Salut Chris !

Depuis que j’ai appris la nouvelle, il y a une question que je me pose, encore et toujours : « Peut-on dire que nous étions des amis ? ». À l’ère des réseaux sociaux, nous l’étions, c’est sûr, mais étions-nous vraiment des amis ?  Au bout d’un certain temps, j’ai dû me rendre à l’évidence : ton départ subit m’a tellement bouleversé que je ne pouvais faire autrement que répondre par l’affirmative à cette question existentielle.

On ne peut pas dire que ça a très bien commencé entre nous. Nous étions jeunes, les emplois étaient rares et nous nous sommes en quelque sorte un peu retrouvés en compétition. Ce qui fait que ton côté légèrement exubérant avait le don de me taper joyeusement sur les rognons, moi l’introverti, moi le discret.

Heureusement, les choses se sont stabilisées au niveau travail et par le fait même, j’ai appris à te connaitre. Ta bonne humeur perpétuelle, ta sociabilité hors norme, ton entregent, ce n’était pas seulement une façade. Tu étais comme ça, tu aimais profondément les gens. Jamais, au grand jamais, même quand nous étions en plein milieu d’une séance de bitchage collectif, je ne t’ai entendu parler en mal de quelqu’un. Tu essayais toujours de trouver le côté positif, peu importe la situation et surtout, de garder le respect envers la personne. D’ailleurs, l’habitude que tu avais d’appeler tes collègues « docteur » reflétait ce grand respect que tu avais pour nous tous.

Je n’oublierai jamais ce mois que nous avons passé ensemble au pays au soleil levant. Travailler n’était plus vraiment travailler avec toi, c’était s’amuser. Et pourtant, la pression était forte et le client, exigeant. Mais nous avons réussi à tout faire fonctionner, nous les petits jeunes de même pas 30 ans… tout en s’empiffrant régulièrement avec le fameux clubhouse submarine du Grass Root, un véritable trou que nous avions découvert par hasard. Un bar de style américain dirigé par un Japonais portant un chapeau de cowboy, disons que ça marque les esprits…

Après 10 ans à se côtoyer quotidiennement, nos chemins professionnels se sont séparés… pour se croiser à nouveau, 5 années plus tard. Quand on s’est revus, tu m’as accueilli avec ta vigoureuse poignée de main, ton sourire si caractéristique et ton traditionnel : « Fred, câl… que je suis content de te revoir ! ». J’étais au moins aussi content que toi, mon ami, et peut-être même plus.

C’est avec une certaine surprise que j’ai appris que comme moi, tu étais devenu coureur. Hein, Chris qui court ?  Pourtant, c’est un sport pour introvertis, non ? Et dans le fond, tu l’étais. De ta vie privée, on n’en savait pas beaucoup. Tu préférais de loin t’intéresser aux autres que parler de toi. Et je ne saurai jamais le fin fond de l’histoire derrière ton marathon de Las Vegas…

J’enviais l’approche que tu avais pour notre sport: tu le faisais strictement pour le plaisir. Tu préférais faire plusieurs kilomètres en jasant avec quelqu’un de plus lent que de battre un record personnel. Quoi que j’ai senti une grande fierté dans le chest bump qu’on s’est donné ce jour de mai 2012 où tu es descendu pour la première fois sous les 4 heures à Ottawa. Tu sais Chris, il n’y a vraiment pas de mal à être fier de ce qu’on a accompli !

Tu auras laissé une empreinte indélébile sur nos vies. Plusieurs de tes expressions colorées qui faisaient ta renommée font maintenant partie de notre langage courant. Ainsi, une bière de format standard (soit 341 mL, 355 mL ou 12 onces), je n’appelle plus cela une bière, mais bien un « échantillon ». Aussi, quand je demande à ma douce si elle en veut une, j’utilise toujours la phrase : « Mon amour, une bière avant que ça commence ? ». Et quand elle répond que non, pas aujourd’hui, plus tard, etc.,  je sors invariablement ton : « Bon, ça commence… »

Il y en a évidemment beaucoup d’autres, mais elles ne peuvent malheureusement pas être retranscrites ici… 😉

Toi qui n’aimais pas te vanter, tu pourras quand même dire à tes comparses là-haut que tu auras réussi à me faire verser des larmes.

Repose en paix, docteur Larose. Tu vas me manquer…

Ultimate XC St-Donat 2015: la course

J’entame la course dans le milieu du peloton, ou à peu près. J’aime bien la première section du « nouveau » parcours : elle est ondulée, assez roulante, pas trop technique. Parfaite pour une mise en jambes en début de course. Je constate toutefois sas tarder que Dan nous a encore emplis avec son histoire de « parcours plus sec que jamais ». Ben oui, Chose. Déjà à ce point, il me semble y avoir plus de boue que l’an passé. Rien à voir avec 2013, bien évidemment, mais quand même.

Guillaume, un de mes lecteurs, me rejoint et me reconnait, probablement grâce à mes maudits protecteurs aux genoux dont je n’arrive pas à me débarrasser. On jase un peu, du parcours, surtout. Quand je lui demande si c’est sa première fois ici, il me répond que oui. Je lui demande alors s’il est bon dans les descentes et aussitôt, autre réponse affirmative… suivie d’un petit rire gêné. Ha, un vrai coureur : il n’aime pas se vanter. Mais entre nous, il n’y a pas de honte à se dire si on est plus habile dans tel ou tel aspect de la course, bien au contraire.

Toujours est-il que lorsque je réponds par un simple « Non » à sa question à savoir si je sens que j’ai récupéré de Massanutten, on dirait que ça lui donne un coup de fouet et il s’envole, comme s’il s’était dit que bon, calquer sa course sur celle d’un gars qui n’est pas remis d’une course qui a eu lieu 6 semaines auparavant, ce n’était pas vraiment une bonne idée.

Denis est un autre que j’ai vite perdu de vue. Il me suivait depuis le départ, puis soudain, il m’a dépassé et lui aussi semble parti pour la gloire. Décidément…

Le rythme est plutôt rapide depuis le début et c’est avec un certain soulagement que je vois la première montée se pointer. Ça va me permettre de regagner un peu de terrain.

Tiens, il me semble que c’est moins efficace mon affaire. Encore une fois, je rejoins du monde, mais moins que les autres années. Peut-être suis-je simplement parti plus à l’avant du peloton ?  Toujours est-il que je réussis tout de même à reprendre Guillaume, mais il demeure collé à mes baskets. C’est qu’il grimpe bien, le jeunot, particulièrement pour un gars de sa taille. S’il est le moindrement fort en descente…

Au sommet, je me tasse pour lui laisser le passage. Il me sourit et se transforme en véritable fusée. Pas moyen d’observer sa technique, question d’apprendre un peu, il est déjà hors de ma vue. Ayoye !  Il va vraiment falloir qu’il « casse » pour que j’aie la moindre chance de le rejoindre !

Dans la section technique nous amenant au pied de la Grise, je jure comme un bûcheron à chaque fois que je m’enfarge, c’est-à-dire très souvent. Non mais, c’était quoi l’idée que tu avais de rêver à un podium ici ?  Tu es nul en descente, presque aussi nul dans le technique, c’est quoi qui t’est passé par la tête ?  Tu as eu une crampe au cerveau ou quoi ?  Du con…

Je me retrouve seul, déjà. Mais en quelle position puis-je bien être ?  10e ?  15e ?  20e ?  Aucune espèce d’idée. Peu importe, la course est encore jeune. Et il commence à faire moins froid. Donc, out les arm warmers. Mais où les foutre ?  Mes poches sont pleines, alors pas le choix : dans mes shorts. À la guerre comme à la guerre !

Au sommet de la Grise, je décide d’arrêter pour relacer mes souliers, trouvant que mes pieds s’y promènent un tantinet trop allègrement. Toutefois, les moustiques ont décidé que tout arrêt était interdit ici et se mettent en meute pour m’attaquer. Au final, un seul soulier verra ses lacets resserrés, étant dans l’incapacité d’endurer ces voraces bestioles une seconde de plus.

Dans la petite montée avant la grande descente, je rejoins Denis qui me dit qu’il a bien tenté de demeurer avec Laurent et Benoit, mais qu’il a décidé de les laisser aller. Dans la descente, miracle, un coureur qui ne va pas plus vite que moi ! On la fait donc ensemble, pour ensuite arriver au Nordet (12.5 km).

Sur place, pas de verre. Bah, je m’en tire en utilisant un couvercle de thermos. Ici, le système utilisé par l’organisation n’est pas au poil, chaque coureur devant attendre après la pompe qui tire l’eau directement d’une cruche de 18 litres. Dans les autres courses, les bénévoles utilisent des pichets, ce qui accélère le processus. J’avoue que c’est un peu chiant, devoir attendre que l’autre coureur ait fini de remplir sa bouteille avant de pouvoir prendre une ou deux gorgées d’eau.

La première femme arrive comme je lève les feutres. Bon, vais-je me faire chicker encore une fois cette année ?  Bah, on verra si elle est encore sur mes talons dans la montée de la Noire. Et puis cout’ donc, si elle est plus forte que moi, elle passera, un point c’est tout !

Dans la section plus technique nous menant au lac à l’Appel (19 km), Denis me distance plus ou moins. Quand on est ensemble, lui aussi se pose des questions sur le parcours supposément plus sec que jamais. « Il avait l’air de quoi, avant ? ». T’aurais dû voir… Mais je demeure persuadé qu’il était dans un meilleur état l’an passé.

Au ravito, je demande des nouvelles des coureurs du 38 km. On me dit qu’ils sont tous passés. Ha oui ?  Déjà ?  Seraient-ils plus forts ?  Ou peut-être est-on partis en retard ?

Enfin, je ne perds pas de temps à la station : je mange quelques morceaux de banane, avale un verre d’eau et reprends aussitôt les sentiers. Denis, qui remplit son réservoir, me rejoindra bien assez vite. Quant à moi, je juge pouvoir me rendre au lac Lézard (29.8 km) avec ce que j’ai.

Tiens, ne fallait-il passer dans le lac ici ?  Je ne sais plus. Peu importe, c’est en traversant un petit pont en bois que je croise les « fermeuses» de parcours de la course de 38 km. Je vais donc bientôt me mettre à rejoindre des coureurs.

Ce qui se produit effectivement un peu plus loin. Je les encourage en passant à chaque fois, puis entame la montée de la Noire. J’aime bien cette montée : longue, ardue et même technique par moments, elle se fait en plusieurs sections, ce qui peut décourager les gens à la longue. J’espère bien y gagner quelques positions.

Malheureusement, à chaque fois que je vois une silhouette se profiler, c’est celle quelqu’un qui prend part à la course de 38 km. Pas un chat du 60 km en vue, ça en est frustrant. Arrivé au sommet, mise à part une vue superbe, rien. Par les années passées, le ravito était installé ici, mais cette année, il est 3 km plus loin, à l’endroit où les parcours des deux courses se séparent momentanément. Petit coup à la réserve sur mon dos : ok je devrais me rendre, surtout que ça descend.

Ça descend, mais c’est technique, bout de viarge !  Je réussis quand même à gagner du terrain sur quelqu’un. Ce n’est pas un gars de ma course, je ne peux pas croire… Je parviens à diminuer progressivement la distance qui nous sépare, puis soudain, il se retourne et me lâche la question qui tue : « Tu ne trouves pas que ça fait longtemps qu’on n’a pas vu un flag rose ? »

Ha ben, TABAR… !!!

Effectivement, on n’en voit pas autour. Je retourne sur mes pas et en aperçois un au loin. Ok, nous sommes sur le bon chemin. Nous poursuivons, mais les rubans se font rares… On en voit de temps en temps, mais ils sont tous défraichis. L’autre gars aperçoit une aile d’avion. « Ce n’est pas la première fois que tu le fais ?  As-tu déjà vu un avion écrasé ? ». Ils en parlent sur le site de la course, mais non, je ne l’ai jamais vu…

MERDE !!!

Je m’entête. Trouvant que ça n’avance pas assez vite, je pars devant, suivant le sentier. Pas de rubans. Je poursuis, m’enfonce. Je me doute bien, non, je SAIS que je ne suis plus sur le parcours.  À chaque enjambée, je m’éloigne du point où je devrais revenir. Mais je ne retournerai pas. Pas question. Où je m’en vais ?  Aucune espèce d’idée. Mais je ne retournerai pas, un point c’est tout.

Maudit que j’ai la tête dure…

Après le technique, du roulant. Je fonce à vive allure, comme si c’était pour améliorer la situation. Je ne retournerai pas. Si je me perds, il y a bien quelqu’un qui va me retrouver et j’aurai mon premier DNF. Mais je ne retournerai pas. C’est-tu assez clair ?

Je croise des randonneurs. Avez-vous vu des coureurs ?  « Oui, pas tellement loin, en montant sur la droite. »  Ça me conforte dans mon idée. Mais « pas tellement loin », ça veut dire combien, ça ? C’est parce que je commence à être très bas côté liquide…

Après une éternité à rouler, j’entends des voix. Serait-ce le ravito ?

Je poursuis, à pleine vitesse, puis arrive sur une montée. En haut, des tables, du monde qui parle fort. Le ravito. Ouf !

Il est rempli de coureurs du 38 km. J’en aperçois un seul du 60, un gars qui m’a dépassé plus tôt. Il a l’air vidé et se laisse tomber sur une chaise. Le plus dur est passé, mec, si ça peut t’encourager.

Avec l’aide d’une bénévole très efficace (ils le sont tous à cet endroit), je remplis mon réservoir et vide deux sachets de « LG » (la boisson énergétique de Louis Garneau, un test en vue du Vermont 100) dedans. Petite bouffe et je prends le (bon) sentier exclusif à notre gang du 60k.

Cette section est un peu décourageante, car relativement longue et répétitive. Elle se fait bien, n’est pas trop technique, mais on a l’impression de ne pas avancer, qu’elle ne finit plus.

Mais ce n’est pas le sentier qui me préoccupe en ce moment. J’ai plutôt des problèmes de conscience. De sérieux problèmes de conscience. À Bromont, je m’étais trompé de la même façon, mais sur pas mal moins long et je savais que je ne m’étais pas avantagé, autant sur la distance que sur la difficulté du chemin emprunté.

Ici, je ne le sais pas. Côté distance, ma Garmin semble dire que c’est équivalent. Mais pour ce qui est de la difficulté ?  Là est le problème. Et si ce petit « détour » m’avait fait sauver du temps ?  Et s’il me permettait de gagner une ou plusieurs places ?  Déjà, est-ce que j’aurais rejoint le gars que j’ai vu au ravito ?

Et que dire si je termine devant Guillaume ou quelqu’un d’autre qui m’a déjà dépassé ? Et si je terminais sur le podium ?  Ça non, je ne pourrais pas vivre avec cette idée. Faire un podium illégalement, jamais. Je me dénoncerais.

De toute façon, théoriquement, je n’ai pas suivi le parcours, alors je devrais être disqualifié, peu importe mon rang. Ha, que faire ?

C’est décidé, je vais terminer cette course, mais en arrivant, je vais aller me dénoncer. Voilà, c’est la bonne chose à faire.

Bon, on a beau avoir l’esprit occupé, la section ne passe pas plus vite. Et toujours personne devant, personne derrière. À croire que je suis le seul à faire cette satanée course. Quand se présente finalement la montée menant vers Inter-Centre (38.3 km), c’est une véritable bête que j’ai à affronter. Elle est longue, ardue par moments. De plus, les mouches à chevreuil m’obligent à me métamorphoser en ado et retourner ma casquette, palette vers l’arrière. C’est qu’elles ont le don de venir me bouffer le cuir chevelu juste par le petit trou situé derrière… Sales bestioles !

Pendant que je monte, je songe à ce que je ferai une fois rendu au ravito. C’est un des avantages de connaitre le parcours : on sait quand on approche et on peut se préparer au lieu de se planter devant les tables en se demandant ce dont on a besoin.

Pendant que je pige dans les chips, on m’apprend que je suis dans les premiers. Ha non, ne me dites pas que je suis premier… « Non, mais vous êtes dans les premiers ! ».  Shit, définitivement que je vais devoir me disqualifier en arrivant.

Direction Vietnam. Après une belle petite descente, on entre dans le vif du sujet. Pour une fois, Dan exagérait à peine : il y a effectivement beaucoup de petits rubans roses. Pas aux 6 pouces, mais quand même. La première section passe plutôt bien, puis je crois reconnaitre l’endroit où j’étais demeuré coincé en 2013. Cette fois, ça passe comme du beurre dans la poêle. La traversée des rivières ?  Bof…

Puis le Vietnam, le vrai, celui qui est annoncé avec une pancarte, se pointe. Ouch !  C’est le retour dans le monde du « si vous ne vous tenez pas aux arbres, vous allez faire un plongeon; note: les arbres pourraient toutefois être déjà déracinés ». Ça, il n’y en avait pas l’an passé, je suis prêt à le jurer. On ne s’enfonçait pas dans la boue jusqu’à la taille non plus. Ha, espèce de Dan Des Rosiers à la m… !

Je rejoins une nouvelle fois les derniers du 38 km. Leur verbal et leur non-verbal sont unanimes : ils détestent ça !  J’avoue que j’ai aussi hâte que ça finisse et c’est avec un certain soulagement que je me retrouve sous la 329, de l’eau jusqu’aux genoux.

Suite à la remontée du ruisseau, que je fais évidemment du mauvais côté, question d’avoir des acrobaties à accomplir pour le traverser et regagner le sentier, c’est la montée qui m’amènera au Chemin Wall (42.2 km). Ha, on peut relaxer…

Hé non. Ça monte, oui, mais c’est aussi faux-plat par bouts et ce n’est pas un 100 miles que je fais, c’est un 60k, alors je dois courir. Avec ces maudites mouches à chevreuil qui tournent et tournent encore… Et quand elles piquent, elles partent avec un morceau viande, les espèces de…

J’aperçois une chaise, à l’endroit même où un bénévole devrait normalement se tenir pour annoncer nos numéros aux autres qui sortiraient nos sacs.  Et là, il n’y… qu’une chaise. Bizarre.

J’arrive sur place, les trois bénévoles sont en pleine discussion sur la délinquance chez les poissons rouges en Amazonie ou quelque chose du genre. Heu, s’cusez, c’est que j’ai une course à faire, moi là…

Ils se mettent alors à chercher mon sac. Moi qui ai hésité avant de décider si je le réclamerais ou pas, voilà que je perds du temps à l’attendre. Vous me direz : oui mais on s’en fout, tu vas te disqualifier de toute façon… Ben… peut-être pas. Comme je ne vois personne depuis belle lurette, je suppose que les coureurs plus rapides, ceux qui étaient devant, sont toujours devant. Alors si c’est le cas… Bref, après de longues recherches, on me tend mon sac. Je l’ouvre.

Mais il est où, mon Playboy ?

La blague tombe un peu à plat. Ok, j’avoue qu’elle fait très « années ‘80 », mais quand même… Et puis, est-ce que ça existe encore, le Playboy ?

Je récupère des sachets de LG et redonne mon sac aux bénévoles afin qu’ils puissent reprendre leur conversation de haute importance. Pas de changement de souliers, ni de casquette, ni de t-shirt cette année. J’ai appris que ça ne servait pas à grand-chose.

Tant qu’à arrêter, je fais faire un dernier plein (cette bénévole est pas mal plus efficace que ceux attitrés aux drop bags) de mon réservoir, puis reprends les sentiers. Ça devrait être la dernière fois que je m’astreins à l’opération.

La section m’amenant au lac Lemieux (46 km), je la connais sans vraiment la connaitre. Je sais qu’elle est technique et je sais qu’elle monte. Longtemps. Je la fais donc sans me presser, mais sans niaiser non plus. Et elle me semble encore une fois beaucoup plus longue que les 3.8 km qu’elle mesurerait officiellement.

Ha merde, j’ai oublié de laisser mes arm warmers dans mon drop bag. Pas fort. Finalement, ils auront passé 5 kilomètres sur mes bras et 55 dans mes shorts…

Au ravito, un grand gaillard et deux femmes. Du monde du 38 km ?  Hum, ils ont l’air pas mal trop forts pour être du genre que je rejoins… Coup d’œil à leurs dossards : ils sont de la petite trotte à Joan !  Wow, ce monde-là est dans les sentiers depuis 24 heures maintenant, ils sont en train de finir l’aller-retour de ce parcours infernal !

Disons que la course semble avoir laissé des traces. Une des deux filles a l’air complètement écoeurée. Le bénévole tente de lui offrir de l’aide, tout semble la déranger. Elle est à bout. Je connais, mettons. J’essaie de les encourager en leur faisant part de mon admiration. J’espère que ça va marcher un tantinet…

Direction Lac Bouillon (49 km), par une autre section qui mesure 5 kilomètres alors qu’elle est affichée à 3. La section est roulante à souhait et je me sens comme à Washington: je dois garder le rythme, serrer les dents alors que tout mon corps me demande d’arrêter ou au pire, de ralentir. Pourtant, je ne lève pas le pied et tiens le coup.

Je dépasse plusieurs concurrents du 38 km, mais toujours personne du 60 km. Cout’ donc, ils sont où ?  Je n’en ai pas vu un seul depuis la mi-parcours ! Je regarde ma Garmin. Elle indique 6h26. Comme je me donne 1h30 à partir du lac Bouillon, je constate que ça va être très juste si je veux faire sous les 8 heures… Et le foutu lac Bouillon, je ne le vois toujours pas !

Je m’attends à tomber sur un chantier de construction, c’est plutôt un joli petit développement de condos en bois bâtis sur le bord du lac qui m’accueille finalement, avec en prime, trois, oui trois spectateurs qui me crient des « Bravo » et des « On lâche pas ! ». Même si on est habitué à un relatif anonymat en sentiers, ça fait toujours plaisir à entendre.

En sortant du « quartier » neuf, j’arrive au ravito où cette fois, ce sont des percussionnistes qui soulignent mon arrivée. Ouais, bon, je ne suis pas tellement « musique » quand je cours, surtout après des heures et des heures. Mais je ne suis pas pour leur faire savoir.

Un bénévole, tout sourire, me tend un petit verre contenant un liquide qui semble précieux. C’est quoi, ça ? « De l’eau d’érable » qu’il me répond. Ha non, je n’ai pas envie de me chier le corps, surtout avec le maudites bibittes qu’il y a ici !

Aussitôt dit, aussitôt regretté. J’ai été bête et surtout vulgaire envers un bénévole et c’est un sacrilège. Ces gens-là sacrifient leur journée pour nous, la moindre des choses, c’est de les remercier, qu’ils fassent un bon travail ou pas. En plus, celui-là était très attentionné. Pas fort, mon affaire.

Il ne semble pas m’en vouloir, car aussitôt l’eau d’érable reposée sur la table, il se met à énumérer tout ce qu’il y a de bon à manger. Et comme je m’emplis un peu l’estomac, il m’offre de me verser une verre d’eau dans le cou. Puis un deuxième. Il est si gentil. Je ne me prive pas de le remercier abondamment, espérant compenser un peu pour mon impair, puis prends la direction de la côte de l’enfer.

Après une partie roulante ou je me permets tout de même de petites pauses-marche d’une dizaine de pas pour reposer mes jambes, j’arrive au pied de ladite côte. Regard vers le haut : aussi loin que je puisse voir, je ne vois absolument personne. Bout de viarge…

Prenant soin d’éviter de regarder le chrono, j’entame la première montée en face de cochon. Je sens que je grimpe bien. Arrive la deuxième partie : toujours personne devant, même pas le moindre coureur d’une autre épreuve. Ben voyons…

Arrivé au sommet, je fais part de mon « inquiétude » aux bénévoles : est-ce qu’il y a quelqu’un qui fait cette course ?  Oui oui, il y en a justement qui viennent de passer. Ok, merci de me rassurer. Coup d’œil à la Garmin : 7h. Ok, une heure pour terminer, c’est jouable.

Je finis par rejoindre des gens dans la partie très technique avant la descente. Enfin, du monde !  Parmi eux, le gars avec qui je me suis « perdu » plus tôt. Lui aussi, il est théoriquement « DQ », tout comme le « dude » qu’il a vu là-bas. Heu, le « dude », il te parle présentement. Tu ne le reconnais pas ?

La descente, la dernière vraie descente, est une véritable torture pour l’empoté que je suis. Technique au possible, abrupte comme la côte de l’enfer, je la déteste profondément. En fait, je me lève la nuit pour la détester…

À la station Ravary (54.5 km), un autre band, de cornemuses cette fois, est là pour nous coureurs. Pas certain d’apprécier vraiment ce son grinçant, je dois avouer… De toute façon, le chrono me rappelant que je dois déguerpir sans tarder, je me lance dans la section assez technique, mais bien agréable qui suit. Il y a bien des petits bouts boueux, mais rien pour écrire à sa mère.

J’arrive en peu de temps au poste d’Hydro. Yes, le dernier ravito est proche ! Sur place, une dizaine de bénévoles, mais ils semblent tous trop occupés à discuter du problème de prostitution chez les mammouths au Brésil pour prendre soin des coureurs. Je devine bien qu’ils sont là depuis un bon bout de temps, qu’ils ont vu passer les coureurs de toutes les autres épreuves et que la journée commence à se faire longue pour eux, mais je trouve désolant d’arriver à une station d’aide avec 57 kilomètres dans les jambes et de me faire complètement ignorer.

En fait, il y a en une qui est empressée et qui fait tout pour m’aider. Mais les autres… C’est au point que lorsque vient le temps de partir, j’arrive pour les remercier, puis me ravise: je m’adresse seulement à la dame qui s’est affairée à nous aider. Les autres ?  C’est comme si je n’étais pas là, de toute façon.

Honnêtement, c’est la première fois que je vois ça dans le monde de la course en sentiers et en fait,  je n’avais vu ça qu’au 40e kilomètre du Marathon de Mississauga, où j’avais carrément engueulé les ados qui « s’occupaient » du dernier point d’eau. Ils s’étaient probablement bien bidonné du vieux frog qui les avait enguirlandés en français, mais ça m’avait fait du bien.

Les pancartes décroissantes des 3.5 derniers kilomètres ont fait leur apparition. C’est roulant jusqu’à la route, mais j’évite de me faire des illusions: il reste du beurre de peanut, je le sais. Mais je me fais des espoirs: peut-être en reste-t-il moins que dans mes souvenirs ?

À la traversée, les deux gentils bénévoles me confirment qu’il me reste encore quelques parties boueuses. Puis je tombe sur une section de schnoutte qui s’étend à perte de vue. Ha, calv… !  Était-ce vraiment nécessaire ?  Celle-là, j’avoue bien candidement que je m’en serais passé. Et le chrono qui égraine les secondes…

Je parviens à passer, parfois en prenant carrément le côté du bois. C’est fou de voir à quel point c’est dégueux comme bouette. Et le fait que tout le monde ait piétiné le parcours à cet endroit n’arrange pas les choses. Mais ça finit par se traverser et après quelques autres sections à « obstacles », je tombe définitivement sur du roulant. Ondulé, mais roulant. Enfin !

2 kilomètres, il me reste un peu plus de 10 minutes. Ça va être juste, mais j’ai des chances. Dernier kilomètre: 5:45 de jeu. Je relâche un peu: je vais l’avoir.

Tiens, un photographe. Petit sourire. 🙂

899-6828

Le look ado à 45 ans, avec 59 kilomètres dans les jambes, bof…

Puis, surprise sur ma droite: un sentier balisé avec des rubans roses. Dois-je passer par là ?  Dans le dernier kilomètre ?  Ça ne me dit strictement rien. Tic-tac, tic-tac, j’entends le chrono qui continue à avancer…

Nah !!!  Je ne me souviens pas de cette section, je poursuis sur le roulant. 500 mètres. Good, je suis sur le bon chemin !  J’entends l’animation, le bruit provenant du parc des Pionniers. Je suis à pleine vapeur, les spectateurs m’applaudissent.

Voilà, ça achève. Je passe devant le chrono, il indique 8h01. Hein ?!?  C’est quoi, cette affaire-là ?  Quand je traverse la ligne, le mien indique 7:58:44. Mission accomplie… ou presque.

Pour la petite histoire, après avoir placoté un bon bout avec Gilles à l’arrivée, je suis allé voir les résultats affichés. Constatant que je n’étais pas dans les 10 premiers (contrairement à Guillaume, toutes mes félicitations, mon cher !), j’ai vu que ça ne donnait vraiment pas grand chose d’aller me « dénoncer ». Plus tard, quand j’ai vu que j’avais terminé en 13e position, 9 minutes derrière le 12e et presque 17 minutes devant celui qui me suivait, j’en suis venu à la conclusion que mon « écart » n’avait rien changé au classement final. De plus, ma Garmin m’indiquait que j’avais parcouru la même distance que l’année passée, alors les résultats sont « moralement » acceptables. Mais un petit bémol demeure tout de même…

En terminant, je vous laisse sur un petit film tourné par mon ami Pierre et son frère lors de leur expédition. Ça donne une excellente idée de quoi ça a l’air, l’Ultimate XC…

Ultimate XC St-Donat 2015: l’avant-course

Quand on veut participer à l’Ultimate XC de St-Donat, il y a un incontournable : on doit se taper le trafic des Montréalais qui fuient la grande ville le vendredi pour aller passer la fin de semaine dans le nord. Peu importe l’heure de l’après-midi, on ne s’en sort pas: il faut s’armer de patience et attendre que ça finisse.

Ce qui fait qu’il est autour de 17h20 (mon GPS me prédisait une arrivée à 16h10 au départ de chez moi) quand je me pointe à l’hôtel de ville pour ramasser mon dossard. Bah, ce ne sera pas long, il n’y a jamais d’attente quand on vient chercher son dossard ici. Dans 5 minutes, je serai reparti et avant 18 heures, je serai dans ma super (comme dans « Super 8 ») chambre d’hôtel à Ste-Agathe.

J’ai cependant oublié un léger détail dans mon équation : il est fini le temps où en attendant l’autobus le matin de la course, un inconnu aux cheveux longs et à l’accent franco-québécois m’avait demandé si je savais où il y avait des toilettes dans le coin. Sur le coup, j’avais trouvé qu’il semblait un peu « différent », mais son allure trahissait quelqu’un de très fort. Il allait certainement me planter ce jour-là (ce qu’il a fait, d’ailleurs)…

Aujourd’hui, je connais plutôt bien Joan et on peut dire qu’il ne m’est plus vraiment inconnu ! Un peu grâce à ce blogue, je connais également plusieurs autres personnes dans la communauté des coureurs en sentiers et bon, bien que je ne sois pas la personne la plus sociable sur cette terre, je me sens toujours à l’aise dans cette gang-là.

Je tombe donc sur Pat en arrivant. Et il placote avec qui ?  Pierre, mon inséparable compagnon de route de Massanutten. Trop content de les revoir, on parle-parle, jase-jase. Des vraies mémères. Pat nous parle entre autres du Western States, où son nom a été pigé lors du tirage, mais auquel il ne peut pas participer. Il a averti l’organisation et quelle a été leur réponse ?  Merci de nous tenir au courant. Votre paiement ?  Ha non, impossible de vous rembourser… La grande classe. Il nous fait également une mise à jour sur sa blessure qui l’a tenu à l’écart ce printemps, l’obligeant à rater Massanutten et Ottawa. Il fera le 38 km ici et devrait être en mesure de compléter son 5e Vermont 100 dans 3 semaines.

Quant à Pierre, il accompagnera un autre Frédéric pour cette course: son frère, qui en sera à son premier ultra. Athlète accompli, il a deux Iromen derrière la ceinture, mais ne semble pas trop confiant à l’idée d’avoir à affronter 60 km de racines, de roches, de boue et de montagnes…

Puis je sens que quelqu’un me pince dans le milieu du dos. Mais qui est-ce ?  C’est Julie, mon amie blogueuse hyper-sympa qui a commencé à courir il y a peu de temps (2, 3 ans maximum) et qui peut se proclamer ultramarathonienne depuis Bear Mountain. Ici, elle fera le 38 km, mais je ne doute aucunement en ses capacités à faire le 60. Mais elle y va progressif, ayant couru le 22 km ici l’an dernier. On ne peut pas lui reprocher une telle façon de faire !

Toujours est-il que ça n’arrange pas la malformation qui se développe au niveau de ma mâchoire et l’empêche de fermer quand ça concerne la course. Il faut donc que mon estomac commence à crier famine pour me rappeler que je dois y aller à un moment donné…

Je prends alors mon dossard (numéro 895, ce que je trouve un peu bizarre; ne devrait-on pas avoir un petit numéro ?), mon drop bag et emprunte la route vers Ste-Agathe, non sans avoir au préalable redonné à Julie la serviette qu’elle m’avait si gentiment prêtée… à Bromont !

Pierre m’a bien offert de partager leur condo avec eux, mais la chambre au Super 8 était déjà réservée et payée depuis belle lurette. Et finalement, c’est une chambre bien correcte à laquelle j’ai droit, pas mal mieux que ce que le très vieillissant Manoir des Laurentides a pu m’offrir ces deux dernières années. J’ai suffisamment de place pour étendre mes affaires, une petite table pour avaler mon repas de pâtes et le lit king est vraiment bien. Non, rien à redire.

Après une plutôt bonne nuit de sommeil, c’est sous un épais couvert de brouillard que je reprends la route direction St-Donat. Il fait frais, presque froid : la température indiquée dans l’auto est de 8 degrés. Ouf, Widy a dû trouver la nuit froide !  Une nuit dans les Laurentides, ce n’est pas comme à la TransMartinique, pas vrai Widy ?

Surprise en arrivant aux toilettes portables: il y en a une de prise. Hein ?  Déjà quelqu’un d’arrivé ?  Je constate vite que c’est plutôt un gars, un « vrai », qui a passé la nuit dans son auto. D’ailleurs, dans le stationnement municipal, on retrouve quelques autos qui ont fait de même, ainsi que des motorisés et une roulotte. Mais est-ce légal ?  Aucune idée. Bah, tant que ça ne dérange personne…

C’est bien installé dans l’auto que j’observe la faune arriver, peu à peu. Je songe à mes objectifs. En regardant la liste des engagés, aucun gros nom ne m’a sauté aux yeux, les podiums des dernières éditions ne s’y trouvant pas. Il y a bien Laurent et Benoit qui sont définitivement meilleurs que moi, mais à part ça ?  Ben, il y a Pierre, c’est une évidence, mais il va demeurer derrière, avec son frère. Si je réussissais à faire un 7h30, peut-être pourrais-je me faufiler sur le podium, qui sait ?

Mais c’est plus un rêve qu’autre chose. Les années précédentes, plusieurs coureurs qui m’étaient inconnus m’avaient laissé sur place. Le parcours, très technique, avantage les gens habiles, particulièrement dans les descentes. En plus sa longueur, relativement courte, ne me permet pas de compenser avec mon endurance, comme j’ai pu le faire à Washington en avril.

De toute façon, 7h30, c’est un peu trop optimiste. Avec un 8h12 dans des conditions sèches l’an passé, toute course sous les 8 heures serait la bienvenue. Ajoutez à ça un top 10 et je serai très heureux.

Je finis par me rendre au pick-up qui amènera les drop bags. Comme à chaque année, on nous a avertis que tout sac pesant plus de 5 livres sera rejeté. Et comme à chaque année, les sacs ne sont pas pesés. Ainsi va la vie dans le merveilleux monde des ultras !

J’aperçois Pierre et son frère, prêts à embarquer. Comme j’arrive tout près du superbe autobus jaune, Denis, mon fan numéro un lors du 50k à Sherbrooke (qui peut se vanter d’avoir un fan qui a un PB de 2h51 sur marathon ?  Qui ?) me rejoint. Il semblerait que je suis facile à reconnaitre, étant le seul à porter des genoux pour courir.

On fait le voyage ensemble. Excellent coureur sur route (PB de 2h51, duh !), Denis s’est lancé dans les ultras de style « tourne en rond » contre le temps il y a quelques années. Il s’y débrouille d’ailleurs plutôt bien. Quant à son expérience en sentiers, elle se limite à Bromont, où il n’a finalement pas eu une très bonne journée, ayant à négocier pour ne pas se faire exclure à la mi-parcours pour ensuite devoir abandonner après 93 km de course.

On parle de tout : Boston, Ottawa, nos lieux d’entrainement, nos courses. Notre conversation est toutefois interrompue par un arrêt brutal de l’autobus : un coureur doit faire un pit stop urgent. Je n’ai pas la « chance » d’assister à qui se passe, mais je suppose que c’est le déjeuner qui a décidé de sortir par le chemin où il est entré. Certains disent qu’un ultra n’est pas vraiment commencé tant qu’on n’a pas vomi. Hé bien, pour le gars au sourire gêné qui remonte dans l’autobus sous les applaudissements, on peut dire que la course est déjà partie !

Nous arrivons sur le lieu du départ. Contrairement à l’année passée, personne sur place. C’est donc dire que les concurrents de La petite trotte à Joan sont repartis, mis à part les 4 (sur 13) qui se sont retirés et dont Pierre m’a parlé dans l’autobus. Il semblerait que, si on exclut une équipe de 3 personnes, tout le monde a commis la même erreur que Pierre et sa bande l’an passé, soit emprunter le parcours du 38 km au niveau du lac à l’Appel. Mais selon Dan, notre directeur de course unique et préféré, c’est encore la faute des coureurs qui n’ont pas porté attention et non celle du marquage. Ha, ce cher Dan, on l’aime comme ça !

Aussitôt les portes des autobus ouvertes, tout le monde se garroche dans les buissons pour faire pipi. C’est comme si nous souffrions d’une espèce d’incontinence collective. Denis, peu habitué à ce monde plus « nature », se sent un peu gêné de s’exécuter devant les dames. Tu n’as pas à t’en faire, mon ami, depuis que j’en ai vu une faire ça debout, je ne me gêne surtout pas…

L’arrivée de quelque 60-70 coureurs constitue un véritable buffet pour les insectes de tout acabit. J’ai décidé de ne pas amener de chasse-bibittes, car selon mes souvenirs, je n’en avais pas eu besoin durant la course. Toutefois, la présence des bestioles me rappelle qu’il y a 12 mois, Joan m’avait joyeusement aspergé avant le départ. Shit…

Heureusement, Denis a la gentillesse de m’en offrir. Je lui en serai éternellement reconnaissant.

Dan sort de nulle part et commence immédiatement son discours. Il a l’air sur le Red Bull. En fait, il a toujours l’air sur le Red Bull, mais cette fois-ci, on dirait qu’il est vraiment pressé dans le temps. Bizarre.

Il nous rappelle les règlements de base, nous parle du marquage du parcours « avec des flags roses aux 20 pieds; si vous avez faites plus de 20 pieds sans voir de flag, vous vous êtes trompés de chemin ! ». Oui Dan, on le sait… Quant au Vietnam, il serait marqué « à tous les 6 pouces » et serait divisé en deux parties cette année, à cause du castor qui n’aurait pas construit sa digue à la place habituelle ou je ne sais pas trop.

Pour ce qui est du parcours, Dan nous dit que malgré la pluie du printemps, il n’a jamais été aussi sec. Est-ce que c’est moi ou il nous avait dit exactement la même affaire l’année passée ? Puis, après avoir demandé qui parmi nous en était à sa première expérience ici, il a demandé à nous, les « vétérans », de garder une minute de silence pour les pauvres « recrues ». Ce gars-là va toujours me faire rire !

Coup d’œil à sa montre…

3-2-1, GO !!!

Et c’est comme ça que débute ma troisième aventure ici, moi qui m’étais pourtant juré de ne jamais y revenir…

Le lapin et autres petites affaires

« Ce n’est pas dangereux, avec toutes ces roches ? »

J’étais au mont Royal, à peine 10 jours après Massanutten. Il avait plu durant la nuit. La question venait d’un monsieur que je croise régulièrement alors qu’il promène son chien à cette heure matinale. On échange toujours quelques mots car je suis probablement le seul coureur qui ose approcher son toutou malgré sa muselière. Il e le dit souvent d’ailleurs: « She likes you ». Il n’y a aucune malice dans ce chien, il est juste un peu énervé et ses aboiements peuvent impressionner quelqu’un qui ne connait pas la gente canine. D’où la muselière, pour sécuriser les gens.

Pendant que je massais doucement les oreilles de la bête poilue, j’ai souri au maître avant de répondre à sa question. Il y a bien quelques roches dans les sentiers de notre petite montagne, mais vraiment pas de quoi écrire à sa mère.

 «Ne vous en faites pas, je suis habitué… »

Le lapin

J’ai découvert la Course des 7 par pur hasard l’an dernier, alors que je partais faire ma sortie du samedi matin. Les rues étaient bloquées, des coureurs passaient. Une course chez nous et elle se faisait sans moi ?

Des petites recherches m’ont amené à découvrir qu’elle était organisée par la municipalité, dans le cadre de « Ma ville en fête ». Comme son nom l’indique, elle se déroule sur un parcours de 7 kilomètres, à faire une, deux ou trois fois selon l’épreuve à laquelle on est inscrit.

J’ai vu là l’occasion idéale de réaliser mon rêve de devenir lapin de cadence. Car oui, je « rêvais » de faire ça depuis le jour où David Le Porho m’a si gentiment montré la voie lors de mon premier marathon, en 2007. J’ai donc contacté l’organisation. Réponse ?  Quelque chose du genre : « Ça tombe bien, on se demandait comment améliorer l’événement et l’idée d’avoir des lapins de cadence avait été amenée. »

C’est donc coiffé d’une casquette sur laquelle j’avais agrafé de (trop) longues oreilles rouges et transportant une pancarte de fortune sur laquelle ma douce moitié avait écrit (son écriture est tellement plus belle que la mienne) la cadence que j’allais tenter de maintenir que j’ai quitté la maison pour le lieu du départ, tâchant une dernière fois de courir à ladite cadence, soit 5:00/km. Et comme durant toutes mes séances « d’entrainement », j’ai échoué lamentablement. Cette fois-ci, mon GPS me donna une moyenne de 4:48/km. Doh !  Allais-je pouvoir faire un lapin le moindrement potable ?

Sur place, je ne sais pas pourquoi, mais les gens de l’organisation m’ont tout de suite reconnu. 😉 Comme j’étais en avance, je suis parti faire un autre tour, question d’essayer de trouver le bon rythme. Deux autres kilomètres plus loin, je commençais à « l’avoir », alors j’ai décidé d’arrêter et de retourner au site.

Une belle surprise m’attendait : Dany, une amie du primaire et du secondaire, qui habite tout près. Coureuse depuis peu, elle m’a présenté à sa gang de Cardio Plein Air. J’ai été étonné de constater que j’étais relativement connu. « Ha, c’est lui qui court si vite au parc ! ». Heu… C’est que je suis toujours en intervalles ou en tempo quand vous me voyez au parc… « Le monsieur qui me dépasse toujours au mont St-Bruno !  Il va tellement vite…». Hein, moi ça ? À St-Bruno ?  Je ne vais jamais vite, à St-Bruno… Vous ne vous trompez pas avec quelqu’un d’autre ?

D’autres personnes sont venues me voir. Certaines se demandaient ce que je faisais avec cet accoutrement, d’autres voulaient juste jaser. « Ça fait combien de temps que tu cours ? ». 9 ans, cher monsieur. « Ha, tu as commencé sur le tard… ». Trop gentil. Non mais, pourquoi faut-il qu’il y ait toujours quelqu’un, quelque part, qui réussisse à me rappeler que je suis vieux ?

Avant le départ, je me suis placé où ce que je pensais être le bon endroit dans les couloirs de départ (ce n’était vraiment pas clair, et j’ai pourtant pas mal d’expérience dans le domaine), puis ai jasé avec mon ami René, qui allait courir le 7 km, sa première course. Vraiment pas du genre à s’en faire avec la vie, ce cher René affichait son calme habituel. Initialement, il voulait me suivre, mais bon, le départ du 7 km serait donné 10 minutes après celui simultané des 14 et 21 kilomètres, alors…

Après le réchauffement animé par l’entraineuse de Cardio Plein Air, puis le petit discours de la mairesse (heureusement, pas d’hymne national, vive le Québec !), ce fut le départ. C’est avec 5-6 coureurs collés à mes baskets que j’ai amorcé la course.

Premier kilomètre : 5 minutes tapant !  Ho yeah ! Dès lors, je savais que je n’aurais pas trop de difficulté à garder un rythme assez constant. J’avais prévu demeurer silencieux au début, puis me mettre à parler un peu plus au fur et à mesure que la course progresserait, question d’encourager et/ou distraire mes « clients ». Je me suis donc tenu tranquille lors du premier tour, ajustant ma cadence pour boucler (non sans une certaine fierté) le premier tour en 35 minutes exactement. Bah, je l’ai peut-être raté de 2 ou 3 secondes…

Mais bon, j’avais oublié un léger détail: les lapins, les gens ne suivent pas ça ad vitam aeternam. Ou bien ils se rendent compte que ça va trop vite et les laissent aller, ou bien ça ne va pas assez vite pour eux et ils décollent. Ce qui fait qu’il ne restait plus que deux personnes à me suivre à partir du milieu du deuxième tour.

Je peux toutefois dire que j’ai amené un coureur du 14 kilomètres à bon port. Il soufflait fort, se tenait dans mon sillage à s’accrochant du mieux qu’il pouvait. Je l’encourageais à tenir le coup, égrainant les kilomètres pour l’encourager. Et il a tenu bon pour terminer tout juste sous les 1h10. Quant à l’autre, un participant du 21 km, il est parti au début du dernier tour, ce qui fait que je me suis retrouvé seul.

Ça me faisait tout drôle. Je me sentais un peu ridicule à courir seul avec ma pancarte et mes oreilles de lapin. D’ailleurs, les éclats de rire des enfants que je croisais depuis le début exprimaient plutôt bien ce que je m’imaginais avoir l’air. En plus, les oreilles étaient en train de lâcher, gracieuseté de la transpiration qui détrempait le papier-construction dans lequel je les avais découpées. Hum, il va falloir revoir la conception de ces machins-là…

J’ai au moins servi de motivation à une dame qui portait un t-shirt rose et qui gardait une belle constance depuis le début. Quand j’ai fini par la rejoindre, ça lui a donné un coup de fouet et elle s’est envolée… pour que je la reprenne quelques hectomètres plus loin. Puis, à environ deux kilomètres de l’arrivée, autre sursaut d’orgueil : elle m’a dépassé, ayant l’air de vouloir en finir avec ce satané lapin, et cette fois, elle a tenu le coup.

Ce ne fut malheureusement pas le cas d’un autre « client » que j’avais rejoint entre temps. Je l’ai bien encouragé à s’accrocher, mais il peinait. J’étais déchiré entre l’idée de « faire mon temps » et celle de l’attendre pour le soutenir, mais le sens du devoir a fini par avoir le dessus et c’est avec un petit pincement au cœur que j’ai conservé la cadence.

Puis, après avoir passé la pancarte du 20e kilomètre en 1h40 juste, j’ai fait l’erreur de sous-estimer l’effet d’entrainement du dernier kilomètre. Surtout qu’à 200 ou 300 mètres de l’arrivée, j’ai entendu l’annonceur crier « l’arrivée du lapin », ce qui a créé une mini-vague de cris et d’applaudissements et m’a naturellement poussé à accélérer. C’est donc après 1:44:38 de travail que j’ai traversé la ligne. Objectif raté de 22 secondes. Oups.

 

Course des 7-2656_zpshe6jzdz8

L’arrivée du lapin !  Ce qu’il a dans ses mains ?  Ce qui reste de ses oreilles !

Course des 7-2659_zpsi4eryjqs

Ouais, il n’a pas fait « bull’s eye », comme on dit…

Course des 7-2660_zpsccsswhaj

Bah, on a eu du plaisir quand même !

Au final, j’ai beaucoup aimé l’expérience et ai offert mes services à l’organisation pour l’an prochain. Je pense que ça va devenir une tradition. 🙂

« Courez-vous des marathons ? »

Comme je retournais à la maison en joggant, toujours avec ma pancarte à la main, des gens qui avaient terminé la course entraient dans leur maison située près de chez moi. M’apercevant, une dame s’est écriée: « Heille, c’est le lapin !!! ». J’ai souri et ai envoyé la main. Allais-je être reconnu dans mon petit coin à partir de maintenant ?

Toujours est-il que quelques jours plus tard, alors que je faisais la promenade canine du soir, un jeune garçon qui jouait avec son skateboard m’a demandé : « Est-ce que vous courez des marathons, vous ? ». Heu, oui. Pourquoi demandes-tu ça ?  « Parce que vous marchez souvent avec votre chien».

Je ne voyais pas le rapport et j’ai trouvé ça très drôle. Ha, les enfants et leur esprit de déduction… différent !  Il y a plein de monde dans le quartier qui, banlieue oblige, promènent leur chien à tous les soirs, jamais je ne croirai qu’il demande ça à tous ceux qui passent.

Puis, j’ai analysé un peu et en suis venu à la conclusion que les parents du petit ont probablement parlé du fait que celui qui faisait le lapin pour la Course des 7 était le gars qui passait tous les soirs devant la maison pour promener son chien et que c’était quelqu’un qui courait des marathons. Le petit a rassemblé toutes ces informations dans sa tête et en est venu à la conclusion que je courais des marathons parce que je promenais souvent mon chien. Trop cute !

« Négligerais-tu St-Donat ? »

Achat de souliers « hybrides » (qui conviennent autant pour les chemins de terre que les sentiers), tests en vue de l’utilisation d’une bouteille à la main pour l’hydratation, disons que ces derniers temps, mes actions s’orientent beaucoup vers le Vermont 100.

Ce qui donnait à croire que je négligeais ou même sous-estimais St-Donat, comme m’a demandé ma douce. Non, je ne néglige pas et sous-estime encore moins St-Donat. On ne peut pas sous-estimer St-Donat. C’est notre Massanutten : un parcours difficile, technique, qui teste autant le physique que le mental du concurrent. Une véritable bête.

Mais comme c’est le seul ultra que j’ai fait plus d’une fois, je sais à quoi m’attendre : je vais distancer beaucoup de monde dans la première montée pour ensuite me faire shifter dans la descente. Puis ça va recommencer, encore et encore. Et je vais me dire que c’est la dernière fois et patati et patata…

C’est demain et je ne m’attends vraiment pas à des miracles, vu que j’ai plein de petits bobos achalants. Mais on va s’amuser !  🙂

Ils ne pourraient être plus différents

J’avais prévu faire un mini-récit de l’après-Washington, mais bon, faute de temps, ça ne s’est pas concrétisé. Avec le recul, ça fait bien mon affaire pour la simple et bonne raison que je vais pouvoir en faire un sous forme de comparaison : The North Face Endurance Challenge versus Massanutten.

Hé bien, si on voulait résumer le tout en peu de mots (comme si j’étais capable de faire ça, duh !), je dirais simplement ceci : ces deux événements ne pourraient pas être plus différents. En fait, ils n’ont qu’une seule et unique chose en commun : ce sont des ultramarathons. Un point c’est tout.

Washington, c’était la grosse affaire, avec la machine The North Face toujours dans le portrait: kiosques promotionnels, animation, course des petits, des épreuves sur plusieurs distances et évidemment, la présence de Dean Karnazes. Il y avait même une section « bar » aménagée dans le parc où les coureurs pouvaient aller en boire une petite frette une fois la compétition terminée. Côté course, l’événement offrait un parcours peu technique, de type aller-retour présentant environ 4500 pieds de dénivelés avec plusieurs « boucles » à faire à certains endroits.

?????????????

La photo classique avec Dean, qui n’avait pas son sourire habituel. La raison ? Il avait piqué une plonge durant la course et était tombé sur les côtes. Il allait prendre le chemin de l’hôpital immédiatement après avoir pris la pose.

Massanutten, c’est la course en sentiers à sa plus simple expression. Aucun commanditaire affiché, il y avait une grande tente, 8 toilettes installées dans un champ et c’est à peu près tout. Une seule et unique épreuve : la course de 100 (103.7) miles. That’s it. Honnêtement, je me demande comment ils font pour faire leurs frais. Quant au parcours, il est très technique et présente environ 16200 pieds de dénivelés (j’ai lu 19000 à certains endroits) tout en réussissant l’exploit de ne presque jamais repasser deux fois au même endroit.

Bref, il ne pourrait pas y avoir un plus grand contraste entre deux épreuves. Et ça adonne bien, car elles ne s’adressent pas du tout à la même clientèle.

Personnellement, je ne retournerais pas à Washington, même si c’est une course très bien organisée et que j’y ai obtenu une 9e place totalement inattendue (je croyais que j’étais autour de la 20e position). Je la recommanderais à quelqu’un qui veut en faire son premier 50 km ou son premier 50 miles… et qui profiterait de l’occasion pour visiter la ville. Car c’est ce que nous avons fait et nous ne l’avons pas regretté. Washington est une ville chargée d’histoire et en plus, elle est superbe avec son cachet européen. C’est à voir au moins une fois dans sa vie. À ce temps de l’année, la température n’y est pas encore trop étouffante (sauf le jour de la course, bien évidemment) et si elle le devient, il y a tellement de musées tout aussi intéressants que gratuits qu’on peut y passer des jours et des jours.

78- selfie White House

L’inévitable selfie devant la Maison Blanche, le lendemain de la course.

Paradoxalement, ce qui fait la principale difficulté de la course, c’est sa relative facilité. En effet, les 15 derniers miles sont majoritairement sur le plat, ce qui force le coureur à appuyer, encore et toujours, un peu comme dans un marathon. Il faut tenir le coup, serrer les dents. Ce n’est pas évident de faire ça avec 75 kilomètres dans les jambes. Disons que c’est plutôt inhabituel dans le monde des ultras.

À l’inverse, Massanutten est le paradis du « cassage de rythme ». Les meilleurs ne sont pas seulement les plus rapides (ils le sont, bien évidemment), mais aussi les plus habiles, ce qui explique les écarts démentiels entre les concurrents. C’est une épreuve à la fois physique et mentale, la plus difficile que j’ai pu subir. Pierre me l’a d’ailleurs confirmé : c’est même plus difficile qu’à Virgil Crest, où il avait terminé en quatrième position en 2013.

Afin de se prémunir contre les « imposteurs », l’organisation impose des critères de « qualification », soit avoir couru au moins une course de 100 miles au cours des 3 dernières années ou bien avoir couru au moins un 50 miles ET un 50 kilomètres au cours des deux dernières années. Croyez-moi, ces critères sont vérifiés par le directeur de course. En effet, la veille du tirage, il m’a demandé le lien menant aux résultats du Bromont Ultra car il ne le trouvait pas sur UltraSignUp. Comme quoi, rien n’est laissé au hasard.

N’empêche, certaines personnes font de Massanutten leur premier 100 miles. À mon avis, ce n’est une bonne idée. Moi qui en étais à ma deuxième expérience sur la distance, j’en ai sérieusement arraché. Les ravitos ne sont pas nombreux (il y en 15, comparativement à 23 à Bromont et 29 au Vermont) et sont souvent très espacés, autant en distance qu’en temps. J’y ai commis des erreurs au niveau de l’alimentation et de la gestion de course. Sans mes expériences précédentes, je n’aurais peut-être pas réussi à m’en sortir, malgré la présence de mon partner.

La grande question maintenant : est-ce que je la referais ?  Comme tout bon ultramarathonien, avant même la mi-parcours, j’étais prêt à jurer qu’on n’y reprendrait plus. « Plus jamais ! » que je ne cessais de répéter. Et comme le disait si bien Pat, en ultra, « Plus jamais », ça veut souvent dire « À l’année prochaine ! ».

En fait, je ne sais pas si j’ai envie d’y retourner l’an prochain, mais je n’ai pas non plus le goût de laisser ça comme ça. Un peu comme à St-Donat la première fois, j’aimerais y vivre une expérience plus agréable. En sachant à quoi m’attendre, peut-être que ça irait mieux, qui sait ?

Disons que j’ai encore quelques mois pour y penser…

Anecdotes, avant et après Massanutten

Bière en Pennsylvanie

Vivre avec l’arthrite rhumatoïde, ce n’est pas évident. Vivre avec l’arthrite rhumatoïde ET avec un ultramarathonien, c’est encore moins évident. Non seulement on est accablé par des douleurs qui se présentent sous toutes formes, mais on doit vivre avec une fatigue inexplicable ET partager sa vie avec un fou qui est prêt à faire des heures et des heures de route pour aller prendre part à une course dont personne de sensé n’a jamais entendu parler dans le coin le plus reculé qui puisse exister sur cette terre.

C’est la réalité de ma douce moitié. Contrairement à bien des gens, les longs voyages en voiture peuvent la mettre à plat pour des jours et des jours. Pour cette raison, nous avons décidé de couper le voyage vers Luray, Virginie (petite ville située tout près du lieu de départ/arrivée du Massanutten) en deux. C’était ça ou bien elle ne pourrait pas faire partie de mon dream team. Disons que je n’ai pas eu à y penser longtemps.

Après quelques recherches pour trouver un hôtel qui acceptait les terreurs comme notre Charlotte, nous avons arrêté notre choix sur un hôtel de Bethlehem, en Pennsylvanie.

Nous sommes arrivés sur place sur l’heure du souper, alors j’ai proposé à Barbara qu’elle nous « installe » un peu dans la chambre pendant que j’irais chercher à souper à l’épicerie juste à côté. Avant de partir, je lui ai demandé : « Prendrais-tu une bière avec ça ? ». Sa réponse: «D’après toi ?». Après ça, le monde se demande ce que je peux lui trouver…  😉

J’en aurais pour 5 minutes, 10 max. Arrivé à l’épicerie, j’ai trouvé rapidement de quoi manger, mais pas de bière. Hum… Il sont où, les réfrigérateurs à bière ?  Après avoir parcouru l’épicerie dans tous les sens, j’ai dû me rendre à l’évidence : il n’y en avait pas. Que faire ?  J’avais promis de la bière, j’avais le goût d’une bière, j’aurais de la bière.

Je suis sorti et suis allé voir au Walmart à côté, au cas où. Niet. J’ai donc interrogé le GPS pour une autre épicerie. À 6 km, il y en avait une qui s’appelait « Friendly Food Market ». Si c’était si friendly, il y aurait de la bière, non ?

Bon, 6 kilomètres, c’était en ligne droite. J’ai dû reprendre l’autoroute, mais j’ai fini par trouver l’endroit: un véritable trou. En fait, c’était une insulte pour tous les autres trous que j’ai pu voir dans ma vie: un dépanneur hyper-miteux dont je n’oserais jamais manger la supposée friendly food. Mais bon, de la bière, c’est dans un contenant fermé, non ?  Aussitôt entré, aussitôt ressorti : pas de business à faire là. Je commençais à avoir des doutes : comment un dépanneur pouvait ne pas avoir de bière à vendre et réussir à survivre dans un tel état de délabrement ?

La pharmacie juste à côté, peut-être ?  Je n’y croyais plus trop, mais nous achetions notre houblon dans une pharmacie à Lake George, peut-être ici… Nope.

C’était maintenant une question de principes. Un peu comme le très tenace coyote qui ne veut plus vraiment manger le Road Runner, mais juste se prouver qu’il peut l’attraper, j’allais trouver de la bière. J’ai donc traversé le boulevard pour aller voir dans l’autre dépanneur, moins miteux, de l’autre côté de la rue.

Évidemment, rien à boire. Moi qui ne demande jamais d’aide, je l’ai fait à la jeune fille qui tenait la caisse. Sa réponse ?  Elle ne savait pas où on pouvait acheter de la bière parce qu’elle n’avait pas encore 21 ans et que donc, elle ne connaissait pas ces choses-là.

Hein ?  Elle avait au moins 19 ans et elle ne savait pas ça ?  À son âge, je savais ça, et depuis très longtemps !  C’est la base de la vie, non ?  Vrai qu’on était au pays des Amish et que ces gens ont réussi l’exploit d’élire (et de réélire !) Rick Santorum… En tout cas, elle m’a reféré aux gens qui travaillaient au comptoir à bouffe à l’arrière.

Je devais avoir l’air d’un foutu alcoolo de Québécois, avec l’accent et tout le kit. Mais je n’allais pas baisser les bras. La dame à l’arrière m’a dit qu’il y avait un endroit (comment ça, UN ?!?) qui s’appelait Pavlish, pas très loin. Je trouvais que ça commençait à faire prohibition et mafia, cette affaire-là.

Elle m’a écrit les indications sur un bout de papier. Tourne à gauche ici, 5 pâtés de maisons plus loin, tourne à droite sur telle rue, etc. Malgré le petit bout de papier, après 4 ou 5 indications, je me suis évidemment perdu.

Je tournais en rond, prêt à abandonner, quand je suis tombé sur l’endroit par hasard. Je m’attendais à un style Beer Store, comme en Ontario. Ou à un endroit illégal. Mais non, c’était un… garage !  Oui, ils vendaient de la bière dans un garage !  Je n’en revenais pas.

Je me suis stationné, question d’en avoir le cœur net. À l’intérieur dudit « garage », une surprise m’attendait : de la bière du plancher au plafond, de toutes les sortes : locales, importées, micro-brasseries. Deux employés, hyper-gentils, m’ont demandé s’ils pouvaient m’aider. Heu, avez-vous de la bière ?

Ben non, j’ai demandé s’ils en avaient de la froide. Là-dessus, le choix était plus limité : fallait que je me « contente » de bières américaines. J’ai vu une caisse de Corona dans la partie réfrigérée, alors j’ai poussé ma chance : vous n’auriez pas de la Heineken froide ?  Hé oui !  Le coyote avait finalement attrapé le Road Runner !

Pendant que je payais, une dame est entrée en voiture dans ledit « garage » et là j’ai compris : c’était un drive-thru. Les gens pouvaient entrer en voiture, faire charger le précieux liquide et repartir sans que personne ne les voit faire !  Un peu comme les sections fermées de films pour adultes dans nos défunts clubs vidéos (ça vaut la peine d’aller voir le petit vidéo sur le site).

Maintenant, je comprends pourquoi les fans des équipes professionnelles de la Pennsylvanie (Philadelphie et Pittsburgh) sont parmi les plus enragés de tout le sport : ils sont frustrés !  😉

Et pour la petite histoire, je n’ai pas oublié de ramener également à manger… 🙂

Le buckle

Dimanche 17 mai, autour de midi. J’ai terminé la course depuis environ 4 heures, j’ai fraternisé avec les boys, mangé un peu, puis j’ai pris le chemin du chalet, conduit par ma fidèle équipe de support.

En arrivant, mon estomac a (encore) retourné la marchandise, puis, me sentant mieux, j’ai pris une bonne douche (haaaa !!!) et un presque aussi bon bain. Et maintenant, je somnole, étendu dans le lit, laissant glisser l’air du ventilo de plafond sur ma peau. Cette fois-ci c’est vrai, cette foutue course est bel et bien terminée !

Pression à la vessie, je dois aller aux toilettes. Je m’y rends pas trop péniblement, je suis même surpris d’être en mesure de me déplacer presque normalement. Pendant que je m’exécute, je sens que je commence à être un tantinet engourdi. Ayant déjà fait des chutes de pression, je me dis que je devrais peut-être m’asseoir par terre…

« Reviens à moi mon chéri. Oui, c’est ça, reviens… ». C’est la douce voix de Barbara qui me tient dans ses bras, tout en me passant une débarbouillette d’eau froide sur le visage et la poitrine. Oups, j’ai vraiment perdu la carte… (Pour ceux que ça intéresserait, j’avais eu le temps de terminer ce que je faisais avant de quitter temporairement notre merveilleux monde)

Après avoir repris mes esprits et être retourné au lit, Barbara me dit, encore tout doucement : « Je pense que ce ne serait pas une bonne idée d’aller à la remise des prix ». Elle vient de se taper une nuit blanche pour moi, elle vient de me ramasser par terre dans la salle de bain, je ne suis pas pour argumenter. Ok, je n’irai pas. Ça me fait un peu chier, j’aurais beaucoup aimé y être pour voir Joan recevoir ses prix. Mais bon…

Un peu plus tard, en reprenant contact avec les boys via Face de Bouc, je les mets au courant de ma mésaventure. Ils se demandaient si j’allais bien, sont un peu rassurés d’avoir de mes nouvelles. Et Pierre d’ajouter : « On a oublié de prendre ton buckle, il faudrait peut-être que tu contactes le directeur de course ».

Hein, j’avais droit à un buckle ?!?

Pour les non-initiés, la boucle de ceinture, communément appelée buckle, est le prix ultime pour l’ultramarathonien ordinaire. Je sais, se taper 100 miles à pied pour un buckle, c’est un peu beaucoup ridicule. N’essayez pas de comprendre, c’est comme ça, un point c’est tout.

Habituellement, les organisations en donnent aux coureurs qui réussissent à faire le parcours en-dessous d’un certain temps. Pour la plupart, ce seuil se situe à 24 heures, comme pour proclamer qu’on a réussi à faire 100 miles en une journée. Pour certains c’est un peu moins, d’autres, un peu plus. Je me disais que pour Massanutten, la limite était peut-être 25 heures, 26 au mieux. Alors à 28h12, mon chien était mort, j’allais me contenter de ma casquette.

Erreur. Ils en donnent à tous ceux qui terminent. De couleur argent pour ceux qui font moins de 24 heures, de couleur bronze pour les autres. J’avais donc droit à un !

Lundi matin 8h, je prends donc la route pour aller sur le site de la course, au cas où j’y croiserais quelqu’un de l’organisation. Sur place, ne restent que le chapiteau et les toilettes. Aucune âme qui vive. En sortant, je croise un monsieur et j’apprends que l’organisation loue l’endroit pour la fin de semaine et que tout le monde a foutu le camp. Damn !  Je veux mon buckle, bon !

Je contacte le directeur de course par courriel. Il me répond assez rapidement qu’il ne vit pas dans la région, alors…

Je me mets en frais de retrouver où il vit. Il n’exagérait pas : il demeure à Frederick (je ne niaise pas !) dans le Maryland, à deux heures de route. Le gars est directeur d’une course qui se déroule à deux heures de chez lui !  Je capote un ti peu, moi là…

Petit calcul Google; ce serait un détour de 30 minutes sur le chemin du retour. C’est quoi, 30 minutes pour un buckle ?  Je lui en fais part, il me répond qu’il lui en reste justement un chez lui, qu’il va le laisser dans la boîte à lait (???) sur le bord de sa porte d’entrée si je veux passer sur le chemin du retour.

Hé bien, j’ai retrouvé sa maison (un fichue de belle) et effectivement, le buckle, MON buckle, était là, m’attendant sagement. Il est magnifique. Sans mauvais jeu de mots, la boucle était bouclée, nous pouvions retourner à la maison.

postMMT100

Pour ceux qui ne l’auraient pas déjà vue, photo des mes « trophées » rapportés de Massanutten: le buckle, la casquette « finisher » et en prime, 10 « black toes »

Massanutten, les 53.7 derniers miles… en équipe

Pierre avait son sourire si caractéristique, mais son visage était marqué par l’effort.

« J’ai bien pensé que tu n’étais pas loin. Martin était trop fort, je l’ai laissé partir. Moi, j’ai explosé. Tout ce que je pense maintenant, c’est que je veux juste finir. Pis toi, comment ça va ? »

Explosé, c’était exactement ça. J’avais explosé. On était à la même place. Alors quand il a suggéré qu’on fasse un bout ensemble pour se soutenir, j’ai sauté sur l’occasion. À deux, peut-être qu’on avancerait toujours au rythme du plus lent, mais on serait là pour s’encourager et peut-être que le plus lent, justement, le serait moins.

Avant de quitter, le bénévole nous donna ses conseils. « Profitez bien des 6 prochains kilomètres (oui, il a parlé en kilomètres !  Je ne sais pas si c’est parce que nous avions un accent…  ;-))  pour aller le plus vite que vous pourrez parce que c’est de la route et ça roule bien. Rendus à Habron Gap, mangez jusqu’à ce que votre ventre soit sur le bord d’exploser (tant qu’à être sur ce thème): la section suivante est très longue et très difficile. »

Encourageant, il n’y a pas à dire…

Détail que le gentil bénévole avait omis dans son équation : nous étions à bout. 11 heures à courir, marcher et grimper dans la chaleur et les roches, c’est dur. Pierre et moi étions d’accord : on allait courir relaxe sur les plats et les descentes, mais les montées se feraient à la marche. Et tout comme la mienne, la définition de Pierre du terme « montée » était prise au pied de la lettre : à partir de 1% de dénivelé positif, on appellerait ça une montée.

Ça ne nous a pas empêchés d’arriver à Habron Gap (mile 54.0) au bout du rouleau, ou presque. Mon dream team était là, nous attendant patiemment. J’ai senti une certaine inquiétude dans la voix et le regard de ma tendre moitié. Mon père non plus n’avait pas l’air rassuré par ce qu’il voyait. « On a explosé », ai-je dit simplement.

Mon père, ne comprenant pas trop ce que ça voulait dire, Barbara lui « traduisit » : nous avions frappé le mur. En fait, ce n’était pas vraiment ça. Le fameux « mur », ça arrive en marathon quand les réserves de glycogène sont vidées. Nous, nous avancions à peu près sur nos graisses depuis le départ, mais nous étions quand même fatigués. N’empêche, ça faisait image.

Malheureusement, à cause de la chaleur, je n’avais pas vraiment le goût de m’empiffrer pour la simple et bonne raison que je n’avais pas faim. Je m’entretenais aux gels et c’était à peu près tout. J’avais bien pris quelques bananes et quelques bidules ici et là, mais rien de vraiment consistant. Erreur…

Je me suis donc, un peu à contrecœur, emparé d’un sandwich gelée – beurre d’arachides que je me promettais d’avaler en avançant, dans un bout un peu plus lent (comme s’il y avait des bouts rapides, duh !).

Avant de partir, nous avons averti mon équipe: nous en aurions pour environ 3 heures pour couvrir les 9.8 miles nous séparant de Camp Roosevelt. « Je pense qu’on a le temps d’aller souper au chalet » proposa mon père. Ils avaient le temps en masse, je leur ai confirmé. Si je pouvais sauver de pénibles heures d’attente à mon équipe, je le ferais.

Lueur d’espoir pour la suite : de gros nuages noirs s’étaient amassés au-dessus de nos têtes. L’orage était imminent. Il serait très, très bienvenu.

Avoir de la compagnie, ce ne fut pas seulement un plaisir, ce fut une bénédiction.  Au début, j’avais peur de ralentir Pierre, sachant qu’il est plus rapide que moi. Plus rapide sur route (il est descendu sous les 3 heures à Toronto en mai 2014), meilleur dans le technique (il m’avait mis 20 pleines minutes dans le buffet à St-Donat en 2013). Si je l’avais devancé à Harricana, c’était parce qu’il s’y était momentanément perdu. À Bromont ?  Le petit drapeau mal placé lui avait perdre une vingtaine de minutes et le froid de la nuit avait terminé le travail.

Je lui ai fait part de mes « craintes », il les a repoussées du revers de la main. Je dirais que 95% du temps, c’était lui qui était devant et durant les premières heures, je lui ai répété à maintes reprises que s’il avait le goût d’y aller, de ne pas m’attendre. À chaque fois, il a refusé net. À la fin, j’ai cessé de le harceler avec ça, trop content qu’il soit là pour me montrer le chemin à suivre.

Chemin qui a croisé celui d’un serpent qui n’était pas trop rassurant pour des ignorants comme nous dans le domaine. Habitués que nous sommes aux petites couleuvres moumounes de notre coin de pays, celui-là faisait un bon mètre de longueur et possédait un diamètre qui était ma foi tout à fait respectable. Ayant déjà croisé un spécimen semblable durant une reconnaissance, je m’étais renseigné et bien qu’on retrouvait des serpents venimeux en Virginie, ils ne ressemblaient pas à ça. Mais bon, admettons que ce serpent-là était venimeux et qu’il ne savait pas qu’il n’aurait pas dû être là, on ferait quoi s’il nous mordait, hein ?  On lui dirait qu’il n’était pas supposé être là ?  La belle affaire.  Bref, nous l’avons laissé tranquille et n’avons pas lésiné pour déguerpir.

L’orage a commencé tout doucement pour se transformer ensuite en véritable déluge. Le sentier dans lequel nous devions grimper est devenu un ruisseau, ce qui faisait que nous avions parfois de l’eau aux chevilles, mais on s’en foutait : la pluie était tellement rafraichissante qu’on aurait accepté n’importe quoi. Ou presque.

Quant à la foudre ?  J’y ai pensé un peu, mais pas trop. Ça fait partie des risques. Mais le sol est tellement rocailleux que je doute que la foudre tombe souvent sur les arbres dans ces montagnes. Je m’imaginais juste Michel Morin annoncer aux nouvelles TVA que deux ingénieurs québécois avaient été frappés par la foudre en faisant un ultramarathon en Virginie. Puis j’entendais d’ici Pierre Lavoie, en entrevue exclusive du super bureau d’enquête, dire que les ultras, ce n’était pas bon, que c’était dangereux et patati et patata.

Je pense que j’ai trop d’imagination…

Toujours est-il que l’orage et la bonne compagnie ont fait que je n’ai pas vraiment vu passer cette section supposément infernale. Et quand nous sommes arrivés à Camp Roosevelt (mile 63.9), Barbara nous a fait remarquer que nous avions bien meilleure mine qu’à Habron Gap. Et effectivement, bien que la fatigue ne s’en allait pas, je me sentais beaucoup mieux. Toute idée d’abandonner m’avait maintenant… abandonné. Pour de bon, je l’espérais.

La pause à Camp Roosevelt fut de relativement longue durée, vu que Pierre, qui faisait la course dans la catégorie solo, devait fouiller dans son drop bag pour récupérer sa lampe ainsi que ses vêtements de rechange. Ça faisait bien mon affaire. J’en ai profité pour me reposer et aussi changer ma camisole pour un t-shirt léger, soit celui de Washington.

P1060526

Petite pause bienvenue à Camp Roosevelt. Pierre, en arrière-plan, récupère ses choses dans son drop bag.

Pierre s’est aussi amusé à se foutre de ma gueule, racontant à mon équipe que ma technique de « pipi sans arrêter » ne le rassurait pas tellement, vu qu’il était souvent (lire: toujours) devant et que bon, il ne savait jamais ce que je pouvais faire… Ce qui était bon signe, c’est justement que j’avais recommencé à uriner.

Bref, le moral était revenu quand nous avons quitté pour Gap Creek I (mile 69.6). Tous deux avions accepté le fait que la performance, fallait oublier ça, alors nous avancions sans nous presser. D’ailleurs, nous avons beaucoup discuté et ri de l’obsession du temps qu’on a quand on court sur route. Même en marathon, on s’en fait pour des mini-minutes perdues. En ultra ?  Une mauvaise passe peut nous coûter des heures !  On a bien rigolé quand je lui ai raconté mon « sprint » effréné à la fin du Marathon de New York alors que j’essayais de descendre sous les 3h10 (et que j’ai raté… par 8 secondes !). Non mais, on s’en câl…-tu de descendre sous les 3h10 ?!?

Une fois la nuit tombée, avancer rapidement était presque hors de question. Dans des sentiers hyper-techniques, courir relève souvent de l’exploit en plein jour, alors imaginez la nuit… Et comme pour me montrer qu’elle aussi était fatiguée, ma Garmin, après 16 heures de bons et loyaux services, rendit l’âme.

Nous sommes tout de même parvenus à Gap Creek sans trop de problèmes. En tout cas, pas à ce que je me souvienne… J’ai juste eu un petit moment de panique quand j’ai vu le chrono de ma montre n’avait pas démarré au départ. Puis je me suis dit que j’étais encore capable faire des petites soustractions en me basant sur l’heure. Des fois, quand  on est aussi longtemps dans le bois, le cerveau…

Sur place, autre remplissage de la part de mon équipe, fidèle au poste. On nous a appris que Joan était en quatrième position aux dernières nouvelles et bien, bien en avant de nous. Quant à Martin, il voguait en douzième position, une heure et demie devant. Wow, ils étaient en train de nous sortir des performances incroyables !  C’était dément. Nos amis brûlaient le parcours, j’étais très fier d’eux. Je ne pouvais attendre de les revoir à l’arrivée.

Comme je m’apprêtais à repartir, j’ai vu que Pierre était en grande conversation avec James Blanford, un récent vainqueur ici. Homme qui a la réputation d’être extrêmement taciturne, j’ai été surpris de le voir parler si facilement. Puis je me suis dit : a-t-il déjà terminé ?  Calv… !

« Are you done ? » que je lui ai demandé. « Yeah ! » a été sa réponse. Puis, avec un sourire, il a ajouté qu’il s’était blessé au tendon d’Achille et avait abandonné au 38e mile.

Ouf !  Avant qu’on quitte le ravito, il nous a glissé qu’il serait de l’Eastern States, en août. L’Eastern States ?   La Pennsylvanie, en août ?  Vraiment ? Ça va pas, non ?  En plus, ça prend un doctorat pour réussir à acheter de la bière dans cet état (histoire que je vous raconterai un de ces jours) !  Il nous a souhaité bonne chance en nous serrant la main. Cout’ donc, sympathique monsieur, quand même.

Direction Visitor Center (mile 78.1). La section débute (ho surprise !) par une longue montée. Et, fait particulier, c’est une montée que les coureurs doivent se taper deux fois, ce qui la rend si « célèbre » dans le milieu. Je ne sais pas pourquoi, je m’étais toujours imaginé qu’elle se faisait sur la route. Hé non. Après quelques hectomètres sur un chemin de quads assez large qui nous permettait de la faire côte à côte, c’était le retour en single track… et dans la roche.

Dans le single track, je pouvais apercevoir deux lampes frontales en contre-bas qui semblaient grimper très rapidement. J’étais certain que c’était Brian Rusiecki et son pacer.

« Pierre, je pense qu’on va se faire lapper.. .»

Finalement, non, ce n’était pas lui. Nous sommes parvenus aux fameuses assiettes à tarte (des assiettes à tarte jaunes, avez-vous déjà vu ça ?). L’une indiquait à ceux qui avaient parcouru 70.9 miles de tourner à gauche. Pour ceux qui avaient fait 98.1 miles, c’était tout droit. Nous avons évidemment pris la gauche, mais j’avais foutrement hâte de repasser là…

Un peu plus loin, sur la crête de la montagne, un gars est arrivé derrière et s’est mis à nous suivre. Je lui ai offert le passage à quelques reprises, mais non, il préférait suivre le guide. C’était une section hyper-rocailleuse, ça en était presque ridicule. À un moment donné, je n’ai pas pu m’empêcher de dire que ce n’était pas un sentier. Non mais c’est vrai : si je ne peux y amener mon chien pour une promenade, ce n’est pas un sentier. C’est… un foutu paquet de roches, un point c’est tout !

Le nombre de fois où je me suis enfargé… La fatigue aidant (bah, pas besoin de fatigue pour ça, mais bon), j’alignais les combinaisons de mots religieux à une fréquence pour le moins appréciable. Au bout d’un certain temps, pour blaguer, j’ai cru bon de préciser à notre compagnon : « That’s swearing ». Sa réponse ?  « Yeah, I figured it out ». Comme quoi jurer, c’est un langage universel !  🙂

Vu que c’était technique, Pierre me distançait régulièrement et à un moment donné, dans une descente, j’ai raté un virage et me suis retrouvé devant… rien. Heu…

« Pierre !  T’es où ? »

« Fred ?  Ça va ? »

Sa voix venait de plus haut. Notre poursuivant, qui ne s’était pas enfoncé dans le bois, en a profité pour me dépasser et se diriger vers mon ami. Pour ma part, j’ai dû escalader le bout que j’avais fait en trop pour retrouver le « sentier ».  C’est quoi cette manie que j’ai de me perdre alors que je n’avance pas ?

Soulagé de m’être débarrassé de ce parasite, c’est dans la bonne humeur que ce qui nous séparait de Visitor Center a été franchi. En dépassant un gars, je lui ai demandé si ça allait (parce que forcément, si un gars va moins vite que moi, il a des problèmes), il m’a simplement répondu que ses quads étaient trashés. Il allait finir en marchant, considérant qu’il avait encore pas mal de temps avant la coupure.

« I have plenty of time, right ? » s’inquiéta-t-il tout de même.

«Yeah, you have plenty. Good luck, buddy !».

Ha Visitor Center… À la lecture des récits, je m’imaginais une belle grande bâtisse propre et moderne avec des kiosques pour choisir des cartes des sentiers, des préposés pour renseigner les visiteurs, des cartes postales qu’on pourrait acheter. Lors de ma reconnaissance vendredi, c’est sur une vieille bicoque semi-abandonnée sur laquelle je suis tombé. Elle était fermée et semblait l’être depuis belle lurette. Il y avait bien quelques tables à pique-nique et des bancs pour s’asseoir, mais tout ça criait pour une couche de peinture et le gazon n’avait pas été coupé depuis… je n’ose dire quand.

Bref, ça faisait dur et j’étais content de passer là en pleine nuit pour m’éviter un tel spectacle. Toujours présente, Barbara m’attendait vêtue de bottes en caoutchouc et portait maintenant un buff sur la tête. Tout sourire, elle avait encore et toujours tout ce dont je pouvais avoir besoin. Quant à mon père, il était parti trouver Picnic Area, la station supposément située tout près que nous n’avons jamais réussi à trouver… même en plein jour. Il est revenu à temps pour nous voir repartir.

3.5 petits miles avant Bird Knob (mile 81.6). Petite étape facile, non ?

Maudit que je peux faire dur ! Quand est-ce que je vais apprendre ? Il n’y a jamais rien de facile à Massanutten. Jamais.

En fait, c’est un nouvel ennemi que je devais maintenant combattre : le sommeil. Je m’endormais de plus en plus, malgré toute la caféine absorbée à travers les gels ou le Mountain Dew aux ravitos. Un petit chocolat à la caféine avait fait son effet en quittant Visitor Center, mais ça n’avait pas duré. J’avais gobé une des pilules de caféine que m’avait fournies Gary Knipling, mais sans résultat.

Faisant part de mon état à Pierre, il m’a dit qu’il fallait qu’on parle plus pour se tenir éveillés. Pas qu’on s’était vraiment tus depuis Indian Grave… Car c’est fou à quel point on peut échanger quand on passe des heures et des heures avec quelqu’un. Nous avons abordé un paquet de sujets, sur le sport, le travail, la vie en général. Je connaissais le camarade de course toujours souriant, j’ai appris à connaitre l’homme. Ces échanges que nous avons eus seront, et de très loin, mes meilleurs souvenirs de ce Massanutten.

Toujours est-il que j’étais en mode zombie quand nous sommes arrivés à Bird Knob, un immense ravito constitué d’une table et d’un petit chapiteau et occupé par un grand total de 3 bénévoles. Personne d’autre en vue, la station n’étant pas accessible aux équipes de support.

J’avais remarqué que Pierre s’assoyait à chaque ravito. Pas longtemps, mais il le faisait à chaque fois. Ça faisait presque 24 heures que j’étais réveillé, je venais de passer les 21 dernières debout. Peut-être qu’une chaise me ferait du bien après tout…

“Beware of the chair” qu’ils disent. J’y serais bien demeuré encore des heures, mais Pierre était prêt à repartir. Coup de pied virtuel au derrière et je le suivais dans le sentier.

Les 6.4 miles avant de rejoindre Picnic Area (mile 87.9) furent interminables. J’avais des hauts et des bas, mais plus souvent qu’autrement, j’étais dans le creux de la vague. Par bouts, je dormais littéralement en marchant. J’essayais de parler, mais ça me demandait un effort de concentration hors normes. Sans la présence de mon partner, je crois bien que je me serais étendu quelque part sur une roche.

J’étais dans le plus creux des creux à Picinic Area. Complètement épuisé, j’avais peine à avancer. Me voyant, Barbara s’est précipitée sur moi pour m’annoncer la mauvaise nouvelle : Martin avait abandonné, trahi par un genou.

L’idée de le rejoindre ne m’a pas que traversé l’esprit, je la considérais très sérieusement. Mais merde, je n’étais pas blessé, j’étais juste fatigué. Très fatigué.

Lisant dans mes pensées, Barbara me dit gentiment : « Si tu veux abandonner, c’est correct, tu sais». Je pense lui avoir répondu que je ne savais pas si j’abandonnerais, mais je ne me voyais vraiment pas repartir. La dernière étape de 6.7 miles ne me faisait pas peur, mais celle de 8.9 qui la précédait, je la voyais comme le mont Everest. Impossible pour moi de seulement la considérer à ce moment-là.

Martin était assis sur le bord du feu, enroulé dans une couverture que Barbara lui avait fournie. Il avait les yeux du gars serein avec sa décision. Je l’enviais un peu, je dois avouer. Barbara m’amena un café, mais je cognais tellement des clous qu’elle devait m’aider à le tenir pour éviter que je le renverse sur moi (avec le recul, ça m’aurait peut-être réveillé…).

Je ne bois jamais de café, je déteste le goût. Je me suis tout de même forcé à en prendre quelques gorgées. Rien à faire, c’était trop mauvais (on m’a ensuite dit qu’il était très fort; comment je peux savoir ça, moi ?). « Il vous reste juste 24 kilomètres » a dit Martin à Pierre qui était venu aux nouvelles.

24 kilomètres. Ce n’était rien et pourtant, c’était trop. Beaucoup trop. Je ne pouvais pas repartir. Je devais dormir. « Un petit 15 » comme on dit. Ça avait marché pour Joan à Bromont, ça avait déjà sauvé une journée en installation suite à une soirée légèrement (hum hum) arrosée, ça me prenait ça, ici et maintenant.

Un lit de fortune avait été aménagé, avec des couvertures et tout le kit. Il était libre et n’attendait que moi. Avant de m’étendre, j’ai confirmé à Pierre que nos chemins se quittaient ici, que je ne pouvais plus avancer. Je lui ai donné l’accolade, l’ai remercié pour tout ce qu’il avait fait pour moi. Puis, je me suis étendu, demandant qu’on me réveille 15 minutes plus tard. Un bénévole m’a bordé, comme on le fait avec un enfant. La dévotion des bénévoles dans les ultras dépassera toujours l’entendement…

C’est alors qu’un phénomène bizarre s’est produit. Tourbillon d’idées dans ma tête. L’effet du café peut-être ?  J’entendais la musique, le bruit. Il y avait beaucoup d’activité sur place. 15 secondes, je ne dormais pas. 30 secondes, je ne dormais toujours pas. Je faisais quoi ? Je repartais ou j’essayais de dormir ?

La voix de Pierre est parvenue à mes oreilles. Il était toujours là ! C’était ma chance, je devais la saisir. Là, tout de suite. 2 secondes plus tard, j’étais assis sur le lit et je clamais haut et fort que je repartais.

Pierre m’a sorti son plus merveilleux des sourires. « T’as changé d’idée ?  Tu viens avec moi ? ». Oui monsieur, pis de la marde si je me plante.

Mon dream team n’était pas trop rassuré de me voir retourner ainsi dans l’obscurité. Pas certain qu’ils m’auraient laissé repartir si j’avais été seul. Une chance que ma mère n’était pas là… C’est à ce moment que je me suis rendu compte de l’utilité que pouvait avoir un pacer dans de telles circonstances : assurer la sécurité du coureur. Là, j’aurais Pierre avec moi, je serais correct.

En partant, nous avons pris la résolution de parler, parler, encore parler. Je me suis donc mis à lui raconter plein de choses un peu plus personnelles (mais pas trop là, fallait pas qu’il s’endorme non plus !). Le café faisait effet, nous avancions bien. Mais bon, le café, c’est dur pour l’estomac et… vous devinez le reste.

Sans vraiment avertir, il y a eu retour d’ascenseur. Arrêtés moins d’une minute, nous sommes repartis, Pierre étant un peu étonné de me voir reprendre aussi rapidement. Puis vint la deuxième « attaque ». Et la brève perte de contact avec la réalité.

Retour au temps présent…

Maintenant, je ne soupçonne plus seulement le café, mais toute mon alimentation depuis le début de la course. Les gels, c’est sucré. Et le GU Brew, c’est acide. À la longue… On le sait, c’est toujours le système digestif qui lâche le premier. C’est ce qui est en train de se produire pour moi. Cool, hein ?

L’effet de réveil de ces « vidanges » ne durera évidemment pas. On dit que lorsque le soleil se lève, on a un regain d’énergie et l’envie de dormir s’en va. Mais quand est-ce qu’il va se lever, votre foutu soleil ?

Décidant de risquer, j’avale un gel bourré de caféine. Quelques centaines de mètres plus loin, il ressort. Même chose avec le GU Brew un peu plus tard. Et comble de bonheur, les efforts que je déploie pour faire sortir les surplus ont des répercussions jusque dans la balle de golf qui a poussé entre mes fesses durant la première partie de la course. Hé oui, mon derrière aurait besoin d’être sauvé !  C’est la joie. (Et pour ceux qui se poseraient la question, non, ça ne faisait pas partie des sujets un peu plus « personnels » que nous avons abordés !)

En fait, je n’ai pas vraiment de douleur à ce niveau, heureusement  (pour votre info, je n’ai pas eu pas à utiliser le petit cadeau de Knipling, soit la révision H d’un onguent très connu). Mais je dois me résigner à ne plus boire ni manger jusqu’à Gap Creek II (mile 96.8). Je ferai une couple d’entorses à cette règle, prenant des mini-gorgées pour demeurer le moindrement hydraté, mais sans plus. Vivement le dernier ravito pour boire de l’eau !

Finalement, peu de temps avant d’aboutir sur un chemin de terre, il commence à faire clair. C’est vrai que le corps répond mieux dans de telles conditions. Nous courons donc côte à côte, espérant apercevoir le ravito à tout moment.

« Là-bas Pierre, il y a une madame qui nous fait des grands signes ! On est proches ! ». Petit problème cependant : mon ami ne la voit pas.  Et comme nous approchons, elle s’évapore. Hallucination. Ha ben, elle est bonne celle-là !

« Là, sur la gauche, un gazébo !  C’est la station ! ». Trop gentil pour me dire que j’ai encore une hallucination, mon coéquipier se contente de me répondre qu’il ne voit pas ça non plus. Finalement, c’était un méchant bosquet d’arbres qui avait décidé de me jouer un mauvais tour. Ha le vilain !

Au loin, une voiture. « Je vois un char, Pierre. Tu ne vas pas me dire que j’hallucine un char !?!  C’est une Volvo, elle est noire ! »  Cette fois-ci, nous hallucinons la même chose. Enfin, le dernier ravito !

Sur place, Barbara m’attend avec un gallon de GU Brew préparé d’avance. Je la mets au courant de mes malheurs : le GU Brew, c’est fini. Tout comme les gels. Je vide mon sac par terre et le fais remplir d’eau. J’essaie de la rassurer en même temps : j’ai eu une très mauvaise passe, mais ça va mieux. Il va falloir que le directeur de course me passe sur le corps avec un bulldozer s’il veut m’empêcher de terminer.

Parlant de lui, Kevin est justement en train de jaser avec Pierre. Ils semblent avoir un running gag entre eux depuis qu’ils se connaissent, soit depuis… vendredi soir finalement.  Si ma mémoire m’est fidèle, il le surnomme « Master », mais je ne sais pas pourquoi. Il quitte le ravito en nous interdisant de prendre plus d’une heure et demie pour faire le reste du parcours.

Une heure et demie ?  Il est fou ou quoi ?  Ça va nous prendre deux heures, minimum !  Est-ce qu’il sait que cette dernière section commence par une maudite montée qui ne finit pas ?

Après avoir dit un dernier bonjour à un Martin souriant et somnolant qui a pris place dans notre RAV4 pour retourner au départ/arrivée, je me mets en frais de me trouver un surnom pour compléter celui de « Master » qu’on a affublé à Pierre. Je suggère « Vomit Man ». Ou pourquoi pas: « The Puker » ?  Il la trouve très drôle et ne semble pas revenir que j’aie réussi à remonter la pente à ce point. Moi non plus, d’ailleurs…

Allez, une dernière côte. On la monte à un rythme raisonnable pour se retrouver aux assiettes à tarte. En fait, à l’assiette à tarte, parce que celle du virage à gauche a été enlevée. Ok, plus qu’une petite descente, puis ce sera le chemin de terre du début qui nous ramènera au point de départ.

« Ils vont nous avoir tenus jusqu’au bout, hein ? ». Commentaire de Pierre dans la « petite » descente. Des roches, encore et toujours des roches. Mes pieds que je sens rendus au vif n’en peuvent plus de freiner.

Finalement, le chemin. Extase. Un coureur est là, le regard dans le vide. Qu’est-ce qui se passe ?

Il n’est pas certain de quel côté aller et il ne veut pas faire un seul pas de trop. Voyant que le ruban a été installé du côté droit à la sortie du sentier, j’en viens à la déduction qu’il faut aller à droite. En plus, ça descend de ce côté et c’est supposé descendre jusqu’à l’arrivée, non ?

Les deux Québécois ne faisons ni une, ni deux, et partons vers la droite. Quelques centaines de mètres plus loin, un ruban jaune nous le confirme : nous sommes dans la bonne direction. L’odeur de l’arrivée nous a revigorés (la pente descendante ne nuit certainement pas), nous courons à pleines jambes. 6 kilomètres. C’est fini.

En point de mire, un autre coureur et son pacer. Nous fonçons sur lui, il n’a aucune chance. Il nous félicite au passage. Une autre position de gagnée.

Je tiens le coup, tant bien que mal. Puis Pierre laisse glisser : « On n’a pas vu la pancarte des 100 miles …».

Ha non, ce n’est pas vrai !  Je ne veux pas voir cette foutue pancarte-là !  Depuis un petit bout, j’espère que nous sommes en-dessous des 6 kilomètres. Il en reste quoi, deux ?  Trois peut-être ? S’il fallait que nous croisions cette maudite pancarte pour ramener la distance restante à 6 kilomètres, je pense que je me mettrais à brailler drette là.

Devant, une autre « victime ». Celle-là marche péniblement. Autre position de gagnée, une troisième depuis que nous avons rejoint la route. Mais mon attention n’est orientée que vers une seule chose : le changement de surface. Quand on sera sur l’asphalte, on sera près. À chaque petit pont, je crois que ça y est. Mais non, il y en a encore et encore. Nous pensions bien que rendus à la montagne, nous aurions à tourner. Négatif, on doit la contourner. Ça vas-tu finir ?

Finalement, l’asphalte. Puis, une indication pour entrer dans le camping. Nous sommes tous près. Il fallait tout de même une dernière montée… Pierre la ferait bien à la course, mais je lui signifie que je n’en peux plus, je vais la marcher. Il m’attend et c’est ensemble que nous reprenons, à la course.

« Je ne sais pas pourquoi, je deviens toujours émotif dans les fins de course ». J’ai peut-être le cœur tendre, mais mon ami l’a encore plus, je crois. Il gardera toutefois sa contenance. Après 17 heures passées ensemble, des liens se sont tissés entre nous et il aurait bien pu se laisser aller. En tout cas, moi je n’aurais eu aucune gêne à le faire.

Nous traversons un petit pont de bois, puis le voilà enfin : le grand champ. Il fallait le courir, nous le faisons sans la moindre hésitation. Je tends la main à mon compagnon, mon coéquipier. Il m’a littéralement tiré jusqu’ici. Je ne sais pas comment je pourrai un jour le remercier.

Joan s’est emparé du micro pour annoncer notre arrivée en français. Puis Kevin prend la relève avec un porte-voix, annonçant le « French Canadian Duo ». Il nous accueillera alors que nous traversons la ligne ensemble.

P1060531

L’arrivée du « French Canadian Duo »

Ça faisait 28 heures, 12 minutes et 36 secondes que nous étions partis…

P1060534

Avec Kevin Sayers, le directeur de course

P1060536

C’est fini, mon amour. Merci pour tout…

P1060537

Joan, great job pour ta super 3e place ! You rock !!! Mais dis-moi, me trouverais-tu dégoûtant par hasard ? 😉

 

P1060538

Ha ben non, tu veux me prendre dans tes bras maintenant ! 🙂

P1060539

Les quatre mousquetaires québécois. De gauche à droite: Pierre, moi, Joan et Martin. Qui est-ce qui a l’air le plus brûlé ?

Massanutten, le calvaire solitaire des 50 premiers miles

Ha ce que je peux être bien !  Couché dans le lit douillet du chalet que nous avons loué, notre petite Charlotte blottie contre mes jambes, Barbara qui dort à poings fermés. Repose-toi mon amour, tu le mérites tellement, après une autre nuit passée à me suivre, à me soutenir. Ce maudit Massanutten à la noix, il est enfin derrière moi, derrière nous !  Mais je l’ai tellement vécu intensément que j’en ai encore des flashbacks alors que je suis ici, dans notre lit. Je pense bien que je vais en avoir longtemps, de ces flashbacks…

« Fred, Fred, ça va ?  Tu vas t’en sortir ?»

J’ouvre peu à peu les yeux. Je reconnais la voix de Pierre, qui m’est maintenant si familière et si rassurante. Ma frontale éclaire les 7-8 dernières gorgées de GU Brew qui jonchent maintenant sur le sol parce mon estomac a tout simplement décidé de retourner la marchandise.

Merde, cette foutue course n’est pas terminée. Nous venons de quitter la station Picnic Area (mile 87.9) et j’ai réussi l’exploit de me vomir les tripes pour la deuxième fois depuis.

« Oui, ça va mieux. Ça a fait du bien de faire sortir le méchant et ça me réveille. Mais tu ne me croiras pas : je me suis endormi après avoir dégueulé ! ». En fait, je me demande si je n’ai tout simplement pas perdu connaissance. En tout cas, j’ai perdu la carte l’espace de quelques instants, c’est certain.

Retour en arrière, quelque 23 heures auparavant.

Le départ s’est somme toute bien passé. Nous sommes partis ensemble, les 4 mousquetaires québécois, à l’assaut du diabolique Massanutten, probablement la course de 100 miles la plus difficile de l’est du continent (le Barkley, ce n’est pas dans l’est, bon !). Rapidement, Joan nous a laissés, Pierre, Martin et moi, pour aller rejoindre ses comparses extraterrestres à l’avant du peloton.

Sur le chemin de terre menant aux premiers sentiers, la bonne humeur régnait dans notre petite troupe. Toutefois, trouvant le rythme légèrement rapide pour cette longue course, j’ai pris la (que j’ai supposée sage) décision de laisser aller mes deux autres compagnons et de marcher dans les montées. Cette stratégie avait été payante sur le long terme lors de mon premier 100 miles, je me disais qu’elle le serait encore une fois ici.

Au premier ravito (Moreland Gap, mile 4.1), deux bénévoles, une table et des cruches d’eau nous attendaient. Point à la ligne. « Vous n’avez pas de verres ? ». Nope. Qu’à cela ne tienne, je me suis accroupi, ai ouvert grand la bouche et l’ai pointée à la bénévole ayant l’air de dire : « Vide ton pichet d’eau là-dedans ».

« Are you serious ? ». You bet I am. Vide !  Elle s’est donc exécutée, au grand plaisir de l’autre bénévole. Je voulais de l’eau, vous en aviez, on pouvait faire de la business. C’est ce qu’on a fait !

En route vers Edinburg Gap (mile 12.1) où mon père allait m’attendre patiemment, je me suis surpris à m’amuser dans le sentier. Et c’est là-dedans que j’ai commis l’ultime sacrilège en me disant : « C’est ça vos fameuses roches ?  Bof… ». Présentement, les mains sur les genoux, tentant de reprendre mon souffle alors qu’un filet de bave coule encore de mes lèvres, je me demande si je n’ai pas été victime d’une indigestion de roches…

« Joan est passé il y a à peu près 15 minutes de ça. Martin et Pierre 5 minutes, pas plus. Ils m’ont dit que tu étais plus sage qu’eux ».  Ouais. Sage ou… je n’avais juste pas le choix ?  Car dès ce moment, je sentais, je savais que je n’étais pas dans un grand jour. Le contraire m’aurait étonné, avec la chaleur annoncée. Donc, exit la perf à la Philadelphie 2012 ou Bromont 2014. Washington il y a seulement 4 semaines de cela ?  Pas sûr… Déjà, je sentais que j’étais en retard sur les temps de passage prévus. Ce n’est jamais bon signe, les retards.

Principe universel ou presque à Massanutten : une station d’aide est toujours située dans un creux. On descend ?  La station s’en vient. Et qu’est-ce qu’il y a après ?  Une montée. Il faut se faire à l’idée. En fait, on dirait qu’il y a bien des affaires dont il fallait se faire à l’idée ici. Dont la chaleur et… les maudites roches.

J’aurais toutefois eu tort de m’en plaindre en me rendant à Woodstock Tower (mile 20.3), car après une longue montée, un sentier somme toute praticable nous amenait à courir sur la crête de la montagne, nous donnant plusieurs points de vue splendides sur les alentours, points de vue qui auraient certainement été plus intéressants si le matin n’avait pas été si humide… et s’il n’y avait pas eu ce qui me semblait être une douzaine de mouches à chevreuil qui bourdonnaient autour de moi.

C’était l’enfer. Pour moi, mouche à chevreuil égale chaleur. C’est vrai, on dirait que je n’en ai autour de moi seulement quand il fait chaud.  Est-ce à dire que c’est lorsque je dégage des odeurs particulières que ces bestioles semblent me confondre avec un cervidé ?  Pourtant, on est en Virginie, non ?  Les mouches devraient savoir à quoi ressemble un cerf de Virginie,  il me semble !  Enfin…

J’ai eu plusieurs pensées pour Joan dans cette section. Le pauvre, il avait dû se la faire à la marche l’an passé, terrassé par la maladie. Marcher dans un sentier qui se court, ça doit être très dur sur le moral, surtout pour un coureur de sa trempe. Faire 12 heures de route pour marcher ici ? Shit…

Fatigué par un coureur qui me collait aux fesses, j’ai pris une pause pour resserrer mes souliers. Passa une première femme, puis une deuxième, accompagnée d’un homme. J’étais seul avec mes mouches quand j’ai repris mon chemin, mais par un miracle quelconque, j’ai fini par rejoindre la seconde femme.

Elle semblait peiner, mais s’entêtait de continuer à courir coûte que coûte, même dans les montées les plus rocailleuses. Rendu sur ses talons, ça m’a brûlé les lèvres de lui conseiller de marcher dans les montées, que ça n’allait pas plus vite de « courir » comme elle le faisait. Mais j’ai décidé de m’abstenir, peut-être savait-elle ce qu’elle faisait. Mais ça semblait tellement laborieux, son affaire…

N’osant pas lui demander le passage, de peur de me retrouver dans une section très technique où elle me recollerait, je suis demeuré à ma position. Loin derrière, la voix d’une autre femme. Plus elle s’approchait, plus je devinais qui en était la propriétaire. C’était Amy Risiecki, j’en aurais mis ma main au feu.

Rendue assez proche, je l’entendais parler de ses courses, de son mari (Brian, l’éventuel vainqueur). Je me suis retourné, c’était bien elle. Elle racontait maintenant à qui voulait bien l’entendre (et même à ceux qui n’auraient pas voulu) qu’elle faisait cette course-là juste pour le plaisir parce qu’elle avait les championnats du monde de course en sentiers bientôt. Mais elle ne pouvait décemment pas ne pas faire Massanutten. Ben oui Chose, un 100 miles juste pour le plaisir. Tu me prends pour une valise ?  Est-ce que j’ai des petites roulettes sur le ventre, moi là ?  Une tite poignée dans le dos ?  Non mais…

C’est qu’elle souffre d’incontinence buccale, cette fille-là !  Pas moyen de lui clore le clapet.  À moins qu’elle souffre d’une malformation et que ça ne puisse pas rester en position fermée ?

Toujours est-il que lorsqu’elle s’est rendue compte qu’une femme me précédait, elle n’a même pas pris le moindre temps d’arrêt dans le débit effréné de ses paroles pour demander : « Kathleen, are you all right ? ». L’autre de lui répondre « I sprained my ankle really bad, not sure if I’ll be able to continue. ».

Kathleen ?  Comme dans Kathleen Cusick ?  Gagnante de multiples ultras, dont le Vermont 100 ?  Et moi qui voulais lui montrer comment courir…

« I’m sure you’re gonna kick my ass, as usual. »

Moi, si elle pouvait juste lui fermer la gueule, je n’en demanderais pas plus…

À Woodstock Tower, une jolie jeune femme était assise, un sac de glace sur le genou. Voyant cela et poussée par une envie irrésistible de faire la course juste pour le plaisir, Amy ne s’est pas attardée et a repris les sentiers. La sachant plus lente que moi sur la route (elle court Boston en 3h25 environ et ne m’a jamais devancé lors d’un marathon), je me disais que la suivre serait peut-être une bonne idée. Et avec un peu de chance, elle pourrait peut-être poursuivre en silence ?

Je peux dire que je ne me suis pas ennuyé. Malgré une carrure pour le moins imposante pour une coureuse, Amy a avalé la section suivante avec une régularité à couper le souffle. Elle marchait les montées et, contrairement à la majorité des gens, le faisait avec les mains sur les reins. Hummm…  Habituellement, quand je vois quelqu’un qui monte avec les mains sur les reins, je prends ça comme un signe de faiblesse et je fonds sur ma proie. Mais elle… Surtout que dès qu’elle mettait à marcher, ses mains allaient là. Double humm…  De toute façon, ce n’étaient pas les 3-4 misérables sorties où j’avais fait des montées qui m’avaient permis de redevenir moi-même dans le domaine, alors je restais derrière. Et j’observais… tout en appréciant le silence car oui, elle a fini par ralentir de ce côté.

Mon étude dura l’heure qui a été nécessaire pour couvrir les 5,6 miles nous séparant de Powells Fort (mile 25.8), où je suis arrivé un petit peu à la traîne, gracieuseté d’un bout technique avant de déboucher sur un chemin de terre roulant.

amy

Amy Rusiecki escortée par deux compagnons. On peut me voir, un peu à la traîne derrière

FredPowell

J’arrive à Powell’s Fort, premier marathon de complété

C’est à cette station que j’ai eu la confirmation que son idée de faire cette course « just for fun », c’était de la grosse merde. Alors que j’étais empêtré avec ma veste dont je siphonnais le réservoir à une vitesse phénoménale, elle remplissait ses deux bouteilles, prenait quelques victuailles à manger pour la route et était repartie. Me semble qu’une fille voulant juste s’amuser n’aurait pas attendu son amie blessée…

Car bien que blessée, la dame Cusick nous avait suivis d’assez près et je n’avais pas terminé de remplir mon réservoir qu’elle était repartie elle aussi. Méchante foulure, y’a pas à dire. Est-ce que mentir fait partie d’une stratégie secrète parmi l’élite de ce monde ?  Ceci dit, va falloir que je sois plus efficace lors de mes arrêts…

kathleen

Kathleen Cusick se présente à son tour, supposément sur une seule jambe

J’allais la rejoindre un peu plus loin, profitant du long chemin de terre pour rouler un peu. Lui lâchant un « Great job ! » au passage, elle m’a répondu par un « You too ! » avec une petite voix toute cute. C’est qu’elle est plutôt jolie en plus… Ça m’a donné le goût de l’attendre et courir avec elle.

Il faut croire que cette envie était loin d’être partagée car à la vue d’un ruisseau, je me suis arrêté pour m’asperger d’eau. Elle est passée en coup de vent, sans mot dire. Et je ne l’ai foutrement jamais revue.

Cette douche impromptue, j’en avais grand besoin. Bien qu’il n’était pas encore 10 heures, et malgré l’ombre, la chaleur s’installait peu à peu. Une fille au ravito avait même fait le commentaire qu’elle avait déjà suivi un cours de hot yoga où il faisait moins chaud ! Merde, on avait eu droit à un merveilleux 20 degrés jeudi, pourquoi pas aujourd’hui ?  Pourquoi fallait-il que la journée la plus chaude de l’année tombe sur le jour de la course… encore une fois ?  Tabar…

Et bien que je buvais comme un trou, je ne pissais pas. Sentant mes mains qui commençaient à enfler, la crainte sérieuse d’un début d’hyponatrémie faisait tranquillement sa place dans mon esprit.

Tout comme le doute, d’ailleurs. Les roches, les vraies, avaient fait leur apparition. Nul à chier dans le technique en temps normal, imaginez sans les mois de pratique. Si quelqu’un m’avait vu aller, il m’aurait trouvé pathétique. Pas moyen de prendre le moindre rythme, je devais toujours arrêter, essayer de trouver le meilleur chemin par où passer, les chevilles sollicitées au maximum. Butant à répétition sur les roches, jurant comme un bûcheron, je fis un serment sur l’honneur : plus jamais on ne m’y reprendrait.

Et toujours pas envie de pisser. Après deux arrêts dans la première heure, rien dans les 5 suivantes. Redoublant d’efforts pour ingurgiter du liquide, j’ai fini par m’exécuter. À mon soulagement, ce qui est sorti avait une couleur jaune foncé, ce qui indiquait un petit début de déshydratation, rien d’alarmant.

Ce soulagement fut bien éphémère. Avançant péniblement, j’essayais de m’encourager en me disant qu’à Elizabeth Furnace (mile 33.3), Barbara aurait rejoint mon père au sein du dream team. Mais l’idée que j’en sois seulement rendu au tiers me décourageait. Je savais qu’il ne fallait pas penser à ça, que je devais prendre les stations une à une, mais…

P1060516

Arrivée à Elizabeth Furnace. Je me sens vraiment comme dans un four…

Au ravito, je ne pouvais pas manquer Barbara : elle avait enfilé son plus pétant des t-shirts roses. J’avais juste envie de lui dire à quel point je l’aime, je voulais la remercier d’être là. Je me suis retenu, de peur de devenir émotif et de perdre toute contenance. Je lui ai simplement donné un petit baiser.

« Comment ça va ? »

« Il fait chaud ! ». Crissement, tabarnakement (c’était LE moment approprié pour l’utiliser en adverbe) chaud.

« Mais ça va tenir. » Il fallait que je montre à mon équipe que j’étais au moins un peu positif. Pendant qu’ils m’aidaient à remplir mon réservoir et me fournir en gels, Barbara me tenait au courant de la progression de mes amis. Joan était passé depuis près d’une heure. Pierre, depuis 20 minutes. Quant à Martin, les deux ne s’entendaient pas. Mon père disait qu’il était avec Pierre alors que Barbara, de son côté, disait qu’il n’était pas passé. Or je ne l’avais pas vu à la traîne sur le parcours.

« Pouvez-vous me confirmer le tout ? ». Je ne sais pas pourquoi, mais ça m’inquiétait. Il fallait que je sache que mes amis étaient ok.

P1060518

Un des nombreux remplissages

Comme seulement 4.7 miles me séparaient de Shawl Gap (mile 38.0) et que j’allais les revoir là, je me suis dit que cette section passerait bien. Je me suis donc élancé, le cœur presque léger, non sans avoir dû au préalable enfiler 2 verres d’eau parce que j’avais répondu « Not enough » à un bénévole qui me demandait si je pissais…

Mon évaluation fut une (autre) erreur monumentale. Cette section est constituée d’une suite infinie de roches qu’on doit d’abord grimper, puis redescendre. Des roches, des roches, encore des roches. Bah, en montant, tant qu’à ne pas avancer de toute façon…  Mais en descente ?   Calv… !!!

Kevin, le directeur de course, nous avait ordonné de nous amuser. Hé bien, je contrevenais aux ordres. Je ne m’amusais pas. Pas pantoute. Je voulais juste que ça finisse, ces maudites roches !!!  Et pour ça, j’avais deux choix : ou bien j’allais plus vite, ou bien j’abandonnais. Et comme je ne pouvais pas vraiment aller plus vite…

Oui, abandonner. Moi, le gars qui n’a jamais fait un DNF. Mais avec plus de 110 kilomètres devant moi, je ne pouvais pas m’imaginer faire des roches pendant tout ce temps. C’était quoi le but ?

J’essayais de penser au temps de vacances et à l’argent investis. La prochaine fois, je ferai comme les autres : j’arriverai la veille. Et qu’est-ce que je dirais à Barbara et mon père, qui étaient là juste pour moi ?  Que je lâchais parce que j’étais écoeuré ?  Non, je ne pouvais pas faire ça, je m’en voudrais. Et que dire de tous ceux qui me suivaient à distance, que ce soit ma mère au chalet ici ou mes amis, au Québec ?  Ma patronne aussi suivait mes déplacements. Étais-je pour montrer à ma patronne que j’étais un lâcheur ? Arrêter à cause d’une blessure, ça se justifie. Parce qu’on n’a plus le goût ?  Jamais dans 100 ans !

Comme ça se produit souvent dans de telles situations, un petit miracle est arrivé: j’ai rejoint un autre coureur !  Je peinais, je n’avançais plus et pourtant, je gagnais du terrain sur quelqu’un ?  Peut-être n’étais-je pas seul dans la galère de la souffrance après tout ?

Ceci combiné au fait que l’arrivée à Shawl Gap se faisait par une belle petite descente contribua au retour de mon sourire. Barbara portait toujours son t-shirt rose pétant, elle semblait toute aussi heureuse de me voir. Elle me confirma que Martin était toujours en course, il s’était pointé juste avant Pierre, une vingtaine de minutes avant moi. Joan ?  Il était déjà passé à leur arrivée.

P1060524

Petit sourire en me pointant à Shawl Gap. Je dois avouer que le fait de voir mon père engouffré dans le foin pour prendre cette photo n’était pas étranger à mon état d’âme!

C’est donc rempli d’un optimisme renouvelé que je suis parti en direction de Veach Gap (mile 41.1), une station non-accessible aux équipes de soutien. Je ne les reverrais qu’à Habron Gap, au mile 54.0.

Ces 5 kilomètres sur route étaient les bienvenus. Je courais à un bon rythme, tâchant à la fois de progresser tout en me ménageant. Une inquiétude commençait toutefois à me ronger : je ne voyais pas beaucoup de rubans jaunes. En fait, je n’en voyais plus depuis un sapré bout de temps ! Pas de coureurs devant pour me rassurer un peu, pas de coureurs derrière. Que faire ?  Merde, j’avais manqué un virage, j’en étais certain.

Pas trop atteint au moral malgré tout, j’ai rebroussé chemin jusqu’à ce que je croise un autre coureur qui m’a presque traité de con. Finalement, je ne m’étais pas trompé. Je me suis donc ajouté une belle petite distance bien inutilement en faisant marche arrière.

Étonnamment, ça ne m’a pas mis dans tous mes états. J’ai repris la route sans m’en faire, me disant que ces 2-3 minutes perdues n’étaient pas la fin du monde. Je courais les descentes et les plats, marchais les montées et suis arrivé à Veach Gap avec une belle attitude positive.

Comme je mangeais un peu, d’autres sont arrivés, dont une fille qui portait des antennes (oui, des antennes !). Dans la plus pure tradition des ultrarunneuses, elle est passée en coup de vent. Bien déterminé à ne pas la laisser filer, je suis parti derrière elle, la suivant à distance… tout en admirant le paysage !  😉

La contemplation n’a pas duré. Rapidement, je me suis (évidemment) retrouvé dans une montée. Une vraie de vraie. Tous les ultramarathoniens en ont vu des montées. Des centaines, voire même des milliers. Pour ma part, la montagne Noire et la côte de l’Enfer de St-Donat ainsi que le mont Grand-Fonds à Harricana figuraient dans le haut de mon palmarès. Mais celle après Veach Gap, ouch !

Pas qu’elle était tellement abrupte, mais elle ne finissait tout simplement plus. Selon ce que j’ai lu, ce sont 5 kilomètres que je me suis tapé. Avec le soleil à son zénith qui me cognait sur la tête. Les cubes de glace que j’avais enfouis dans ma casquette s’étant vite transformés en eau s’égouttant sur le sol, mon corps tentait tant bien que mal de se refroidir. Et pour ce faire, il faisait pomper mon cœur à tout rompre. Moi, le « grimpeur », j’étais mis dans les câbles par une montée. La mort dans l’âme, j’ai dû me résoudre à m’arrêter une minute pour reprendre mon souffle.

Heureusement pour mon mental, la porteuse d’antennes semblait peiner autant que moi. Je suis parvenu à la garder en point de mire jusqu’à ce que je tombe, après avoir fini par finir de monter, sur un dépôt d’eau. En tout, au moins une cinquantaine de gallons d’eau avaient été déposés là, juste pour nous. Fatigué du GU Brew qui collait dans ma bouche, j’ai bu à grandes gorgées. Puis, demandant pardon à ceux qui suivaient, j’en ai « gaspillé » un peu pour prendre une douche. Mon corps le réclamait.

Comme je m’y attendais, le soulagement apporté fut momentané. Et c’est péniblement que je me suis rendu à Indian Grave (mile 50.1). Tout juste avant d’y parvenir, j’ai remarqué que j’avais pris 11 heures pour atteindre les 80 kilomètres. À Bromont, 10h30 avaient été nécessaires pour parcourir la même distance. Or ici, non seulement me restait-il encore plus de chemin à faire (3.6 miles de plus), mais c’était sur un parcours que je ne connaissais pas du tout. Je voyais mal comment je pourrais faire sous les 26 heures. De toute façon, pour faire 26 heures, fallait que je finisse et ça, c’était de moins en moins sûr… Je marchais de plus en plus souvent des sections qui auraient pu se courir. J’en étais même rendu à me dire que si Joan avait pu marcher à Harricana, j’avais bien le droit de faire de même à Massanutten.

En tout cas, une chose était certaine : je demanderais à mon équipe de seulement me dire si mes compagnons allaient bien. Je ne voulais pas savoir quelle avance ils avaient sur moi, j’avais le moral déjà assez bas comme ça.

Puis, à Indian Grave, surprise : Pierre était là, assis sur une chaise, parlant à un jeune coureur qui semblait au bout de son rouleau.

« Hey, salut le CANADIEN ! »

Massanutten, avant les roches

« Ça monte en joual vert ! »

Non, je ne cours pas. Pas encore. Je suis en voiture avec mon père, en train de faire une reconnaissance des différents endroits où se trouveront les stations d’aide que je croiserai sur mon parcours demain samedi et… dimanche, bien évidemment. Pour la circonstance, le dream team des équipes de soutien (constitué de ma Barbara et de son beau-papa unique et préféré) a été reformé. Mon paternel étant en charge de la navigation, il préférait avoir fait le tour auparavant. Et c’était presque indispensable car certaines stations étaient situées dans des endroits tellement reculés qu’il aurait été très difficile de les trouver en pleine nuit.

Ainsi donc, nous sommes en direction de Camp Roosevelt (mile 63.9) après avoir quitté l’endroit où sera établie la station Habron Gap (mile 54.0). Et depuis ce qui me semble être plusieurs minutes, nous montons, montons et montons sans arrêt, par le petite route 675 qui est asphaltée, mais un peu étroite à notre goût par bouts.

J’éclate de rire: « Dire que je vais me taper ça à pied demain… avec 100 kilomètres dans les jambes ! ». En fait, je ne me taperai pas exactement ça, mais certainement l’équivalent en dénivelé, sinon plus, en passant par les sentiers. Mon père rit à son tour, mais je ne suis pas certain qu’il trouve ça vraiment drôle.

Rendus au sommet, la vue est imprenable. Wow !  Nous nous arrêtons pour admirer le tout et constatons qu’un sentier passe effectivement par là. Bon ben, ça a l’air que je vais repasser par ici…

Après être passés par Camp Roosevelt (qui est un ancien camp militaire transformé en camping rustique pour randonneurs et qui était fermé. Pourquoi fermé en mai ? Sais pas, attendent-ils des températures dans les 40 degrés pour accueillir des randonneurs ?), nous nous dirigeons vers Caroline Furnace, le camp de vacances où le quartier général de la course est installé.

Dans un champ, j’aperçois un grand chapiteau et le fameux silo abandonné qui fait partie de la brand Massanutten. Nous sommes vraiment au bon endroit.

Après avoir récupéré mon dossard et mon t-shirt de l’événement (en coton et à manches longues, pas certain qu’il va servir souvent), nous nous installons à une table sous le chapiteau pour attendre le début du briefing des coureurs.

Au bout de quelques minutes, un monsieur que je qualifierais de très sociable passe devant moi et me demande si je suis coureur. Heu, oui… Il se présente alors: « I’m Gary, and you are ? ». Je me présente comme étant Fred de Montréal (les Américains ont de la difficulté à comprendre « Frédéric » quand je le dis au long). Il me donne un vigoureux first bump accompagné d’un large sourire. Et là j’allume: c’est Gary Knipling, une légende ici. Âgé de 71 ans, il a terminé 17 fois cette course et il y va pour une 18ème cette année. Le first bump, c’est un peu sa marque de commerce.

Il semble étonné que je le connaisse, surtout quand je lui parle de son fils (qui a 15 finishes à son actif, preuve comme quoi la difficulté à comprendre certaines choses, ça peut être génétique). Mais il me surprend à son tour quand il me demande si je connais Joan. Hein, il le connaît ?  Ma parole, tout le monde le connait ! Cout’ donc, le jour où il va rencontrer le pape, les bonnes soeurs qui vont assister à la scène vont-elles se demander qui peut bien être le vieux bonhomme habillé en blanc qui parle avec Joan Roch ?

Parlant du loup, je surveille leur arrivée à lui, Pierre et Martin du coin de l’œil. Partis à 4h de Longueuil, ils espéraient être ici à temps pour le briefing qui doit débuter à 16h.

Knipling repasse près de nous, des petits ziplocs dans les mains. Il m’en tend un et me montre du doigt deux petites pilules. Elles sont jaunes, mais sont marquées par un grand V. Hum, si elles étaient bleues, ce serait difficile de ne pas faire de blague…

Ce sont des pilules de caféine. Bah, je m’étais très bien débrouillé à Bromont, je doute en avoir besoin. Mais au cas où, ce serait con de ne pas les trainer. Il me montre ensuite une petite enveloppe de Preparation H: « You know what it is. It can save your ass ! ». Le jeu de mots me fait pouffer de rire. Ça aussi fera partie de mon équipement.

À peine 5 minutes avant le début briefing, je vois mes trois comparses apparaître au loin. Ils ont réussi. Je vais à leur rencontre et les accueille avec un « Ha les CANADIENS ! », running gag que j’avais avec mes collègues quand j’ai travaillé au Japon. C’est que pour nous Québécois, peu importe notre allégeance politique, se faire dire que nous sommes canadiens fait toujours un peu bizarre. Nous sommes québécois avant tout… et canadiens durant les Jeux olympiques ! 🙂  D’où la blague, que je suis le seul à comprendre.

La veille

Les 4 mousquetaires, 12 heures avant le départ

Ils n’ont pas trop l’air fatigués par leur voyage. Joan a les yeux un peu pochés, mais je ne m’inquiète vraiment pas pour lui. Le temps de quelques photos et qu’il ramassent leurs dossards, le briefing peut commencer.

C’est rare que je peux dire ça, mais celui-là est à la fois très utile et tout aussi intéressant. Alternant entre le sérieux et l’humour, Kevin, le directeur de course, et ses acolytes réussissent à passer leur message tout en gardant notre intérêt pendant une bonne heure. Un exploit.

Il y a cependant une de leurs instructions que je ne suivrai pas. Pour ceux qui, comme moi, installent leur dossard sur leurs shorts, ils ont demandé de le faire sur la cuisse gauche, pour des raisons de visibilité afin de pouvoir annoncer notre nom à l’arrivée.

« Ha ben non, je l’installe du côté droit ! ». Martin, se demandant bien pourquoi je tiens tant à ce côté, je lui réponds: « Je ne sais pas si vous êtes ambidextres, mais moi, je pisse à gauche ! ». Celle-là, il y a juste à la table des Québécois qu’elle a été comprise. Et le pire, c’est que j’étais sérieux…

Arrive samedi, le jour J. Ma tête sait que ce sera, et de loin, la plus difficile épreuve de ma vie sportive. Après nous avoir aguichés avec un 20 degrés jeudi, Dame Nature nous en garrochera 10 de plus en pleine poire aujourd’hui. L’humidité ?  Elle ne sera pas si mal en milieu de journée, mais elle est à trancher au couteau quelques minutes avant le départ. Pourtant, je ne m’en fais pas. Je ne me sens pas trop nerveux, quoi que Barbara a laissé filtrer hier que je commençais à être un tantinet irritable.

Je suis accompagné de mon père, qui s’est levé à 2h pour être là. Il se rendra ensuite à Edinburg Gap, au mile 12.1 (où je devrais passer entre 6h15 et 6h30) pour ensuite retourner au chalet déjeuner et ramener l’autre moitié de mon équipe championne avec lui à temps pour mon passage à Elizabeth Furnace (encore un nom qui a rapport aux fours, sont-ils vraiment obligés de nous rappeler qu’il va faire chaud ?) au mile 33.3, prévu entre 10h30 et 11h. Quoi, je suis un gars chanceux, vous dites ?

Assis en tenue de course sous le chapiteau, je n’ai pas froid. Merde, il est 3h45 du matin et je n’ai même pas un soupçon de semblant de frisson qui voudrait se pointer. À Washington au moins, je gelais avant le départ. Ouais, là ça commence à m’énerver un peu…

Sous la tente

Dernières minutes de repos avant que 4 heures sonnent

Mes compagnons arrivent, ils ont dormi au camping situé à côté. En fait, Joan et Martin ont dormi. Pierre, bof… Pour ma part, j’ai eu une nuit « normale » pour une veille de course 3-4 heures de sommeil. Ça devrait faire l’affaire. De toute façon, pas vraiment le choix, n’est-ce pas ?

Ce que je remarque surtout, c’est leur équipement. En fait, l’absence d’équipement. Joan, ok, on est habitués: il est vêtu de 2 t-shirts, un à manches courtes et l’autre à manches longues et on devine qu’il va s’en débarrasser en cours de route. De l’eau, de la bouffe ?  Nada.

Martin ?  Il porte une chemise qui va, et c’est évident (elle a des traces de peinture), prendre le bord assez rapidement. Pour le liquide ?  Une bouteille à la main, et pas une grosse: probablement 16 onces, peut-être 20. Tu vas manger quoi ?  « Ce qu’il y a aux stations ». Ben oui, comment ne pas y avoir pensé ?

Quant à Pierre, on voit que son linge va revenir à Montréal avec lui, mais il n’a rien d’autre. Il ne croit pas avoir à boire avant Edinburg Gap, alors il a laissé son sac d’hydratation dans son drop bag qu’il récupérera là-bas.

Et moi qui pars avec une veste contenant 2 litres de GU Brew, une douzaine de gels, des gaufres, des Advil, des pilules de caféine, du Preparation H…

A quatre sous la tente

On compare nos équipements… de course !

Une grosse horloge numérique à été installée tout près de la banderole de départ/arrivée. J’aime beaucoup ce principe: on voit tous l’heure qu’il est, le temps qu’il reste et le départ est donné à l’heure prévue, point à la ligne. Pas de zigonnage ou de départ retardé pour des raisons X ou Y.

Plus que 7 minutes

À peine 7 minutes avant de partir pour le grand voyage…

À une minute du départ, mon père me donne l’accolade et me chuchote à l’oreille « Amuse-toi ». Ce que le froid n’a pas réussi à faire, mon père l’a fait: me donner un frisson.

Je retourne à mes amis, on se souhaite tous bonne chance. Amenez-le, votre supposé parcours infernal !

Souffrance à Massanutten

Celui-là, il a été dur. Très dur.

Da la chaleur humide à laquelle on n’est pas habitués. Un parcours tout simplement infernal qui m’a semblé être une suite infinie de roches sur lesquelles je tentais tant bien que mal (surtout mal) d’évoluer. Des dénivelés somme toute raisonnables, mais bon, je n’avais pas encore eu l’occasion de vraiment faire des montées-descentes cette année, alors…

Ajoutez à ça des phénomènes que je n’avais pas vécus à Bromont lors de mon premier 100 miles: une envie perpétuelle de dormir durant la nuit et un estomac qui retourne la marchandise après 88 miles. Agréable ?  Bien sûr !

Ce qui a en quelque sorte sauvé la mise, c’est la présence de Pierre à partir de la mi-course. Une autre première pour moi: faire la course en équipe. Pendant environ 17 heures, nous nous sommes soutenus, encouragés (ben, c’est surtout lui qui m’a soutenu, faut l’avouer). Nous ne pouvions faire autrement que terminer le tout ensemble, main dans la main, pendant que Joan (qui a terminé avec une excellente 3ème place) annonçait notre arrivée au micro en français.

Beaucoup de choses à raconter, on s’en rejase bientôt.