Bromont Ultra: la suite

Sections 9 et 10 (kilomètres 55 à 71 : le lac Gale)

Pierre a quitté le camp de base avant moi, son compagnon juste après. Celui-ci me rejoint dans le stationnement menant au chemin de terre que nous allons emprunter. En passant, je l’entends me murmurer : « On ne lâche pas le jeune ! ». De quessé ?  Hé, je ne me souviens pas la dernière fois où je me suis fait appeler comme ça… et je ne pensais bien que ça ne m’arriverait plus jamais ! 😉

La petite route est roulante, mais comme elle est en montée, je préfère la faire en marchant. Je vois les deux autres courir et s’éloigner. Je suis confortable avec ma décision: avec plus de 100 kilomètres encore à parcourir, je me dis que la route est encore longue. Très longue. Dans le meilleur des cas, je courrai quand je repasserai, dans quelques (ok, plusieurs) heures. Demain matin, en fait !  Hé oui, je vais encore courir demain matin.

Entrée dans les sentiers : ils sont larges, pas tellement techniques. J’adore. Dans une longue montée, je gagne du terrain sur Pierre, assez pour l’entendre raconter à des cyclistes de montagne que nous avons pris le départ à 9h ce matin. J’ai un peu perdu la notion du temps, mais à voir la réaction des gens et aussi et en y pensant le moindrement, je me rends bien compte que nous sommes en fin d’après-midi. Ces personnes achèvent probablement leur journée de vélo alors que nous n’avons pas encore franchi la moitié de notre parcours. C’est vraiment débile comme course.

Sur les bords du lac Gale, je suis frappé par la beauté des lieux. Après à peine un kilomètre à longer les berges du lac, nous arrivons au ravito Balnéa (kilomètre 62). Déjà ?  Mon Dieu, une petite étape facile !  Pierre me surprend en s’assoyant. Il faut dire que l’endroit est invitant: bien à l’abri, beaucoup de tables, de la bouffe en grandes quantités, des gens accueillants et de la musique au son de laquelle je m’amuse à « danser », au grand plaisir des bénévoles qui sont d’office. C’est certain que pour les gens dits normaux, ce ne devrait pas être l’air qu’on a après 60-65 kilomètres de course. Mais bon, c’est l’air que j’ai, alors…

Notre compagnon quitte le premier, Pierre et moi suivant pas tellement loin derrière. Sauf que mon « modèle » croise sa famille en chemin et s’arrête pour leur jaser un peu. Je poursuis donc seul, jusqu’à ce que j’arrive sur les traces de celui-dont-je-ne-saurai-jamais-le-nom. Son non-verbal indique clairement qu’il est dans un creux. Il n’offre aucune résistance quand je le dépasse. Je le perds de vue rapidement. Serait-il cuit ?

J’évolue donc maintenant complètement seul dans les beaux sentiers du secteur du lac Gale. Au bout de 2 ou 3 kilomètres, je croise un coureur qui ne fait pas partie de la course. Je lui dis bonjour, il me répond… que je suis en quatrième position !  Je cite alors Robert DeNiro : « C’est à moi que tu parles ? ». Car je trouve totalement incongru que je sois en quatrième position, surtout que je sais pertinemment que Joan et Thibault sont devant. Je ne peux pas croire qu’il n’y a seulement qu’un autre coureur devant moi.

« Tu es dans le 160 kilomètres solo, non ? ». Heu, oui… « Ben t’es en quatrième position, mon loup. ». Mon loup ?  C’est ma femme qui m’appelle comme ça, tu sauras !  Mon loup, franchement… Mais la nouvelle qu’il m’apporte est tellement bonne que je ne lui en tiens pas rigueur.

Je vogue donc, profitant de chaque instant de ce bonheur que je suppose passager. Très passager même, car j’entends maintenant des pas derrière. La cadence est rapide, je suis définitivement en train de me faire shifter. Au revoir quatrième position !

Je me retourne. Une fort jolie fille est effectivement en train de me rattraper. Mais j’ai à peine l’occasion de commencer à réfléchir qu’elle me dit qu’elle court le relais. Ouf !  N’empêche qu’elle court vite quand même !  En temps normal, je n’aurais pas de difficulté à la suivre, bien au contraire, mais on dirait que mon corps entier est conditionné à une seule et unique tâche : faire la distance. Je laisse donc partir l’inconnue.

Le sentier finit par se corser et devenir ma foi, très technique. Je ne m’attendais pas à ça. Monte, monte, monte encore. Mais tout en haut, je me rends compte que l’effort en valait la peine : la vue sur le lac est à couper le souffle. Pour la première fois de ma vie, j’ai envie de prendre un selfie. Mais mon téléphone est bien emballé dans un ziploc, il prend une éternité à allumer… Peut-être tantôt ?

Ouais, il commence à faire sombre dans le bois, vivement le camp de base. En descendant sur le chemin de terre qui m’y ramène, je vois une indication pour la course de 12 kilomètres. Mais moi, je fais le 160, dois-je passer par là ?  Je décide de ne pas prendre de chance et retourner au camp de base par le chemin où je suis passé plus tôt.

Il semblerait que ce n’était pas la chose à faire car j’arrive du mauvais côté de la tente où je dois faire prendre mon poids. Oups. L’important est que je ne me sois pas raccourci et il semblerait que non. Sous la tente, Allister. Aussitôt, je lui lance un gros : « I hate you !!! ». Voyant son hésitation quant à savoir si je suis sérieux ou pas, je me jette dans ses bras et lui fait l’accolade. « C’est vraiment un beau parcours que tu nous as fait » que je prends soin d’ajouter.

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Oups, j’arrive du mauvais bord…

Je reconnais ensuite ma gang qui m’attend avec un bel enthousiasme. Parmi eux, un intrus : Pat, qui porte des vêtements chauds et une tuque. Ha non, il a dû abandonner… Shit !  Mon expression doit trahir ce que je pense, car il s’empresse de me dire, sur un ton très calme : « C’est pas grave. C’est vraiment pas grave. On va se reprendre !»  Je lis la sérénité dans ses yeux, ce qui me rassure un peu. Il n’a pas l’air blessé, probablement qu’il a encore son exploit de l’UTMB dans le corps. Je suis quand même déçu pour lui. C’est un peu beaucoup grâce à lui si je suis ici aujourd’hui… Il nous raconte ce qui s’est passé ici. Oui, on va se reprendre Pat.

Ok, de retour à ce que je peux un tant soit peu contrôler : ma course. La pesée: 146 livres.  J’ai perdu 2 livres depuis le départ, c’est parfait. Juste pour satisfaire ma curiosité, je m’informe de ma position. Après vérification, on me confirme : je suis quatrième. Holy shit…

La section a été plus courte que prévu : 15 ou 16 kilomètres plutôt que les 18 annoncés. Ça ne me fera pas pleurer. Mais définitivement que je dois ajouter allonger mes vêtements et partir avec mes lampes frontales. Barbara me demande si je veux « ma » frontale. Je lui réponds que ça m’en prend deux en lui expliquant que c’est essentiel : en effet, si les piles deviennent faibles sur ma lampe, comment les changer si on n’a pas une autre source lumineuse ?  Comme pour appuyer mon argumentation, je demande confirmation à Pat qui répond : « Hé oui, toujours deux lampes ».

Ma douce, prévoyant toujours l’imprévisible, sort une deuxième frontale du sac qu’elle transporte. Elle est incroyable ! J’enfile donc mon t-shirt à manches longues jaune-flashant de Boston (autre idée de ma tendre moitié, question que je sois plus visible la nuit), place une lampe autour de ma taille et pendant que Patrick le super bénévole omniprésent (il est partout !) aide Barbara à remplir ma veste, j’enligne l’autre frontale à l’endroit où elle devrait être : sur mon front, bien évidemment ! Dernier accessoire : ma cloche à ours. Pas que ça me tente vraiment, mais bon, au cas où…

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Kilomètre 71, je commence à me déguiser en ultrarunner…

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Laissant Barbara et Patrick s’occuper des tâches nécessitant le moindrement d’habileté…

Plus que la petite boucle du mont Oak et j’aurai la moitié de parcourue.

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À l’assaut de la petite boucle du mont Oak

Sections 11 et 12 : (kilomètres 71 à 80, le mont Oak)

C’est au joyeux son des gueling-gueling de ma cloche que j’attaque le petit bout très roulant dans le champ menant aux sentiers. Je ne peux pas croire que je vais endurer ça toute la nuit… Je pénètre ensuite dans les sentiers du mont Oak, les premiers que j’ai faits à la course lors d’un séjour en camping dans la région il y a quelques années. Dans la forêt, l’obscurité se fait vite sentir et je vis une première : courir à la lueur de la frontale.

Cette section a été affublée de plusieurs surnoms : le labyrinthe et le jour de la marmotte en sont des exemples. Pour ma part, je dirais plutôt des spaghettis. On a l’impression de parcourir un enchevêtrement infini de sentiers constitués de dizaines de virages en épingle. À la longue, à l’obscurité, on finit par attraper le tournis. À maintes occasions, je me demande si je ne suis pas déjà passé par là et ne suis pas en train de refaire le même trajet, encore et encore.

C’est avec joie que j’aboutis sur un poste de ravitaillement (Canaël, kilomètre 77 supposément). Good, je ne me suis pas perdu. Je m’attendais à un petit relais cucul, mais non, c’est un full ravito, alors j’en profite pour m’empiffrer. Juste un peu là… C’est l’heure du souper, non ?

Un peu plus loin dans les dédales interminables, je crois reconnaître quelqu’un. En fait, c’est son manteau que je reconnais : c’est Pierre-Olivier !  Je suppose évidemment qu’il est derrière moi (c’est dire à quel point ces sentiers sont mêlants : on ne sait même pas si quelqu’un est devant ou derrière !) et me dis que finalement, il n’a pas eu trop de problèmes. Tant mieux pour lui. Menacerait-il ma super quatrième place ?

C’est quand je me rends compte quelques minutes plus tard qu’il est devant que je commence à sérieusement me poser des questions. Comment se fait-il qu’il est là ?  Je le rejoins, on échange quelques mots. Je vois bien qu’il ne me reconnaît pas, alors je lui plante carrément ma lampe dans la face, question d’être bien sûr que c’est lui (les bonnes manières finissent par se perdre avec les heures de course…).

« Fred ?  Qu’est-ce que tu fais derrière moi ? ». Je me demande plutôt ce que tu fais devant moi, chose !  Aussitôt, je lui demande s’il a fait les sentiers du lac Gale. « C’est quoi ça ? ». Tu n’as pas vu le lac ? Le sentier sur le bord, la vue d’en haut… « Non. ». Ha ben bout de viarge, il n’a pas fait la boucle du lac Gale !  J’ai au moins 15 kilomètres de plus que lui de parcourus !  Je lui demande s’il a un GPS, question de vérifier la distance parcourue. Négatif. Évidemment. Cout’ donc, qui est-ce qui court sans GPS de nos jours ?  En tout cas, j’en suis à peu près certain: les indications n’étaient pas assez claires au camp de base et il est parti sur la droite au lieu de prendre la gauche. Moi, je connais un peu la géographie du coin, mais ce n,est pas pareil pour tout le monde.

On se suit un petit bout, puis je le distance peu à peu. Après des milliers de zigzags, je sors finalement du bois et me retrouve dans un champ. Il fait maintenant vraiment très noir. La seule façon de me retrouver, c’est de suivre les petits fanions roses plantés à même le sol, un à un. Quand j’aperçois des obstacles fixes utilisés pour les concours équestres, je sais que je me rapproche du camp de base.

Finalement, la section ne faisait pas 7 kilomètres, mais plutôt 9, peut-être même 10 !  J’arrive à une table où il n’y a aucune victuaille d’offerte, ni même d’eau. De quessé ?  C’est l’endroit où on peut récupérer son drop bag. Ouais… Le bénévole, voyant que je cherche de l’eau, m’offre sa propre bouteille. Les bénévoles en ultra, c’est vraiment un monde à part.

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Le lieu de récupération des drop bags. Je n’ai pas vraiment d’affaire là…

Barbara me demande si je veux me changer. Non, je me sens correct pour continuer comme ça. « Tu ne vas pas partir de même ? » demande Marie-Claude. Heu… oui. Tu sais, je bouge un petit peu, genre. Pas certain que je vais faire la nuit comme ça, mais pour le moment, pourquoi m’encombrer ?

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La moitié du chemin de fait. Ça va bien, mais ça ne veut pas dire qu’on trouve ça facile…

Pierre et son compagnon arrivent comme je suis pour partir. Avec eux, Pierre-Olivier qui leur dit qu’il s’en va faire le lac Gale. Je ne peux qu’admirer cette honnêteté. Il aurait pu facilement « oublier » cette boucle-là et partir tout de suite pour un deuxième tour. Bon, l’organisation se serait peut-être rendu compte de quelque chose vu que nos numéros sont pris en note à chaque ravito, mais quand même…

Mes supporters vont maintenant quitter, me laissant aux bons soins de Barbara et de mon père. Je les remercie de leur présence. Ça fait tellement chaud au cœur de voir des gens se déplacer ainsi pour venir nous voir… J’avertis mon équipe qu’il se pourrait bien que ça me prenne 2 heures pour franchir les 13 prochains kilomètres. En effet, ils sont techniques par bouts et je n’ai aucune expérience en course la nuit, alors ça risque d’être encore plus long. Je préfère les avertir.

Avant de quitter, mon père me dit : « À partir de maintenant, c’est du bonus. Tu sais, tu n’as jamais couru aussi loin. Alors si ça ne va pas, il n’y a pas de mal à t’arrêter. Ce sera quand même le plus long que tu n’auras jamais fait. ».

C’est drôle, mais l’idée ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Dans ma tête, je suis à mi-chemin. Abandonner ? Peut-être l’envisagerai-je plus tard, mais pour le moment, il n’en est même pas question.

Coup d’œil à la Garmin : 10h30 depuis le départ. Ok, on va oublier les 20 heures. Même 22 heures va être difficile. J’essaierai de faire 24 heures, mais à la base, ce que je veux, c’est terminer.

Sections 13 et 14 : camp de base (80k) à Versant du Lac 2 (93k)

Commence mon deuxième tour. Dans l’herbe mouillée, encore une fois. Bien content de ne pas avoir changé de souliers, ça aurait été une pure perte de temps. Une fois dans le sentier qui longe la route, Barbara me klaxonne au passage, je lui envoie la main. À tantôt mon amour !

Dans la partie technique, une belle surprise : elle me semble infiniment plus complexe que lors du premier tour. C’est fou la différence par rapport à mon premier passage ici. C’est comme… le jour et la nuit (duh !).

Suivant les conseils donnés par Joan, je cours avec les deux lampes allumées. Celle à mon front éclaire en permanence où mes yeux regardent alors que celle à ma taille se charge de me donner une bonne idée des petites variations dans le relief. Au fur et à mesure que je progresserai, je vais allumer cette dernière dans les sections techniques et l’éteindre dans les parties plus roulantes, question d’économiser les piles.

Je découvre rapidement un inconvénient majeur à ma frontale. En effet, on peut ajuster l’angle selon lequel on veut qu’elle éclaire. Sauf qu’à chaque fois où mon corps subit un coup le moindrement brusque (genre sauter en bas d’une petite butte), elle s’abaisse et éclaire mes pieds. Je le sais où ils sont mes pieds, espèce de frontale à la con ! Je t’ai achetée pour que tu éclaires devant, pas mes pieds, bout de sacrament.. Des heures durant, elle me fera damner et sortir tous les saints de l’église. Au final, la cloche à ours n’aura peut-être pas servi à grand-chose…  😉

Au relais Cercle des Cantons 2 (kilomètre 87), je m’apprête à faire un squat pour prendre de l’eau à même la champlure du 5 gallons, comme un peu plus tôt dans la journée. C’est à ce moment que je me rends compte que mes quads commencent à me demander grâce : impossible pour moi de faire cette manœuvre !  Oups. Ok, je peux me passer d’eau, mais s’il fallait que je sois obligé de soulager un numéro deux dans le bois… Je préfère ne pas y penser.

Bon, est-ce moi ou est-ce l’obscurité ?  On dirait vraiment qu’il y a plus de montées et de descentes que lors du premier tour. Peut-être que je m’en rends plus compte parce que plus tôt, j’avais de la compagnie, alors que maintenant, je suis seul. D’ailleurs, j’ai tellement l’impression de ne pas avancer que je m’attends à ce que Pierre et son comparse me rejoignent d’un moment à l’autre. Mais chaque fois que je me retourne, rien. Pas la moindre lumière. Ça en est presque louche.

J’arrive au ravito Versant du Lac 2 (kilomètre 93) 1h58 après avoir quitté le camp de base. Pas mal comme prévision, hein ?  Et surprise : le coureur qui me précède est là. C’est Martin, que je connais de nom, mais que je ne reconnais pas. Avoir su… C’est tout de même la première personne à avoir fait 100 miles à la course en sol québécois (c’était au Pandora 24 en juillet). Il part juste comme je me pointe le nez, mais c’est la première fois que je le vois. Alors que je pense que je perds du terrain, serais-je en train d’en gagner ?

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Mon accueil au 93e kilomètre. Pourquoi ai-je l’impression que madame est moins empressée que monsieur ? 😉

Mon équipe est là, fidèle au poste. Je décide de changer de vêtements : j’opte pour le combo t-shirt – coupe-vent, plus chaud pour la nuit et plus flexible aussi car je peux enlever les manches du coupe-vent. Je garderai toutefois les shorts, ne ressentant aucun inconfort à ce niveau (mise à part la foutue clé du RAV4 qui s’amuse à frotter sur mon monsieur).

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Un autre changement de costume

Le buffet maintenant. Qu’est-ce qu’on fait quand on a envie de tout bouffer ?  Car oui, mon estomac se porte super bien. Tiens, je vais essayer un sandwich gelée – beurre d’arachides. On va voir ce que ça donne. En tout cas, c’est bon en ta…

Ok, une grosse section devant. Je prévois 2h30, peut-être même 3 heures pour me rendre au garage du gentil monsieur, à peine 11 kilomètres plus loin. C’est dire à quel point j’ai du respect pour le parcours qu’Allister nous a concocté. J’en avertis mon équipe, au cas où ils voudraient dormir un peu. Mais ça ne semble pas être le cas, ils semblent tous les deux en super-forme.

Sections 15 et 16 : Versant du Lac 2 (kilomètre 93) à Ironhill  2 (kilomètre 104)

Je me disais que cette section serait difficile la nuit. Hé bien, je ne m’étais pas trompé !  Tout d’abord, premières protestations au niveau de mon estomac. Déjà ?  Merde, il me reste tout de même plus de 65 km à faire, est-ce que je vais être pogné à ne plus avoir le goût de rien avaler ?  Les paroles de Joan en début de course me reviennent en tête : « Les 50 derniers kilomètres sont toujours difficiles ». Comme dirait mon amie Maryse : ishhhhhh…

La première grosse montée (ce que j’avais appelé les « hors d’œuvre » durant la journée) passe plutôt bien, mais la descente qui suit est tout simplement infernale. Toujours sur les freins, toujours sur les talons. Et ma maudite frontale à la con qui s’amuse à éclairer mes pieds à la moindre secousse. GRRRRRR !!!

Toujours est-il que dans la partie plus roulante menant à la pièce de résistance, je vois quelqu’un à l’écart dans le bois, s’éclairant à la frontale et portant une veste réfléchissante. Appel de la nature. C’est loin d’être la manière la plus glorieuse de le faire, mais voilà, à cet instant précis, je monte virtuellement sur la troisième marche du podium. Je n’ose pas trop y croire. Il y a certainement quelque chose qui va se passer, l’ordre naturel des choses sera rétabli, ça ne se peut tout simplement pas.

J’entame tout de même la montée confiant de pouvoir creuser l’écart sur mes poursuivants. Les montées sont ma force, c’est le moment de l’exploiter. Je monte, monte, monte. Agrippe une racine qui, bien évidemment, s’arrache sous l’effort. Déséquilibré, j’évite la chute de justesse. Grrr !  Je pense à Julie qui aurait bien aimé faire de cette boucle de 55 km son premier ultra. Pas certain qu’elle aurait apprécié…

Je poursuis, allant d’un fanion/ruban rose à l’autre. Puis… plus rien. Je suis rendu dans des roches, des feuilles, des buissons. On dirait qu’il y a un sentier à droite. Je me dirige dans cette direction, tant bien que mal. Rien. MERDE. Je cherche, cherche, cherche. Toujours rien. Tout ce que ma frontale réussit à éclairer, ce sont des feuilles, des roches, des branches. Je ne sais même plus si j’arrive de la gauche ou de la droite, je n’ai plus aucun repère. Je dois me rendre à l’évidence : je suis perdu. Crissement perdu. Calv… !

Bon, je fais quoi là ?  Je me mets en boule et je pleure ?  Ce qu’il y a de plus intelligent à faire, c’est redescendre et espérer croiser le sentier. Je ne dois pas être bien loin, bout de sacrament !  Et puis, il y a bien du monde qui va finir par passer. Je n’aurai qu’à suivre la lumière des frontales pour retrouver mon chemin. Non mais, tu parles d’une manière loser de perdre la troisième place…  Est-ce que j’aurai bien d’autres chances de finir une course d’une telle importance à cette position ?

Justement, je vois une lumière qui s’agite un peu plus bas. Elle semble monter en se  dirigeant vers ma droite. Je regarde dans cette direction… J’aperçois un ruban autour d’un arbre. Eureka !!!

Sans plus attendre, je reprends l’ascension de plus belle. Elle est longue. À chaque fois que je pense qu’elle est terminée, elle trouve une autre façon de se poursuivre. Je n’ai jamais vu une montée faire preuve d’une telle imagination pour allonger le plaisir.

Finalement, la descente. Elle est dans toute sa splendeur lobotomique. De dangereuse le jour, elle passe à carrément suicidaire la nuit. Il y a plusieurs pitchs que je dois faire sur les fesses seulement pour rester en vie. À plusieurs reprises, je remercie le ciel d’avoir arrêté la pluie.

Je parviens sain et sauf au relais rue Knowlton 2 (kilomètre 98). Encore une fois, impossible de squatter pour prendre de l’eau, alors j’agrippe une canette de Coke vide laissée sur la table qui me servira de verre. Après presque 100 kilomètres, on est moins gesteux, mettons.

Cette section sur chemins de campagne se fait plutôt bien. Le bruit de mes pas est accompagné par le gueling-gueling incessant de ma cloche à ours, ce qui alerte à peu près tous les chiens du « voisinage ». Je n’ai pas peur de la gente canine, bien au contraire, mais à plusieurs reprises, je prie pour que les propriétaires de voix plutôt menaçantes soient attachés. Avec une chaine, de préférence.

Au ravito Ironhill 2 (kilomètre 104), une surprise m’atttend. Derrière les tables, dans le garage, qui vois-je assis confortablement sur une chaise, enveloppé dans une couverture, ses bâtons de marche à ses pieds ?  Thibault.

Au moment même où je le réalise, Barbara apparaît et me lance, cachant mal son enthousiasme : « T’es deuxième !!! ».

Bromont Ultra: la première grand boucle

Suite à la course, un coureur bien connu m’a demandé (je ne suis pas certain que c’était à la blague :-)) combien de tomes aurait le récit. Je m’étais promis d’être plus concis dans mon histoire. Mais que voulez-vous, quand on a du Paul houde dans le nez… Voici donc la première partie de mon premier 100 miles, le Bromont Ultra.

Sections 1 et 2 : départ à ravito 2 (Versant du Lac, 13k)

Le départ est donné. Voilà, c’est parti : devant moi, le plus grand défi de ma « carrière » de coureur. 160 kilomètres, 100 miles à pied. On dirait que c’est trop gros pour que je me donne la peine de le réaliser.

Après un petit bout dans l’herbe détrempée du matin (on a déjà les pieds mouillés, ça commence bien), nous rejoignons le sentier C1 qui fait pour ainsi dire le tour de la montagne. Je me tiens dans le dernier tiers du mini-peloton et malgré tout, le premier kilomètre est parcouru en 5:10. Devant, Jeff s’est déjà envolé et je devine Joan pas loin derrière lui.

Assez rapidement, on se tape une plutôt longue montée. Je m’étonne de voir presque tout le monde la faire en courant. Malgré mes pulsions compétitives, je m’astreins à la marche. Pas question de brûler des cartouches si tôt dans la journée. De toute façon, je recolle dans la descente juste avant d’entrer dans le premier single track.

Comme on n’est pas nombreux (31 au départ), l’étroitesse du sentier ne pose pas problème. En tout cas, pas pour nous. Je ne dirais pas la même chose des vélos de montagne qu’on croise, par contre. Eux se demandent sérieusement s’ils vont être capables de pratiquer leur sport favori aujourd’hui. C’est que… on n’est pas beaucoup, mais on risque d’être là pour un petit bout, par contre !

Côté alimentation, vu que ça avait très fonctionné à Harricana, j’ai décidé d’utiliser la même stratégie ici : un gel à toutes les 30 minutes ou à peu près. Sans caféine pour les premières heures, avec caféine à partir de la tombée de la nuit. Je compte compléter le tout avec ce que je pourrai trouver dans les stations d’aide : patates bouillies, bretzels, bananes et éventuellement, des sandwichs… si le cœur m’en dit. Car il semblerait qu’à un moment ou un autre, c’est immanquable : le système digestif lâche et on n’a plus le goût de rien. Ça, c’est dans le meilleur des cas. Dans le pire, on retourne la marchandise.  Et vous me demandez pourquoi je fais des ultras ? Heu…

La course se décante et je me retrouve à partager les sentiers avec Pat, Louis et Pierre-Olivier, un tout jeune homme qui court avec le coupe-vent orange-flashant de Boston et abhorre même un tatouage du logo du plus vieux marathon du monde sur un mollet. Et quand je dis jeune, je n’exagère pas : il a seulement 22 ans !  Louis, qui en a 39 (mais qui semble en avoir 10 de moins), taquine Pat en disant qu’il est deux fois plus vieux que notre compagnon de course. C’est que moi aussi, j’ai le double de son âge !  Merde, je cours avec un gars qui pourrait littéralement être mon fils !  Ça y est, le poids des années me tombe dessus, avant même que la première heure de mon premier 100 miles soit complétée. Ouch !!!

On jase de nos courses précédentes, de nos lieux d’entrainement. Louis et Pat sont des vétérans aguerris, j’ai bien l’intention de demeurer avec eux un petit bout. Quant à Pierre-Olivier, il est un coureur rapide sur route (duh !), ayant fait 2h57 pour se qualifier pour Boston. Par contre, c’est un néophyte dans le monde des ultras : c’est son premier. Hiiiiii, 22 ans, premier ultra et il fait un 100 miles ?  Bonne chance mon gars !

Louis raconte à Pierre-Olivier qu’il devrait connaitre Pat parce qu’il est acteur et qu’il a joué dans plusieurs séries télévisées. Notre jeune compagnon répond qu’il n’écoute pas la télé. Pat ajoute : « Moi non plus ! », ce qui nous fait bien rire. Je ne peux m’empêcher d’ajouter mon grain de sel : « Moi, je n’écoutais pas Destinées, mais j’ai vu La marraine… C’était justement la marraine que je trouvais intéressante». Bon, on dirait que Louis non plus n’a pas vu La marraine…

Premier relais (Cercle des Cantons, kilomètre 7), un petit chapiteau et une table vide nous attendent. Aucune âme qui vive, pas la moindre goutte d’eau. Bof, on s’en fout un peu. On croise toutefois deux personnes qui courent en sens inverse dans le sentier une centaine de mètres plus loin. Seraient-ce les bénévoles qui sont en retard ?

Arrive la première montée d’une pente de ski. Pat nous laisse aller. Louis, qui le connaît très bien, nous dit que c’est souvent comme ça : ils font les premiers kilomètres ensemble, puis il se détache. Pat finit par le rejoindre une dizaine d’heures plus tard, ils font un autre bout ensemble… jusqu’à ce qu’il parte et finisse devant lui. Ça ne m’étonne pas. La fois où on a couru ensemble, Pat m’a impressionné par sa régularité. Un vrai métronome… qui disait bonjour à tout le monde qu’on croisait. Je m’attends donc à le revoir.

Dans la section nous amenant au premier ravito complet, Louis nous raconte ses expériences : Virgil Crest, Bighorn, Wasatch, Rocky Racoon. Il lui est déjà arrivé de lire dans un guide des coureurs ce qu’il fallait faire en cas de morsure par un serpent à sonnette. Il lui est aussi déjà arrivé de passer une nuit entière à craindre qu’un cougar lui saute sur la nuque. Personnellement, je trouve ça super intéressant, mais je me demande ce que notre jeune ami en pense. On dirait qu’il a l’air intimidé…

Sections 3 et 4: ravito 2 (Versant du Lac, 13k) à ravito 4 (Ironhill, 24k)

En quittant le ravito, nous savons ce qui nous attend. En fait, les deux vieux routiers le savent, mais le jeune, pas certain… Devant nous, des montées infernales. Techniques, abruptes au possible. « Un parcours qui peut se faire en courant » qu’ils disaient. Yeah right !  Comment courir dans une face de cochon, voulez-vous bien me dire ?  Quand on doit tirer sur les racines des arbres (oui, sur les racines !) pour réussir tant bien que mal à se hisser en haut… Je n’ose m’imaginer ce que ça aura l’air la nuit. Bah, on verra plus tard, une chose à la fois comme on dit.

S’ensuit une descente, hyper technique comme il se doit. Puis, un petit bout plus roulant. Bah, pas si pire finalement. C’était ça, votre fameuse « lobotomie » ?  Bof… Louis sort le parcours de ses affaires. Il s’avère que nous venons de nous farcir les hors-d’œuvre. Le plat de résistance est à venir.

La montée suivante est tout simplement infernale. À certains endroits, je doute même être capable de me hisser tellement c’est dur. On fait de l’escalade ou quoi ?  Celle-là, elle est de notre compagnon qui commence à la trouver moins drôle, on dirait. « Pis, les côtes à Boston, est-ce qu’elles étaient si dures que ça ? » que je lui lance. Pas de réponse.

Après une ou deux éternités, nous arrivons entre les deux oreilles du cochon. Maintenant, je vais comprendre pourquoi ils appellent la prochaine descente la lobotomie: quelqu’un qui fait ça en courant est forcément passé chez son neurochirurgien récemment. Je suis constamment sur les freins, craignant un emballement et une éventuelle rencontre avec un arbre. Ou une roche. Ou les deux. À certains endroits, c’est mon postérieur qui sert d’équipement de glisse. Mes compagnons, bien que plus habiles que moi, n’avancent pas tellement plus vite. Finalement, les descentes très difficiles m’avantagent peut-être car elles ont effet de nivellement par le bas. Je ne m’en plaindrai certainement pas.

Juste avant d’aboutir (enfin !) sur un chemin de terre, Thibault, équipé de bâtons de marche, nous rejoint et c’est à quatre que nous arrivons au relais rue Knowlton (18e kilomètre) qui est constitué d’une table, d’un petit chapiteau et de trois cruches de 5 gallons de type Coleman. That’s it. Je m’accroupis et avale quelques gorgées d’eau à même la champlure. À la guerre comme à la guerre.

Devant nous, 19 kilomètres de chemins de campagne.  J’avoue que ça ne me fera pas pleurer d’enfiler un peu les kilomètres. Des fois, c’est décourageant de ne pas avancer quand on est dans le technique jusqu’au cou, alors un peu de route fera du bien. C’est en nous suivant sans vraiment nous suivre que nous évoluons tous sur cette route bien dégagée.

Dans une montée, Louis se met à la marche. Pierre-Olivier fait de même, mais se fait distancer peu à peu. Je le rejoins et une fois arrivé à sa hauteur, il me glisse : « Vous marchez vite !». Bon, première affaire le jeune : j’espère que le « vous » s’adresse à Louis et moi, parce qu’il y a des limites à se faire traiter de vieux !  Et de deux, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?  Cours si tu trouves qu’on marche trop vite !

Ben non, je ne suis pas méchant à ce point-là… Je ne fais que lui dire que c’est comme autre chose, ça vient avec la pratique. Et effectivement, Louis marche vraiment vite !

Le ravito Ironhill (kilomètre 24) est installé dans le garage d’un particulier qui a eu l’immense gentillesse d’offrir sa propriété à l’organisation. J’entendrai même dire plus tard qu’il était sur place durant la nuit pour prêter main forte aux bénévoles. Comment peut-on être aussi gentil et ne pas être canonisé ?

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Le vétéran amène les deux recrues au ravito Ironhill, kilomètre 24

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La « recrue » de 44 ans qui a encore le sourire…

Mon père est sur place (je lui avais dit de laisser faire pour le ravito du 13e kilomètre, je ne prévoyais pas avoir besoin de quoi que ce soit), je vais pouvoir remplir mon réservoir pour la première fois.

Plus facile à dire qu’à faire. Prenez un homme qui a un bras dans le plâtre (mon père) et mettez-le en équipe avec un autre qui a les mains pleines de pouces et qui ne sait plus lesquels utiliser (ça, c’est moi). Bref, le gazon se retrouve engraissé de quelques onces de GU Brew, mais au final, j’ai à nouveau deux litres dans mon dos, près pour un autre bout.

Sections 5 et 6 : ravito 4 (Ironhill, 24k) à ravito 6 (Parking 7, 38k)

En sortant du garage, nous sommes dirigés vers l’arrière de la propriété, puis dans un sentier tracé en pleine forêt. Et ledit sentier est bouetteux à souhait. Mais c’est quoi cette affaire-là ?  On n’était pas supposés faire de la route pendant 19 kilomètres ?  Elle est où, notre belle route en terre ?!?

Je n’ai même pas terminé de chiâler que je la retrouve, ma route en terre. Louis et Pierre-Olivier sont devant moi, ayant quitté le ravito plus rapidement. Mais quand je vois Louis s’éclipser dans le fossé, pas besoin d’un dessin pour comprendre ce qui lui arrive !  😉

Le chemin est vallonné, les paysages seraient magnifiques… si les nuages n’étaient pas si menaçants. Un qui ne semble pas trop apprécier le paysage, c’est notre jeune ami bostonnais. Je le rejoins au creux d’un vallon et comme je passe à côté de lui, il me confie qu’il va prendre ça relaxe. C’est qu’on est dans un bout roulant, il devrait nous bouffer tout cru, vue sa pointe de vitesse. Et pourtant non. Preuve qu’un ultra et un marathon, ce sont deux choses bien différentes. Je commence à sérieusement mettre en doute ses chances de terminer.

Semblant totalement immunisé contre la fatigue, Thibault poursuit son petit bonhomme de chemin. Je joue un peu au yoyo avec lui, mais au bout d’un certain temps, je me résigne à le laisser aller. Il semble si « facile », je ne suis définitivement pas dans sa classe aujourd’hui.

Après un ou deux kilomètres sur l’asphalte, je me retrouve au relais du kilomètre 33 situé sur les bords du lac Bromont, où Barbara et mon père m’attendent. Encore un relais avec des 5 gallons sous des petits abris. Et heureusement qu’on les a, ces abris, car il pleut maintenant. Est-ce ma douce moitié qui a amené la pluie, comme pour nous rappeler ce merveilleux souvenir du Vermont 50 2012, mon premier ultra ?  Ça ne m’empêche pas de lui faire mon plus beau des sourires et de l’embrasser avant de repartir avec Louis qui m’a rejoint (et qui est définitivement plus rapide que moi pour « faire le vide ») !).

À la fin d’une montée assez corsée, nous nous retrouvons à l’intersection du chemin de Irlandais et O’Connor. Je me demande bien de quelle origine étaient ceux qui se sont établis ici… 😉  Dans le genre cliché, c’est dur à battre !  Pourquoi pas une intersection chemin des Écossais et MacLoed ?  Chemin des Vietnamiens et Nguyen ?  Chemin des Suédois et Johansson ? (Vous avez compris le concept…)

Je garde toutefois mes observations pour moi, mon partner ne me connaissant pas vraiment, il pourrait croire que je suis en train de délirer. En fait, peut-être que je délire tout le temps, qui sait ?  Toujours est-il que nous entrons ensemble dans une section qui ressemble beaucoup au mont St-Bruno : c’est large, roulant. Vraiment plaisant. Malheureusement, Louis est pris d’une autre attaque intestinale et doit encore s’arrêter. Je le plains, c’est tellement déplaisant quand ça nous prend…

Arrivé près la base des pentes de ski, j’aperçois un coureur au loin qui semble avoir raté un virage. Je crie à des passants de lui indiquer qu’il s’est trompé, ils me répondent qu’il est déjà entré dans le bois. Bah, tant pis. Peut-être se retrouvera-t-il. Je ne suis tout de même par pour courir après lui…

Je m’enfonce donc seul dans une petite section technique et juste assez rock’n’roll avec la traversée d’un ruisseau, des sentiers étroits et des enchaînements montées-descentes très plaisants. La course en sentiers à son plus pur.

Mon équipe m’attend à la station de ski (kilomètre 38). Il tombe maintenant des cordes et mon humeur s’en ressent. Dans le bois, c’était correct, mais là… Courir sous la pluie en plein été, pas de problème. Mais aujourd’hui ?  Pas sûr. Les risques d’hypothermie sont bien réels et en plus, une pluie soutenue rendrait certains sentiers impraticables. Pour ajouter la cerise sur le sundae, j’aperçois le gars qui s’était « perdu » plus tôt en train de monter la pente sous les télésièges à la sortie du poste de ravitaillement.

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En arrivant au ravito Parking 7, l’humeur devient maussade. Si ce n’était de la présence de mon père en arrière-plan, on ne devinerait pas la pluie. Et pourtant, elle tombe…

Ha ben sacrament !  Le gars a pris un raccourci. Que ce soit volontaire ou non (je doute que ce le soit), la seule raison pourquoi il est devant moi est qu’il a fait moins de chemin que moi, un point c’est tout. Et pendant que je rumine, un autre coureur arrive par le mauvais côté, mon père l’accueillant avec un « Tiens, un autre qui arrive du mauvais bord ! ». Un autre qui a pris un short cut, ouais !

J’engloutis quelques bananes et prends la direction des pentes de ski derrière Louis (qui est réapparu vêtu d’un sac à poubelle), des patates plein les mains. Mon père me dit de prendre ça relaxe, de les laisser aller, qu’il n’y a pas de presse. Oui mais, tu ne comprends pas que le gars en haut ne devrait justement pas être rendu là ?  Il devrait être derrière moi et je compte bien sur la montée pour que l’ordre soit rétabli.

Sections 7 et 8 : ravito 6 (Parking 7, 38k) à ravito 8 (Camp de base, 55k)

C’est dans ce merveilleux état d’esprit que j’entame ce que Gilles m’avait décrit comme la partie la plus difficile de tout le parcours : 17 kilomètres très techniques, beaucoup de montées, autant de descentes. Tout ça sans voir personne. Sous la pluie qui tombe maintenant comme une vache qui pisse. La joie.

Je me résous à enfiler mon imperméable de secours, dernier rempart entre l’hypothermie et moi. S’il s’avérait ne pas être suffisant…  De son côté, Louis, qui en a vu d’autres, prend le tout avec philosophie. Il lâche même des « WHOOO-HOOOO !!! » de temps à autre, comme pour défier les éléments. J’avoue que je l’envie un peu maintenant.

Tout en montant, je me rappelle les paroles de Joan lors de sa conférence: les organisateurs d’ultras finissent toujours par nous faire monter une pente de ski. Ici, j’ai l’impression qu’on se tape toutes les pentes. En montée et en descente. On aboutit sur une double-diamond à grimper. La pluie a ralenti, je sens que mes jambes poussent mieux. Lentement, mais sûrement, je gagne du terrain sur celui que je poursuis et distance Louis peu à peu.

Arrivé à ce qui semble être le sommet, je suis les petits fanions et me retrouve… parmi un groupe de coureurs, dont Pierre et Thibault, qui cherchent leur chemin. De quessé ?  Ils ont identifié le « dernier fanion », puis plus rien. Ils ont fait une tentative dans une piste, mais ont dû rebrousser chemin et remonter, étant incapables de trouver d’autres indicateurs. Je suis découragé pour eux.

Bon, on fait quoi là ?  On appelle l’organisation ?  À partir du dernier petit fanion, il n’y a rien. Rien de rien. Derrière, Louis termine son ascension et voyant qu’on est en train de se chercher, nous pointe rapidement l’endroit où on aurait dû tourner pour entrer dans le bois. Mon cerveau analyse la situation et en vient à la conclusion suivante: le fameux « dernier fanion » était de trop. Nous l’avons repéré, nous sommes dirigés vers lui et avons passé devant le virage sans le voir.  Ha, la damnée vision-tunnel… Je demande à Pierre d’enlever ce fanion, question de ne pas nuire aux autres coureurs. Il semblerait que nous n’avons pas été les seuls à nous faire tromper par lui.

C’est donc en groupe que nous entamons la descente, dans la bonne humeur (ça change vite durant un ultra…). Je laisse passer les descendeurs (Thibault, Pierre et un homme dont j’oublie le nom), puis me mets à les suivre. Louis et le gars du short cut (que je ne reverrai plus) sont derrière. À part décider où je mets les pieds, j’ai un autre problème à gérer: quoi faire avec mon foutu imperméable ?  J’ai croisé une poubelle en arrivant au sommet, mais n’ai pas osé le jeter, au cas où… Sauf que maintenant, je suis pogné avec. J’essaie de le replier, mais c’est peine perdue : je me retrouve avec une grosse boule de plastique à transporter.

Je la mets où ?  Je fais un bout avec en la tenant dans une main, mais après un certain temps, je me rends compte que j’ai besoin de mes deux mains, particulièrement dans les virages serrés ou les descentes un peu raides. Je décide de l’enfouir dans mon t-shirt. Ouais, pas confo. Sans compter le look femme enceinte… C’est finalement dans mes shorts qu’elle terminera la première boucle de 55 kilomètres.

C’est que ça semble sans fin, ces sentiers-là !  J’entends des voix devant, peut-être est-ce le relais Deltaplane (kilomètre 48) ?  Hé non. Juste des gars qui sont là à jaser. Ils font quoi, au juste ?  Jaser ?  Ici ?  2 ou 3 kilomètres plus loin, nous y parvenons enfin. C’est un relais réduit à sa plus simple expression : 3 5-gallons posés par terre, un point c’est tout. Pas de table, pas de chapiteau, encore moins de bénévoles. Bon ben, on ne niaisera pas trop longtemps ici…

Gilles m’avait dit que c’était en descente tout le long à partir de là. Hé bien non !  Ce sont encore et toujours des enchaînements, à tendance descendante toutefois. D’ailleurs, dans une partie particulièrement ardue, Pierre m’entend sacrer et me demande si je vais bien. Oui Pierre, je vais bien, c’est juste que les maudites descentes, j’HAÏS ça !!!

Il ne le sait pas, mais il m’est d’un très grand secours durant cette partie. Il en est à son 5e 100 miles et je sais pertinemment qu’il est plus rapide que moi sur la route. Je me fie donc sur lui pour la cadence dans les parties plus roulantes. Je sais que chacun doit faire sa course, mais il n’y a pas de mal à s’inspirer des experts, non ?

Alleluia, la sortie du bois et un chemin carossable !  J’anticipe le parc équestre bientôt, surtout que la Garmin indique que j’approche les 55 kilomètres. Je n’apprendrai donc jamais… En ultra, quand on s’attend à ce que quelque chose finisse bientôt, on se trompe immanquablement. Il reste encore du technique. Ha, pas si pire, mais du technique quand même.

Puis, après 7 heures de course (j’en espérais 6), j’entrevois la fin de la première boucle de 55 (56 selon Sainte-Garmin) kilomètres. Sur place, Barbara, mon père, ma petite sœur (qui vient de terminer sa première course organisée, le 6 km; bravo Élise !), notre amie Marie-Claude et sa fille Marie-Pier.

Pour plusieurs, c’est une première expérience en tant que spectatrices d’un ultra et elles n’en reviennent pas de me voir souriant après 55 kilomètres de course. Heu, c’est que je n’ai que le tiers de fait, s’il fallait que je tombe de fatigue…  Je ne dirais pas que je suis à mon meilleur, mais je me sens d’attaque pour la suite.

Vue l’heure, je sais que j’ai le temps de faire la boucle du lac Gale (18 km) avant la tombée de la nuit. Je décide donc de ne pas prendre mes frontales tout de suite. Après quelques photos de circonstance, je me dirige, la bouche pleine, vers ma prochaine destination. Au passage, je croise Élise. On se félicite mutuellement, on se donne un gros câlin. Ma sœur et moi sommes pas mal différents, mais nous partageons une grande affection mutuelle. Ça ne m’empêche toutefois pas de penser de lui demander un autre imperméable de secours vu que j’ai réussi à faire de l’espace dans mes shorts en me débarrassant de ma boule de plastique.

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Après 55 kilomètres, j’ai retrouvé mon monde… et le sourire ! 🙂

Ce bel intermède où j’ai pu voir mon monde m’a fait un grand bien. Maintenant, back to business. 55 down, 105 to go !

Bromont Ultra: l’avant-course

Pour le Bromont Ultra, l’avant-course ne commence pas seulement quelques heures avant la course mais bien plusieurs jours avant (ça y est, je vois déjà ma douce rouler les yeux en se disant : « Ça va être long… »).

C’est que voyez-vous, je sortais vraiment de ma zone de confort avec cette course-là. Mon amie Chantale m’avait mis au défi de le faire en m’inscrivant à un 5 km, j’ai  plutôt opté pour l’autre extrémité du spectre, le 100 miles.

Dire que j’étais nerveux serait un euphémisme. Car non seulement j’allais me lancer dans l’inconnu, mais ma levée de fonds avait été un véritable succès. En effet, 575 $ avaient été amassés en mon nom, soit 3 fois et demi l’objectif initial. Or, en aucune façon je ne voulais laisser tomber les gens qui m’avaient appuyé. C’était une question d’honneur pour moi.

Heureusement, mon amie Maryse a le don de trouver les mots et le ton pour à la fois me rassurer et me brasser le derrière. Son courriel m’a fait rire et m’a fait me rendre compte que finalement, c’était juste une course. Une grosse course, mais juste une course quand même.

Autre coup de chance : je n’étais pas en essais de mise en service durant la semaine précédant l’événement, alors j’ai pu avoir une vie « normale » et non me taper de grosses heures de travail en chantier. J’ai donc fait mes deux petites sorties de 10 km en mode facile mardi et jeudi et pu prendre une partie du sommeil nécessaire à l’épreuve qui m’attendait.

Arrive vendredi. Je me présente au camp de base du Bromont Ultra, le parc équestre. Le cadre est enchanteur, ça augure bien. Quand j’arrive, la fourmilière est à l’œuvre. Tout semble terriblement bien organisé, comme si ça faisait des années que ces gens-là faisaient ça. Et pourtant, c’est la première édition.

Je reconnais Allister, un coureur d’élite ici, mais surtout, le concepteur du parcours. Je me présente et quand il apprend que je ferai le 160k, il me dit : « I’m sorry… ». J’éclate de rire. Est-ce que son parcours est si difficile ?  En tout cas, j’aime bien son sens de l’humour !

Aux tables des dossards, Gilles m’accueille. Tout sourire (il a le visage d’un homme qui sourit tout le temps), il se présente, me présente Ahmed et Thibault, qui tout comme moi, en serons à leur premier 100 miles. Il me parle du parcours, attire mon attention sur les 17 derniers kilomètres de la boucle de 55 km qui sont particulièrement difficiles et au cours desquels nous ne verrons aucune âme qui vive, mis à part les autres concurrents, bien évidemment, et peut-être des ours aussi. J’en prends bonne note (pas les ours, la longueur et la difficulté de la section).

Je récupère mon dossard : numéro 17. Gulp !  Un petit numéro. C’est comme si ça venait de me frapper : je vrais vraiment faire la plus grosse course de cette fin de semaine…

Avant de quitter, je demande où je dois me faire peser. Mini-panique du côté d’Audrey, la directrice de course : elle ne sait pas ni où ni quand on se fait peser. C’est que sur le site de l’événement, c’est écrit qu’on se fait peser la veille…

Dan DesRosiers, entendant les questions à ce sujet, aboie une réponse tellement typique de sa part : « Ben voyons donc, la pesée, c’est demain avant la course ! On ne pèse pas le monde la veille ! ». Comme si c’était l’évidence même, dans le même ordre que 2 et 2 font 4. D’accord, mais si le Vermont 100 le fait et que c’est écrit sur le site, me semble que… Enfin.

Une fois bien informé, je quitte les lieux, non sans avoir bien enregistré le dernier conseil de Gilles : « Repose-toi bien ce soir ! ». Ouais, je vais essayer…

Après une nuit de sommeil somme toute fort convenable et un solide déjeuner, c’est accompagné de mon père que je prends la route direction Bromont. Le RAV4 est rempli de trucs dont je risque d’avoir besoin: gels en quantités industrielles, barres énergétiques, gaufres, lampes frontales, piles de rechange, vêtements pour faire face à n’importe quelles conditions météo, 12 litres de GU Brew pré-mélangé, etc. Le tout bien classé dans des bacs à tiroirs faciles d’accès. Nous avons aussi installé un sac de couchage pour les longues heures d’attente.

Le plan est bien établi. Mon père agira comme équipe de support, me suivant de station en station (quand c’est possible) durant les premières heures de course. En début d’après-midi, Barbara viendra le rejoindre. À deux, s’il y en a un qui est fatigué, l’autre pourra prendre la relève. Il ne faut pas oublier que Barbara est atteinte d’arthrite rhumatoïde et que mon père vient tout de même d’avoir 68 ans…

La température est fraîche, un peu comme à Harricana, alors je compte partir vêtu exactement de la même façon : shorts, t-shirt, casquette, arm warmers et gants. C’est fou l’éventail de températures que je peux affronter avec cet accoutrement. Je porterai également ma fidèle veste Alpha UltraSpire, mais le vieux Camelbak est dans l’auto, au cas où.

Le site est animé par la même fourmilière que la veille. On sent une certaine nervosité chez les membres de l’organisation. Mais c’est une belle nervosité. Je me rends à la pesée et après avoir ajusté l’instrument de mesure (c’est une bonne vieille balance qui se désajuste à chaque utilisation, dans le genre imprécis…), mon poids de départ est déterminé à 148 livres. Avec des souliers, après un gros déjeuner ?  Ouais, c’est vrai qu’il n’est pas gros, le monsieur…

Nous sommes conviés à la tente tout près du lieu où nous arriverons, espérons-le, demain matin. Les ultras au Québec, c’est une petite communauté, alors même moi je connais presque tout le monde. Petite jasette avec Joan et Mélanie, sa femme. Je ne peux m’empêcher de dire au grand favori que si je le rattrape, je lui botte le derrière, ce qui fait bien rire sa douce moitié.

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En compagnie de Joan avant le départ. Dans un peu plus de 24 heures, nous serons à nouveau encore réunis…

Je croise Pierre, que j’adore. Toujours de bonne humeur, la bonté dans la voix, les yeux et les gestes, il incarne à lui seul l’esprit de la course en sentiers. Évidemment, Pat est un incontournable. Il me salue avec un clin d’œil, me demande si je suis prêt. J’espère, je le saurai bien assez vite… Sinon, ben ce sera de sa faute ! 😉

Denis, celui qui m’a tant encouragé à Sherbrooke en janvier, est ici pour son premier ultra en sentiers (il a par contre fait énormément de courses contre le temps, dont des 24 heures). Coureur rapide sur route (il a un PB de 2h51 sur marathon), il a commencé cette année à faire des sentiers. Son terrain de jeux: le mont Orford. Un plus gros défi que mon petit mont St-Bruno, mettons… Il me présente à Marie, sa charmante épouse et à son petit bonhomme qui est venu voir son papa courir. Toute la famille porte des tuques de course super originales, fort probablement des créations de Marie. Je sais où je vais faire mes prochains achats…

On prend ensuite une photo de groupe du style « pendant qu’on a encore le sourire », puis c’est le briefing (à moins que le briefing ait lieu avant ?  Je ne sais plus…) d’avant-course. Audrey nous donne les instructions de base: suivre les fanions et rubans roses, porter attention aux flèches noires sur fond jaune qui indiquent les virages. Le classique. Elle nous rappelle le code du coureur en sentiers: toujours, toujours porter assistance à un autre dans le besoin et ne rien jeter dans les sentiers. C’est à peu tout. Ou du moins, c’est tout ce que j’écoute.

Nous nous rendons ensuite en haut de la colline d’où sera donné le départ. Je fais le chemin en joggant, feignant un essoufflement incontrôlable. Ça y est, mon rythme cardiaque est déjà rendu à 200 (sans blague, je ne porte même pas de bidule pour vérifier ça) !  Je ne sais pas si c’est par politesse, mais certains rient comme je passe à côté d’eux.

Dans l’herbe mouillé et la fraicheur matinale, j’égrène les dernières minutes avant 9h en jasant avec Denis de tout et de rien. En fait, je jase beaucoup de Boston et après avoir utilisé à quelques reprises des termes un peu crus (mes choix de mots étaient borderline bûcheron par bouts, il m’arrive de me faire honte à moi-même) pour exprimer ce que je pense du parcours, je me rends compte qu’il y a un petit homme de 8 ans avec nous. Oups, pas fort. Vraiment pas fort. J’espère que Marie ne m’en voudra pas trop…

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Le bûcheron avec Denis, Marie et leur fils

Juste avant que le départ soit donné, Jeff fait le tour du groupe et se donne la peine de souhaiter bonne chance à tout le monde. Co-vainqueur avec Florent du 80k à Harricana, ces deux-là feront la course à relais aujourd’hui: Jeff fera la première boucle, Florent, la deuxième. Juste pour le plaisir.

Quand il arrive à moi, je lui dis, non sans une certaine pointe d’ironie: « On va essayer de te suivre ! ». Comme il ne me connait pas, je vois à sa réaction qu’il se demande si je suis sérieux. Principe numéro un avec Fred: il n’est jamais sérieux ! 🙂

Voilà, plus que quelques secondes et le départ sera donné. J’ai été nerveux cette semaine, mais je ne le suis plus. Advienne que pourra. Je sais que je vais avoir du plaisir pour au moins la première moitié de course. Après, on avisera.

Le tourbillon

Ça a commencé quand j’ai croisé un joggeur dans les sentiers du lac Gale, autour du 70e kilomètre. C’est à ce moment que j’ai reçu la première info sur ma position: j’étais 4e. Moi, le gars qui était parti en queue de peloton ?  Mais où étaient rendus les autres ?

Puis, en pleine nuit, le coureur devant moi a dû s’arrêter pour une longue pause. J’étais virtuellement sur le podium !  Moi !  Ça virait de tous bords tous côtés dans ma tête pendant que je franchissais de peine et misère la très difficile section entre les 93e et 98e kilomètres.

Vous vous imaginez le tourbillon quand j’ai constaté un peu plus tard (le coureur devant moi s’était retiré) que j’étais deuxième ?  Sur une distance totale de 56 kilomètres, je SAVAIS qu’il n’y avait qu’une seule personne devant moi (impossible à rejoindre, mais bon…) et toute la meute de coureurs d’expérience derrière, à ma poursuite. J’étais certain qu’ils allaient me rejoindre. Ça ne pouvait se passer autrement.

Hé bien non. Pour mon premier 100 milles (160 km, avec 6400 mètres de dénivelé positif), j’ai terminé deuxième en 24h20, plus de deux heures derrière Joan, mais tout de même 90 minutes devant Louis et Pierre, des gars exceptionnels avec qui j’ai eu l’immense plaisir de partager les sentiers pendant quelques heures.

Le tourbillon n’a pas cessé depuis. J’ai passé la journée d’hier à recevoir de félicitations de tous bords, tous côtés. Sur Face de Bouc, c’est presque la folie. Merci à tous pour ces bons mots, ça me fait chaud au cœur. Je ne suis pas vraiment certain de mériter ça car après tout, je fais ce que j’aime, rien de plus. Quand c’est rendu qu’on parle de moi dans le Journal de Mourial

La première partie du récit de ma longue journée suivra sous peu, mais en attendant, je m’en voudrais de ne pas remercier tous ceux sans qui tout ça n’aurait jamais été possible. En premier lieu, évidemment, mon exceptionnelle équipe de support, composée de ma tendre épouse Barbara qui a réussi à anticiper à tout coup tout ce dont j’aurais besoin aux postes de ravitaillement et de mon père qui, à 68 ans bien sonnés et avec un bras dans le plâtre, a passé la nuit debout pour prendre soin de moi en plus de réaliser l’exploit de retrouver chaque poste de ravitaillement même en pleine nuit (les équipes de support n’avaient pas de fanions roses qui leur auraient indiqué le chemin à suivre).

Je voudrais également remercier ma sœur Élise (qui en a profité pour participer à sa première course organisée, le 6 km; félicitations ma petite sœur ! :-)) et notre amie Marie-Claude pour leur soutien durant la journée. Et bien sûr, les organisateurs et bénévoles de ce Bromont Ultra qui deviendra certes un incontournable de la course en sentiers au Québec, et fort probablement, dans le nord-est du contient. Les noms d’Audrey, Gilles, Allister, Patrick (qui était partout !) et Guylaine me viennent en tête, mais il y en a des centaines d’autres sans qui cette grande fête n’aurait pas eu lieu. Merci à tous.

80k UT Harricana: le deuxième (et dernier !) marathon

Ravito Castor Info-Comm  (41k) à ravito Split BMR 1 (49k)

En quittant le ravitaillement, nous empruntons un chemin de quad qui est plutôt roulant. J’en profite pour rejoindre et dépasser du monde, dont Marline, que je soupçonne être en position de tête chez les femmes du 80k. En ultra, c’est toujours un peu mon but : être au niveau de la première femme. Si je ne me trompe pas, ce mini-objectif est maintenant atteint.

Arrive une section technique. Avant de m’y engouffrer, un bénévole me dit qu’il reste 8 kilomètres avant le prochain ravito. Mais ce sont 8 kilomètres comment ?  Du genre qu’on peut faire en 35  minutes ou du genre à prendre 1 heure à parcourir ?  Pas vraiment la même chose…

Dès les premières enjambées, j’en viens à la conclusion que ce sera probablement la deuxième option : c’est étroit et accidenté. Donc, c’est technique. Obligé de faire une pause-pipi, je me fais rejoindre par deux gars que je viens de dépasser. Rapidement, je me retrouve sur leurs talons et décide de rester là. Nous avançons à peine, faisant de grands bouts à la marche.

Au loin, j’entends crier, mais je n’y porte pas trop attention. Quelques minutes plus tard, le gars devant moi, qui marche depuis un bout, pousse une accélération soudaine. Mais très soudaine. Quelle mouche le pique, celui-là ?

Au moment même où il se met à crier : « Des guêpes ! Des guêpes !!! », je suis au-dessus du nid qui l’a fait décoller et je suis à mon tour assailli. Quelle mouche l’a piqué vous dites ?  Malgré le marathon déjà bien emmagasiné dans mes jambes, j’accélère en malade à mon tour, en gesticulant comme… comme quoi au juste ?  Qu’est-ce qui gesticule beaucoup ? Enfin, je gesticule comme ça. Je ne suis évidemment pas le premier à passer par là et je sens que mesdames étaient déjà en beau maudit au moment de mon arrivée dans leur domaine. Pendant que j’essaie de les chasser tout en courant et en criant, un gars qui a choisi de faire le tour en passant au travers les arbres se fout de ma gueule. Je te souhaite de rencontrer un ours, toi !

Au final, trois piqûres. Pas si pire, à part que ça fait mal en… Mais, un ultra étant un ultra, c’est surtout le mental qui finit toujours par venir nous jouer des tours. Je me mets alors à penser. Et si j’étais allergique ?   Ou si je développais une allergie ?  Là, en pleine forêt. Ça y est, je me vois déjà, gisant sur le sol, paralysé, plus capable de respirer, à des kilomètres à pied des secours les plus proches.

Heureusement, rien de tel ne se produit. Nous nous retrouvons à 7 ou 8 à nous suivre. Au bout d’un certain temps, je trouve que les autres se complaisent pas mal dans leur rythme lent. Mais par où passer ? Et si je passe, vais-je me faire souffler dans le cou si ça devient vraiment technique ?

Un gars ne se pose visiblement pas ces questions-là. Il arrive derrière dans une descente très complexe et décide de forcer le passage, ou à peu près, puis s’envole devant. Plus courtois, je patiente, mais me promets une chose : au ravito, je vais passer tout droit ou à presque, question de ne plus avoir mes partners dans les jambes. Je tâte le réservoir de ma veste pour vérifier : ok, je devrais être correct côté liquide. Et si j’en manque, hé bien tant pis. Je ne resterai pas derrière, un point c’est tout.

Ravito Split BMR 1  (49k) à ravito Montagne Noire (56k)

Je reconnais le coin : c’est le pied de la montagne Noire, une belle section du parcours du 28k. C’est accompagné d’un jeune qui lui aussi fait le 80 kilomètres que j’ai quitté le ravito. Dès qu’on commence la montée, je lui signifie mon intention de la marcher car je la sais très longue. Il poursuit à la course, puis je le rejoins à la faveur d’une pause-pipi.

C’est ensemble que nous allons faire l’ascension. Il en est à son deuxième ultra, son premier ayant été le 80k de la Chute du Diable… il y a deux semaines de cela ! Ouin le jeune, tu n’y vas pas avec le dos de la main morte !  😉   Il me raconte que sa course là-bas a été compliquée par le fait qu’il s’y est perdu. Son temps final: plus de 13 heures !  À cause d’un problème à un genou, il a demandé à l’organisation de faire le 65k ici, mais ça lui a été refusé car il s’y est pris trop tard. Je ne comprends trop pourquoi, mais les organisateurs devaient avoir leurs raisons.

Peu après l’avoir ramené dans le droit chemin alors qu’il allait emprunter une mauvaise direction (pas étonnant qu’il se soit déjà perdu), nous avons notre première cible en point de mire : le gars qui avait forcé le passage dans la section précédente. Nous passons à côté de lui sans ralentir et le laissons sur place. Tiens toi !

Toujours est-il que la montée me semble infiniment plus longue que l’an passé (avec une quarantaine de kilomètres de plus dans les jambes, ça s’explique peut-être un peu). Ça ne m’empêche pas de beaucoup apprécier l’endroit. Je me sens en contact avec la nature sans avoir à regarder où je mets les pieds à chaque fois. Je passerais le reste de la journée à courir ici, moi…

Dans la descente, je continue à jaser avec mon compagnon, mais sans m’en rendre compte, je le distance (!) et je finis par parler tout seul (ce que je fais toujours de toute façon). Il arrive quelques secondes après moi au ravito, au moment même où un bénévole nous annonce : « Vous êtes 17e et 18e. Et il y en a deux ou trois autres qui viennent juste de passer ».

Hein ?!? Nous sommes si bien placés que ça ?  Il y a seulement 16 personnes devant moi ?   Je suis estomaqué.

Ça semble donner un coup de fouet à mon compagnon qui s’envole aussitôt. Bon, je suis 18e.  Ok, pas de stress, il me reste environ 24 kilomètres à faire, il ne faut pas trop négliger les détails dans mon empressement: je dois remplir mon réservoir avant de poursuivre. Tâche qu’un gentil bénévole et moi réussissons de peine et misère à compléter. Il va bien falloir que je trouve un truc un jour pour faire ça plus efficacement, ça en est pathétique. Enfin…  Au moins, je ne m’encombre plus de petites bouteilles de pilules, c’est déjà ça de pris.

Ravito Montagne Noire (56k) au mont Grand-Fonds 1 (64k)

Je viens à peine d’entrer dans le bois que j’entends des cris provenant des bénévoles : « Monsieur, monsieur ! Vous avez oublié vos gants !!! ». J’hésite. Ce sont des gants cheap Running Room, je pourrais bien les laisser là (quand je dis que le mental, en ultra…). Puis je me ravise et retourne les chercher. Ils pourraient servir encore, en haut du mont Grand-Fonds.

Dans mes souvenirs, cette section était relativement facile. Et effectivement, après un petit bout plus technique, j’aboutis sur un sentier assez large et plutôt roulant.

Comme j’avance à un bon rythme, trouvant que pour un gars qui court depuis si longtemps, finalement, je ne suis pas si pire que ça, j’entends des pas derrière. Et ces pas, ils se rapprochent. Ils sont plus plusieurs à se rapprocher de moi. Et ils avancent vite à part ça. Un peu plus et ils jaseraient en me rattrapant, tant qu’à faire !  C’est que je commençais à me faire à l’idée de terminer dans le top 20, moi… Après une 15e place (en fait, une 14e ex-aequo avec Luc) à St-Donat, ça aurait été bien un top 20 ici, particulièrement avec le contingent de coureurs présents.

Je me retourne. À mon grand soulagement, ceux qui causent les bruits de pas portent un dossard vert: ce sont les meneurs du 28 kilomètres qui sont sur le point de me shifter. Dans la mi-vingtaine, le premier se fait suivre une dizaine de mètres derrière par un coureur plus expérimenté qui semble plus frais. On dirait que le vieux taureau laisse le jeune s’énerver avant de l’achever. Je m’écarte du chemin pour leur laisser la place, lançant des encouragements au passage. Ils me distanceront progressivement, jusqu’au point où je ne les reverrai plus. Un troisième me dépassera quelques minutes plus tard, juste avant la longue descente.

Ha, le long chemin de terre qui descend en face de cochon… Le paradis des descendeurs habiles. Quant à moi, bof… Mais comme ce n’est pas trop technique (quoi qu’il faut choisir sur quelles roches on met les pieds, car certaines ont parfois le goût de nous suivre dans la descente), je ne me débrouille pas trop mal. Dès le début, je reprends un coureur et jette un œil à son dossard : un gars du 80k !  Cool, une autre place de gagnée ! Il semble avoir mal aux jambes, alors je le mets en garde : ça descend très longtemps !

Rendu en bas, j’en reprends un autre, un gars du 65k, qui me demande si je sais s’il reste beaucoup de montées. Je le rassure en lui disant que c’est plutôt vallonné d’ici à l’arrivée. Mais un peu plus loin, à 3 kilomètres du mont Grand-Fonds, une bonne montée nous attends. Oups…  Ben là, faut pas trop en demander à la mémoire d’un homme de mon âge !

Pendant que je suis dans la swamp des derniers kilomètres (celle-là est moins agréable), j’entends à nouveau des pas : un quatrième coureur du 28k qui me rejoint. Comme je lui laisse le passage, il me tend la main et on se donne un low five. Demandez-moi pourquoi j’adore l’univers de la course en sentiers…

En haut d’une petite montée, des gens m’encouragent de ne pas lâcher. J’aurais pu la faire en courant, mais je préfère me ménager. Mais je me sens tout de même « l’obligation » de me justifier en précisant que je fais le 80k. Que voulez-vous, un gars compétitif, ça demeure un gars compétitif…

Depuis quelques kilomètres, je vérifie mon chrono à intervalles réguliers. En me basant sur les temps de 2013, j’avais dit à mes supporteurs que dans le meilleur des cas, je prendrais 7 heures pour faire les 65 (64) premiers kilomètres. Et dans le pire, ce serait 9 heures. Honnêtement, je pensais que si tout allait bien, je ferais 7h30, mais j’espérais passer en 7h20, soit le temps de Rachel qui avait terminé en première place chez les femmes.

Or, à l’approche du stationnement, je suis à 7h18 ! Et, bien que la fatigue se soit graduellement installée, j’ai encore du jeu sous la pédale. 16 autres kilomètres ?  La montée de Grand-Fonds ?  Piece of cake. Amenez-les !

Barbara et ma mère m’accueillent alors que je monte le faux-plat menant au pied de la pente de ski. Ma douce moitié ne semble pas revenir de un, me voir arriver si tôt, et de deux, me voir en si belle forme. « Déjà ?!? Tu as l’air super bien !». Heu… oui. Pourquoi tu demandes ça donc ? « Joan vient juste de passer !»

QUOI ?!? Elle a halluciné, ça ne se peut pas. Joan, ça doit faire une bonne heure qu’il est passé. « Non non, il vient juste de passer. Il marchait.» Le gars qui a terminé 3e de l’un des grands 100 milles aux USA il y a à peine quelques semaines, celui qui révolutionne peu à peu le monde de la course à pied par ses méthodes peu orthodoxes, tu me dis qu’il marchait ?  Impossible. Tout simplement impossible. Il n’y a qu’une seule raison qui puisse expliquer ça : il est blessé. Il a probablement dû se trainer jusqu’ici et il va abandonner au chalet. C’est la seule explication logique que je peux trouver à cette incongruité.

Après une petite photo avec ma tendre épouse (photo qui a été supprimée parce que madame trouvait qu’elle était loin d’y être à son meilleur), celle qui endure toutes mes lubies et mes manies depuis si longtemps, et surtout après avoir reçu mon petit bec de bonne chance (on ne peut tout de même pas espérer un gros french quand on sort du bois; par contre, Charlotte est moins regardante et me donne une grosse lichette dont elle a le secret), je repars. Un peu plus loin, mon père m’attend, caméra à la main. Autre moment à immortaliser. 64 kilomètres dans les jambes et prêt à poursuivre, plus que jamais. « On se revoit dans 1h30 – 2h ! »

Une dernière petite montée plutôt abrupte nous amène au niveau des remonte-pente. Normalement, je l’aurais marchée, mais devant autant de spectateurs, mon orgueil prend (encore) le dessus et je la cours, sous les applaudissements nourris. Arrivé en haut, une bénévole, voyant mon dossard, m’indique le chemin à prendre pour le ravito. Je feins d’en avoir ras le pompon et me dirige vers l’arrivée. Elle insiste, je feins encore plus. Elle finit par sourire. Parce qu’elle me trouve drôle ou parce qu’elle est polie ?  J’opterais pour la deuxième proposition.

Sous le petit chapiteau du ravitaillement, 3-4 coureurs. Ils semblent au bout du rouleau. Ils s’assoient, grimacent de douleur. Ils n’ont surtout pas l’air pressés de repartir. On dirait bien que le mur qui se dresse devant nous a un effet très marqué sur leur mental. Joan n’est pas parmi eux. Coup d’oeil vers le haut de la montée: aucune âme qui vive. Si Barbara dit vrai, il est certainement au chalet en train de panser ses blessures. J’espère qu’il n’a rien de grave…

Bien décidé à ne pas laisser filer mon momentum, je ne m’attarde pas plus longtemps.

Ravito Grand-Fonds 1 (64k) à ravito Orignac (73k)

Voici enfin l’Obstacle du parcours: 2 kilomètres de montée pour 300 mètres de dénivellation. Calcul rapide: pente à 15% de moyenne, avec des passages à plus de 30%. Je sens l’adrénaline qui coule à flots dans mes veines. Je sais que la montée ne sera pas facile mais je sais aussi que c’est moi qui vais gagner, pas la foutue montagne. Je pose alors un geste tout à fait contre ma nature et montrant mon état d’esprit: pointant le sommet, je mime le signal montrant le premier essai au football. Et dans ma tête j’entends: « Premier essai, first down, MONTRÉAL ! », comme on entend(ait) si souvent au stade Molson durant les parties des Alouettes. Allez, mont Grand-Fonds, à nous deux !  Montre-moi ce que tu as dans le ventre !

Toute cette motivation, elle venait de ma mémoire. Celle du gars qui avait basculé autour de la 10e place au sommet de cette montagne lors du 28k en 2013. Sauf que je n’avais pas 64 kilomètres dans les jambes à pareille date l’année passée…

Rapidement, mes quads me font savoir qu’ils sont fatigués. Et ça monte, ça monte et ça monte encore. Sans arrêt. Je suis rendu environ au quart quand j’entends une clameur et des cris au micro, en bas. On annonce l’arrivée des deux gagnants de la course, Jeff et Florent. Selon ce que je peux décoder, ils terminent ensemble. J’ai un petit sourire de satisfaction: je ne me serai pas fait reprendre par eux avant de passer une première fois au centre de ski. C’était un autre de mes objectifs aujourd’hui. Un autre réussi.

Gagnants

Jeff et Florent, en route vers la victoire              (Photo: Alexis Berg, grandtrail.net)

Je me retourne. Aussi loin que je peux voir, personne à ma poursuite. Et devant ?  Personne non plus. Au point où je me demande si je suis sur le bon chemin. Je continue toutefois de croiser sporadiquement des petits fanions roses, alors je me dis que je suis probablement correct…

Finalement, la pancarte indiquant 15 kilomètres avant d’arriver. Good, la moitié de la montée est derrière. Mais c’est qu’il en reste autant devant… Et ne voilà ti pas mon dos qui commence à se plaindre à son tour !  Ha ben non, je ne monterai pas en me tenant le bas du dos pour le soulager.   Moi, quand je vois quelqu’un qui monte en se tenant le bas du dos, je sais qu’il est en train de faiblir. Alors c’est contre ma religion de le faire !

Après deux ou trois éternités, la pente s’adoucit. En haut, un photographe m’attend, tout emmitouflé. C’est vrai qu’avec le petit vent qu’il fait… Le cliché qu’il prendra est tout simplement époustouflant. À lui seul, il exprime pourquoi je cours.

Mont Grand-Fonds

Une image vaut mille mots: l’homme face à la nature et surtout, face à lui-même. Merci Alexis Berg (grandtrail.net)

Je lui demande au passage si les meneurs couraient dans cette partie. Je suis rassuré de l’entendre répondre par la négative.

Ok, plus que 14 kilomètres. Coup d’œil au chrono: ouais, ça va être très serré si je veux faire sous les 9 heures. Comme ça descend beaucoup, ça demeure jouable. Il y a bien un kilomètre très technique là-dedans, mais je suis optimiste.

Le sentier au sommet est en fait un chemin de quad ondulé. Très ondulé. Avec de belles grosses roches parsemées çà et là. Et mes jambes qui commencent à demander grâce. Ça se courait bien l’an passé, mais aujourd’hui…

Les kilomètres passent, lentement mais sûrement. Seules les pancartes qui égrènent les kilomètres me confirment que je suis encore bel et bien dans une course. Car je ne vois toujours personne devant et chaque fois que je me retourne, personne derrière. Depuis que j’ai quitté le centre de ski, je suis seul. Pas que je m’en plaigne, j’aime courir seul. C’est juste moins rassurant, en course en sentiers.

Signe que la fatigue s’installe de plus en plus, je suis très tenté de m’arrêter lorsqu’un superbe point de vue s’offre à moi. Allez, ce n’est pas pour deux petites minutes… Mais je résiste et poursuis mon chemin pour arriver à la longue descente sur chemin de terre.

Je la fais prudemment. Vraiment, mais vraiment prudemment. Je ne fais aucunement confiance à mes jambes dans leur état actuel et s’il fallait que je plante face première, je crois que je ne me relèverais pas.

Arrive finalement le ravito. Tout juste après, ce sera la section de single track très technique et je suis découragé de voir l’immense quantité de gens qui entrent dedans avant moi: c’est la course de 10 kilomètres qui bat son plein. Merde, dans le genre mauvais timing…

Le bénévole de service m’annonce qu’un participant du 80k vient tout juste de partir. « Il a 30 secondes d’avance sur vous, tout au plus ». Ha oui ?  Ben il va avoir une minute parce moi, j’ai le goût de prendre 2-3 verres d’eau. À un moment donné, les gels, ça devient collant dans la bouche. C’est dégueux…

Ravito Orignac (73k) à ravito Split BMR 2 (76-77k)

Je me joins à l’immense groupe qui fait la course de 10 kilomètres. À voir le nombre disproportionné de femmes (elles représentent au moins 95% du contingent de coureurs que je vois), j’en conclus qu’il s’agit probablement du dernier tiers du peloton. Je vais devoir m’armer de patience. Encore.

Plus courtoises que les hommes, plusieurs me laissent le passage. Cependant, la filée est tellement looooooongue que ça ne donne pas grand chose. J’essaie de me dire que ce ne sera pas tellement plus long que si j’étais seul de toute façon. Sur 1 kilomètre, je vais perdre quoi ?  2, 3 minutes ?  Sur 9 heures de course, franchement…

Une pancarte kilométrique passe. Et après un très long délai, une autre. Merde, cette section est beaucoup plus longue que 1 kilomètre !

Finalement, nous aboutissons sur un autre chemin de quad. J’enclenche aussitôt la vitesse supérieure, passant d’un côté du sentier à l’autre, zigzagant au travers des coureuses. Comme si un ressort avait accumulé une quantité immense d’énergie et que je devais la libérer. Là, ici et maintenant.

J’arrive au ravito en même temps que ce qui me semble être une pré-adulte qui se tient l’épaule en pleurant. Qu’est-ce qui est arrivé ?  Une chute ?  Une collision avec un arbre ?  Aucune idée. Mais je ne vois pas qu’est-ce qui pourrait la faire sangloter comme une enfant. Évidemment, il arrive qu’on se fasse assez mal pour en avoir les larmes aux yeux. Ou même de tomber dans les pommes. Mais aller jusqu’au point de sangloter ?  Il faut être le moindrement dur à son corps si on veut pratiquer ce sport-là, sinon on risque de trouver le temps long. Je pense que c’est ce qui arrive à cette jeune femme. A-t-elle poursuivi ?  Aucune idée.

Ravito Slit BMR 2 (76-77k) à l’arrivée (80k)

Au moment de repartir, j’entends un bénévole lancer: « 8043 » (nos numéros sont pris en note à chaque ravitaillement, question de s’assurer que nous sommes encore dans la course).  Un numéro commençant par un 8, c’est un participant du 80 kilomètres, ça !  Le bénévole avait dit vrai: j’étais tout près.

Et qui vois-je qui avance en marchant, tout juste devant moi ?  Joan.

J’arrive à sa hauteur et lui mets la main sur l’épaule. Hé, est-ce que ça va ?  Qu’est-ce que tu fais là ?  Il m’explique qu’il s’est tordu un peu une cheville en début de course, mais que c’est tolérable. Ça allait plutôt bien au début, mais ça s’est vite gâté. Pas d’énergie. Rien. Ce qu’on appelle un « jour sans » en cyclisme. Il vit l’équivalent aujourd’hui.

Depuis que je le connais, j’éprouve une grande admiration pour le coureur qu’il est. Mais là, dans un coin perdu de Charlevoix, c’est l’homme que je me mets à admirer. Voyant que ça n’allait pas, ça aurait été facile pour lui d’abandonner lors du premier passage au mont Grand-Fonds. Pour un coureur de son niveau, accepter de se faire dépasser par des coureurs plus faibles et poursuivre malgré tout, c’est tout à son honneur.

Comme je me sens encore bien, je lui souhaite bonne chance en reprenant la course. Il me lance, avec un grand sourire: « Si je te rattrape, je te botte le derrière ! » (il en parle justement ici, dans un bijou de récit; à lire absolument). Il nous avait fait le coup au départ du 60k à St-Donat (lui avait déjà le chemin inverse dans les jambes à ce moment-là) et il faut croire que ça avait marché car je ne l’avais pas revu. Je lui souris en partant, pressé d’en finir.

Tout va bien pour 300 ou 400 mètres, jusqu’à une petite montée. Une petite butte de rien du tout que je grimpe en courant sur la pointe des pieds, propulsé par mes mollets. Ce qui devait arriver arrive: une violente crampe s’abat sur mon mollet droit. Je ne l’ai jamais vue venir et elle fait mal en tab… !

En fait, elle m’a tellement fait mal que je ne peux pas pu réprimer un cri. Ni bouger. Arrive alors Joan, tout sourire. « Qu’est-ce que je t’avais dit, donc ? ». Comme pour me donner une dernière chance d’éviter le châtiment promis, il répète: « Si je te rattrape, je te botte le derrière ». Tu peux y aller mon ami, je ne peux plus avancer.

Il a la gentillesse de me gracier. On marche un bout ensemble, les dames que j’ai dépassées depuis tantôt passant à ce qui me semble maintenant la vitesse de l’éclair, la face en point d’interrogation.

« Tu n’as pas quelque chose contre les crampes là-dedans? », me demande-t-il en pointant ma veste. Ben oui, j’avais oublié !  Je traine des petites pilules anti-crampes, un échantillon que j’avais reçu avec ma trousse du coureur à Boston ou New York. Je les avais amenées, au cas. Mais où sont-elles ?

Nous voilà donc en train de fouiller ma veste. Je finis par trouver. Il y a quatre pilules. Dois-je les prendre toutes ? « Tu as 4 jambes, non ? ». Vu de même… Je les avale donc toutes sans savoir ce qu’elles contiennent, me disant qu’au pire, j’en mourrai en faisant ce que j’aime.

« Tu veux faire quelle distance à Bromont, tu disais ? ». Bon, ça y est, ma mère a réussi à hypnotiser Joan à son premier passage à Grand-Fonds et maintenant, c’est elle qui contrôle ses pensées, ses paroles. Elle me poursuit avec sa sagesse de mère jusque dans le fin fond des bois !  Maman, laisse Joan tranquille, je t’en prie…

Je bredouille une réponse, puis regarde mon chrono. Les 9 heures, c’est foutu depuis un bout. Et quand j’énonce tout haut mes calculs de projection si on termine en marchant, ça semble fouetter mon partner qui lance: « Bon, il faut que ça finisse, cette foutue course-là ! » et il repart en courant.

La douleur semblant vouloir s’estomper un peu, je reprends également la course, lentement. Puis accélère progressivement, au point de commencer à remonter les coureuses qui avaient assisté à mon agonie un peu plus tôt. « La crampe est passée ? » me demande une dame. « Ça tient, ça tient. Mais j’ai hâte de finir ! ».

Je reprends même des coureurs du 65k, preuve que mon rythme n’est pas mauvais.  Rejoindre Joan ?  Oubliez ça !

Après le deuxième passage dans la swamp, j’aperçois enfin le stationnement du centre de ski. Mes supporteurs m’attendent, je leur fais signe que je suis cuit au passage. Mettons que les 16 derniers kilomètres ont laissé des traces.

Dernière petite montée. Ma petite sacrament, ce n’est pas vrai que tu vas m’avoir !  Je la fais en courant, les dents serrées, le feu dans les yeux. Tiens toi ! On annonce mon arrivée: « Un coureur du 80 kilomètres, Frédéric Giguère ! ». Les applaudissements  montent de quelques décibels. Wow, nous sommes les rock stars aujourd’hui !

Je franchis le fil en 9:19:47, ce qui, je l’apprendrai plus tard, me donnera le 13e rang. Après trois semaines, j’ai encore peine à y croire.

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Peu après l’arrivée, accueilli par ma douce moitié et notre adorable toutou. Remarquez en arrière-plan Joan qui sourit à belles dents

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Je devrais peut-être sourire moins, ça me donne autant de rides que feu Claude Blanchard… 😉

80k UT Harricana: le premier marathon

Départ à ravito Geai bleu (8k)

L’obscurité est encore totale quand le départ est donné au son des hurlements. Car il semblerait que nous sommes une meute de loups, alors certains s’en donnent à cœur joie. Pour ma part, je n’ai jamais ressenti (ni même compris) ce besoin de faire monter l’adrénaline en début de course. Ce n’est pas un 100 mètres qui nous attend, c’est 800 fois plus !  Je considère que j’aurai besoin de chaque once d’énergie pour ce long périple. Mais bon, à chacun sa façon de faire, n’est-ce pas ?

Après une centaine de mètres dans le stationnement, nous nous engouffrons dans des sentiers de type « SÉPAQ » : le revêtement est en petit gravier et ils sont assez larges pour accommoder 2 ou 3 personnes. Ça me fait énormément penser au Mont St-Bruno. C’est donc roulant à souhait, mais avec la foule, le rythme est relativement lent. Ça fait bien mon affaire, je ne voulais pas partir trop vite de toute façon.

Cette cadence me donne l’occasion d’admirer la beauté du moment : 300 personnes qui courent ensemble dans la nature, leurs pas guidés par la seule lumière des lampes frontales. Ce que j’aimerais prendre un instantané… si j’avais le moindre talent et/ou intérêt pour la photographie. Autre beauté : la rivière, juste à côté. Je ne peux pas la voir, mais je l’entends. Dans la pénombre, je distingue la vallée, rien d’autre. Je laisse aller mon imagination et « admire » ce paysage pourtant invisible.

J’aperçois un premier panneau kilométrique : il en reste 62 avant l’arrivée… de la course de 65 kilomètres (qui en fait 64, en réalité) !  Après une belle descente, nous traversons la rivière, ce qui annonce une première montée. J’avais prévu marcher toutes les parties ascendantes, mais comme tout le monde court, je fais de même tout en prenant soin de demeurer bien « en dedans ». Je rejoins une fille qui est à bout de souffle. Vraiment, mais vraiment pas une bonne idée de se mettre dans cet état si tôt dans la course. Sait-elle seulement qu’il lui reste presque un marathon et demi à faire avant de terminer ?

Après l’obstacle, le peloton s’est étiré et je peux courir plus librement. Autour du 6e bip de ma Garmin, j’avale un premier gel. En effet, j’ai décidé de faire un essai aujourd’hui: un gel à toutes les 30 minutes pour voir où ça va me mener. Si Hal Koerner et Pat le font, pourquoi pas moi ?  Ok, je vous entends d’ici: ce n’est pas une bonne idée de tester de nouvelles affaires en compétition, et patati et patata… Ben j’ai décidé de prendre la chance, au risque de me planter. Ce n’est tout de même pas la première fois que je prends des gels. Je ne fais qu’augmenter la fréquence, c’est tout.

Côté température, mon choix de vêtements semble avoir été le bon. Mon corps s’est réchauffé rapidement, au point où je dois enlever mes gants. Mais quoi faire avec ? J’ai les poches pleines, plus un centimètre cube d’espace dans ma veste. Bon ben, à la guerre comme à la guerre, ils termineront le voyage dans mes shorts !  Je n’envisage pas les prêter à quelqu’un d’autre de toute façon, pas vrai ?

Au ravito, il n’y a que de l’eau de disponible. Et l’eau est froide en tab… !!! Que voulez-vous, elle est à la température de la pièce…  Mettons qu’on la sent très bien passer à travers les différents boyaux, un peu comme une lampée de gin à cochon. Pas tellement agréable.

Ravito Geai bleu (8k) à ravito Coyota Honda (28k)

Rapidement, on entre dans le vif du sujet : du technique, du vrai. Le sentier est étroit, le sol pas vraiment (et parfois, vraiment pas) dégagé, des racines, des roches, de la boue, des changements de direction brusques et fréquents, alouette. Je me retrouve derrière deux gars qui avancent à un rythme que je trouve convenable, parfait pour mes limitations dans le domaine.

Sauf que je sens assez vite un souffle dans mon cou. Toujours courtois, j’offre le passage. Erreur ! Une longue filée de monde passe, au moins 15 à 20 concurrents. Bout de viarge, ne venez pas me faire croire que tout ce monde-là est plus rapide que moi !  Je décide de m’insérer au travers la lignée. Non mais, il y a des limites !  À être trop gentil, on finit par passer pour niaiseux !

Le pire, c’est que ça ne leur a absolument rien donné : ça n’avance plus. On se suit tous à la queue-leu-leu, lentement. Trop lentement. « Vous devrez vous armer de patience » qu’ils disaient. Ouais ouais, facile à dire. Je suis tenté de me mettre à dépasser du monde, mais ça ne donnerait finalement pas grand-chose. Peut-être si ça se met à monter pour de vrai…

Justement, une petite montée qui se pointe. Et qu’est-ce que le gars qui est 4-5 positions devant moi fait ? Il sort ses bâtons de marche !  Pardon ?  Ici, pour cette petit côte de moumoune-là, il pense avoir besoin de ses bâtons ?  Il va faire quoi en arrivant au mont Grand-Fonds ?  Prendre le chair-lift ?  On n’est pas dans les Alpes, bout de sacrament !

Comme vous pouvez le constater, je ne me suis pas tellement bien armé côté patience. Déjà que ça n’avance pas à mon goût, ce gars-là va réussir à nous ralentir encore plus tout en élargissant l’espace qu’il prend pour se déplacer, réussissant l’exploit de rendre les dépassements encore plus difficiles. Bravo champion !

Je finis par trouver une faille et le laisser derrière… pour me retrouver encore une fois dans le derrière d’une longue filée. Grrrr ! Le coupable ?  Un autre zigoto avec ses bâtons de marche. Je me demande même pourquoi l’organisation les permet. Ils sont interdits à l’Ultimate XC de St-Donat, ils devraient l’être encore plus ici, le parcours étant plus facile côté. En plus, non seulement ses bâtons retardent le gars en question, mais il est également chaussé de souliers de route. Décidément…

Je grogne intérieurement. On ne devrait pas partir en ensemble, les courses de 65 et 80 kilomètres. 300 personnes en même temps sur ce minuscule single track, c’est une mauvaise idée. Ou à tout le moins, il faudrait mettre une sérieuse emphase sur l’étiquette à adopter en sentiers : quand un ou des coureurs plus rapides suivent de près depuis un bout et que c’est dégagé devant soi, on laisse le passage. Le gars devant ne semble même pas se rendre compte qu’il nous bloque. Et comme pour ajouter une couche à ma frustration, le rythme ralenti a fait baisser la température de mon corps et je commence à avoir froid. Non mais, est-ce que ça va avancer un jour ?!?

Un gars finit par en avoir ras le pompon et se met à shifter tout le monde. Je décide de le suivre à la trace. Une fois le retardataire-aux-bâtons dépassé, le champ est libre devant. Ha… Celui qui s’est impatienté demande à son partner s’il le suit. Heu non, c’est moi qui te suis. Le partner en question étant derrière moi, je le laisse passer pour constater… qu’il s’agit de mon sympathique voisin !  Hé oui, je retrouve les deux gars à qui j’ai donné un lift plus tôt. Le monde est petit, il n’y a pas à dire.

Rapidement, nous formons un petit groupe de 5 ou 6 et tout aussi rapidement, je me fais larguer. Ha, moi et mes aptitudes techniques ! J’ai beau les avoir travaillées dans le sentier Rock Garden près de Whiteface, ledit sentier ne faisait que 800 mètres de long. Ici, j’en aurai pour presque 20 kilomètres… Les seuls moments où je rejoins du monde, c’est quand ils s’arrêtent pour se prendre en photo devant un des nombreux magnifiques paysages que nous avons l’occasion de croiser en cours de route, paysages que le soleil levé depuis peu nous permet enfin de voir.

Je finis toutefois par reprendre un gars avant d’arriver au relais (20k). On échange quelques mots, sans plus. On joue au yoyo, mais je sens que dès que ça va monter, je vais le perdre derrière. Au relais, je transmets mon admiration et ma gratitude aux bénévoles qui se les gèlent pour nous. L’un d’eux répond qu’il préfère donner de l’eau que se taper ce qu’on se tape. Je sens par contre que l’autre aimerait bien pouvoir en courir un petit bout.

Je croise la pancarte annonçant qu’il reste 42 kilomètres à faire : plus qu’un marathon… avant d’avoir le droit de parcourir 16 autres kilomètres !  Mais ce qui est foutrement bizarre c’est que ça ne m’impressionne pas du tout. Je les prends un à la fois, sans me soucier du reste. J’ai toute la journée devant moi.

J’arrive au ravito avec un plan bien précis en tête : manger un peu et repartir sans niaiser. Comme j’arrive, je remarque que mes voisins quittent les lieux. Je vais devoir travailler pour les rattraper. Mais la course est encore jeune. D’autres sont arrêtés et ne semble vraiment pas pressés de repartir. Autant de gens qui étaient devant moi et repartiront derrière.

Dans mon plan, j’avais oublié un détail : remplir mon réservoir. Heureusement, le bénévole m’y fait penser. Non mais, tu parles d’une erreur de débutant ! Avec une section de 13 kilomètres devant, je n’aurais fort probablement pas eu assez de réserve pour la compléter. La manœuvre s’avère plutôt complexe, avec le GU Brew et tout, mais à deux, on y parvient. Je me demande comment on pourrait faire une course sans ces chers bénévoles…

Après avoir englouti des bananes et un pita, je décolle.

Ravito Coyota Honda (28k) à ravito Castor Info-Comm (41k)

C’est le ventre bien rempli que je commence cette section qui commence par une longue montée. Ha enfin, ça monte ! Une belle occasion pour rattraper du monde et devancer d’éventuels poursuivants. Détail cependant : elle ne monte pas assez à mon goût. Je passe mon temps à me demander si je dois la courir ou la marcher. Ou alterner entre les deux, je ne sais plus.

Je parviens tout de même à rejoindre certains coureurs que je laisse aussitôt sur place. À la fin d’une partie très rocailleuse (on dirait carrément le fond d’un ruisseau asséché), je croise un gars en vélo de montagne qui me dit qu’il ne reste que 4-5 kilomètres avant le prochain ravito. Ben oui Chose !  Je sais qu’il en reste au moins 8, peut-être 10. À vélo, ça ne change peut-être pas grand-chose, mais à pied… T’aurais pas le goût de descendre de ta monture et venir en faire un petit bout avec moi, question de voir s’il ne reste vraiment que 4 ou 5 kilomètres ?

Une fois rendu en haut, je sors du bois et tombe… sur du monde en habit de camouflage !? Ils font quoi, au juste ?  Et pourquoi sont-ils habillés comme ça ?  Pourrait-il s’agir de policiers en moyens de pression ?  En tout cas, sont bien gentils mais je préfère ne pas trop m’attarder. On ne sait jamais… 😉

Arrive un chemin de terre. Large, en descente et très roulant. Ho yeah, on va pouvoir avancer un peu ! Devant moi, ma première cible : une femme. En tâchant de ne pas trop appuyer, je la rejoins. Deuxième cible : une autre coureuse, à une cinquantaine de mètres. J’ai comme l’impression que les deux se suivent sans vraiment se suivre. Toujours est-il que pour éviter de me retrouver au milieu d’une bataille de chattes, je poursuis ma progression. Définitivement que le terrain est à mon avantage.

Sauf que je trouve que ça va peut-être un tantinet trop bien. Je vois passer un kilomètre en 4:42. Trop vite. Bah, ça descendait tout de même un peu… Kilomètre suivant : encore 4:42. Merde, celui-là était ondulé, autant en montée qu’en descente ! Je vais définitivement trop vite, j’ai encore plus d’un marathon qui m’attend devant…

Je décide donc de calquer ma cadence sur celle de deux gars qui me précèdent. Ça fonctionne un certain temps… jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent. Deux choix se présentent à moi: faire semblant de pisser juste pour demeurer derrière ou passer devant. Je passe. Après qu’ils aient recommencé à courir, alors que j’ai 20-30 mètres d’avance sur eux, j’entends : « Heille !  Salut voisin !!! ».

Ha ben, ça parle au maudit ! Encore mes voisins, que je n’ai pas reconnus une fois de plus !   « Ça a l’air de bien aller, ton affaire ! ». Je réponds que oui, mais que j’essaie de me retenir. Constatant que le plus silencieux des deux semble en arracher, je préfère ne pas demeurer avec eux et poursuis mon chemin. Trop vite, bien évidemment.

Arrive le buffet. Car c’est comme ça que je décrirais le ravitaillement Castor Info Comm (est-ce que les ravitos sont commandités ? On dirait bien !). Car en plus des traditionnelles patates et bananes, on y retrouve entre autres des œufs, de la soupe et du lait au chocolat et plein d’autres patentes que la bénévole me fait l’éventail. C’est quand elle arrive aux œufs que je l’arrête, citant la tendance de mes intestins à transformer cette denrée en gaz odorant. De toute façon, comme je n’ai jamais fait d’essai à l’entrainement, je préfère demeurer conservateur (je sais, une belle contradiction  par rapport à ce que j’ai dit tantôt).

Pendant que j’engloutis une banane, je jette un œil autour. On dirait presque l’infirmerie d’un champ de bataille. Plusieurs se réchauffent autour du feu, D’autres sont confortablement installés sur des chaises. On constate les dommages causés pas la distance parcourue et surtout celle qui reste à faire. Le psychologique commence à jouer. Malgré moi, mon côté compétitif se réveille. Ces gens-là étaient tous sur place avant que j’arrive et ils repartiront (s’ils repartent) bien après moi. GOTCHA !

Aussitôt, je regrette cette pensée. Car quand on crache en l’air…

UT Harricana 80k: l’avant-course

Fidèle à la tradition maintenant (presque) établie, voici la première partie du récit de ma dernière course, le 80 km de l’UT Harricana qui s’est déroulé samedi dernier. Aujourd’hui, l’avant-course.

J’arrive au mont Grand-Fonds autour de 17h20 vendredi le 12 septembre. Je veux récupérer mon dossard avant le briefing d’avant-course qui doit débuter à 18h. Dans le stationnement, je sens déjà une certaine fébrilité. En attendant de prendre possession du précieux document, je regarde autour, à la recherche de visages connus. En vain. Il y a bien Patricia, une (ex) blogueuse que je trouvais très drôle à lire, mais on ne se connaît pour ainsi dire pas du tout, même à travers le monde moderne des réseaux sociaux. Il y a aussi Michel, un photographe ultramarathonien… qui prend des photos. Un autre que je « connais » sans connaitre.

Une fois mon dossard en mains, je me dirige à l’étage, bien en avance sur l’heure prévue, bien évidemment. Je tue le temps en lisant les entrevues accordée pas quelques coureurs qu’on retrouve dans un petit livre qu’on nous a remis. Finalement, une fois la petite salle très bien remplie, le briefing peut commencer.

J’écoute distraitement ce qu’on dit en mangeant mes pâtes. Car j’avais prévu le coup : si le briefing devait commencer en retard et s’étirer, je n’avais pas envie de finir par souper à 20h alors que je prévoyais partir du chalet à peine 6 heures plus tard…

En fin de compte, j’apprends deux choses. De un, la course doit se faire en complète semi-autonomie (je sais, attribuer l’adjectif « complète » à « semi-autonomie », ça fait un peu paradoxal). Nous ne pouvons donc en aucun cas nous faire ravitailler autrement que dans les stations d’aide. À ce moment-là, pas question de recevoir quoi que ce soit de la part d’une éventuelle équipe de soutien, même en arrivant au mont Grand-Fonds la première fois après 65 km de course. Et de deux, une course de 125 km sera au programme pour l’an prochain. L’avenir nous dira si j’en ferai partie ou pas. En tout cas, il faudra qu’il y ait au minimum un service de drop bags, car il y a des limites à la « semi-autonomie » !

Instant de panique pendant le petit discours du très sympathique Florent Bouguin, vainqueur l’an passé du 65 km : est-ce que j’ai des épingles pour attacher mon dossard ? J’ignore pourquoi ça me vient à l’idée à ce moment précis, mais je ne dois absolument pas oublier de vérifier ça avant de partir.

Une fois le tout terminé, vérification : effectivement, le sac qu’ils nous ont donné ne contient aucune épingle. De quoi j’aurais eu l’air sans épingles demain, moi ? Après être repassé aux dossards, je croise Pierre à l’extérieur. On placotte un peu. Il fait le 80 km lui aussi. Je m’attends à ce qu’il me prenne environ 30 minutes, même s’il m’avoue avoir pris ça plus relaxe côté entrainement récemment. Ouais ouais, on verra bien !

Samedi matin, 2h15. Je suis prêt à partir. Je vous fais grâce de l’heure à laquelle je me suis levé, mais je vous donne un indice : je suis très lent le « matin ». Alors, pensez à l’heure la plus hâtive que vous pourriez imaginer et ajoutez-y 30 minutes, ça devrait vous donner une bonne idée. Combien d’heures de sommeil vous dites ?  Trois, au gros maximum. Et c’est plus que ce que j’anticipais !

J’attends mes voisins de chalet (en fait, je devrais dire: voisins de cabanons car leur chalet est minuscule) qui feront le 65 km et qui m’ont demandé de leur donner un lift, question d’éviter à la copine de l’un des deux d’avoir à se taper l’aller-retour au mont Grand-Fonds aux petites heures. La pauvre, elle fait le 28 km, son départ est à 10h. Ça aurait été foutrement chiant pour elle d’avoir à aller les reconduire si tôt. J’étais là, juste à côté, et je fais le trajet de toute façon. En plus, ce sont des gens du Saguenay. Comment refuser un service à des gens du Saguenay ?  Sans oublier que la copine en question a un charmant accent français, alors…  🙂

Rendus sur place, le mont Grand-Fonds a été transformé en fourmilière. Les coureurs arrivent, les bénévoles s’affairent avec efficacité dans une belle ambiance relaxe. En passant à côté d’une auto, je remarque qu’elle est couverte de givre. Quand on dit que la température approche le point de congélation… Trimballant une quantité imposante de stock « au cas où », dont ma veste d’hydratation qui a encore coulé dans l’auto (la tab…), je me dirige vers un autobus dont l’entrée est supervisée par une bénévole qui m’appelle en faisant des grands signes. Elle m’accueille avec un large sourire tout en prenant mon numéro avant que j’embarque. Comment peut-on être d’une telle bonne humeur en étant ici à cette heure qu’on ne peut même pas qualifier de matinale ? Il n’y a rien à faire, j’ADORE le monde de la course en sentiers !

Une fois installé dans l’autobus d’un beau jaune spécial écoliers, l’attente commence. Au bout d’un certain temps, des hispanophones arrivent. On nous a parlé de gens de l’Espagne, du Chili et du Mexique hier… Toujours est-il que lorsque vient le moment de partir, la bénévole vient nous donner les dernières instructions et ho surprise, elle le fait en français, en anglais et… en espagnol ! Et bien honnêtement, je n’ai aucune idée laquelle des trois est sa langue maternelle. Ses mots coulent facilement, je ne décèle aucun accent particulier.   Il y a des gens polyglottes à l’est de Québec ? Impressionnant, très impressionnant !

Le convoi se met en branle, dans l’obscurité la plus totale. Dire que ça fait bizarre serait un euphémisme. Est-on vraiment samedi matin ?  Suis-je vraiment dans Charlevoix ? Et surtout, vais-je vraiment courir la plus longue course de ma vie ?

Comme nous passons dans la ville de La Malbaie, quelques coureurs regardent par les fenêtres et surveillent s’il y a de l’activité dans un bar devant lequel nous passons. Merde, c’est vrai: c’est l’heure de fermeture des bars !  La rue Crescent à Montréal et la Grande Allée à Québec doivent regorger de fêtards et/ou de célibataires qui n’ont pas réussi à « accrocher » quelqu’un. À cet instant précis, je me sens carrément sur une autre planète que ces gens-là. Et je préfère 1000 fois être sur la mienne !

À part ce petit passage, c’est généralement silencieux dans l’autobus. J’essaie de dormir un peu, tout en tenant ma veste de façon à ce qu’elle ne coule pas. Pas facile… Je perdrai la carte quelques minutes, tout au plus.

Nous arrivons au parc des Hautes-Gorges. En tout cas, c’est de là que l’organisation nous a dit que la course partira. Je ne connais pas ledit parc, mais je reconnais la signature « Parcs Québec »: les bâtisses et la disposition des lieux (pour ce que je peux en voir), le stationnement. Il semblerait qu’il est fermé jusqu’en 2015 pour rénovations majeures, mais que l’accès y a été autorisé pour la course. S’ils le disent, moi, je fais confiance. En autant qu’il n’y ait pas un gigantesque trou dans les sentiers…

Après avoir bien pris mon temps, je finis par sortir de l’autobus, question de vérifier la température et peut-être voir où je pourrai faire « sortir le méchant ». En arrivant dehors, je constate qu’il fait encore froid, oui, mais il n’y a aucun vent. Rien, niet. Je vais donc prendre le risque de laisser mon coupe-vent dans mon sac et y aller avec un t-shirt, des arm warmers et des gants. Pour ce qui est du bas, ce sera évidemment des shorts, n’ayant même pas envisagé de courir en pantalons.

Après une tournée à la frontale pour voir si je ne pourrais pas trouver une toilette intime cachée à quelque part (ben oui, alors que le parc est fermé, il y aurait une toilette chauffée disponible juste pour toi, du con !), je m’installe dans la file et attends mon tour aux superbes toilettes bleues. Il y a de la musique, je crois reconnaitre Eminem (vraiment pas un expert), mais à part ça… Vous savez, moi, la musique après 1995, je n’y connais pas grand chose…

Quand arrive mon tour, je m’installe pour faire ce que j’ai à faire (n’ayez crainte, je vais vous épargner les détails !) et un morceau tout à fait différent se met à jouer. Je crois le reconnaitre…

« Pousse pousse, pousse, les beaux gros légu-mes; Miam miam miam, c’est bon d’en manger ! »

Non c’est pas vrai !

« Je suis une carotte-rotte-rotte, je pousse sous ter-re; J’aimerais bien qu’un jou-ou-our, on me déter-re ».

J’hallucine !

« Je suis une tomate-mate-mate, je veux être mangée-ée; J’aimerais bien qu’on vien-ne me récolter ».

Ha ben joualvert !  Ce sont vraiment Jacques L’Heureux (alias Passe-Montagne) et feu Pierre Dufresne (alias Fardoche) que j’entends !  Une chanson de Passe-Partout !!!  À 4h30 du matin, alors que je suis en plein milieu de nulle part en train de…  Surréaliste, tout simplement surréaliste… C’est qui le zigoto qui a eu l’idée de génie de programmer Eminem et Passe-Partout ensemble ?

Pour ceux qui seraient curieux, voici le « clip » de ladite chanson.

Vous comprenez mon émotion ?  😉

Je finis par m’extirper de mon état second, terminer mon travail pour ensuite me diriger vers l’autobus le plus près (l’organisation a eu la gentillesse de les garder sur place jusqu’au départ, question de nous tenir au chaud; la grande classe !).

Je procède à une dernière vérification de mon équipement. Ma veste est remplie à capacité (2 litres) de GU Brew à l’orange. Elle contient également une vingtaine de gels, deux gaufres, une petite lampe de poche, un sifflet et un briquet (les deux derniers items étant obligatoires). J’ai laissé faire pour la cloche à ours, me disant qu’à la quantité de monde qu’on est, les gros poilus vont se tenir loin des sentiers. Dans mes poches, deux ziploc de Gu Brew de GU Brew en poudre que je compte utiliser aux ravitos des 28e et 56e kilomètres lorsque je referai le plein en liquide. J’ai également ma frontale, bien sûr, car l’obscurité est encore totale.

Après avoir déposé le sac contenant le reste de mes affaires, j’erre un peu au travers des coureurs et bénévoles, toujours à la recherche de visages connus. Je croise Tomas, un des favoris. Puis Florent. Mais à part ça, personne. Il fait tellement sombre…

On nous annonce le départ dans 5 minutes. La fébrilité se sent, mais pas comme dans un marathon. La course en sentiers, c’est tellement plus relaxe… Personne n’est ici pour « faire un temps ». Ok, nous avons bien des objectifs personnels (par exemple, j’espère 9 heures), mais si on ne les atteint pas, who cares ?

J’allume ma Garmin et elle se met à gosser pour trouver ses satellites. Envoye, espèce de machin à la noix ! En attendant, je m’installe dans le milieu du peloton, me demandant si je suis au bon endroit. Dans un marathon, c’est clair. On sait quel temps on vise, quel temps on « vaut » (et on espère que les deux concordent !). Mais avant un ultra ?  Who knows ?

La foutue Garmin qui gosse encore . Je l’éteins, la rallume. Toujours la même affaire. C’est bien le temps !  J’envisage alors de faire la course sans référence. De toute façon, la cadence en ultra, ça ne veut strictement rien dire. N’empêche qu’au prix que j’ai payé pour ce gugusse-là…

Aux avant-postes, j’aperçois Joan. Et ho surprise, il est non seulement habillé, mais il porte également des gants !  Est-ce qu’il fait assez froid à votre goût ?  Tout juste avant le départ, ma Garmin se réveille enfin. Au-dessus de nous, un petit hélico téléguidé semble nous filmer. En fait, je ne sais pas trop à quoi il pourrait servir s’il ne nous filme pas…

Devant nous, 80 kilomètres de sentiers. J’en connais 28 pour les avoir courus l’an passé. Le reste ?  Je vais le découvrir au cours des prochaines heures. Quelle merveilleuse façon de passer un samedi de septembre… J’ai hâte !

Nouvelles pré-Harricana

L’apparition – Dimanche 24 août, 6 heures du matin. Je venais de faire mon petit pipi d’avant-course dans les toilettes publiques du KOA de Wilmington et me dirigeais vers le lavabo quand il m’est apparu dans le miroir. C’était la première fois que je le voyais d’aussi près, mais on ne pouvait faire autrement que le reconnaître: il portait une camisole de course, des arm warmers, une casquette vissée sur la tête avec la visière orientée vers l’arrière pour laisser place à sa lampe frontale et une veste d’hydratation. C’est là que ça m’a frappé : j’étais vraiment un ultrarunner !

Bon, après le petit tour de réchauffement dans le pet walk du camping (un sentier de 300-400 mètres de long spécialement conçu pour le meilleur ami de l’homme, vraiment chouette), je suis revenu à la roulotte et ai laissé la frontale et les arm warmers sur place, mais quand même…

À ma décharge, je n’avais pas seulement le look. J’avais tout de même un 50 km dans les sentiers du Flume Trail System (avec quelques incartades à Whiteface, juste à côté) au programme. Des sentiers parfois sinueux, techniques, souvent très techniques même. Mon objectif : faire de la distance, bien évidemment, tout en vérifiant mes progrès au niveau habileté quand les roches et les racines commencent à se multiplier.

Premier constat : maudit que c’est gossant courir avec une cloche à ours !  Entendre des « gueling-gueling » pendant des heures, quelle torture !  Pas étonnant que les gros poilus nous laissent le passage quand on les avertit de notre présence avec ça !  Mais à cette heure matinale, je préférais l’endurer que faire une rencontre impromptue.

Deuxième constat : c’était une utopie de vouloir les Jeux olympiques d’hiver à Québec avec un Massif retravaillé (et une arrivée sur le fleuve, quelle bonne blague !). À un moment donné, alors que je courais sur Whiteface, je suis tombé par hasard sur une vieille bâtisse sur laquelle on pouvait lire : « Arrivée des épreuves de descente et de slalom géant des Jeux olympiques de Lake Placid de 1980 ». Hé bien de cet endroit, je ne pouvais ni voir le sommet de la pente… ni sa base !  Ça c’est une montagne !

Troisième constat : ce n’est pas demain la veille que les ultrarunners vont être considérés comme des gens normaux. Vous auriez dû voir le regard ahuri de nos voisins quand ils m’ont vu revenir à notre site autour de 9h – 9h15 pour refaire le plein en liquide. Priceless.

Quatrième constat : le côté course vous dites ?  Je dirais que c’est pas mal mieux pour le technique, mais je suis toujours aussi pourri dans les descentes. C’était moins pire vers la fin du séjour, mais encore là… C’était peut-être que je commençais à connaître lesdites descentes, justement. Par contre, je me sentais bien après la sortie, capable d’en prendre encore. C’est bon signe, parce qu’avec ce qui s’en vient…

Marathon de Boston – Les inscriptions sont ouvertes depuis lundi et moi, gracieuseté de mon New York de l’an passé ET du fait que je serai âgé de 45 ans le jour de la course, j’aurais pu m’inscrire dès hier, dans le groupe de ceux qui ont devancé les standards par 10 minutes et plus.

Mais je ne le ferai pas. J’en ai souvent parlé, j’y reviens encore: après avoir littéralement couru pendant plusieurs années après l’objectif qui était de me qualifier, je me permets maintenant de ne pas y aller. Ça me fait un peu bizarre… Une amie m’a taquiné en me disant que j’en étais maintenant rendu à boycotter Boston. Faudrait pas exagérer, là !  😉

UT Harricana – Un ami (oui oui, j’en ai plus qu’un !) m’a fait remarquer que j’allais me taper l’équivalent de la distance Québec-Montréal en l’espace de deux courses. Vu de même, ça fait un peu peur, pas vrai ?

Mais bon, en ultra comme dans n’importe quoi, une chose à la fois. La première étape, ce sera le 80k de l’UT Harricana samedi. Cette course sera l’équivalente (temporairement du moins) de la plus longue distance que j’ai parcourue à vie et étonnament jusqu’à hier, je n’étais pas nerveux du tout. Je me sentais zen, en contrôle, comme dans les jours précédant le Marathon de Philadelphie en 2012.

Puis hier soir, premiers signes de nervosité (enfin !), à propos d’une chose sur laquelle je n’ai absolument aucun contrôle: la météo. La nuit s’annonce froide, allant de 1 et 6 degrés selon les sites consultés. Ok, pas de problème. On part avec des arm warmers, c’est tout. Et s’il pleuvait à cette température ?  Oups. Coupe-vent ou pas ?  Et si j’enfile le coupe-vent, je ferai quoi avec quelques heures plus tard, quand il fera 13-14 degrés au beau soleil ?  Cette course-là se fera en semi-autonomie, sans possibilité d’avoir une équipe de soutien, alors ce qu’on aura sur nous au départ, on l’aura encore à l’arrivée (quoi que je compte bien garrocher tout surplus au bout de mes bras lors de mon premier passage au mont Grand-Fonds). J’ai envisagé utiliser mon vieux Camelbak, un véritable container, au cas où, mais je me suis dit que non, ce machin-là, c’est trop gros. Ha, si j’étais comme Joan !  Je me demande bien s’il va partir à moitié nu à 1 degré sous la pluie…

Le reste ne m’énerve pas. Avec un départ des autobus vers le départ à 3h du matin, je risque d’avoir quelques problèmes à dormir avant. Et puis après ?  Je vivrai également quelques premières : départ dans le noir à la frontale, aucun ravitaillement solide avant le 28e kilomètre (il y aura des points d’eau aux 8e et 20e kilomètres). Je prends ça comme un ajout à mon expérience. Ça risque de m’être fort utile pour l’avenir, un point c’est tout.

Une réponse au-delà des attentes ! – Je m’en voudrais de ne pas remercier tous ceux et celles qui ont contribué à ma levée de fonds pour le Bromont Ultra. Nous les coureurs ne recevons les rapports de dons qu’une fois par semaine, mais déjà, quand j’ai vu mon nom apparaître dans la liste des leaders dans ce domaine la semaine dernière, j’ai été estomaqué.

Alors un gros, gros merci à tous. Vous allez être ma motivation durant ce défi. Je vais penser à vous quand ça ira mal. Pour la première fois, je ne courrai pas seulement pour moi, mais aussi pour vous qui croyez en moi. Je vais faire tout en mon possible pour ne pas vous décevoir.

Ha, la zone de confort !

Ça a commencé quand j’étais tout jeune. Pour financer une partie de ma saison de baseball, je devais vendre des barres de chocolat. Sauf qu’il y avait un problème: j’étais beaucoup trop timide pour aborder les gens et les solliciter. Même les voisins que je connaissais bien. J’avais un blocage, j’en étais tout simplement incapable. Mon meilleur ami, pourtant pas un peddler de nature, a vendu ses 15 barres en un rien de temps. Moi, j’ai réussi à en vendre 5: 2 à ma grand-mère… et 3 à mes parents. Et vous savez la meilleure ?  Mon père  était pourtant le coach de l’équipe !  Mais il ne m’en a jamais tenu rigueur et ne m’ a jamais mis de pression.

Deux ans plus tard, mon paternel ayant quitté ses fonctions de coach, je me suis retrouvé à être dirigé par d’autres. Des inconnus, ou presque. Cette fois-là, je n’avais rien à vendre, je devais plutôt aller « chercher des commandites ». Pour ce faire, je devais enfiler mon uniforme et ni plus ni moins aller quêter de l’argent dans le voisinage. Une véritable torture.

J’ai toujours été un enfant docile. Travaillant à l’école, toujours à son affaire, jamais un mot plus haut qu’un autre. Alors quand l’assistant-entraineur m’a fait la morale en réaction à la maigre pitance que j’avais amassée, je n’ai absolument rien dit. Je me suis refermé et tout ce que j’entendais était un gros « Bla bla bla… ». J’étais prêt à jouer sur le banc plutôt que me mettre à aller faire de la sollicitation. C’était à ce point-là. (Pour la petite histoire, j’ai gardé mon poste au premier but :-))

Ça s’est poursuivi au secondaire. Billets à vendre pour l’album des finissants ?  Niet. Quand il a vu les résultats de mes « ventes », un de mes camarades de classe qui était membre du comité de financement de l’album m’a demandé sur un ton agressif: « En veux-tu un, un album ?!? ». Ma réponse: « Non. »  Son visage a dû allonger de 3 pouces. « Tu ne veux pas d’album ? ». « Non. »

De un, je ne voyais pas pourquoi on avait un album des finissants car il me restait le Cégep et l’Université à faire avant de me lancer sur le marché du travail, alors la fin du secondaire, ce n’était pas différent de la fin du primaire pour moi. Et de deux, s’il fallait que je fasse de la sollicitation, je préférais de loin ne pas en faire et ne pas avoir d’album-souvenir. Un prof a bien essayé de me piquer en me disant que si je continuais comme ça, j’allais vivre aux crochets de la société, à dépendre des autres, vivre sur l’aide sociale, etc. Rien à faire.

À l’université ?  Même chose. J’ai préféré payer le plein prix pour l’album et le bal plutôt qu’essayer de vendre des billets de tirage.

Où je veux en venir ?  Bien voilà. En début de saison, une de mes amies m’a défié de sortir de ma zone de confort et de faire un 5 km. Un « vrai » 5 km là, à pleine vitesse avec les poumons qui veulent sortir. Mes lecteurs le savent, j’ai une peur bleue des 5 km. À la limite, un 10 km, mais un 5 ?  Non, non et non. C’est trop dur, je n’ai pas le guts d’essayer ça.

Par contre, j’ai trouvé une autre façon de sortir de ma zone de confort. L’inscription du Bromont Ultra se fait en deux parties. Au départ, on paie des frais d’inscription classiques, 160$ dans mon cas. Mais chaque participant doit également procéder à une levée de fonds d’un montant minimum égal à ses frais d’inscription.

J’aurais pu payer de ma poche les 160$ supplémentaires et passer à un autre appel. Mais bon, j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains et solliciter votre générosité, chers lecteurs. Les causes qui profiteront de l’argent ainsi amassé sont les suivantes:

– Fondation québécoise de la maladie coeliaque (pour envoyer des jeunes moins fortunés à un camp d’été)
– Biyo-H2o (construction de puits en Somaliland)
– SLA (au lieu de me verser un seau d’eau glacée sur la tête, je vais me taper 160 km à pied  ;-))
– ROTH (construction d’école pour jeunes filles Massai – MWEDO en Tanzanie) – phase 3
– Société canadienne de la Sclérose en plaques (une pensée pour mon amie Maryse ici)
– Corridor appalachien

Pour contribuer, il suffit de cliquer ici et d’emplir le petit formulaire de don. Pour ceux qui l’ignoreraient, le nom de la personne qui se cache derrière « Le dernier kilomètre » est Frédéric Giguère. Alors si vous vous demandez quel coureur appuyer…  🙂

Je vous remercie énormément à l’avance pour votre don… et aussi de m’aider à sortir de ma zone de confort !

C’est de ta faute, Pat !

J’ai appris qu’il courait en 2008, la semaine avant le Marathon de Montréal. Dans une entrevue accordée à « Salut Bonjour ! », il parlait de cette première pour lui dans la plus longue des distances classiques. Il visait un temps de 4 heures. Pour ma part, comme j’avais fait un 3h43 « en dedans » à ma première expérience l’année précédente, j’étais confiant de pouvoir descendre sous les 3h30. La pluie torrentielle qui était tombée dans les heures précédant la course avait été suivie par une humidité à couper au couteau. Inexpérimenté, j’avais terminé cette course de peine et misère, franchissant la ligne après 3h56 de pure souffrance. Je suppose qu’il a vécu un peu la même chose que moi, une trentaine de minutes derrière.

Je me suis mis à suivre son évolution, comme je le faisais avec d’autres personnes connues qui pratiquent la course. Nous nous croisions de temps en temps dans le cadre d’une course (habituellement au demi Scotia Bank), mais comme je n’avais rien de particulier à lui dire, ce n’était pas parce qu’il était connu que j’étais pour lui parler…

Puis j’ai remarqué qu’il semblait courir moins. À l’époque, je n’avais qu’une seule référence en la matière: SportStats.ca. Je me suis dit qu’il avait probablement ralenti la cadence, faute de temps et/ou de motivation.

Puis un jour, allant faire mon « épicerie » à la boutique Coin des Coureurs du centre-ville, j’ai émis un commentaire sur la grande quantité de gels que j’achetais. L’employé me raconta alors qu’il y avait un monsieur qui était passé et en avait acheté une quantité phénoménale parce qu’il s’en allait faire une course de 100 milles et qu’il préférait « en avoir plus que moins ».

J’avais vaguement entendu parler de ces courses-là. Un jour, j’avais vu un reportage sur le fameux Leadville 100 à la télé américaine, mais je me disais que c’était certainement marginal comme épreuve. Il me semblait toutefois qu’il y avait un 100 milles quelque part dans le Vermont….

Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, mais je me suis mis en frais de trouver le site de l’événement et ensuite, la liste des participants. Qu’est-ce que je cherchais au juste ?  Quelqu’un que je connaissais ?  Toujours est-il qu’en défilant ladite liste, je suis tombé sur son nom. Hein, lui ?  Merde, il est plus lent que moi dans toutes les courses qu’on fait et il va se taper un 100 milles ?  Non, ce n’était pas possible… Peut-être était-ce quelqu’un qui portait le même nom (ben oui Chose, dans le genre coïncidence…) ?

J’ai approfondi mes recherches et j’ai trouvé d’autre références que SportStats (duh !). Il s’était lancé dans les course plus longues que le marathon classique et à ce moment-là (nous étions en 2011), il avait déjà deux Ultimate XC, un Vermont 50 et un Bear Mountain sous la ceinture. Holly shit !

Je me suis mis à m’intéresser à ce monde si particulier des ultras en sentiers. Et plus je lisais sur le sujet, moins je comprenais. Il fallait que j’en parle à quelqu’un. Mais à qui ?  Je ne connaissais personne d’assez fou pour se lancer dans de telles aventures. Il y avait bien des blogues qui en parlaient, mais à part ça… Toutefois, tous étaient unanimes sur un point: la course en sentiers, c’est le plaisir pur et la camaraderie, rien à voir avec la route. J’avais vraiment le goût d’essayer.

J’ai contacté David Le Porho qui m’a recommandé de commencer par des distances plus courtes, question de voir si j’aimais ça ou pas. Puis, quelques mois plus tard, après avoir complété un Marathon d’Ottawa de rêve qui me permettait enfin de m’assurer une place pour Boston, je suis tombé sur Pat par pur hasard.

Je devais être sur un high, je ne sais pas trop, mais cette fois-là, je lui ai parlé. Sans avoir aucune espèce d’idée sur la performance qu’il venait de réaliser, je l’ai félicité sur le champ (il venait d’établir son record personnel). Après quelques phrases typiques d’après-course échangées avec le grand sourire entre coureurs, je lui ai parlé des ultras. En fait, je lui ai dit que j’envisageais le Vermont 50. Il me l’a recommandé chaudement pour un premier ultra, à cause de l’organisation et de son niveau de difficulté technique relativement faible. Je le cite: « Il est vraiment beau, le Vermont 50. Ça monte et ça descend beaucoup, mais il facile techniquement. La place idéale pour commencer ! ». J’avais ma confirmation. Le surlendemain, j’étais inscrit. Le conseil de David ? Heu…

La suite fait partie de l’histoire, comme on dit. Malgré une météo exécrable, j’ai vécu la plus belle course de ma vie. J’étais définitivement accroc.

J’avais prévu acquérir plus d’expérience en ultra en 2013 et me lancer dans les grande aventure du 100 milles pour le Vermont 100 2014, trois ans après avoir « découvert » l’existence même de cette course. Mais j’ai été ralenti par les blessures et n’ai pas pu participer aux courses que j’aurais voulu.

Sauf que…

Quand c’est rendu que le gars que je voyais comme mon modèle dans le domaine me sermonne gentiment pour me dire que je suis plus que prêt… Quand c’est rendu que ma conjointe me dit que je devrais le faire, que pour un premier essai sur LA distance, pouvoir le faire près de chez soi, c’est toute une chance…

Et puis à un moment donné, si j’attends que les conditions idéales soient toutes réunies (travail, conditions météo, entrainement), je ne le ferai jamais. Au pire, si je suis trop fatigué pour le compléter, j’arrêterai en chemin et me reprendrai une autre fois. Ou je finirai à la marche, DFL (dead fucking last !).

Alors voilà, je plonge. C’est fait: je suis inscrit pour le 160 km du Bromont Ultra.

Et ça, c’est de ta faute, Pat !  🙂