Lapin privé au Lac Brome

Deux semaines avant l’Ultimate XC, j’avais pris part au Tour du Lac Brome, question d’accompagner mon ami Sylvain pour son premier 20 km. Dans les jours qui avaient suivi, j’avais commencé à pondre un petit récit, mais il y a eu l’Ultimate, « l’urgence » de produire suite à cette course, le travail, etc. Bref, manque de temps pour peaufiner ce que j’avais débuté. Mais je m’en serais voulu de ne pas vous raconter cette superbe journée passée entre amis.

Hé oui, j’ai encore une fois joué au lapin privé, pour le Tour du Lac Brome cette fois. À croire que j’y prends goût ! 🙂

Pour l’occasion, c’était mon ancien collègue et ami Sylvain que j’accompagnais pour le tour du lac, sur une distance de 20 kilomètres. Un habitué des courses de 10 km, Sylvain en était à ses premières armes sur une distance plus longue. Peu de temps avant la course, il m’avait dit prévoir tenir une moyenne de 5:10/km, mais comme il « vaut » 45 minutes sur 10k, je m’attendais évidemment à quelque chose de plus rapide, genre 4:50 – 4:55 /km, ce qui ferait une belle sortie d’entrainement pour moi… si je me « faisais un fond » avant le départ.

Honnêtement, j’avais envisagé faire un petit Dean Karnazes de moi-même et me taper tranquillement le parcours en sens inverse avant. Mais bon, ça m’aurait amené à me lever à l’heure des poules, à me dépêcher pour faire le premier tour et risquer d’arriver un peu juste. Je n’étais pas là pour moi, mais pour un ami après tout.

J’ai donc décidé de me faire un 10 km sur le parcours du 22.2 km du « Défi marathon » avant de rejoindre Maggie et Sylvain au parc des Lions. Autour de 7h15, je suis parti à vive allure direction Bromont, croisant de nombreux visages en point d’interrogation au passage. On m’avait dit que le parcours du 22.2 km était pas mal plus difficile que celui du tour du lac, qui n’est pourtant pas piqué des vers. Hé bien, ce n’était pas une exagération !  Rapidement, je me suis retrouvé sur un chemin de terre et devant moi s’est présentée une montée en face de cochon. C’est qu’elle ne finissait plus, la satanée montée !

Après une éternité, je suis finalement arrivé en haut. Devant moi, la campagne, la vraie. Les côtes, le chemin de terre, tout me rappelait le Vermont 50. Ha, le bonheur… J’ai complété mon aller de 5 km, puis suis revenu à mon point de départ après ce que j’appellerais une bonne sortie « tempo ». Un 20 km relaxe en compagnie d’un ami, ça complèterait parfaitement une belle journée.

Comme quoi je ferais n’importe quoi pour mes amis, mon cell était ouvert pour l’occasion. Oui oui, je le jure !  Après deux ou trois appels, j’ai fini par rejoindre Maggie et Sylvain. Quelques échauffements (je ne savais pas trop si je devais m’échauffer, m’étirer ou faire les deux) plus tard, nous nous sommes dirigés vers le départ. En attendant que soit finalement donné le signal, j’ai jasé avec Robert, un collègue de Sylvain, qui est légèrement plus rapide que lui. Il était à Ottawa pour le marathon et gardait le rythme pour se qualifier pour Boston quand les crampes l’ont assailli de toutes parts. Il a terminé de peine et misère, loin de son objectif. Ha, le marathon, ce que ça peut être cruel parfois…

C’est avec 10 minutes de retard que nous sommes partis (je soupçonne que certains coureurs d’élite se sont fait attendre, mais je n’ai aucune preuve de ce que j’avance) sur un rythme un peu lent, je dirais. Mais Robert s’est rapidement mis en marche et Sylvain a tenté de le suivre, me laissant un peu perplexe. En effet, au deuxième kilomètre, la cadence moyenne flirtait autour des 4:40/km. Ha, pas la mer à boire, mais si j’avais su, j’aurais peut-être moins appuyé lors de ma « mise en jambes ». Finalement, Sylvain a décidé de lever le pied et laisser aller Robert afin de poursuivre à son rythme. La course était encore jeune.

Je trouve toujours très drôles les débuts de courses, surtout quand j’accompagne des gens. C’est frappant de constater à quel point plusieurs personnes qui nous entourent partent trop rapidement, c’est aussi évident que le nez dans le visage. Il y avait entre autres celui qui respirait comme Darth Vader. Pensait-il vraiment pouvoir avancer à ce rythme pendant 20 km en respirant de même ?  Et que dire du gars avec un léger surpoids qui nous a clenchés dans la première descente ?  Dès la montée suivante, il a explosé.  Est-ce que c’était la première fois de sa vie qu’il courait ? Il se pensait où, au juste ?

Car le Tour du Lac Brome, sans être d’une difficulté extrême, n’est pas une mince affaire non plus. Je le surnomme affectueusement le « mini-Boston »: un enchainement infini de montées et de descentes. Ha, elles ne sont pas particulièrement difficiles, mais ça n’arrête pas: monte, descend, monte, descend… Pas un parcours pour débutant. Mais je n’avais aucune crainte de ce côté pour Sylvain, un habitué des côtes (il habite pour ainsi dire au pied du mont St-Hilaire).

Autre particularité du Lac Brome: des points d’eau vraiment mal espacés. Ça prend 4 kilomètres avant d’en atteindre un, puis le suivant est seulement un kilomètre plus loin. Tout juste si je n’avais pas encore mon verre dans les mains nous y sommes arrivés. C’est à n’y rien comprendre.

Comme c’est mon habitude quand je joue au lapin privé, je suis incapable de me fermer le clapet. Je me dis que c’est une bonne façon de distraire mon partner de course. Sylvain étant particulièrement réceptif à l’exercice, nous en avons jasé un coup durant le trajet. Je lui ai entre autres dit que je préférais accompagner Maggie parce qu’à la vitesse à laquelle il court, la gente féminine se fait plus rare. Pour citer un de mes amis du secondaire qui se plaignait du manque de filles lors dans ses cours au Cegep: « Des queues, des queues, il n’y a que des queues ! ». Sylvain a semblé la trouver drôle et m’a gentiment invité à attendre Maggie si je n’étais pas satisfait de ma situation. C’était bien envoyé, mais ça ne m’a pas empêché de protester quand il a ignoré ma supplication (hum hum) de demeurer derrière deux charmantes personnes. Ha, on n’a plus les amis qu’on avait…  😉

Mis à part ce sujet hyper-essentiel à la vie d’un coureur, nous avons échangé sur le parcours (qu’il ne trouvait pas si difficile), sur les spectateurs légèrement moins nombreux qu’à Ottawa et sur l’immensité de la carcasse d’un castor gisant sur le bord de la route. Sans blague, il était énorme et quand un spectateur a suggéré d’aller chercher une pelle pour l’enlever de là, j’ai répondu que ce serait une pépine dont il aurait besoin (pour mes amis européens, une « pépine » au Québec, c’est une pelle mécanique; ne me demandez pas d’où ça vient !).

Après un gel pris au 9e kilomètre, nous avons franchi la mi-parcours en 48:15, un excellent chrono. Quand j’en ai glissé un mot à mon partner, il m’a répondu qu’il ne prévoyait pas vraiment un negative split ici. Ha Sylvain et sa prudence, on ne le changera pas !  Sauf qu’il semblait ignorer un détail: la deuxième partie du Tour du Lac Brome est souvent plus rapide que la première… quand il ne fait pas trop chaud. Et ce jour-là, les conditions étaient idéales.

Les kilomètres ont continué à défiler, le rythme constant de Sylvain faisant que nous rattrapions pas mal de coureurs. Il y a bien celui qui poussait son petit avec un baby jogger qui nous a dépassés, mais à part ça…

Au 14e kilomètre, Sylvain a pris un gel et sentant mon estomac qui commençait à gargouiller, je m’en suis enfilé un aussi. Puis, devant nous, la fameuse côte nous amenant au 15e kilomètre. Une fille avec qui nous jouions au yo-yo depuis un petit bout nous a lancé un encouragement comme nous arrivions au pied de ladite côte: « Allez les gars, je suis sûre que vous êtres capables ! ».

Si elle avait su… Je ne suis même pas certain si nous avons ralenti dans la montée. Autour de nous, ça tombait comme des mouches. À partir des deux tiers de la côte, impressionné, je me suis mis à lâcher des « Ho yeah !!! » à répétition. Mon ami était en train de détruire le parcours (ok, je l’avoue, je m’emporte un peu) !

Puis suivit la descente, longue et agréable. Peu après, mon esprit compétitif a été réveillé par des bruits derrière. Un gars s’en venait en encourageant les gens qu’il dépassait au passage. Rendu à notre hauteur, il nous a lancé un encouragement, mais son sourire exprimait une satisfaction… un tantinet arrogante. Du genre l’air de dire « Hé hé, je vais plus vite que vous ! ». Je sais que ma tendre moitié va être découragée en lisant ça, mais mon sang n’a fait qu’un tour. Tous mes muscles m’ordonnaient de coller aux semelles de ce petit baveux et ensuite lui placer une couple d’accélérations pour lui montrer que j’en avais encore beaucoup sous la pédale. Question de lui faire avaler, son petit sourire… Mais je me suis retenu et l’ai laissé à ses illusions. Je n’en ai même pas glissé mot à Sylvain, qui continuait au rythme établi, sans broncher.

Ce n’est qu’à partir du 17e kilomètre que je l’ai senti faiblir un peu. Le parcours suivait un profil en faux-plat ascendant, le vent soufflait de façon défavorable pour la première fois… Je me suis placé devant, question de lui couper le plus de vent possible, mais nous ralentissions, je le savais. Puis le « bip » de sa Garmin lui annonçant qu’il avait franchi 18 kilomètres se fit entendre. « Oups, on a ralenti. Je ne m’en étais pas rendu compte. »  Je venais de voir passer un kilomètre en 5:06.

Aussitôt, ce fut l’accélération. C’est presque en trombe que nous avons traversé le village. 19e kilomètre dans les 4:20. « Ho yeah… » que je murmurais. Puis arriva le chemin qui mène au parc des Lions qui était maintenant en vue. La boucle était presque bouclée. Sur les côtés, les coureurs ayant terminé, ceux du 10 km, les accompagnateurs, bref, pas mal de monde. Une foutue belle ambiance.

J’ai posé la main sur l’épaule et lui ai dit: « God job, mon chum. Good job. » Ma Garmin indiquait une moyenne de 4:43/km (elle est toujours optimiste de 3-4 secondes, mais bon…), j’étais très impressionné. Sylvain était en train de réaliser une super-performance.

Une fois rendu à l’entrée du parc, il s’est mis à accélérer. J’allais encore me faire shifter par la personne que j’accompagne, un autre classique. J’ai bien essayé de le remonter, puis j’ai relâché mon effort: ce n’était pas le moment de me faire un claquage. Vraiment pas certain que j’aurais réussi à le rejoindre…

Son temps: 1:35:52. Le mien ? Une seconde de plus !  🙂  Un temps presque identique à celui que j’avais fait ici même en 2007. 3 mois plus tard, je complétais mon premier marathon.

C’est un Sylvain souriant et très fier de sa course que j’ai retrouvé à la sortie. Les félicitations et l’accolade étaient plus que méritées. Bravo mon ami pour ton premier 20 km !  Je sais qu’un jour, tu seras toi aussi marathonien !  Et plus vite que tu penses…

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Lapin privé à Ottawa

Bon, je sais que le Marathon d’Ottawa est chose du passé depuis quatre longues semaines, alors un récit après un si long délai, bof…  Mais bon, vaut mieux tard que jamais, pas vrai ?

Voici donc, en version « 100 commentaires », le récit de mon expérience de lapin privé à Ottawa, une première pour moi dans un marathon. Expérience que j’ai adorée et serais prêt à recommencer demain matin.

  1. Pour la proximité des hôtels, Philadelphie peut aller se rhabiller. Le Holiday Inn où Maggie a passé la nuit, est situé à 600 mètres du départ… et ce n’est même pas l’hôtel le plus rapproché !
  2. Maggie, c’est Marie-Hélène, une ancienne collègue de travail. Son surnom provient du fait qu’elle était la plus jeune parmi nous. Hier, le « bébé » a célébré ses 40 ans…
  3. Qu’est-ce qu’on fait quand les gens qui ne connaissent pas la course (les employés de l’hôtel) nous achalent parce qu’on a mis un imperméable jetable question de se protéger du froid alors qu’il fait beau dehors ?  On les envoie promener ?
  4.  Pourquoi suis-je toujours celui qui tombe sur les bonshommes bizarres qui me racontent leur vie de façon incohérente ?  À 6 heures du matin, avant un marathon…
  5.  Maggie partageait une chambre équipée d’une cuisinette avec sa soeur Caroline (qui en sera également à son premier marathon) qui était accompagnée de son conjoint Xavier. Les enfants et les grands-partents ont dormi ailleurs (ne me demandez pas où)
  6.  Je croise Pat dans le lobby, il semble en pleine forme. Quand je lui apprends que le standard pour Boston à son âge vénérable est de 3h25, je sens un certain intérêt (il croyait que c’était 3h20). Sauf qu’il n’a pas encore pu faire de vraies longues distances cette année, alors il ne sait pas où il se situe côté endurance. Avec l’été qui l’attend, il va le savoir assez vite !
  7. Question: si Pat peut faire 3 courses de 100 milles cet été, qu’est-ce qui m’empêcherait d’en faire une alors que mon volume d’entrainement est (pour le moment) supérieur au sien ?
  8.  Les parents de Maggie et Caroline viennent nous voir avant le départ.

    Caro et Maggie

    Caroline et Maggie, moins d’une heure avant le départ de leur premier marathon

  9. Rencontre avec la gang de Team in Training. Plusieurs en sont à leur premier marathon et sont visiblement nerveux. Quand on me demande si c’est mon premier, je me demande comment répondre la vérité sans avoir l’air d’un frais chié.
  10. C’est jusqu’à ce que je me mette à jaser avec Gillian, la coach du groupe, qui en sera à son 21-22e (je ne sais plus) marathon en plus d’avoir fait 22-23 (là non plus, je ne sais plus) demis. La vue de son visage quand je lui apprends que j’ai couru des intervalles la veille en plus de prendre de la bière du vin au souper vaut 1000 $.
  11. Question: comment peut-on savoir le nombre de demis qu’on a faits quand on est rendu à plus de 20 marathons ?  Au fait, j’ai couru combien de demis ?  Le lac Brome, est-ce que ça compte pour un demi ?  Et le 28 km à Harricana, ça compte pour quoi ?
  12. L’incontournable: l’hymne national. Il fait le même effet à tous: on s’en balance !
  13. J’aperçois David Le Porho, tout sourire. Il viserait 2h20 selon ce que j’ai entendu.
  14. Nous nous installons derrière le lapin de 4h45 avant le départ. Nous sommes accompagnés par Chantal, Sylvie et Caroline, toutes de Team in Training. Je me sens un peu comme le coq dans la basse-cour. Ou comme le chien dans un jeu de quilles, c’est selon.
  15. Maggie est fébrile, mais c’est parce qu’elle me le dit que je le sais parce que son non-verbal indique tout le contraire.
  16. Le départ est donné. Maggie sort son téléphone intelligent pour poster sur Face de Bouc. Le coq se sent vieillir de quelques années…
  17. 5 minutes plus tard, nous franchissons enfin la ligne de départ. C’est parti !

    AuDepart

    Le départ pour la longue aventure !

  18. Le premier kilomètre se fait très (trop ?) lentement. Des messieurs profitent des premiers buissons pour se soulager. Je ne suis pas pour les laisser seuls…
  19. Premier point d’eau au 2e kilomètre. Il est fermé !!!  Un point d’eau fermé ?  C’est quoi cette affaire-là ?
  20. Le parcours longe le canal Rideau. C’est vraiment beau, surtout avec la brume matinale. C’est plaisant accompagner quelqu’un, on peut faire du tourisme au lieu d’être concentré sur ses affaires. Je devrais faire ça plus souvent… mais pas à Montréal !
  21. Les maisons sur le bord du canal sont également magnifiques et tellement bien entretenues…
  22. Début de marathon = convivialité. On fait un bout avec ce qui semble être une famille: un père, sa fille, son gendre, des amis. Le bonhomme est vraiment comique, il nous fait bien rire. Sa fille en a honte, mais elle n’a pas l’air en mesure de courir assez vite pour s’en « débarrasser ».
  23. Après le premier point d’eau, miracle: le Gatorade est à l’orange !  J’aime vraiment Ottawa !
  24. Maggie et moi nous détachons des trois autres. Je lui rappelle qu’un marathon, c’est long et que partir trop vite, c’est mortel. Quand les autres nous rattrapent, elle leur raconte qu’elle s’est faite chicaner. Ben quoi, c’est ma job, non ?
  25. Les filles « suivent la parade » au lieu de courir les tangentes. Je leur fais remarquer qu’un marathon, c’est déjà assez long comme ça, pas besoin de prendre des détours. Mais bon, on dirait que ce n’est pas tout le monde qui est compétitif comme moi.
  26. Un brouillard recouvre la ville depuis le lever du jour. Il est encore là et j’espère qu’il attende à midi pour se dissiper.
  27. Brouillard = humidité. Il y a même de la buée qui sort de la bouche des coureurs, nous donnant l’impression de suivre des fumeurs.
  28. Autour du 6e kilomètre, la cadence se stabilise à 6:16/km sur ma Garmin. À ce rythme, la cible de 4h30 est fort envisageable.
  29. Je trouve que Sylvie souffle beaucoup pour quelqu’un en début de marathon. Elle est capable de parler avec nous, mais on voit que c’est plus difficile. Ça n’augure pas bien pour la suite.
  30. Autour du 8e kilomètre le quartier dans lequel on se retrouve ne me dit strictement rien !  Pourtant, ne suis-je pas déjà passé par ici moi ?
  31. Les 10 km sont atteints en 1:03:35, ce qui nous donne sous les 4h30 comme cadence. So far, so good.
  32. Encore envie de me soulager, décidément…  Pourquoi c’est toujours de même quand j’accompagne quelqu’un ?
  33. Je trouve un autre buisson accueillant, puis reviens au groupe en expliquant ma théorie: quand j’agis ainsi, je le fais par galanterie. Oui mesdames. En effet, pendant que je me soulage dans un endroit naturel, je laisse la place aux dames qui doivent impérativement utiliser les toilettes. Logique, non ?
  34. C’est drôle, je ne sens pas que ma théorie soit totalement soutenue par mes compagnes de course…
  35. J’ai faim. Pourquoi c’est toujours de même quand j’accompagne quelqu’un ?  C’est vrai, quand je fais ma course, je suis correct, mais avec quelqu’un d’autre, j’ai toujours faim. Heureusement, j’ai mes bretzels !
  36. Avis à tous: ne jamais faire des économies de bout de chandelle avec les ziplocs. Celui dans lequel j’ai mis mes bretzels ne ferme pas à moitié et à chaque fois que j’en prends, il en tombe par terre. C’est gossant à la longue !
  37. Autour du 13e kilomètre, c’est le moment des comparaisons entre la laideur de ce qui nous entoure (rien, en fait) et l’usine Five Roses à Montréal. Cette dernière l’emporte finalement haut la main.
  38. 14e kilomètre atteint en 1h30, j’annonce que nous sommes encore dans le rythme pour 4h30 (en fait c’est plutôt 4h31, mais je laisse tomber ce détail). Maggie me demande comment je peux savoir ça, je lui réponds que 14, c’est le tiers de 42, non ?  Suis-je le seul à savoir ça ?
  39. On dirait bien…
  40. Long détour sur les bords de la rivière Outaouais. Vraiment la partie la plus ennuyeuse du parcours.
  41. Maggie me demande comment je vis le tapering habituellement, car elle a trouvé le sien très difficile. Elle était d’une humeur exécrable, etc. Heu personnellement, non pas si pire. Les hormones peut-être ?
  42. Heureusement, ma question n’a pas été trop mal prise…  😉
  43. Petite montée… Je me rends compte qu’elles sont beaucoup plus difficiles pour les gens qui vont moins vite car ils ne sont autant pas entrainés par leur élan que les coureurs plus rapides. Mon Dieu que ces petites montées doivent être faciles pour les coureurs d’élite !
  44. Peu avant de traverser au Québec, autour du 20e kilomètre, j’aperçois la table de ravito réservée aux coureurs d’élite. Curieux, je m’y rends et ramasse une bouteille à moitié vide (ou à moitié pleine, je m’en fous un peu).
  45. Le contenu: un liquide vert. Et quand je dis vert, c’est vraiment vert, genre crème de menthe. Il FAUT que je goûte à ce que se tape un coureur d’élite. Verdict: bof, ça ne goûte pas grand chose, finalement…
  46. Maggie s’empare de bâtons enduits de vaseline et m’avertit que les manoeuvres à venir ne seront pas des plus élégantes.
  47. En effet: elle entreprend d’étendre le tout au niveau de son aine, sous son cuissard. Drôle de gymnastique, mais bon, en course, j’ai pas mal tout vu. Depuis qu’une fille a fait pipi debout juste à côté de moi…
  48. Chantal nous suit presque au pas, Caroline joue au yo-yo au gré des ravitaillements, mais nous avons définitivement perdu Sylvie.
  49. Passage au demi: 2:15:07. Le rythme est toujours égal.
  50. Question d’encourager ces dames, je leur dis que j’ai presque toujours un passage à vide entre les 22e et 26e kilomètres d’un marathon, alors si ça leur arrive, il n’y a pas à s’en faire, ça finit par passer.
  51. Ce qui ne passe pas par contre, c’est encore l’appel des buissons…  Ceux que je choisis cette fois sont infestés de maringouins. Hé, lâchez mon monsieur, vous autres !
  52. Petit blagueur, je raconte cette super-anecdote à mon retour dans le groupe, question d’amener une certaine distraction. Résultat ?  Bof…  😉
  53. Côté paysage, Hull, on repassera…
  54. Je fais un petit check de ma partner et lui demande comment ça va. Elle me répond qu’elle sent la fatigue s’installer dans les jambes, mais le reste va. So far, so good. Ma job est tellement facile… Je me garde cependant bien de lui dire que la cadence a légèrement ralenti.
  55. Je lui suggère de se lancer dans le poker car son non-verbal ne laisse rien paraitre.
  56. Petite discussion sur les descentes. Elle est incapable de les faire autrement qu’en freinant. J’essaie de lui montrer ma technique, l’encourage à essayer. Rien à faire, elle a un blocage.
  57. Suivre des cours de descente avec moi, faut vraiment être mal pogné !  🙂
  58. Tiens, une rue plutôt chouette avec des pubs et des petits restos, ça fait changement. Une autre affaire que j’avais manquée la dernière fois ! Il faudrait bien que je revienne ici à un moment donné…
  59. Je sens que Maggie commence à faiblir, vivement l’apparition de sa famille, de l’autre côté de la rivière.
  60. Retour à Ottawa via le pont Alexandria. Un vieux pont, étroit et bien pittoresque. Quand je suis passé dessus en voiture un peu plus tôt, le brouillard était tellement épais que je ne voyais pas à 50 pieds devant. Maintenant, le soleil est bel et bien sorti, ce qui m’inquiète pour la suite.
  61. Tel que prévu, nous sommes attendus du côté ontarien. Maggie fait des grands signes, mais comme je n’ai vu que ses parents qu’une seule fois, je ne les reconnais pas. Elle par contre…  Une petite photo pour la postérité.

    RetourOttawa

    Enfin de retour en Ontario !

  62. Le meneur du demi nous dépasse et prend la direction du centre-ville. Il ne semble pas aller si vite, tellement que j’ai l’impression que je pourrais le suivre. Maggie me dit d’oublier ça.
  63. Sussex Drive, l’endroit où on passe dans les deux sens. Je surveille de l’autre côté au cas où je verrais quelqu’un que je connais. Nous croisons le lapin de 3h30, je me dis donc que Pat est probablement déjà passé.
  64. Malheureusement, il suit pas loin derrière. Je lui crie un encouragement, il me répond que sa jambe est fichue. Merde !  Ce que je souhaiterais pouvoir me séparer en deux pour aller le soutenir un peu… Il nous raconte ce qui lui est arrivé ici.
  65. Voyons, me semblait que c’était chouette ici, non ?  Qu’est-ce qui se passe, donc ?  J’allume : tout le côté nord de Sussex est en construction,  rendant l’environnement moche et inhospitalier.
  66. 28 km, nous sommes légèrement plus lents que 4h30, mais pas si mal.
  67. Changement par contre: Maggie arrête pour boire en marchant au point d’eau et demeure Chantal et Caro, ce qu’elle n’a jamais fait depuis le début. Je sens que mon travail va bientôt commencer pour vrai.
  68. Comme je m’y attendais, les deux autres partent et nous laissent derrière.
  69. Maggie me dit qu’elle ne se sent pas si mal, mais n’avance plus. Constat : ses réserves de glycogène sont vides et elle fonctionne maintenant uniquement sur ses graisses. Ma diplomatie légendaire m’empêche toutefois d’utiliser ce terme quand je parle à une femme et je me garde bien de lui parler du fameux mur.
  70. « Quoi, tu me dis que tous les glucides que j’ai absorbés depuis trois jours sont maintenant partis ? ». Heu… oui. Tu as mangé des pâtes pendant trois jours ?!?
  71. « As-tu pris des gels depuis le début ? » que je demande. Réponse : « C’est mon troisième ! ». Ouais, pour un gars qui était supposé la garder à l’œil, pas fort mon affaire…
  72. Le parcours fait une grande boucle avant de nous ramener sur Sussex. Je sais que cette boucle peut paraître très longue car on n’y retrouve à peu près aucun spectateur.
  73. La vue sur la rivière Outaouais est magnifique, mais Magie est dans sa bulle. J’essaie de l’encourager en lui pointant les gens qui marchent alors que nous courons. Elle me répond qu’elle a juste envie de se joindre à eux…
  74. Je lui donne alors le conseil des ultras: se fixer des petits objectifs. Premier objectif : se rendre à la pancarte devant. Une fois rendus, se rendre à la toilette. Puis à la pancarte, puis… Il faut fractionner la course en petits morceaux, question de la rendre un tant soit peu digestible.
  75. On dirait bien que le tout demeure indigeste…
  76. Elle me fait part d’étourdissements.
  77. Shit, c’est quoi ça ?  Je fais le tour des symptômes que je connais et ça ne me dit rien. « As-tu froid ? » Négatif. « Est-ce que tu transpires ? »  Franchement, demander à une femme si elle transpire…  Et je pousse l’audace jusqu’à vérifier. Affirmatif. Ok, ce n’est pas un coup de chaleur. Ouf !  Je lui dis de me tenir au courant, que ça va peut-être passer. (Je faisais erreur, les étourdissements sont un symptôme du coup de chaleur; heureusement, elle n’en sera pas victime)
  78. 32e kilomètre, plus que 10. Un 10k, tout le monde est capable de faire ça, non ?
  79. En bon porteur d’eau, je prends un verre supplémentaire à chaque ravito. La première fois que je lui en offre un, elle me demande : « Tu ne le veux pas ? ». Je lui rappelle mon rôle et rapidement, elle s’y habituera. Enfin, je suis un peu utile !
  80. Au 34e kilomètre, des emballages de Mr Freeze jonchent le sol. Malheureusement, il n’en reste plus…   Reminder pour moi : toujours me trainer un peu d’argent, pour ce genre d’urgence. Un dépanneur ou une pharmacie, ça ferait la job, non ?
  81. Pause-marche. Je la sers contre moi pour la réconforter. Les kilomètres semblent s’étirer de plus en plus…
  82. Des pancartes d’encouragement sont installées un peu partout. La meilleure ?  « Because 42.3 km would be insane »
  83. Je me souviens alors de ce qu’a fait Dusty, le fidèle pacer de Scott Jurek, lors du Badwater en 2005: je dis à Maggie qu’on va partir à telle pancarte et juste essayer de se rendre à la suivante.
  84. À la pancarte donnée, nous repartons. Une fois la pancarte-cible atteinte, nous courons toujours. Sa détermination est belle à voir. Je ne sais pas si elle a songé à abandonner, mais jamais elle ne m’en a parlé.
  85. Devant nous, deux filles. Il est clair qu’elles sont dans la même situation que nous: l’une est débutante et l’autre l’encourage. Son approche est légèrement plus « agressive » que la mienne, si on peut dire. Je me demande si Maggie apprécierait…
  86. Personnellement, j’arracherais la tête de quelqu’un qui m’agresse de même !
  87. Retour sur Sussex, la « boucle de la mort » est enfin terminée.
  88. 37e kilomètre, je montre ma main grande ouverte à Maggie et lui dis: « Il en reste 5, juste 5, comme les doigts de la main. On est rendus… ». Je sens que ça fait image.
  89. On entre dans le centre-ville, qui est beaucoup moins animé que lorsque j’étais passé ici en route vers mon premier Boston. Les spectateurs désertent au fur et à mesure que leurs coureurs passent et je trouve ça un peu triste pour ceux qui auraient bien besoin d’encouragements.
  90. Je sais que nous allons croiser sa famille bientôt, mais n’ose pas lui en parler au cas où elle serait déçue. J’aurais peut-être dû, car Maggie choisit ce moment pour marcher un peu.
  91. Antoine, son plus vieux, apparait.
  92. Un peu plus loin, Sylvain et le plus jeune (Émile) nous attendent. Elle leur réclame un câlin.
  93. La vérité sort de la bouche des enfants: « Ouach maman, t’es toute mouillée ! »
  94. Ils font un bout avec nous, Sylvain demande si je fais bien ça. Maggie répond que je suis parfait (je suis tout à fait en désaccord avec ça, mais bon…), ce à quoi j’ajoute: « Elle ne m’a sacré que 3 ou 4 baffes depuis le début ».

    38eKM

    Avec Sylvain et Émile. Maggie garde le sourire, plus que 4 kilomètres à faire !

  95. Une fois revenus juste tous les deux, elle me demande: « Est-ce que je t’ai vraiment donné des claques  ? ».  Il est vraiment temps que ça finisse…
  96. 39 km, trois doigts. Les coureurs du demi sont maintenant avec nous et plusieurs peinent. Je dis à Maggie qu’elle est tellement meilleure qu’eux, mais elle est ailleurs.
  97. Elle m’annonce: au 40e kilomètre, on prend une dernière pause. Et directement sous la bannière, on se remet à la marche. Le lapin de 4h45 en profite pour nous dépasser.
  98. 200 au 300 mètres plus loin, on repart. C’est dur un marathon…
  99. On traverse le canal une dernière fois, on passe le 41e kilomètre, puis la pancarte annonçant le dernier kilomètre. Le fameux dernier kilomètre. Je lui dis de le savourer, on le vit qu’une seule fois, le dernier kilomètre de son premier marathon.
  100. Au loin, l’arrivée. Je prends soin de me tenir un pas derrière et lui laisse la ligne. Elle la franchit les bras dans les airs, avec le sourire. Résultat final: 4:45:41.

 

Sur la route, entre Hopkinton et Wellesley

Les 5 premiers kilomètres

La course est lancée. On sent une clameur, puis… rien. C’est toujours comme ça que ça se passe dans une grande course. La fébrilité du début, puis le monde attend de pouvoir avancer. On commence en marchant, puis on arrête. On repart, jogge un peu… autre arrêt. Finalement, en haut de la montée menant à la ligne de départ, ça s’éclaircit devant moi et je peux me mettre à courir. Pour les 185 à 200 prochaines minutes, je vais courir sans arrêt. Vaut mieux ne pas y penser…

Le parcours commence par une descente assez abrupte merci. À ma première expérience, fort de mes aptitudes de coureur des bois, je l’avais dévalée à toute vitesse. Cette stratégie s’était avérée payante à Philadelphie quelques mois plus tôt, alors pourquoi pas ici ? Sauf que tous les experts du parcours disent d’éviter de faire ça, alors cette fois-ci, je demeure dans le milieu de la route et suit le rythme de mes compagnons de course.

Le premier kilomètre se fait tout de même rapidement en 4:12 (je crois que j’avais fait 4:11 l’an passé !). Premier problème: le protecteur que je porte au genou droit est déjà descendu. À l’entrainement, je m’arrêterais tout simplement, puis repartirais. Mais ici, pas question. Je réussis à le remonter à peu près en me disant que la course va être longue (par chance, il demeurera finalement en place jusqu’à Boston)…

Suit la première montée et le ton est donné: nous monterons et descendrons sur 42.2 kilomètres. Je m’efforce de demeurer « en dedans », c’est-à-dire de courir sans faire d’effort. J’essaie de me détendre, d’y aller relaxe. Mais en même temps, pas facile car je suis parti avec des coureurs un peu plus rapides que moi. J’ai beau essayer de faire ma course et de ne pas m’occuper des autres, l’effet d’entrainement est toujours là.

Ceci dit, Boston n’est pas propice aux « amitiés » soudaines entre coureurs. Habituellement en course, je me retrouve toujours avec un ou quelques coureurs/coureuses avec qui je fais un petit bout de chemin. Mais ici, à cause du relief, pas moyen. En effet, personne ne fait les côtes de la même façon, que ce soit en montée ou en descente. Ajoutez le contingent de coureurs qui est le plus fort au monde et ça donne une course où on passe son temps à dépasser et à se faire dépasser.

Ma cadence finit par se stabiliser autour de 4:18/km pour un passage en 21:41 aux 5 kilomètres (il y a toujours une erreur sur la Garmin par rapport au parcours officiel; je me fie toujours sur la Garmin pour maintenir ma cadence). J’ai beau vouloir demeurer « en dedans », je suis déjà plus rapide que l’an passé…

Les kilomètres 5 à 15

Depuis le départ, les paysages ruraux et les petites villes de banlieue défilent sous nos yeux. Déjà que les gens de Boston sont plus chaleureux et accueillants que ceux des autres grandes villes américaines, imaginez les campagnes environnantes. L’ambiance est magique, c’est la fête pour tout le monde ici. Le parcours est peut-être difficile, c’est le plus beau que j’ai eu la chance de voir en marathon. Et de loin !

Dans une descente, je sens une panique derrière moi. Je me retourne au moment précis où une fille que je viens à peine de dépasser se retrouve le visage contre le sol. Ouch !  Comme nous sommes en descente, notre vitesse se situe probablement autour de 16-17 km/h, alors l’atterrissage a dû être brutal. Je songe à arrêter pour l’aider, mais nous sommes en marathon, pas en trail, alors je poursuis ma route en espérant qu’elle puisse se relever et reprendre la course (il y a également des équipes médicales un peu partout sur le parcours, au besoin). Je prie également pour que personne n’ait trébuché sur elle.

10e kilomètre: 43:37. Bon, encore un peu rapide, mais je vais bien. Très bien même. Je ne me sens pas totalement « en dedans », mais au moins aussi bien qu’à New York au même moment dans la course, alors pourquoi ne pas continuer ainsi ?

Autour du 12e kilomètre, je décide de prévenir le teen blues en avalant un gel (saveur jet blackberry, j’adore). Qu’est-ce que le teen blues ?  C’est un phénomène que j’ai observé lors de mes longues sorties et de mes marathons. J’ai toujours un down entre les 13e et 16e kilomètres, comme si mon corps me disait: « Ouf, il en reste encore beaucoup ! ».  L’an passé, j’en avais frappé un très solide, au point que je ne m’imaginais pas finir. Est-ce qu’il existe un meilleur moyen qu’un peu de sucre et de caféine pour prévenir ça ?  Jusqu’à ce que j’en trouve un, ce sera celui-là que j’utiliserai. 🙂

Ce petit boost n’aurait peut-être pas été nécessaire car presque immédiatement après, j’entends crier: « Team Hoyt on the left !  Team Hoyt on the left ! ». Ha, Team Hoyt… L’inspiration de millions de coureurs. Il s’agit de leur 32e et dernière présence ici. Ils sont encore là, Dick, 73 ans, poussant son fils handicapé Rick, 52 ans. Il y a quelques années, ils ont fait le parcours en 2h42, un exploit gigantesque. Aujourd’hui, le père Dick n’est plus en mesure de courir, alors c’est en marchant qu’il fait le parcours. Dans la descente où nous les dépassons, il semble avoir de la difficulté à retenir le baby jogger dans lequel est installé son fils. L’admiration que nous éprouvons tous pour cet homme demeure et nous les applaudissons, lui et son fils, alors que nous passons à côté d’eux. Ce fut un privilège de partager le parcours avec vous, monsieur Hoyt.

teamHoyt

Team Hoyt à l’oeuvre. Remarquez les applaudissements…

Nous entrons ensuite dans la charmante municipalité de Natick où on retrouve une enseigne identique à celle installée à l’entrée de Las Vegas et qui dit, bien évidemment, « Welcome to fabulous Natick ». Tout près de l’enseigne, un band et le chanteur, qui semble habillé comme Elvis (je ne suis pas certain, il y a beaucoup de monde) chante le classique « Always on my Mind ».

Traitez-moi que feffi de romantique fini, je m’en fous: j’adore cette chanson. À la fois simple et profonde, elle me touche, que voulez-vous ?  Et tout de suite, mes pensées se retrouvent 27 kilomètres plus loin (j’ai passé les 15k en 1:05:32), à l’arrivée, où Barbara est peut-être déjà rendue. Oui, je pense à toi, mon amour. Tout le temps, même si ça ne parait pas toujours… (Je sais, la chanson est écrite au passé par un gars qui regrette ce qu’il a fait, mais j’ai droit de l’adapter au présent et garder seulement le titre, non ?)

Du kilomètre 15 au demi

La traversée de Natick se poursuit sans anicroche. Progressivement, ma cadence moyenne a monté et est maintenant rendue à 4:21/km, ce qui est une bonne chose. Le gel a fait des merveilles et le teen blues ne s’est jamais manifesté. Je continue à m’hydrater régulièrement, cueillant un verre d’eau à chaque mille et complétant le tout avec mon GU Brew.

Autour du 19e kilomètre, nous arrivons dans Wellesley. Ha, le fameux scream tunnel qui approche !  🙂  Sur les côtés, des spectateurs nous offrent des lingettes humides et après m’être dit que je n’en avais pas besoin, je décide du contraire. Je bifurque donc rapidement et coupe un autre coureur au passage. Oups, erreur de débutant. Je m’excuse et lui explique que je veux me débarbouiller avant de recevoir mon bec. Puis je corrige: avant de recevoir MES becs. Ben là, tant qu’à y être…  🙂  Le gars sourit, mais c’est tout. Je pense qu’il va demeurer du côté gauche de la route une fois rendu sur place.

Plusieurs histoires ont été racontées au sujet du fameux scream tunnel. On dit que les étudiantes de Wellesley College (l’alma mater d’Hillary Clinton, quand même) y crient tellement fort qu’on peut les entendre un mille avant d’arriver à leur hauteur. C’est un petit peu exagéré. Mais on les entend clairement avant d’arriver. Et une fois sur place, le bruit est assourdissant. Les cris des jeunes filles sont perçants, elles doivent avoir un satané mal de gorge le lendemain, c’est comme rien…  Ce petit vidéo donne une excellente idée de l’ambiance qui y règne. 🙂

Je suis à peine arrivé au début du « tunnel » que j’aperçois une jeune asiatique qui tient une pancarte sur laquelle est écrit: « Kiss me, I want my PR ! ». Bon ben, pas le choix, si la demoiselle vise un record personnel, faut que je me dévoue… Je me penche donc pour qu’on échange un baiser simultané sur la joue, mais la petite me surprend en m’enlignant drette sur le kisser, comme on dit (Always on my Mind, Always on my Mind, Always on my Mind…). Ouais, elle va l’avoir, son record personnel à ce rythme-là !  🙂  J’aurais protesté, mais que voulez-vous, pas le temps, j’ai un marathon à courir moi..  😉

Je reprends ma course et m’arrête une autre fois, au hasard. Moi aussi, j’y vais tout de même pour un record personnel. La jeune étudiante, probablement moins attirée par les vieux pépés, me tend la joue. Ouais, bon, pas pour finir de même, alors un peu plus loin, autre arrêt où j’échange un double-joue simultané avec une jolie jeune fille qui était grimpée sur la clôture. Je n’étais tout de même pas pour la décevoir.

Bon, record personnel établi, retour aux vraies affaires. J’échange quelques high fives en m’en allant, puis j’aperçois une pancarte sur laquelle je lis: « Kiss me, I’m single ! ». Pauvre chouette. Je me sacrifie donc, encore une fois. Et ladite célibataire de me tendre… la joue !  Ha ben, tu vas rester seule longtemps toi ! J’aurais dû garder ma « trilogie ». Ça, c’est comme dans les films. Il y a eu trois Godfather, mais quatre Lethal Weapon et quatre Indiana Jones. Et dans les deux cas, le quatrième était de trop. Même chose pour moi à Wellesley. Moi pis ma gentillesse aussi…  😉

Comme l’année dernière, cet intermède m’a fait du bien. Cette tradition, si unique à Boston, met toujours de la bonne humeur dans le peloton. Ça nous sort de notre bulle « route-cadence-hydratation-alimentation ». Maintenant, retour aux choses sérieuses.

En traversant le centre-ville de Wellesley, nous atteignons la mi-parcours. Le chrono me dit 1:32:37. Je trouve (encore) mon temps de passage trop rapide, mais je me sens bien. Pas au top-top-top, mais vraiment bien. Si les 5 prochains kilomètres ne causent pas de dommage, je me sens d’attaque pour les Newton Hills.

Et si j’étais dans un grand jour ?

Deuxième moitié à Philadelphie

Ok, 1:33:26… Je creuse ma petite mémoire et j’arrive à la conclusion qu’il s’agit du deuxième demi-marathon le plus rapide que j’ai fait en compétition, seulement devancé par mon Scotia Bank couru au mois d’avril. Et contrairement à cette fois-là, il m’en reste encore autant à parcourir. Merde, vais-je être capable de tenir un tel rythme pendant 21 autres kilomètres ?  Mais bon, un 1h38 dans la deuxième partie me permettrait tout de même de battre Ottawa, alors j’ai du lousse comme on dit. Parce que oui, maintenant j’ai un objectif: un autre PB qui serait la cerise sur le sundae d’une saison de rêve.

Je sais toutefois ce qui m’attend. La deuxième moitié du Marathon de Philadelphie est théoriquement plus facile que la première parce que presque complètement plane. Par contre, en pratique, elle fait presque littéralement un aller-retour sur Kelly Drive, en longeant la rivière Schuylkill (tu parles d’un nom bâtard, j’ai de la misère à l’écrire à chaque fois). Ha, les paysages risquent d’être agréables, mais je déteste le principe de l’aller-retour. À l’entrainement, on n’a pas toujours le choix, mais en compétition, je préfère de loin la boucle, un peu comme le premier demi ici. Un aller-retour, ça a le don d’achever un moral quand ça va mal… Croiser les coureurs plus rapides qui semblent si frais, voir les mile markers en sens inverse, ça me fout les jetons. Enfin, je le savais en m’inscrivant…

C’est ici que mon expérience va jouer. Pour l’avoir vécu auparavant, je sais pertinemment qu’on vit une espèce d’euphorie quand on arrive à la mi-parcours. On se dit: “Yes, déjà la moitié de faite !” et comme ça va habituellement bien, on est pompé comme jamais. Puis, un ou deux kilomètres plus loin, ce qui reste à parcourir nous rentre dedans: “Merde, encore 20 km…  Comment je vais faire pour tenir ce rythme ?”. Les bobos commencent alors à vouloir sortir. Bref, quand on s’y attend, disons que ça se passe mieux.

C’est avec ces pensées en tête que je passe devant la très jolie Boathouse Row. C’est aussi chouette vu de devant que de derrière. Peu après, je prends un autre gel, question de passer au travers du coup au moral anticipé. Et on ne niaise pas avec le puck: un full octane chocolat-bleuets ! 🙂

Par endroits, Kelly Drive passe carrément au travers du roc. Ça fait bizarre de passer dans de tels tunnels, mais ça fait changement. Et ça me distrait un peu. Pas trop, tout de même car les kilomètres commencent à faire leur oeuvre. Ma moyenne est toujours à 4:23, mais je dois travailler pour la conserver. Je me rassure légèrement en voyant deux ou trois “couloir marron” abandonner: ça veut dire que je ne suis pas seul à souffrir. Je me compte chanceux, je ne me suis jamais blessé en course et n’ai jamais eu à baisser pavillon. J’espère que ça ne m’arrivera jamais…

Une chose qui ne me rassure pas, par contre: j’ai l’impression que nous descendons depuis la mi-parcours. Et comme ma cadence moyenne n’a pas changé, est-ce que ça veut dire que je commence à faiblir ?  Un petit brin d’inquiétude fait donc tranquillement son nid dans mon esprit. Je ne peux m’empêcher de penser au retour qui sera fort probablement difficile…

15e mille, je commence à m’attendre à croiser des coureurs d’élite. Une voiture de sécurité arrive et qui la suit ?  Le premier handcycle. Hé, ça a l’air de bien aller, ces machins-là !  Le gars enroule un braquet qui semble assez grand, mais il a les bras pour le faire, mettons. Je me demande si ça va plus vite avec un “vélo” comme ça ou avec une chaise roulante de course…

Rendu au 16e mille, je me dis qu’il ne m’en reste plus que 10, soit 16 km. C’est l’équivalent d’une sortie de semaine ou du samedi. Mes jambes commencent à me faire souffrir, mais ne semblent pas vouloir cramper à courte échéance. Tiens, encore des voitures de sécurité, peut-être que cette fois-ci…  Hé oui, il y a un coureur derrière. Et surprise: il est.. blanc !  Je n’ai aucune idée du rythme auquel il avance, mais à première vue, ça n’a rien à voir avec l’élite mondiale. Il ne vaut probablement « que » 2h20. Je commence à surveiller ses poursuivants: j’essaie de “spotter” David Le Porho, qui est supposé être ici.

Michael McKeeman, l’éventuel gagnant en 2:17:47

Je compte les coureurs. 3, 4, 5, 6, 7…  Merde, il est où ?  Je commence à m’inquiéter. Ouais, je sais, je m’inquiète pour un gars à qui je n’ai jamais vraiment parlé et avec qui j’ai eu un petit échange de courriels (remarquez qu’il m’en avait écrit pas mal long, vraiment sympathique). Après 10 coureurs, je ne les compte plus. Et le pont du 17e mille qui approche, nous allons bientôt être séparés des meneurs… Finalement, au loin, je crois reconnaitre sa silhouette élancée. À mesure qu’il s’approche, je fixe son dossard et c’est effectivement lui. Quelques instants avant qu’on se croise, faisant bien attention à mes mots pour montrer que je suis Québécois, je lui lance un “Vas-y David, let’s gooooo !!!”.

David Le Porho dans sa bulle... Il finira 19e en 2:26:47

David Le Porho dans sa bulle…
Il finira 19e en 2:26:47

Ou bien il est dans sa bulle, ou bien ses affaires ne vont pas tellement bien parce qu’il ne réagit pas du tout. Par contre, on dirait que le fait de crier m’a donné un boost d’adrénaline. Je me sens revigoré et c’est rempli d’énergie que je traverse le petit pont nous amenant de l’autre côté de la rivière pour un détour que mon amie Maryse aurait certainement trouvé VRAIMENT poche. Je l’entends chiâler d’ici… 🙂

Traversant le pont. Je ne porte pas attention à ce moment-là, mais tout autour de moi, des « marron » qui sont supposés être plus rapides et sont partis 2 minutes avant moi. Si j’avais su…

Une fois rendus sur l’autre rive, une surprise nous attend: ça descend. Et là, c’est vraiment clair que ça descend !  Sauf qu’il va falloir remonter tantôt.  Enfin… Je me lance dans la descente comme c’est maintenant rendu mon habitude. Encore une fois, je dépasse beaucoup de coureurs. Encore une fois, certains me reprennent quand le relief s’aplanit. Ho, le demi-tour me semble loin… Un Asiatique se tient là, planté en plein milieu de la route. Il fait quoi, au juste ?  Il s’étire ? Il est blessé ?  Tu fais quoi dans le milieu de la place, du con ?  Pourquoi j’ai l’impression qu’il ne se rendra pas au détour celui-là ?

J’atteins finalement le demi-tour (toujours pas de tapis anti-tricheurs), puis reviens sur mes pas. Je croise à nouveau l’Asiatique qui en est maintenant rendu à faire du yoga ou à imiter les flamants roses, je ne sais pas trop. Arrive la montée (peut-être la dernière vraie), ça va toujours bien. Je reprends le pont et retourne sur Kelly Drive: pas de dommage.

C’est ce que je crois… Pas tellement plus loin, dans une partie où les spectateurs n’ont pas vraiment accès, je suis frappé encore une fois par la lassitude. Merde, une autre mauvaise passe. Des idées noires commencent à m’emplir l’esprit. Je me souviens de Montréal l’an passé quand, après 28 km où ça allait relativement bien, mon mollet a décidé de cramper, rendant la fin de course atrocement difficile. Il faut que je mette cette mauvaise passe derrière moi au plus vite, je ne suis même pas rendu au 30e kilomètre…

Je prends un autre gel full octane chocolat-bleuets, dans l’espoir de stimuler mon organisme un peu. Mais je continue à peiner. Regard inquiet au GPS: la moyenne est toujours à 4:23. Ok, je n’ai pas ralenti sans m’en rendre compte. De plus, je ne me fais pas dépasser à outrances, alors je ne dois pas être si pire. Je suis d’ailleurs toujours dans le “positif” de ce côté. Ok, on tient le coup, ça va passer. Ça DOIT passer.

Sur sommes maintenant dans Manayuk, un petit coin qui me semble bien pittoresque. Les spectateurs sont nombreux, bruyants et enthousiastes. Je tiens toujours le rythme, malgré la souffrance qui continue à s’installer. Une belle petite descente m’aide à récupérer un peu, mais envoie un signal sans équivoque dans ma tête: il va falloir que je la monte en sens inverse. Puis, sur les côtés, je vois une enseigne: “Beer ahead”. Petit sourire: c’est vrai qu’elle va être bonne, la bière après la course…  Pas tellement plus loin, que vois-je sur une table ?  Une centaine de petits verres de bière !  Un groupe s’est installé là et distribue ce qui semble être une bière artisanale aux coureurs. Celle-là je la trouve bonne (la joke, pas la bière) !  J’en ris même un petit coup. Non mais, il faut vraiment vouloir, amener de la bière ici !  Je passe mon tour pour la dégustation, mais mon moral remonte un peu.

Je croise le lapin de 3h05, il y a encore pas mal de gens avec lui. Au loin, je peux voir les spectateurs qui bouchent la rue: c’est le dernier demi-tour du parcours. Mon retard sur le lapin n’est donc pas énorme, je suis encore dans un excellent temps. La Garmin me confirme le tout: toujours 4:23 de moyenne. Une vraie horloge… si on suppose qu’il arrive à une horloge de souffrir.

Demi-tour: à partir de maintenant, chaque coureur que je vais croiser est forcément plus lent que moi. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’encourage. J’arrive rapidement à la montée et de façon assez surprenante, l’avale sans problème. Peu après, nous croisons le marker des 20 milles: ça y est, 32 km de parcourus, le vrai marathon commence ici. Mon énergie est renouvelée, je me sens d’attaque. Pas  assez pour accélérer, mais les 10 kilomètres qui restent ne me font pas peur. 10 kilomètres, qu’est-ce que c’est, hein ?

Mais ho, qui vois-je devant ?  Mais c’est ma paire de jambes du début de course, ma parole !  Il n’y a plus que le gars du début qui l’accompagne, la fille n’y est plus. Ha, toujours aussi agréable pour la vue, malgré les heures passées sur la route… Puis, pervers-pépère se transforme. Le compétiteur en moi ressort quand je songe à une phrase que j’ai lue à quelque part et qui m’a marquée. C’était un “vieux” comme moi qui avait lancé à un jeune (son fils peut-être) avant un marathon: “Sur 10 km ou même un demi, je ne peux pas aller à ta vitesse. Mais au 20e mille, your ass is mine. [Je n’ai pas pu trouver une traduction qui punchait autant que l’originale]”. Et voilà les jeunes, le vieux renard vous botte maintenant le derrière (en tout cas, il botte au moins un des deux…) !  🙂

J’hésite pendant quelques secondes, puis passe devant. Ils ont vraiment ralenti. Your ass is mine… Autant ce sport est purement physique, autant le psychologique joue une rôle immense. C’est fou. Ce petit épisode me donne des ailes. Coup d’oeil à ma Garmin au moment même où un kilomètre se termine. Gros avertissement: la base de données est remplie, il va détruire les enregistrements les plus anciens. Je m’en fous, espèce de machin de mes deux, donne-moi ma cadence ! Non mais, tu parles d’un timing pour me faire ch…

La jolie Rebecca Flink, 24 ans, accompagnée de celui que j’ai supposé être son chum. Ils termineront ensemble, en 3:08:42

Arrive le 21e mille. Plus que 5 et on peut dire que ça va bien. Je m’accroche un bout derrière une dame, puis passe devant quand elle faiblit. J’ai encore l’impression que ça descend tout comme à l’aller, alors que c’est bien sûr impossible. Bah, c’est toujours mieux que si j’avais l’impression de monter en permanence, non ?

Mille 22, plus que 4 petits milles et 385 verges, soit environ 7 kilomètres à faire. Je me rends compte que je suis comme dans un état second, ce qui arrive souvent lors de longues courses: mon esprit est fatigué, je sens que mon corps l’est tout autant, mais le son de chacun de mes pas est le même qu’en début de course. C’est comme si mes jambes avaient enregistré la cadence à suivre et que je n’avais plus rien à faire, seulement les suivre. Bizarre comme sensation.

Avec ce qui me reste de cerveau, je constate que mes 4 bouteilles principales (celles de 8 onces) sont maintenant vides, il ne me reste que mes deux bouteilles d’appoint de 6 onces. C’est amplement suffisant pour terminer, mais comme elles sont attachées par un velcro et plus difficiles à “gérer”, je décide de faire une entorse à ma règle et prends un verre de Gatorade à un point d’eau. Et bien sûr, il fallait que ce soit du Gatorade au citron. Beurk…  Pourquoi donc fournissent-ils toujours du Gatorade au citron, voulez-vous bien me dire ?  Parce qu’ils ne réussissent pas à en vendre, alors ils le passent comme ça ?  C’est dégueux, les machins au citron !

Je prends également un verre d’eau, question de faire passer le goût de citron et le dernier gel avant l’arrivée. Arrivée qui approche de plus en plus. Maintenant j’en suis certain: d’ici quelques minutes Ottawa ne sera plus mon PB. Et je demande d’avance pardon à Barbara: je ne serai pas le compagnon de visite le plus agréable cet après-midi et encore moins demain. En effet, avec ce que j’ai imposé à mes jambes ce matin, je risque de m’en ressentir par après et marcher comme un petit vieux. Mais il est maintenant trop tard, le “mal” est fait, alors…

Autour du 23e mille, au moment où je suis en train de remonter un gars fait sur ma shape, un de ses chums sort de la foule et se met à courir avec lui. On voit ça assez souvent, un ami qui se joint à un coureur pour prendre de ses nouvelles, jaser un peu. Ça dure généralement 500 mètres, 1 kilomètre tout au plus. Mais celui-là est équipé pour la grosse ouvrage: en plus de l’attirail complet du coureur, il porte un Camelbak. Aussitôt qu’il a joint son ami, la cadence accélère un peu. Comme ils courent côte à côte, je demeure derrière, à l’abri.

Le coureur “officiel” rend compte de l’état des choses à son ami: le 3h05, c’est foutu, il ne vise plus que son PB. L’autre lui suggère d’essayer quand même, avec des milles en 6;30, peut-être que… 6:30 du mille, joual vert, c’est 4:00/km ou à peu près, ça ne va pas, le malade ?!?  On a 37 km dans les pattes, nous !  À une ou deux reprises, l’ami se retourne et voit que je les suis. À un moment donné, tant qu’à faire, j’entame la conversation, lui demandant s’il a l’intention de pacer. Il répond que c’est ce qu’il va essayer de faire, alors j’ajoute que je vais rester avec eux. Le gars m’offre une gorgée de son Camelbak (tu veux qu’on s’enfarge ou quoi ?) et un gel.  Très gentil de sa part, mais je suis autonome. Et je n’ai pas envie de planter par terre non plus.

Je demeure donc dans leur sillage un petit bout de temps. Le pacer se retourne et me demande si ça va. Je réponds que oui, puis ajoute qu’ils vont vite pas à peu près, que j’ai 42 ans, moi… Les deux gars, tout étonnés qu’un bonhomme de mon âge puisse les suivre, me donnent un high five. Le coureur me dit qu’il aimerait bien être capable d’aller à ce rythme à 42 ans…  Ouais, ben il est rapide, justement, ce rythme !  Lui a 32 ans. Je lui dis qu’à son âge, la plus longue distance que j’avais courue était un 3 km, alors il est largement en avance sur moi !  Pour Boston, il doit faire sous 3h05 et je suis vraiment désolé pour lui. Moi, le chanceux, c’est pour ainsi dire dans la poche. Hé, il n’y a pas que des désavantages à être vieux !  🙂

Après notre petite conversation, je demeure derrière et peine à suivre. À quelques reprises, je dois résister à la tentation de leur dire que je les laisse aller. À chaque fois je me dis, comme durant mes intervalles longs: “Un petit 500 mètres de plus…” et je tiens la cadence. Mais ce n’est pas facile, j’ai l’impression que mes jambes tournent plein régime. J’ai aperçu des kilomètres en 4:16 et 4:17 tantôt. C’est très limite de mes capacités à ce point-ci.

Mes deux compagnons de route, Christopher Pilla et son pacer. Chris terminera en 3:08:35. La grosse différence au niveau temps s’explique par le fait qu’il était un « marron »

Puis, dans une courbe, mes compagnons gardent instinctivement l’extérieur alors que je coupe par l’intérieur et sans effort supplémentaire, je me retrouve à leur hauteur. Courbe suivante, je suis devant. Mille 25, plus que 2 km. Allez, 9 petites minutes…  Afin d’éviter un autre traumatisme citronné, j’ai pris une bouteille d’appoint. Le problème est que je suis incapable de la remettre dans ma ceinture, alors je me résigne à la garder dans ma main. C’est chiant, mais moins pire que l’échapper par terre et devoir m’arrêter pour la récupérer…

Quelque part dans les deux derniers kilomètres. Je sais que mon record personnel est dans la poche

De l’autre côté de la rue, je croise encore et toujours des participants. Je suis honnêtement découragé pour eux: ils ont à peine fait la moitié du chemin !  Ha,  revoici Boathouse Row, ça achève vraiment !  Je ne peux le savoir avec certitude, mais je m’en doute: je suis maintenant dans le dernier kilomètre. Le fameux dernier kilomètre. Je sens l’euphorie monter, ça y est, je l’ai. Le parcours est en faux-plat ascendant et ça me motive encore plus car je vois les autres en difficulté devant. J’essaie d’aller en chercher le plus possible, même si ça ne donne strictement rien. On ne peut pas dire que je sprinte, mais disons que je ne ralentis pas.

Je scrute la foule maintenant très dense au passage, cherchant Barbara du regard, mais en vain. Je passe à la hauteur des marches de Rocky, fais le tour de l’ovale Eakins et voilà, devant moi, l’arrivée. Je monte encore l’effort d’un cran et le muscle arrière de ma cuisse droite m’envoie un signal: la crampe est toute proche. Petit sourire, je relâche légèrement la pression. Ok, de toutes façons c’est gagné, on ne poussera tout de même pas trop…

Tout comme à Ottawa, je lève le poing dans les airs en signe de triomphe. Je vois l’horloge qui est encore dans les 3h08, je vais donc faire dans les 3h06 !  Moi, le coureur du dimanche, je vais faire 3h06 !!!  Lance Armstrong, qui a des capacités physiques qui n’ont aucune mesure avec les miennes, a eu toutes les misères du monde à faire sous les 3 heures à son premier marathon et moi, je suis à peine 6 minutes plus lent. Je n’en reviens pas…

Le maire nous attend. Il est sur la “piste” et donne un high five à chaque concurrent qui arrive. Je lui donne le mien, puis arrête mon chrono: 3:06:11. Je ne réalise pas tout à fait ce que je viens d’accomplir…  Mon PB n’est pas seulement battu, il est littéralement écrabouillé: c’est plus de 5:30 que je viens d’enlever à mon meilleur temps. En un an, c’est presque 14 minutes d’amélioration. 20 pleines secondes au kilomètre de retranchées. Shit…

High five au maire à l’arrivée

Avant de me rendre à la sortie, j’attends le gars qui était accompagné du pacer. Ça lui prend un bout de temps à arriver, au point que m’en inquiète un peu. J’étais certain qu’il serait sur mes talons. Finalement, il arrive. Ouf… Aussitôt, c’est l’accolade. Je ne le connais pas, il ne me connait pas. Nous avons peut-être couru 4 kilomètres ensemble. Mais le lien s’est forgé et nous allons probablement nous en rappeler le restant de nos jours, même si les chances qu’on se revoit sont à peu près nulles. Je le remercie, il me remercie aussi, sans que je sache trop pourquoi. Nous nous sommes soutenus, poussés l’un l’autre durant ces quelques minutes passées ensemble. Nous n’étions pas des adversaires, mais des compagnons d’armes qui combattaient un ennemi commun: le parcours. Et nous l’avons vaincu.

Je poursuis ma route, à la recherche de Barbara. Soudainement, je reconnais sa voix: elle est là, toute proche, de l’autre côté de la clôture. On s’embrasse, ce que je suis heureux de la voir !  Surtout, heureux de partager ce moment magique avec elle. Elle me félicite pour mon 3h08, mais je la corrige: nous sommes partis 2 minutes plus tard, alors c’est 3h06 et des poussières que j’ai fait. Je lui ai tellement cassé les oreilles avec mes histoires de temps qu’elle comprend l’ampleur de ce qui vient d’arriver. Moi non plus je ne sais pas comment j’ai pu faire ça, mon amour…

Le sourire du gars satisfait