Des parcours et des marathons

De retour après une longue pause, conséquence d’un classique manque de temps. J’ai bien quelques articles en préparation, mais aucun de « final ». À suivre, chers lecteurs.

En attendant, comme nous sommes dans la semaine du Marathon de Boston, j’ai pensé vous faire part d’une certaine réflexion, réflexion qui a pris sa source dans une conversation à bâtons rompus avec mon partner de course. Car comme vous le savez, quand on court, on a le temps de penser (quand on est seul) et de jaser (quand on est seul ou plusieurs)…

Or donc, quand j’ai commencé à courir, il n’y avait pour ainsi dire que trois marathons au Québec : Rimouski, celui des Deux Rives à Québec et évidemment, Montréal. À l’époque, je déplorais l’absence de courses intermédiaires entre le traditionnel demi-marathon et celle que je considérais comme l’épreuve reine.

Depuis, on a vu apparaître des courses de 30 kilomètres qui permettent aux futurs marathoniens de tester leur progression ou qui peuvent servir de course de préparation aux marathoniens expérimentés. Et c’est très bien ainsi.

Par contre, à ce phénomène s’en ajoute un autre : la multiplication des marathons. Ainsi, celui de Magog a vu le jour il y a quelques années. Puis cette année naîtront deux petits nouveaux : celui de Longueuil et celui des Érables. Il y en a bien d’autres, mais je ne vais m’attarder qu’à ceux-là. Car qu’ont de commun  ces marathons ?  Ils ne sont pas ce que j’appelle de « vrais » marathons. Je dirais plus qu’ils sont des marathons « patentés ».

Je m’explique. Tout marathonien vous le dira, faire 42.2 kilomètres, particulièrement sur la route, c’est difficile. Surtout quand on veut « faire un temps ». Et nous passons tous à peu près par les mêmes phases : euphorie du début, première moitié qui passe plutôt bien « parce qu’on ne va pas trop vite », petit blues après le demi, les craintes qui commencent à s’installer entre les 25e et 30e kilomètres, puis… là ça dépend. Quand ça va bien, les 12-15 derniers kilomètres ne passent pas si mal: on serre les dents, on prie pour que ça tienne, on s’accroche.

Mais quand ça va mal, que les crampes s’installent, que la machine dérape, c’est à ce moment que le mental doit prendre le dessus. Et pour ça, surtout quand on n’a pas beaucoup d’expérience, on a besoin d’un environnement qui a le moindrement de l’allure.

Or, certains « marathons » sont bourrés d’allers-retours (voir le parcours du marathon des Érables ci-bas). Non mais, est-ce qu’il y a quelque chose de plus décourageant que d’avoir à se taper une loooongue ligne droite pour se rendre à un vulgaire cône orange pour avoir à revenir sur ses pas ?  Qui n’a pas « rêvé » de croiser à l’aller le gars qui lui est sur son retour et avec qui on a couru durant la première partie de la course ?  Lui qui a l’air tout frais alors qu’on se sent comme de la merde…

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Le parcours du marathon des Érables. Ouch !

Et que dire des courses qui offrent des boucles ?  Les coureurs du demi en font une, ceux du marathon en font deux (comme à Longueuil). Wow, quelle imagination !

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Longueuil: à faire deux fois pour les marathoniens…

Je comprends très bien qu’avec toute la logistique impliquée dans l’organisation d’une course sur route (sécurité, fermetures de rues, etc.), c’est plus simple d’instaurer des allers-retours et/ou faire plusieurs boucles. Mais les « vrais » marathons, eux, offrent des parcours intéressants ou à tout le moins, variés aux coureurs. Pas un collage de détours-pour-faire-la-distance, de chemins déjà parcourus et/ou d’allers-retours coupe-jambes.

Ainsi donc, ayant couru 14 marathons officiels, j’ai eu la (mal)chance de m’attaquer à 8 parcours différents. Je vous présente aujourd’hui mon palmarès d’appréciation desdits parcours.

1- Boston (2013 et 2014)

Boston

Le célèbre parcours…

En fait, il devrait plutôt s’appeler le Marathon de la banlieue de Boston car en réalité, les coureurs ne font seulement qu’environ 2 kilomètres dans la ville même. Le départ est donné à Hopkinton et son superbe parcours traverse une pléiade d’autres charmantes petites villes du même style liées entre elles par un chemin de campagne qui nous fait remettre en question l’organisation : allons-nous vraiment à Boston ?  Surtout que le voyage pour se rendre au départ en autobus jaune semble prendre une éternité…

Ondulé, très ondulé même, il en offre pour son argent au marathonien qui est forcément aguerri… car il faut se qualifier d’abord !  On y retrouve plusieurs points de repères qui sont devenus célèbres au fil des ans : le scream tunnel de Wellesley, Charles River, la caserne des pompiers de Newton, la fameuse Heartbreak Hill, etc.

En 2014, quand je suis revenu de Boston, mon patron m’a demandé si, comme je venais du Québec, je ne ressentais pas une certaine animosité de la part des gens là-bas. « Tu sais, Canadien-Boston »…

Il ne pouvait pas être plus dans le champ. Tout d’abord, à Boston, le hockey passe loin, très loin derrière le football, le baseball et le basket. Et puis, le marathon, c’est une grande fête là-bas. Alors le Canadien de Montréal, les gens s’en balancent complètement. Tout au long du parcours,  on sent l’enthousiasme des spectateurs ainsi que l’hospitalité typique de la Nouvelle-Angleterre avec qui nous, les Québécois, avons beaucoup d’affinités d’ailleurs.

J’ai beau avoir souffert les deux fois que je l’ai fait et m’être promis de ne jamais y retourner, c’est un must absolu à vivre au moins une fois si on a la chance de se qualifier.

2- New York (2013)

New York

C’est New York, oui, mais le vrai New York, pas celui qu’on montre aux touristes. Le parcours prend son envol à Staten Island et rejoint Brooklyn via le pont Verrezano-Narrows, offrant une vue spectaculaire sur Manhattan. Après Brooklyn, c’est le Queens, puis Manhattan direction Bronx par la première avenue. Les coureurs reviennent ensuite vers Manhattan pour finir le tout en beauté dans Central Park.

Tout au long du parcours, la foule est très dense. Dans le dernier kilomètre, les cris sont tout simplement assourdissants. Une expérience unique. Son coût prohibitif m’empêchera de recommencer, mais j’en garderai toujours un souvenir impérissable.

3- Ottawa (nouveau parcours, 2012 et 2014)

Ottawa

Le plus grand week-end de course au pays, une organisation hors pair. Quant au parcours, il amène les coureurs dans plusieurs racoins de la capitale. Quelques endroits sont plus difficiles mentalement : l’aller-retour au milieu de nulle part le long de la rivière des Outaouais, la petite virée dans Gatineau ainsi que le petit bout où les coureurs doivent partager la chaussée avec la circulation en étant protégés seulement par des cônes.

Mais le canal Rideau ainsi que le passage dans le centre-ville rattrapent le tout. Je me souviendrai toujours de la réponse de la foule quand je leur ai demandé du bruit. J’en ai encore les frissons.

4- Philadelphie (2012)

Philadelphie

Ce parcours réussit l’exploit de nous faire oublier une ville somme toute bien ordinaire en nous montrant ses plus beaux attraits. L’aller-retour de la deuxième partie pourrait être difficile à supporter, mais la vue sur la rivière ainsi que sur les cavernes réussissent à sauver (un peu) la mise. Une arrivée devant les fameuses « marches à Rocky » agrémentée d’un high five au maire font de ce marathon une destination de choix pour l’automne.

5- Ottawa (ancien parcours, 2010)

Pas tellement différent du nouveau parcours, il avait la particularité de « perdre » les coureurs dans un endroit isolé dans les kilomètres les plus difficiles. Au 35e kilomètre, ça tombait comme des mouches. Ça prenait le retour dans le portrait du canal Rideau pour remonter le moral.

Personnellement, je m’en suis sorti, mais ce n’est pas le cas pour tous…

6- Montréal (ancien parcours, 2007, 2008, 2009, 2010 et 2011)

J’ai souvent, et avec raison, déblatéré contre l’ancien parcours de notre marathon local. La première partie était plutôt bien, avec le départ sur le pont Jacques-Cartier, le tour du circuit Gilles-Villeneuve, le passage devant Habitat 67 et la traversée du Vieux.

Ça se gâchait sur Ste-Catherine avec le détour qui semblait obligé dans l’est de la ville et par un retour sur le très monotone boulevard Maisonneuve. La côte Berri suivie du parc Lafontaine et du Plateau annonçaient des kilomètres intéressants.

Erreur. Après un long faux-plat qui coupait les jambes, les coureurs devaient se taper St-Laurent dans son plus moche suivi du suprême casse-moral : la rue des Carrières, une horreur sans nom. Les survivants devaient par la suite se taper l’interminable rue Rachel qui ne donne pas sa place côté laideur elle non plus.

Le tour du parc Maisonneuve venait rattraper un peu les choses, surtout une fois que la montée Pie IX avait été complétée. Mais c’est là que j’ai cru que j’allais mourir, dans la fournaise de 2011.

L’arrivée dans le stade avait quelque chose de magique et quand ce dernier est devenu trop petit pour la taille de l’événement, le parc Maisonneuve a offert une belle alternative.

Ceci dit, le gros, gros problème à Montréal, c’est la foule : il n’y en a tout simplement pas. Pas un foutu chat pour lancer un encouragement au moment opportun. Rien. Comme si le marathon était un emmerdement pour la population. Ça faisait un peu pitié.

7- Mississauga (2011)

Mississauga

Départ dans une cour de centre d’achats (ça ne s’invente pas), un aller-retour dans un quartier industriel moche au possible, des détours placés çà et là pour essayer de nous faire faire la distance et tellement pas de monde que celui qui a franchi la ligne le premier avait justement court-circuité un de ces détours sans le savoir.

L’arrivée est située sur les bords du lac Ontario et s’il avait fait beau, probablement que je serais moins sévère. Mais je suis tombé sur une fin de semaine de pluie…

8- Montréal (nouveau, 2015))

Montreal

Il garde les qualités de l’ancien parcours dans sa première moitié et épargne même les coureurs de la partie déprimante dans l’est de la ville.

Mais une fois la mi-parcours franchie, c’est le désastre. Un chemin de croix, un vrai de vrai, composé non pas de un, mais bien de trois allers-retours. Toujours pas un chat sur le parcours, des bands qui jouent sans conviction et qui finissent par tomber sur les nerfs…

On dirait que toute l’emphase est mise sur le demi-marathon et pour ceux qui font le marathon, hé bien il y a cette merde-là si vous y tenez tant que ça. Honnêtement, ça fait dur.

Heureusement, ceux qui s’aligneront au départ à Hopkinton lundi prochain n’auront pas à vivre ça, bien au contraire. Petit conseil: profitez de chaque instant, même si le parcours est difficile. Car c’est le plus beau marathon du monde !

Vas-tu à Ottawa en fin de semaine ?

Cette question-là, je dois l’avoir entendue dix fois hier, alors que j’étais en visite dans mon ancien département pour le travail. Non, je n’y serai pas, et ça me fait un peu bizarre. Comme il y a deux ans, quand nous étions en voyage à Paris. Imaginez, au moment du départ du Marathon d’Ottawa, nous étions en visite au château de Versailles (probablement l’endroit le plus surévalué que j’ai jamais vu). Il faisait très chaud, le soleil cognant sans merci sur nos têtes. Je n’ai pas pu m’empêcher de glisser à Barbara que j’espérais que la température était plus fraiche autour de la rivière des Outaouais, sinon mes amis allaient souffrir. Hé oui, j’étais à Versailles et je pensais à un marathon. Ma douce était un petit peu découragée…

Il faut dire que le Marathon d’Ottawa, c’est quelque chose. Le plus grand rendez-vous de course à pied au pays, rien de moins. 42000 coureurs au total des épreuves qui sont étalées sur deux jours: les 2, 5 et 10 km le samedi en fin d’après-midi; puis le demi et le marathon le dimanche matin.

Et fait remarquable (j’en ai déjà parlé), le 10 km et le marathon ont la cote “argent” de la Fédération internationale d’athlétisme. Comme les parcours sont très peu accidentés, ça permet d’attirer des coureurs de très haut niveau. Bon an mal an, le vainqueur du 10 km est un marathonien faisant partie de l’élite mondiale qui vient au pays en préparation pour une autre course. Le marathon n’est pas en reste, le vainqueur de l’an passé ayant terminé dans les 2h09. On est loin du 2h37 de Toronto…  Je crois honnêtement que si la course se déroulait en Europe, le contingent de coureurs présents serait probablement du niveau de Rome, Paris, Rotterdam ou Francfort. Pas les Majors, mais presque.

J’ai beaucoup parlé l’an passé de la grande qualité de l’organisation et de l’implication de la population dans ce marathon. Mon point de vue était basé sur mes autres expériences passées, soient Montréal et Mississauga. Maintenant que j’ai ajouté Philadelphie et Boston à ma liste, un fait demeure: Ottawa, c’est la grande classe. Bien évidemment, Boston, ça demeure Boston. Mais en ce qui concerne Philadelphie, notre marathon national n’a rien à lui envier. D’ailleurs, le lendemain de la course là-bas en novembre dernier, alors que nous faisions le tour de la ville en double-decker, le guide a demandé qui avait couru le marathon la veille. Nous sommes deux à avoir levé la main. Après m’avoir demandé combien de marathons j’avais courus (il ne semblait pas croire qu’il était possible de courir 9 marathons dans sa vie…), il m’a demandé si Philadelphie était mon préféré. Je n’ai pas été capable de lui mentir, malgré le fait que je venais de faire la course de ma vie. Que voulez-vous…

Mais bon, j’ai décidé de passer mon tour cette année, préférant conserver une charge d’entrainement plus élevée en vue de St-Donat. J’aurais bien pu le faire comme un entrainement, c’est d’ailleurs la distance que je compte faire dimanche (en sentiers, par contre). Mais je me connais: quand une compétition se pointe, je suis incapable de la prendre à la légère et je me serais fait un petit deux-trois semaines de tapering avant. Compétitif le monsieur ?  Un petit peu, surtout avec lui-même…

Plusieurs amis et connaissances seront toutefois sur place et c’est avec beaucoup d’intérêt que je vais suivre leurs performances. Je vous souhaite à tous beaucoup de succès et surtout, beaucoup de plaisir !

Je m’en voudrais de conclure sans une pensée pour ceux qui se sont entrainés tout l’hiver en vue de cet événement et qui ne pourront pas y être parce qu’ils sont sur la liste des blessés. À ceux-là, je sais très bien que des phrases comme « Il va y avoir d’autres courses » ne vous apporteront aucun réconfort, alors je vous dis seulement que je comprends et compatis avec vous. Je vous souhaite de revenir le plus rapidement possible dans notre merveilleux monde.

Boston: un bilan

La course étant maintenant loin dans le rétroviseur, vu qu’elle est chose du passé depuis plus de trois semaines, il est peut-être un peu tard pour faire un bilan. Par contre, avec le recul, j’ai eu l’occasion de réfléchir, de repenser aux événements, revoir la situation sous plusieurs angles différents. Je vous présente ce soir mes conclusions, qui me serviront également d’aide-mémoire en septembre prochain, quand je me demanderai si je retourne à Boston ou pas.

Les événements

J’ai eu quelques réactions à chaud sur ce blogue après avoir appris la nouvelle de l’attentat. Je ne sais pas si ça a paru, mais durant les heures qui ont suivi, j’étais tout simplement enragé. J’étais en colère contre cet acte d’une lâcheté et d’une barbarie sans nom. S’attaquer à un événement familial, où la bonne humeur règne, où on voit des gens heureux, tellement fiers de ce qu’ils ont accompli, afficher sourires par dessus sourires, je trouvais ça tellement, mais tellement injuste…

Des experts en terrorisme, dont une dame qui est passée à Tout le monde en parle, ont dit que des attentats comme celui-là, où des enfants trouvent la mort, il y en a à tous les jours à Bagdad, et on n’en fait pas de cas. Ça m’a donné une certaine perspective… jusqu’à ce que je me dise: cette dame, est-ce qu’elle était à Boston le 15 avril dernier ?  Est-ce qu’elle a fait le marathon ?  Est-ce qu’elle court depuis des années avec comme objectif de faire cette épreuve si mythique ?  Est-ce qu’elle a fait comme moi, passer à moins de 50 pieds de l’endroit où les bombes ont explosé ?  NON !!!  C’est bien cute les belles théories, mais quand on fait partie des événements, on ne voit pas ça du même oeil.

Nous avions beau être rendus loin quand c’est arrivé, nous avons tout de même été touchés. Barbara et moi sommes en couple depuis 26 ans. Notre histoire a commencé par un amour d’adolescence qui s’est solidifé avec les années. Nous avons traversé ensemble les épreuves des études universitaires, le stress des différents emplois, la maladie, les deuils. Nous avons évidemment eu des accrochages bien légitimes dans notre vie commune, c’est inévitable. Mais jamais nous nous sommes chicanés, jamais nous n’avons élevé la voix l’un contre l’autre. Je sais que ça peut paraitre bizarre, mais ce n’était jamais arrivé… jusqu’au mercredi suivant la course. Ce soir-là, nous avons tous les deux élevé la voix pour une histoire d’une banalité sans nom. C’était un peu surréaliste. Et c’est à ce moment que nous avons réalisé que l’attentat nous avait perturbés.

Alors les grands penseurs avec leurs grandes théories élaborées à partir leur tour d’ivoire…

Côté sportif

En ce qui concerne l’aspect sportif, ce marathon m’a surpris. Je l’avoue: comme le parcours n’est pas admissible pour un record du monde à cause de son dénivelé avantageux et sa linéarité,  je l’ai pris à la légère. J’avais entendu, de plusieurs personnes, qu’il était difficile, que je devais me conserver pour les Newton Hills, de faire attention, etc.  J’ai fait l’erreur de me fier à mon expérience en ultra pour me dire que ces côtes-là, ce ne sont pas vraiment des côtes… J’en ai payé le prix.

Ce matin-là, j’avais un 3h06-3h08 dans les jambes… sur un parcours comme Ottawa ou Philadelphie. Pour Boston, j’avais 3h10. Or, j’ai couru comme 3h06, ce qui m’a fait perdre énormément de temps dans les derniers kilomètres.

Mon résultat: 3:12:26, avec un deuxième demi 6 minutes plus lent que le premier, le tout bon pour une 4211e place au classement général. Ça donne une excellente idée de la force du contingent de coureurs présents. Moi qui vise toujours le top 10% dans une course (j’ai déjà fait 5-6%), j’étais environ à 18% là-bas. C’est certain que si on compare mon rang (4211) à mon numéro de dossard (6883), on voit une très nette progression. Mais je devine bien que les numéros 1 à 6882 ne se sont certainement pas tous présentés au départ, alors ma progression par rapport aux autres, je ne sais pas tellement où la situer.

Donc satisfait, dans les circonstances. Mais j’aurais pu faire mieux.

Retourne ou pas ?

Bien honnêtement, avant même le début de la course, j’avais décidé que je ne retournerais pas. J’aime bien arriver d’avance sur les lieux d’une course, mais 3 heures d’avance ?  Prendre une navette pour prendre une autre navette ?  L’enfer.  J’étais heureux d’être là, c’était un rêve que je caressais depuis des années. Faire Boston, c’est en quelque sorte la consécration pour le coureur du dimanche, alors c’était certain que je ne pouvais pas manquer ça. Mais y retourner ?  J’avais d’autres courses en vue et je comprenais difficilement ceux qui y retournent année après année.

Puis, deux choses m’ont fait changer d’idée. La première, malgré le fait que je me sois promis durant toute la course que plus jamais je ne ferais ce parcours de mes deux, est que je ne voulais pas garder un mauvais souvenir de Boston pour le restant de mes jours. Alors je devais y retourner pour me prouver que j’étais capable d’y faire une belle course. Mais ce n’était pas nécessairement pour 2014, même si je suis déjà qualifié. Je me disais qu’à partir de 2015, j’aurai 45 ans et le standard passera à 3h25 pour moi, alors j’aurai probablement bien d’autres occasions de me faire valoir (ça j’en ai rêvé longtemps: avoir la chance de pouvoir choisir si je vais à Boston ou pas :-)). Pour 2014, j’avais d’autres plans.

Sauf que ces plans ont été chamboulés. Maintenant, tout ce que je veux, c’est montrer à ces lâches que je n’ai pas peur. Et je sens que c’est mon devoir d’aller rendre un hommage aux victimes de ces actes d’une bassesse inimaginable.

Alors l’an prochain, j’estime présentement à 90% les chances que j’y serai. Je compte même utiliser mon 3h06 de Philadelphie 2012 à l’inscription, question d’avoir la certitude d’être accepté, même si ça veut dire être placé avec des coureurs plus rapides au départ.

Et puis, nous avons une ville à visiter…

Retour sur une année de rêve

Les temps des Fêtes, c’est le temps des réjouissances, des célébrations avec notre famille et nos amis. C’est aussi le moment de l’année où on regarde en arrière. On pense à nos bons coups, à nos moins bons, à nos mauvais, à tout ce qu’on a fait au cours des 12 derniers mois. C’est aussi le moment des résolutions en vue de l’année qui se pointe, résolutions qu’on se fait habituellement un devoir de ne pas tenir.

Côté course, l’année 2012 a été exceptionnelle pour moi. Elle a commencé en janvier par une remise en forme progressive suite à une blessure à la cheville, blessure que je m’étais infligée parce que je n’avais pas respecté la règle du 10% d’augmentation de la charge d’entrainement hebdomadaire. Bien décidé à ne pas brusquer les choses et aidé par un hiver clément, j’ai repris graduellement la forme.

Toujours en m’inpirant des programmes du coach Jean-Yves Cloutier (mais bien évidemment, prenant bien soin de ne pas suivre les cadences ridiculement lentes et les distances toutes aussi ridicules qu’il propose), je me suis fixé mon premier objectif de la saison: le Marathon d’Ottawa. Première escale: la course de Laval à Champfleury, un 10 km. Mon premier 10 km depuis… 2006. Le déclic s’est opéré entre les 2e et 3e kilomètres de la course. Nous venions de faire un demi-tour et devions maintenant affronter un vent de face sur 2 km.  Les jumelles Puntous étaient une centaine de mètres devant moi et ont commencé à se relayer. J’ai rattrapé un gars et en le dépassant, lui ai glissé: « Let’s go, il faut aller chercher les deux soeurs ! ». Quand il m’a répondu: « Je pense que j’avais juste un 5 km dans les jambes aujourd’hui », je me suis retenu de toutes mes forces pour ne pas le traiter de con sur place. Je me suis résigné à faire la poursuite seul, face au vent. Et miracle: même à deux, avec toute leur expérience, les jumelles n’étaient pas capable de me distancer. À ce moment précis, j’ai su que ma forme était à un niveau que je n’avais jamais atteint.

À partir du quatrième kilomètre, j’ai constaté que la distance qui nous séparait diminuait. Au sixième, j’étais sur leurs talons. Voyant que j’ennuyais celle de devant, je me suis amusé à courir entre les deux pendant un certain temps, puis ai passé après qu’elles se soient échangé des gros mots. Je ne peux décrire cette sensation: ces femmes-là ont déjà gagné l’Ironman d’Hawaii et je me permettais de passer devant elles !  Pour faire image, c’est un peu l’équivalent d’un joueur de hockey de ligue de garage qui se permettrait trois buts contre Patrick Roy. Ok, il n’est plus à son top, mais ça reste Patrick Roy, bout de viarge !

J’ai terminé en 39:37, moi qui ne pensais jamais pouvoir faire sous les 40 minutes sur un 10 km un jour. Bah, le parcours ne faisait pas vraiment 10 km (9.83 sur mon GPS), mais bon… J’étais sur une lancée.

Deux semaines plus tard avait lieu le demi Scotia Bank au parc Jean-Drapeau. Mon PB d’alors, légèrement sous 1h34, me semblait relativement facile à battre. À ma grande surprise, il y avait un lapin de cadence pour 1h30, alors je me suis accroché à lui. Après quelques kilomètres un peu trop rapides (dont un en 4:01 !), la cadence s’est stabilisée et quand je me suis retrouvé à l’avant du peloton à jaser avec ledit lapin autour du 14e kilomètre, je me suis dit que je prenais ça trop relaxe. Alors je suis parti et ai terminé en 1:28:33. Un autre record personnel, un deuxième en trois semaines !

Arriva Ottawa que j’ai débuté le moral dans les talons suite à des troubles intestinaux que j’avais eus la veille. L’histoire ayant déjà été racontée ici, je n’y reviendrai pas. Sauf ceci: traverser la foule du centre-ville d’Ottawa en sachant que Boston et le record personnel sont dans la poche ?  Priceless !  🙂

Le reste de ma saison (entrainement en trail, Vermont 50, Philadelphie) a été longuement décrit sur ce blogue, alors je ne m’étendrai pas trop non plus sur ces sujets, ce ne serait que de la répétition (déjà qu’à mon âge vénérable, on a cette tendance en partant… ;-))

Mes moments forts de la saison ?  Au top, définitivement le Vermont 50. La course en trail, c’est tout simplement magique. L’ambiance y est différente, on sent qu’on est tous dans le même bateau et on veut que tout le monde réussisse. La vue du Ascutney Mountain Resort avant la descente finale est imprégnée à jamais dans ma mémoire.

Philadelphie suit toutefois d’assez près. Ce jour-là, j’étais dans ma « zone ». Le temps était parfait, la ville et le parcours rayonnaient de beauté. Sans compter une organisation de premier ordre. Un record personnel que je risque d’amener dans la tombe…

En troisième place, Ottawa. Mon ticket pour Boston 2013 et en prime, mon amie Maryse qui termine le demi (peut-être son dernier, mais j’en doute) avec le sourire, faisant oublier sa mauvaise expérience de Montréal 2011.

La pire journée de mon année ?  Le 11 décembre dernier, quand je suis revenu de ma sortie du soir avec le constat que j’étais encore blessé. J’étais vraiment découragé. À quatre mois de Boston, je me voyais condamné à l’inactivité, sans savoir pour combien de temps. Et si je recommençais et que je me blessais de nouveau ?  Cette incertitude me rongeait littéralement de l’intérieur, je me voyais devoir annuler Boston, retarder tous mes beaux projets d’une année… Heureusement, quelqu’un de compétent a rallumé la lumière au bout du tunnel. 🙂

Les bons coups maintenant.

En premier lieu, j’ai eu la confirmation de ce que j’ai toujours pensé: en course il n’y a pas de miracle. Je ne crois pas aux théories du genre: « Courez moins, courez mieux ». C’est bien évident qu’il ne faut pas seulement courir toujours au même rythme si on veut s’améliorer. Ça prend des intervalles, du travail en côte, etc. Mais il faut aussi courir longtemps si on veut faire des longues distances. On ne s’en sort pas, il n’y a pas de recette magique. S’il en existait une, ça se saurait. En fait, il y en a une: l’entrainement.

Aussi, j’ai appris (un peu par accident) cette année à éviter le micro-management. Entre le Vermont 50 et Philadelphie, je ne savais pas trop quoi adopter comme programme d’entrainement. De plus, j’ai été malade pendant une semaine et ai dû m’adapter. Arrivé à Philadelphie, j’ai tout simplement pété le feu. Je retiens donc la leçon: avoir une vision globale de ce qu’on veut faire, pas seulement penser que je dois faire ces intervalles-là mardi, ceux-là jeudi, etc.

Troisième point: l’entrainement en montagne. Je me suis rendu compte de son effet bénéfique en toute fin de saison à… Philadelphie, bien évidemment !  J’y ai avalé les montées et descentes avec une facilité déconcertante et que dire de ma vitesse ?  À conserver dans mon programme d’entrainement, même si je devais un jour ne plus faire de trail (yeah right !).

Les choses à améliorer maintenant…

J’ai terminé dans le top 5% à Philadelphie et dans le top 13% au Vermont 50. Ça dit ce que ça dit… Plein de pistes d’amélioration s’offrent à moi. D’abord et avant tout, je dois faire et refaire des montées et descentes. Car si je ressors du lot sur la route, en trail, je suis au mieux dans la moyenne de ce domaine. Autre point à améliorer: la stratégie aux stations d’aide. J’y ai perdu beaucoup trop de temps en ne sachant pas trop ce dont j’avais besoin en y arrivant et lors du changement de vêtements. J’étais mal préparé à cet aspect tout nouveau pour moi.

Je vais aussi faire des essais sur l’équipement que j’aurai à apporter. Le Camelbak, c’est bien utile à l’entrainement, mais en course, je devrai apprendre à m’en passer. Trop lourd à trainer sur 80 km. Malgré mon physqiue un peu frêle, je devrai peut-être me faire à l’idée que la bouteille à la main demeure la façon la plus efficace de faire un ultra, les bouteilles à la taille étant trop longues à remplir.

Donc, peut-être un peu de (gulp !)… musculation pour moi cet hiver ?  Je dis bien: un peu…

Mes impressions

Petit bilan statistique personnel pour commencer.

Temps officiel: 3:06:10

Ça me donne le 576e rang sur 11635 participants.

Je termine 68e sur 979 dans ma catégorie, les hommes entre 40 et 44 ans.

Et un beau bonus: un deuxième negative split d’affilée. En effet, un deuxième demi plus rapide (1:32:44) que le premier (1:33:26). Pas mal, hein ? 😉  Ha oui, autre bonus: une qualification pour Boston en 2014. Bon, je ne penserais pas y aller, mais ça fait tout de même plaisir. 🙂

Bon, comme c’est maintenant devenu une tradition, je vous offre ce soir, chers lecteurs, mes impressions sur le Marathon de Philadelphie.

Parlons d’abord de tout ce qu’une telle course implique pour le coureur moyen. En premier lieu, l’accessibilité. Pour les gens qui habitent le Québec, se rendre sur place implique forcément un investissement de temps non négligeable. De notre petite banlieue de la rive sud de Montréal jusqu’à Philadelphie, on doit compter 700 kilomètres. Malgré le fait que le tout se fasse à 90% sur des autoroutes (et Dieu sait à quel point les autoroutes américaines sont agréables), on ne peut pas tellement s’en sortir en moins de 8 heures de déplacement. Comme il y a peu de vols directs entre les deux villes, nous n’avons pas vraiment considéré l’avion comme option. De plus, avec les délais impliqués (sécurité, douanes, taxis, etc.) pour se rendre, nous n’aurions pas sauvé beaucoup de temps en bout de ligne, sans compter des dépenses qui auraient été accrues considérablement.

Côté logement, Philadelphie offre un très large éventail d’hôtels. Il y en a beaucoup dans la ville et les principaux ont la particularité très appréciée d’être situés tout près du départ. Donc, aucun transport/stationnement/délai à prévoir avant la course. Un souci de moins. De plus, je ne sais pas si c’était le cas pour tous les hôtels associés au Marathon, mais le nôtre nous a donné l’option de quitter à 14h au lieu de midi comme c’est habituellement la politique. Ces deux heures supplémentaires ont été les bienvenues car elles m’ont permis de prendre une douche et ensuite de m’occuper de la manipulation des bagages, ce que Barbara ne peut pas faire. Un gros “thumb up” au Sonesta !  🙂  Bon, le stationnement coûtait 36$ par jour, mais on ne peut pas tout avoir…

Côté bouffe, il y en a pour tous les goûts. Personnellement, je suis plutôt du genre capricieux avant une course, alors je préfère manger “maison” le plus possible. Aussi, on retrouve au centre-ville plusieurs petits marchés où on peut facilement dénicher quelque chose de frais. Nous n’avons malheureusement pas pu trouver un hôtel avec une petite cuisine ou à tout le moins, un four à micro-ondes, mais nous nous sommes débrouillés. Des pâtes froides la veille d’un marathon, je le confirme: ça marche !

La course en tant que tel maintenant. Mon jugement est peut-être biaisé par ma performance, mais bon… J’ai trouvé l’organisation assez bien rodée merci. Les participants disposaient de beaucoup d’endroits pour les besoins naturels, autant au départ (où les Johnny on the spot étaient très bien distribués sur le site au lieu d’être tous réunis au même endroit) que sur le parcours, les points d’eau étaient nombreux, bien fournis et bien occupés par des bénévoles efficaces et enthousiastes. De plus, on pouvait attraper des gels au passage à quelques endroits déterminés. Les couloirs étaient bien identifiés et les départs par vagues se sont très bien déroulés. La crainte de la grosse foule que j’avais s’est dissipée avant même le départ.

Le parcours maintenant. La première moitié nous fait faire un tour de ville ou à peu près. Les coureurs  peuvent admirer l’architecture et aussi visiter certains quartiers typiques. Le trajet évite les secteurs “pavés” du Vieux Philadelphie et demeure sur l’asphalte en permanence. Un gros plus, car les pavés, bien que pittoresques, sont très durs et surtout, dangereux pour les chevilles. Mis à part le bout sur Columbus, le long du Delaware, le touriste peut se rincer l’oeil à souhait durant les 21 premiers kilomètres.

Par contre, la deuxième moitié, avec son principe “aller-retour”, peut se vivre difficilement côté moral. Je ne suis vraiment pas un fan et me compte chanceux d’avoir eu une bonne course. De plus, les demi-tours finissent par agacer. Mais cette deuxième moitié se déroule tout de même sur les bords d’une rivière, à l’intérieur d’un parc, alors la vue demeure très agréable.

Côté relief, il s’agit indéniablement d’un parcours rapide, peut-être pas autant qu’Ottawa, mais dans la même catégorie. Les quelques obstacles qu’on y retrouve se franchissent sans problème. La course se déroulant à la mi-novembre, avec un départ à 7 heures le matin, la probabilité que la chaleur soit de la partie tend vers zéro. Comme c’est la fin de saison pour la plupart des gens, on peut dire que les éléments y sont réunis pour viser une performance.

Pour ce qui est de l’ambiance, nous avons constaté une chose: la vile est marathon durant toute la fin de semaine. Il y a des affiches partout, la statue de Rocky porte fièrement le t-shirt de l’événement, le maire participe à la fête du début à la fin. J’avais l’impression de faire partie d’un party pour toute la ville, tout comme à Ottawa. Des spectateurs par milliers, un parcours qui arpente les rues principales, que demander de plus ? Tout le contraire de Montréal où on a parfois l’impression de déranger et où les artères majeures sont tout simplement évitées. Les mots du commentateur sportif Jeremy Filosa me viennent encore en tête: “Qu’y fassent donc ça sur le circuit Gilles-Villeneuve, leur marathon, j’ai été pogné dans le trafic !”. Je ne sais même pas si je dois me donner la peine de le traiter d’imbécile ou pas. Oups, je l’ai fait ! 😉  À l’époque, Yves Boisvert avait été un peu plus diplomate que moi… Mais quelle efficacité dans le verbe, vous ne trouvez pas ?

Au final,  je recommande cette épreuve à tous, peu importe votre niveau, peu importe si vous courez le demi ou le marathon. C’est définitivement à vivre une fois dans sa vie de coureur !  🙂

Deuxième moitié à Philadelphie

Ok, 1:33:26… Je creuse ma petite mémoire et j’arrive à la conclusion qu’il s’agit du deuxième demi-marathon le plus rapide que j’ai fait en compétition, seulement devancé par mon Scotia Bank couru au mois d’avril. Et contrairement à cette fois-là, il m’en reste encore autant à parcourir. Merde, vais-je être capable de tenir un tel rythme pendant 21 autres kilomètres ?  Mais bon, un 1h38 dans la deuxième partie me permettrait tout de même de battre Ottawa, alors j’ai du lousse comme on dit. Parce que oui, maintenant j’ai un objectif: un autre PB qui serait la cerise sur le sundae d’une saison de rêve.

Je sais toutefois ce qui m’attend. La deuxième moitié du Marathon de Philadelphie est théoriquement plus facile que la première parce que presque complètement plane. Par contre, en pratique, elle fait presque littéralement un aller-retour sur Kelly Drive, en longeant la rivière Schuylkill (tu parles d’un nom bâtard, j’ai de la misère à l’écrire à chaque fois). Ha, les paysages risquent d’être agréables, mais je déteste le principe de l’aller-retour. À l’entrainement, on n’a pas toujours le choix, mais en compétition, je préfère de loin la boucle, un peu comme le premier demi ici. Un aller-retour, ça a le don d’achever un moral quand ça va mal… Croiser les coureurs plus rapides qui semblent si frais, voir les mile markers en sens inverse, ça me fout les jetons. Enfin, je le savais en m’inscrivant…

C’est ici que mon expérience va jouer. Pour l’avoir vécu auparavant, je sais pertinemment qu’on vit une espèce d’euphorie quand on arrive à la mi-parcours. On se dit: “Yes, déjà la moitié de faite !” et comme ça va habituellement bien, on est pompé comme jamais. Puis, un ou deux kilomètres plus loin, ce qui reste à parcourir nous rentre dedans: “Merde, encore 20 km…  Comment je vais faire pour tenir ce rythme ?”. Les bobos commencent alors à vouloir sortir. Bref, quand on s’y attend, disons que ça se passe mieux.

C’est avec ces pensées en tête que je passe devant la très jolie Boathouse Row. C’est aussi chouette vu de devant que de derrière. Peu après, je prends un autre gel, question de passer au travers du coup au moral anticipé. Et on ne niaise pas avec le puck: un full octane chocolat-bleuets ! 🙂

Par endroits, Kelly Drive passe carrément au travers du roc. Ça fait bizarre de passer dans de tels tunnels, mais ça fait changement. Et ça me distrait un peu. Pas trop, tout de même car les kilomètres commencent à faire leur oeuvre. Ma moyenne est toujours à 4:23, mais je dois travailler pour la conserver. Je me rassure légèrement en voyant deux ou trois “couloir marron” abandonner: ça veut dire que je ne suis pas seul à souffrir. Je me compte chanceux, je ne me suis jamais blessé en course et n’ai jamais eu à baisser pavillon. J’espère que ça ne m’arrivera jamais…

Une chose qui ne me rassure pas, par contre: j’ai l’impression que nous descendons depuis la mi-parcours. Et comme ma cadence moyenne n’a pas changé, est-ce que ça veut dire que je commence à faiblir ?  Un petit brin d’inquiétude fait donc tranquillement son nid dans mon esprit. Je ne peux m’empêcher de penser au retour qui sera fort probablement difficile…

15e mille, je commence à m’attendre à croiser des coureurs d’élite. Une voiture de sécurité arrive et qui la suit ?  Le premier handcycle. Hé, ça a l’air de bien aller, ces machins-là !  Le gars enroule un braquet qui semble assez grand, mais il a les bras pour le faire, mettons. Je me demande si ça va plus vite avec un “vélo” comme ça ou avec une chaise roulante de course…

Rendu au 16e mille, je me dis qu’il ne m’en reste plus que 10, soit 16 km. C’est l’équivalent d’une sortie de semaine ou du samedi. Mes jambes commencent à me faire souffrir, mais ne semblent pas vouloir cramper à courte échéance. Tiens, encore des voitures de sécurité, peut-être que cette fois-ci…  Hé oui, il y a un coureur derrière. Et surprise: il est.. blanc !  Je n’ai aucune idée du rythme auquel il avance, mais à première vue, ça n’a rien à voir avec l’élite mondiale. Il ne vaut probablement « que » 2h20. Je commence à surveiller ses poursuivants: j’essaie de “spotter” David Le Porho, qui est supposé être ici.

Michael McKeeman, l’éventuel gagnant en 2:17:47

Je compte les coureurs. 3, 4, 5, 6, 7…  Merde, il est où ?  Je commence à m’inquiéter. Ouais, je sais, je m’inquiète pour un gars à qui je n’ai jamais vraiment parlé et avec qui j’ai eu un petit échange de courriels (remarquez qu’il m’en avait écrit pas mal long, vraiment sympathique). Après 10 coureurs, je ne les compte plus. Et le pont du 17e mille qui approche, nous allons bientôt être séparés des meneurs… Finalement, au loin, je crois reconnaitre sa silhouette élancée. À mesure qu’il s’approche, je fixe son dossard et c’est effectivement lui. Quelques instants avant qu’on se croise, faisant bien attention à mes mots pour montrer que je suis Québécois, je lui lance un “Vas-y David, let’s gooooo !!!”.

David Le Porho dans sa bulle... Il finira 19e en 2:26:47

David Le Porho dans sa bulle…
Il finira 19e en 2:26:47

Ou bien il est dans sa bulle, ou bien ses affaires ne vont pas tellement bien parce qu’il ne réagit pas du tout. Par contre, on dirait que le fait de crier m’a donné un boost d’adrénaline. Je me sens revigoré et c’est rempli d’énergie que je traverse le petit pont nous amenant de l’autre côté de la rivière pour un détour que mon amie Maryse aurait certainement trouvé VRAIMENT poche. Je l’entends chiâler d’ici… 🙂

Traversant le pont. Je ne porte pas attention à ce moment-là, mais tout autour de moi, des « marron » qui sont supposés être plus rapides et sont partis 2 minutes avant moi. Si j’avais su…

Une fois rendus sur l’autre rive, une surprise nous attend: ça descend. Et là, c’est vraiment clair que ça descend !  Sauf qu’il va falloir remonter tantôt.  Enfin… Je me lance dans la descente comme c’est maintenant rendu mon habitude. Encore une fois, je dépasse beaucoup de coureurs. Encore une fois, certains me reprennent quand le relief s’aplanit. Ho, le demi-tour me semble loin… Un Asiatique se tient là, planté en plein milieu de la route. Il fait quoi, au juste ?  Il s’étire ? Il est blessé ?  Tu fais quoi dans le milieu de la place, du con ?  Pourquoi j’ai l’impression qu’il ne se rendra pas au détour celui-là ?

J’atteins finalement le demi-tour (toujours pas de tapis anti-tricheurs), puis reviens sur mes pas. Je croise à nouveau l’Asiatique qui en est maintenant rendu à faire du yoga ou à imiter les flamants roses, je ne sais pas trop. Arrive la montée (peut-être la dernière vraie), ça va toujours bien. Je reprends le pont et retourne sur Kelly Drive: pas de dommage.

C’est ce que je crois… Pas tellement plus loin, dans une partie où les spectateurs n’ont pas vraiment accès, je suis frappé encore une fois par la lassitude. Merde, une autre mauvaise passe. Des idées noires commencent à m’emplir l’esprit. Je me souviens de Montréal l’an passé quand, après 28 km où ça allait relativement bien, mon mollet a décidé de cramper, rendant la fin de course atrocement difficile. Il faut que je mette cette mauvaise passe derrière moi au plus vite, je ne suis même pas rendu au 30e kilomètre…

Je prends un autre gel full octane chocolat-bleuets, dans l’espoir de stimuler mon organisme un peu. Mais je continue à peiner. Regard inquiet au GPS: la moyenne est toujours à 4:23. Ok, je n’ai pas ralenti sans m’en rendre compte. De plus, je ne me fais pas dépasser à outrances, alors je ne dois pas être si pire. Je suis d’ailleurs toujours dans le “positif” de ce côté. Ok, on tient le coup, ça va passer. Ça DOIT passer.

Sur sommes maintenant dans Manayuk, un petit coin qui me semble bien pittoresque. Les spectateurs sont nombreux, bruyants et enthousiastes. Je tiens toujours le rythme, malgré la souffrance qui continue à s’installer. Une belle petite descente m’aide à récupérer un peu, mais envoie un signal sans équivoque dans ma tête: il va falloir que je la monte en sens inverse. Puis, sur les côtés, je vois une enseigne: “Beer ahead”. Petit sourire: c’est vrai qu’elle va être bonne, la bière après la course…  Pas tellement plus loin, que vois-je sur une table ?  Une centaine de petits verres de bière !  Un groupe s’est installé là et distribue ce qui semble être une bière artisanale aux coureurs. Celle-là je la trouve bonne (la joke, pas la bière) !  J’en ris même un petit coup. Non mais, il faut vraiment vouloir, amener de la bière ici !  Je passe mon tour pour la dégustation, mais mon moral remonte un peu.

Je croise le lapin de 3h05, il y a encore pas mal de gens avec lui. Au loin, je peux voir les spectateurs qui bouchent la rue: c’est le dernier demi-tour du parcours. Mon retard sur le lapin n’est donc pas énorme, je suis encore dans un excellent temps. La Garmin me confirme le tout: toujours 4:23 de moyenne. Une vraie horloge… si on suppose qu’il arrive à une horloge de souffrir.

Demi-tour: à partir de maintenant, chaque coureur que je vais croiser est forcément plus lent que moi. Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’encourage. J’arrive rapidement à la montée et de façon assez surprenante, l’avale sans problème. Peu après, nous croisons le marker des 20 milles: ça y est, 32 km de parcourus, le vrai marathon commence ici. Mon énergie est renouvelée, je me sens d’attaque. Pas  assez pour accélérer, mais les 10 kilomètres qui restent ne me font pas peur. 10 kilomètres, qu’est-ce que c’est, hein ?

Mais ho, qui vois-je devant ?  Mais c’est ma paire de jambes du début de course, ma parole !  Il n’y a plus que le gars du début qui l’accompagne, la fille n’y est plus. Ha, toujours aussi agréable pour la vue, malgré les heures passées sur la route… Puis, pervers-pépère se transforme. Le compétiteur en moi ressort quand je songe à une phrase que j’ai lue à quelque part et qui m’a marquée. C’était un “vieux” comme moi qui avait lancé à un jeune (son fils peut-être) avant un marathon: “Sur 10 km ou même un demi, je ne peux pas aller à ta vitesse. Mais au 20e mille, your ass is mine. [Je n’ai pas pu trouver une traduction qui punchait autant que l’originale]”. Et voilà les jeunes, le vieux renard vous botte maintenant le derrière (en tout cas, il botte au moins un des deux…) !  🙂

J’hésite pendant quelques secondes, puis passe devant. Ils ont vraiment ralenti. Your ass is mine… Autant ce sport est purement physique, autant le psychologique joue une rôle immense. C’est fou. Ce petit épisode me donne des ailes. Coup d’oeil à ma Garmin au moment même où un kilomètre se termine. Gros avertissement: la base de données est remplie, il va détruire les enregistrements les plus anciens. Je m’en fous, espèce de machin de mes deux, donne-moi ma cadence ! Non mais, tu parles d’un timing pour me faire ch…

La jolie Rebecca Flink, 24 ans, accompagnée de celui que j’ai supposé être son chum. Ils termineront ensemble, en 3:08:42

Arrive le 21e mille. Plus que 5 et on peut dire que ça va bien. Je m’accroche un bout derrière une dame, puis passe devant quand elle faiblit. J’ai encore l’impression que ça descend tout comme à l’aller, alors que c’est bien sûr impossible. Bah, c’est toujours mieux que si j’avais l’impression de monter en permanence, non ?

Mille 22, plus que 4 petits milles et 385 verges, soit environ 7 kilomètres à faire. Je me rends compte que je suis comme dans un état second, ce qui arrive souvent lors de longues courses: mon esprit est fatigué, je sens que mon corps l’est tout autant, mais le son de chacun de mes pas est le même qu’en début de course. C’est comme si mes jambes avaient enregistré la cadence à suivre et que je n’avais plus rien à faire, seulement les suivre. Bizarre comme sensation.

Avec ce qui me reste de cerveau, je constate que mes 4 bouteilles principales (celles de 8 onces) sont maintenant vides, il ne me reste que mes deux bouteilles d’appoint de 6 onces. C’est amplement suffisant pour terminer, mais comme elles sont attachées par un velcro et plus difficiles à “gérer”, je décide de faire une entorse à ma règle et prends un verre de Gatorade à un point d’eau. Et bien sûr, il fallait que ce soit du Gatorade au citron. Beurk…  Pourquoi donc fournissent-ils toujours du Gatorade au citron, voulez-vous bien me dire ?  Parce qu’ils ne réussissent pas à en vendre, alors ils le passent comme ça ?  C’est dégueux, les machins au citron !

Je prends également un verre d’eau, question de faire passer le goût de citron et le dernier gel avant l’arrivée. Arrivée qui approche de plus en plus. Maintenant j’en suis certain: d’ici quelques minutes Ottawa ne sera plus mon PB. Et je demande d’avance pardon à Barbara: je ne serai pas le compagnon de visite le plus agréable cet après-midi et encore moins demain. En effet, avec ce que j’ai imposé à mes jambes ce matin, je risque de m’en ressentir par après et marcher comme un petit vieux. Mais il est maintenant trop tard, le “mal” est fait, alors…

Autour du 23e mille, au moment où je suis en train de remonter un gars fait sur ma shape, un de ses chums sort de la foule et se met à courir avec lui. On voit ça assez souvent, un ami qui se joint à un coureur pour prendre de ses nouvelles, jaser un peu. Ça dure généralement 500 mètres, 1 kilomètre tout au plus. Mais celui-là est équipé pour la grosse ouvrage: en plus de l’attirail complet du coureur, il porte un Camelbak. Aussitôt qu’il a joint son ami, la cadence accélère un peu. Comme ils courent côte à côte, je demeure derrière, à l’abri.

Le coureur “officiel” rend compte de l’état des choses à son ami: le 3h05, c’est foutu, il ne vise plus que son PB. L’autre lui suggère d’essayer quand même, avec des milles en 6;30, peut-être que… 6:30 du mille, joual vert, c’est 4:00/km ou à peu près, ça ne va pas, le malade ?!?  On a 37 km dans les pattes, nous !  À une ou deux reprises, l’ami se retourne et voit que je les suis. À un moment donné, tant qu’à faire, j’entame la conversation, lui demandant s’il a l’intention de pacer. Il répond que c’est ce qu’il va essayer de faire, alors j’ajoute que je vais rester avec eux. Le gars m’offre une gorgée de son Camelbak (tu veux qu’on s’enfarge ou quoi ?) et un gel.  Très gentil de sa part, mais je suis autonome. Et je n’ai pas envie de planter par terre non plus.

Je demeure donc dans leur sillage un petit bout de temps. Le pacer se retourne et me demande si ça va. Je réponds que oui, puis ajoute qu’ils vont vite pas à peu près, que j’ai 42 ans, moi… Les deux gars, tout étonnés qu’un bonhomme de mon âge puisse les suivre, me donnent un high five. Le coureur me dit qu’il aimerait bien être capable d’aller à ce rythme à 42 ans…  Ouais, ben il est rapide, justement, ce rythme !  Lui a 32 ans. Je lui dis qu’à son âge, la plus longue distance que j’avais courue était un 3 km, alors il est largement en avance sur moi !  Pour Boston, il doit faire sous 3h05 et je suis vraiment désolé pour lui. Moi, le chanceux, c’est pour ainsi dire dans la poche. Hé, il n’y a pas que des désavantages à être vieux !  🙂

Après notre petite conversation, je demeure derrière et peine à suivre. À quelques reprises, je dois résister à la tentation de leur dire que je les laisse aller. À chaque fois je me dis, comme durant mes intervalles longs: “Un petit 500 mètres de plus…” et je tiens la cadence. Mais ce n’est pas facile, j’ai l’impression que mes jambes tournent plein régime. J’ai aperçu des kilomètres en 4:16 et 4:17 tantôt. C’est très limite de mes capacités à ce point-ci.

Mes deux compagnons de route, Christopher Pilla et son pacer. Chris terminera en 3:08:35. La grosse différence au niveau temps s’explique par le fait qu’il était un « marron »

Puis, dans une courbe, mes compagnons gardent instinctivement l’extérieur alors que je coupe par l’intérieur et sans effort supplémentaire, je me retrouve à leur hauteur. Courbe suivante, je suis devant. Mille 25, plus que 2 km. Allez, 9 petites minutes…  Afin d’éviter un autre traumatisme citronné, j’ai pris une bouteille d’appoint. Le problème est que je suis incapable de la remettre dans ma ceinture, alors je me résigne à la garder dans ma main. C’est chiant, mais moins pire que l’échapper par terre et devoir m’arrêter pour la récupérer…

Quelque part dans les deux derniers kilomètres. Je sais que mon record personnel est dans la poche

De l’autre côté de la rue, je croise encore et toujours des participants. Je suis honnêtement découragé pour eux: ils ont à peine fait la moitié du chemin !  Ha,  revoici Boathouse Row, ça achève vraiment !  Je ne peux le savoir avec certitude, mais je m’en doute: je suis maintenant dans le dernier kilomètre. Le fameux dernier kilomètre. Je sens l’euphorie monter, ça y est, je l’ai. Le parcours est en faux-plat ascendant et ça me motive encore plus car je vois les autres en difficulté devant. J’essaie d’aller en chercher le plus possible, même si ça ne donne strictement rien. On ne peut pas dire que je sprinte, mais disons que je ne ralentis pas.

Je scrute la foule maintenant très dense au passage, cherchant Barbara du regard, mais en vain. Je passe à la hauteur des marches de Rocky, fais le tour de l’ovale Eakins et voilà, devant moi, l’arrivée. Je monte encore l’effort d’un cran et le muscle arrière de ma cuisse droite m’envoie un signal: la crampe est toute proche. Petit sourire, je relâche légèrement la pression. Ok, de toutes façons c’est gagné, on ne poussera tout de même pas trop…

Tout comme à Ottawa, je lève le poing dans les airs en signe de triomphe. Je vois l’horloge qui est encore dans les 3h08, je vais donc faire dans les 3h06 !  Moi, le coureur du dimanche, je vais faire 3h06 !!!  Lance Armstrong, qui a des capacités physiques qui n’ont aucune mesure avec les miennes, a eu toutes les misères du monde à faire sous les 3 heures à son premier marathon et moi, je suis à peine 6 minutes plus lent. Je n’en reviens pas…

Le maire nous attend. Il est sur la “piste” et donne un high five à chaque concurrent qui arrive. Je lui donne le mien, puis arrête mon chrono: 3:06:11. Je ne réalise pas tout à fait ce que je viens d’accomplir…  Mon PB n’est pas seulement battu, il est littéralement écrabouillé: c’est plus de 5:30 que je viens d’enlever à mon meilleur temps. En un an, c’est presque 14 minutes d’amélioration. 20 pleines secondes au kilomètre de retranchées. Shit…

High five au maire à l’arrivée

Avant de me rendre à la sortie, j’attends le gars qui était accompagné du pacer. Ça lui prend un bout de temps à arriver, au point que m’en inquiète un peu. J’étais certain qu’il serait sur mes talons. Finalement, il arrive. Ouf… Aussitôt, c’est l’accolade. Je ne le connais pas, il ne me connait pas. Nous avons peut-être couru 4 kilomètres ensemble. Mais le lien s’est forgé et nous allons probablement nous en rappeler le restant de nos jours, même si les chances qu’on se revoit sont à peu près nulles. Je le remercie, il me remercie aussi, sans que je sache trop pourquoi. Nous nous sommes soutenus, poussés l’un l’autre durant ces quelques minutes passées ensemble. Nous n’étions pas des adversaires, mais des compagnons d’armes qui combattaient un ennemi commun: le parcours. Et nous l’avons vaincu.

Je poursuis ma route, à la recherche de Barbara. Soudainement, je reconnais sa voix: elle est là, toute proche, de l’autre côté de la clôture. On s’embrasse, ce que je suis heureux de la voir !  Surtout, heureux de partager ce moment magique avec elle. Elle me félicite pour mon 3h08, mais je la corrige: nous sommes partis 2 minutes plus tard, alors c’est 3h06 et des poussières que j’ai fait. Je lui ai tellement cassé les oreilles avec mes histoires de temps qu’elle comprend l’ampleur de ce qui vient d’arriver. Moi non plus je ne sais pas comment j’ai pu faire ça, mon amour…

Le sourire du gars satisfait

La première moitié

Maintenant que nous avons la “permission”, nous les noirs, autant ceux du demi que ceux du marathon,  approchons de la ligne de départ. Nous partirons deux minutes derrière les autres, alors c’est vraiment définitif pour moi: pas question d’essayer de rattraper ce retard pour ensuite suivre le lapin de 3h05. Ça m’amènerait à faire 3h03 et c’est tout simplement impossible. Et ça, c’est sans compter l’effet taxant sur mon organisme qu’une telle poursuite en début de course entraînerait.

Merde, toujours pas nerveux… mise à part cette foutue envie de pisser qui s’amuse à me hanter. C’est l’histoire d’Ottawa qui se répète: pas moyen de me soulager comme du monde avant de partir. Je compte donc faire comme à ce moment-là: attendre l’occasion idéale, puis peut-être reprendre le peloton de 3h15 au passage. En fait, c’était mon plan alors et je ne m’étais jamais arrêté. Est-ce que la même chose va se produire aujourd’hui ?

Klaxon et c’est notre tour. Nous partons en marchant et il me semble que ça marche encore quand vient le temps de passer le tapis chronométrique. Puis soudainement, on démarre le chrono et c’est parti !  Il y a beaucoup de monde, mais les forces étant bien équilibrées, ça avance bien. Le boulevard est très large, ça aide beaucoup. Comme d’habitude en course, mon réchauffement n’est pas adéquat, alors j’ai de la difficulté à prendre un rythme. Je dois aussi zigzaguer au travers des gens, comme à chaque départ, mais rien de majeur. Le parcours est vraiment bien dessiné. Ha, il y a bien quelques perdus qui avancent à pas de tortue, mais ils sont vraiment l’exception.

Premier kilomètre en 4:39. Ouais, bon, pas fort fort. Pour faire 3h15, je dois aller à 4:37 de moyenne, alors je suis un peu en retard. À Ottawa, ma Garmin m’avait donné un 4:30 de moyenne (mais il y a toujours 1 ou 2 secondes d’erreur en course), alors déjà 9 secondes de retard sur Ottawa. Bah, on s’en fout un peu…

Je manque le premier mille (les markers sont seulement en milles, pas de kilomètres ici) qui est situé devant Love Park. Une fois rendu sur Arch Street, je reconnais immédiatement le Centre des Congrès (j’en aurai la confirmation plus tard, il est vraiment immense: il fait trois pâtés de maisons de long et un de profond) où avait lieu l’expo-marathon. C’est à cet endroit que je décide d’enlever mes gants.  Mes poches étant bien évidemment pleines de cossins, je dois les enfouir dans la poche arrière de mon coupe-vent. Ouais, je suis encore chargé comme un bourriquot: un imperméable jetable dans ma poche arrière, des ziplocs de Power Bar coupées en morceau dans les poches de mon coupe-vent, des gels (6 au total !) dans mes poches de shorts et bien sûr, ma ceinture d’hydratation avec 6 bouteilles de Gatorade. Incorrigible. On dirait que ça me rassure d’avoir toujours tout ça avec moi et bon, on ne peut pas dire que ça n’a pas marché jusqu’à maintenant, non ?

Devant le Centre des Congrès, nous passons devant une poignée de spectateurs parmi lesquels se retrouve un adorable schnauzer miniature qui attend patiemment que les gens aient fini de passer. Ce qu’il aurait fait des beaux petits bébés avec notre pétasse… Je ne peux m’empêcher: “Ha, soooo cuuuute !!!”, au grand plaisir de sa maîtresse qui semble étonnée que je puisse seulement parler pendant que je cours. Ben heu… oui !

Un peu plus loin, mes yeux de pervers-pépère aperçoivent une superbe paire de jambes. Je ne sais pas pourquoi, c’est comme un radar, je ne les manque jamais. Leur propriétaire est une femme qui me semble jeune (mais de dos, on n’est certain !) portant une longue queue de cheval de couleur foncée à l’extérieur de sa casquette. Elle est accompagnée de deux amis: un gars d’un côté et une fille de l’autre. Ouais, je pourrais me faire à l’idée de passer 3 heures derrière eux, moi. Quoi qu’à l’âge qu’elle semble avoir, j’aurais plus envie de lui demander si on va croiser sa mère sur le parcours, genre…

Bon, avec tout ça, j’ai cru apercevoir mon 2e kilomètre franchi en 4:32. Ok, c’est mieux. Arrive ensuite une longue descente sur Race (!) Street en direction du fleuve Delaware. Je me rends compte que mon entrainement pour les ultras donne vraiment des résultats: alors que la plupart des gens gardent le même rythme ou même freinent en descente, je me laisse aller. Du même coup, je laisse donc la superbe vue que j’avais derrière moi et dépasse par le fait même une centaine de personnes supplémentaires pour me retrouver sur Columbus Boulevard, le long du Delaware.

Ma moyenne est maintenant à 4:29, gracieuseté de la descente. Nous avons passé notre premier point d’eau et je dois dire que l’organisation n’a rien à envier à Ottawa de ce côté: beaucoup, beaucoup de bénévoles, du Gatorade et de l’eau en grandes quantités. Tout roule rondement. Malheureusement, sur Columbus, c’est très monotone. Certains en profitent pour faire une pause-pipi, mais je n’en ressens pas vraiment le besoin urgent, alors je me dis que plus tard, peut-être. Ou peut-être pas du tout… D’autres se débarrassent d’une couche de vêtements superflus en garrochant leur chandail sur le bord du chemin. Mais qui va ramasser tout ça ?

Mais tiens, qui va là ?  Mademoiselle-aux-belles-jambes avec ses amis qui me dépassent. J’essaie de m’accrocher à eux (un gars a des motivations), mais ils vont un peu trop vite à mon goût. Je me dis qu’ils doivent faire le demi et les laisse aller.

Bon, on quitte maintenant Columbus pour retourner vers la ville en empruntant Front Street. Plutôt résidentiel comme coin… D’ailleurs, à une intersection, un policier arrête la circulation: une dame veut sortir de son quartier en auto. Elle n’a pas fini d’attendre, la pauvre. Peu après le quatrième mille, nous arrivons sur South Street, la rue à voir à ce que nous avons compris. Ok, j’ouvre grand mes yeux de touriste et… ne vois strictement rien qui peut sembler intéressant. Ça ressemble à un mélange du centre-ville de mon Victoriaville natal avec la rue quétaine de Niagara Falls. Je vais être poli et je vais dire que je trouve ça… ordinaire. Bon, peut-être parce qu’il y a plus de vie en temps normal…

Ok, coup d’oeil à la cadence: 4:26. Pas mal, pas mal du tout, surtout que je me sens toujours « en dedans ». Nous quittons South Street direction Chestnut Street, via la 6e, au 5e mille (donc 8e km). Déjà presque 20% de la course derrière nous. Sur Chestnut, la foule se densifie. Merde, il est 7h45 le matin et c’est plein, plein de monde. Le bruit est assourdissant, tellement que j’en ris. Il faut dire que les principaux hôtels (dont le nôtre) sont tout près, alors probablement que plusieurs supporters sont là pour leur(s) coureur(s).

C’est qu’il commence à faire chaud… Débute alors le manège d’enlèvement des manches de mon coupe-vent. Comme je suis souple comme un 2 x 4, j’ai toutes les difficultés du monde à défaire les fermetures-éclairs. Ha merde, la Garmin que j’ai installée par-dessus la manche… J’essaie de tirer, rien à faire, la manche est prise. Grr !!!  J’essaie tant bien que mal, ça ne marche pas. Je dois donc me résigner à défaire le bracelet, ce que je voulais éviter par crainte de l’échapper par terre au milieu de la foule de coureurs. Finalement, grâce à ma prodigieuse (hum hum) habileté, je réussis à tout faire sans avoir à m’arrêter. Les manches se retrouvent alors dans ma poche arrière, avec mes gants. Tant qu’à être chargé…

Mais oups, que se passe-t-il ?  Je ne sens rien de particulier, juste un début de “ça va mal”. J’ai à peine 10 km dans les jambes que ça commence à mal aller ?  Non, ce n’est pas possible… Je regarde ma cadence: 4:24 et je suis crispé. Wo bonhomme, on se calme les nerfs, veux-tu ?  Je me force à ralentir un peu et surtout, à me détendre. La route est encore longue, on ne peut pas risquer d’être crispé si vite, non ? Entre temps, une première en marathon: les premiers 10 km ont été fait sous les 45 minutes, soit en 44:24. Ouch, serais-je parti trop vite ?  Non, je ne peux pas croire. J’ai fait un 26 km à 4:23 il y a deux semaines et j’aurais été prêt à continuer. En plus, j’étais seul alors que là, je m’abrite du vent dès que je peux. Nah…  C’est juste une mauvaise passe.

Pour forcer un peu les choses, je décide de prendre une première bouchée de Power Bar, même si je sens mon estomac encore bien plein de mon déjeuner. En traversant le petit pont au-dessus de la Schuylkill, ça va déjà mieux. Ça monte légèrement un peu plus loin, mais une fois arrivés sur la 34e rue, là on peut dire que ça monte pour vrai !  Une belle petite côte comme je les aime, genre où je peux dépasser  bien du monde… Je l’entame donc à bon rythme, prenant bien soin de toujours demeurer “en dedans” question de ne pas arriver en haut à bout de souffle. À la mi-pente, un coureur très mince louvoie de gauche à droite, semblant avoir de la difficulté à se tenir debout. Il avance comme un gars complètement déshydraté à la fin d’un marathon, j’ai l’impression qu’il va tomber d’un instant à l’autre. Je passe à côté de lui et regarde son visage: ses yeux sans vie fixent droit devant. Je dois avouer que je trouve ça un peu freakant. Il ne va pas crever drette là, sous mes yeux !  J’envisage d’arrêter pour l’aider, cherche autour pour des secours. Et puis merde, s’il tombe, il y a assez de spectateurs pour le ramasser après tout… Je poursuis donc mon chemin, un peu ébranlé.

J’arrive en haut de la côte et nous enchainons par une belle descente. Yipee !!!  Je me lance donc dedans comme un enfant, sans retenue. Le mort-vivant est maintenant chose du passé (en espérant qu’on parle toujours de lui au présent…), mon esprit est revenu à la course. À la fin de la descente, j’aperçois pour la première fois 4:23 comme cadence moyenne. J’ai un petit sourire: la descente a fucké mes affaires, ça devrait remonter bientôt. Je prends un premier gel (expresso double caféine), question qu’il fasse effet avant la prochaine difficulté.

Quand ?  À la montée suivante, bien sûr. Une vraie de vraie celle-là (pour une course sur route on s’entend), sinueuse pour nous cacher sa longueur véritable. Les autres concurrents semblent découragés et prennent l’extérieur de la première courbe. Question d’atténuer la pente peut-être ?  Hé bien moi, je pique par l’intérieur, je ne ferai pas des détours, no way !  Je monte donc à petites enjambées, me rappelant à quel point les montées du Vermont 50 étaient 100 plus difficiles. En montant, je rattrape un handcycle qui semble peiner dans la montée. C’est qu’il a l’air de pousser un braquet bien trop gros… En fait, est-ce qu’il y a des vitesses après ces machins-là ?  On dirait bien que oui, alors pourquoi reste-t-il sur un tel braquet ?  Enfin… J’arrive en haut, tout près du “Please Touch Museum”  avec un léger essoufflement. Bah, pas grave, on va redescendre bientôt. 🙂

Ok, le mauvais moment est vraiment chose du passé. Sur ma gauche, j’aperçois de superbes maisons de style victorien. Wow, ça doit coûter un bras ces cabanes-là… Nous sommes en plein coeur de Fairmount Park (qui semble-t-il est 10 fois plus grand que Central Park) et je dois avouer que le paysage est bien agréable. Au 11e mille, premier demi-tour du parcours et à mon étonnement, aucun tapis pour enregistrer les temps de passage. Pourtant, il serait très facile de ne pas se rendre là et retourner avant. On dirait bien que les organisateurs comptent sur l’honnêteté des coureurs. C’est vrai que dans le fond, à quoi servirait de tricher à part mentir à soi-même ?

Nous sommes maintenant à deux milles de la mi-parcours. Ces deux milles se feront presque entièrement en longeant la rivière. Et qui dit rivière dit méandres. Je le remarque à chaque course, mais cette fois-ci, c’est encore plus frappant: les gens restent toujours du même côté de la rue, suivant les courbes sans se soucier du chemin parcouru. Pour ma part, je prends toujours le chemin le plus court, donc je passe mon temps à traverser la route. Hé, c’est comme ça qu’ils mesurent le parcours, je ne vais tout de même pas en faire plus !  Quand on sait que 200 mètres, ça se traduit par environ une minute à l’arrivée…

Je vois le Musée d’Art au loin, puis constate qu’il se rapproche tranquillement. Je sais qu’on est dans un faux-plat ascendant pour avoir reconnu cette partie du parcours hier, alors je fais attention pour ne pas pousser trop la machine. Peu après le pont, ça monte, un peu comme à Ottawa après le pont MacDonald,  puis nous passerons devant les marches de Rocky. Depuis quelque temps déjà, des indications très claires nous disent par où aller: les gens du demi tourneront à droite pour se rendre vers l’arrivée alors que nous, marathoniens, irons à gauche.

J’y songe un instant: est-ce que j’ai le goût d’arrêter ?  Est-ce que j’en ai assez comme ça ?  La réponse: non. Ça va super bien, je suis prêt à attaquer la deuxième partie. Devant les marches, mon chrono me donne autour de 1h32. Suis-je sur une cadence de 3h05 ?  Mais finalement, la mi-parcours est pas mal plus loin et je la traverse en 1:33:26. Ok, 3h07. Un PB par 5 minutes, ce serait bien… Quant à ma cadence moyenne, elle est à 4:23 depuis le 11e mille. Ma vessie, de son côté, se tient tranquille.

Perdu dans mes pensées, il ne me vient même pas à l’idée de regarder sur les côtés voir si Barbara est arrivée. Mon cerveau est occupé à une tâche: la course.

Amenez-la, votre deuxième moitié…