment lésiné sur aucun détail.

Je réussis à trouver un endroit pour m’asseoir et… attendre. J’essaie de tuer le temps en observant les gens. Il y en a qui tournent en rond, s’échauffent (une heure avant la course, vraiment ?). Certains parlent, rient. Et d’autres, comme moi, ne font rien. Les plus faciles à remarquer dans notre groupe sont définitivement les trois amis français qui portent tous un chapeau sur lequel est monté une Tour Eiffel tricolore en peluche. Ils semblent avoir beaucoup de plaisir: ils prennent des photos, cherchent des concurrents aux couleurs d’autres pays, rient beaucoup.

Après un certain temps, l’un d’eux fait remarquer aux autres qu’ils sont les seuls à avoir utilisé l’astuce pour les lacets. Je regarde et effectivement, leurs lacets semblent tenir avec un bidule étrange. Je demande à Jean-Yves (son prénom est écrit sur son chapeau) de quoi il s’agit. Au départ, il semble étonné que je parle français (son expression me laisse croire qu’il se demande s’il n’a pas fait des blagues à mon sujet sans savoir que je comprenais), puis se met à m’expliquer que ce sont des bidules qui se trouvent dans n’importe quel magasin de tissus ou sinon, sur les “caoués”.

Des caoués ?  De quessé ?  “Oui, vous savez, les manteaux de sport…”. Hein ? Des caoués ?  Puis j’allume: des K-way !!!  Effectivement, c’est le genre de bidule à ressort qui pourrait très bien servir à serrer des lacets rapidement. Hum, intéressant. Puis mon nouvel ami se met à me raconter que pour les gels, il les met dans une bouteille et y ajoute de l’eau, question qu’ils puissent s’avaler plus facilement. Ouais, bonne idée… Je vais essayer ça à la maison. D’autres trucs ? Pas pour le moment, il semblerait.

Depuis quelques minutes, les messages qui passent en boucle semblent avoir changé. On nous dit maintenant de faire tous nos besoins avant de partir (je sais, quand on fait de la course, on revient vraiment à la base et ça devient une véritable obsession) car « uriner sur le pont est non seulement désagréable (ils semblent ignorer que tout le monde sait tout de même comment se placer par rapport au vent, surtout les coureurs), mais dangereux pour les autres concurrents ». Dangereux, vraiment ?  C’est comme les pluies acides ? Faudrait pas exagérer ! « Les gens de l’organisation ont le droit de disqualifier toute personne ne respectant pas cette règle ». Ha oui ?  Je plains le pauvre chrétien qui va essayer de m’enlever mon dossard. Ça coûte 358 $ juste en inscription, on doit attendre des heures avant de partir et on se ferait disqualifier pour un petit pipi ?  J’aimerais bien voir ça.

Un coureur passe et demande à la blague si nous sommes Français. Je lui réponds qu’eux le sont, mais moi, je suis Canadien (je laisse tomber l’histoire de Québécois-qui-parle-français, c’est un peu compliqué pour nos voisins du sud). Réponse: “Ho yeah, Canadians are everywhere…”. Heu, ça veut dire quoi, ça ?  Pas certain que je veux avoir la réponse…

Tiens, l’équipe de pacing de 3h15 qui arrive. Car oui, ils sont deux, pas un seul. Comme ça, s’il arrive un pépin à l’un des deux, l’autre pourra finir. Ils ne laissent vraiment rien au hasard, ma parole. 8h55, les portes du couloir se ferment puis peu après, les banderoles entres les différentes sections sont enlevées et nous commençons à avancer. 45 minutes avant le départ ? Déjà ?  Se pourrait-il que nous partions plus tôt que prévu ?

J’allume mon GPS. Il demeure à la “page d’ouverture”. Ben voyons, pourquoi ne cherches-tu pas tes satellites, du con ?  J’attends. Rien. Je l’éteins, puis le rallume. Toujours rien. Merde, est-ce qu’il a choisi ce moment pour me laisser tomber ?  Je recommence le même manège, toujours rien. Et puis, va donc chier, maudit machin à la con !!!  Je le laisse allumé, au cas où il se réveillerait. Au fur et à mesure que nous nous dirigeons vers le Verrazano-Narrows Bridge, je commence à me faire à l’idée que je vais faire cette course “tout nu”, sans chrono. Et puis, ce ne serait peut-être pas la fin du monde après tout ?  Y aller juste au feeling. De toute façon, si je suis le(s) lapin(s), pas de souci, n’est-ce pas ?

Je me défais de mes dernières affaires dans les bacs prévus à cet effet, puis suis la marche vers le départ, 500 mètres plus loin. Nous nous arrêtons tout juste devant les cabines servant pour le péage à la sortie du pont. Nous partirons dans l’autre sens, en direction de Brooklyn. Des autobus à deux étages sont stationnés tout près, ce qui est parfait: ils nous serviront pour nous abriter du vent. Je ne sais pas qui sont les gens qui se retrouvent à l’étage supérieur. Des journalistes ?  Des dignitaires ?  Aucune idée.

L’annonceur nous apprend que le départ des élites femmes sera donné sous peu. Nous avons droit à un petit discours du maire Bloomberg, puis le départ est donné. Malheureusement, il y a trop de monde et je ne les vois pas partir. Dommage.

Bon plus « que » 30 minutes à attendre. La nervosité commence à se faire sentir tout autour et certains prennent le risque de se faire disqualifier en se soulageant là où ils peuvent, soit entre deux autobus. Oui, sous les yeux du chauffeur qui sourit à pleines dents. Il faut ce qu’il faut… À un moment donné, il se forme même une certaine file d’attente pour cet endroit, ça en est presque comique.

Le minutes durent maintenant des éternités. Ça vas-tu finir par finir, cette maudite attente-là ?  Le maire se lance dans un autre discours que je n’écoute pas, puis on nous présente les principaux concurrents. J’en connais quelques uns, dont le Kenyan Geoffrey Mutai, le champion en titre et l’Américain Meb Keflezighi, le gagnant de 2009. Je me demande si ce monde-là sèche ici comme nous depuis plus de 3 heures…  Au fait, comment sont-ils arrivés ici ?

Après tout le bla-bla, comme nous sommes dans les très patriotiques USA, une chorale d’enfants entame l’hymne national américain. Et le petit garçon qui chante le bout en solo tente de monter un petit peu trop haut pour son registre vocal et les fausses notes se mettent à se bousculer dans les haut-parleurs. Ouf, difficile pour mon oreille.

Bon ça y est, il est 9h40. Mon GPS a fini par se réveiller, ce qui fait bien mon affaire. Dans quelques instants, ce sera enfin vrai. Il me semble tellement loin ce jour de mars 2010 où, pour la première fois, je me suis inscrit à la loterie afin de participer à ce fameux marathon. À l’époque, mon record personnel était de 3h38 et je pensais sérieusement que c’était ma meilleure chance de prendre part un jour à un grand marathon car Boston me semblait si loin… On peut dire qu’il a coulé beaucoup d’eau sous les ponts depuis.

L’annonceur égrène maintenant les secondes pendant que je fixe le fameux Verrazano-Narrows Bridge…