D’autres petites vites de janvier

Le « froid » abitibien, suite et fin – Je sais, j’en fais une obsession. Que voulez-vous, quand on passe des semaines et des semaines dans une région, on finit par trouver que les gens de la place exagèrent un tantinet quand ils parlent de leur coin de pays. Et dans le cas qui me concerne, quand ils font référence au fameux « froid » abitibien. « Il fait frette en Abitibi ! » qu’ils se plaisent à répéter ad nauseam. Ha oui ?

J’en avais déjà parlé, je trouvais que c’était largement exagéré. Mais je me disais que je n’avais pas testé des vraies conditions de janvier. Hé bien voilà, c’est maintenant fait. Mardi de la semaine dernière, coup d’œil à la météo: -22 degrés, -28 degrés ressentis. Ok, ce n’étaient pas les -40 qui font la « fierté » des très sympathiques habitants de la région, mais quand même.

Comme par défi, j’ai décidé de m’habiller pour l’équivalent de -15 ou -17 degrés à Montréal. Premier constat : je me demande bien comment on peut « ressentir » 6 degrés de moins que la température réelle quand le vent ne souffle même pas assez fort pour savoir de quelle direction il provient !  Deuxième constat : après 3 minutes, je me suis rendu à l’évidence: deux épaisseurs au niveau des mains, c’est définitivement trop: j’avais chaud ! J’ai donc poursuivi avec une simple épaisseur, faisant même des bouts les mains à découvert, moi qui gèle très facilement de cette partie du corps (de d’autres parties aussi, mais ça, c’est une autre histoire ! :-)).

De retour à l’hôtel, le préposé à l’accueil m’a demandé si ce n’était pas trop froid pour courir. Trop froid ?  Pfff !!!

(Note: c’est ce soir-là qu’un propriétaire de dépanneur de Rouyn-Noranda a fait feu sur des jeunes qui tentaient de voler son commerce. Par chance, je n’ai pas couru dans ce quartier ce soir-là, le trouvant trop monotone. Mais je suis souvent passé devant ledit dépanneur…)

On n’a plus les préparations qu’on avait – En préparation d’un marathon, j’avais jadis l’habitude de faire le demi Scotiabank et parfois les 20 km du Tour du Lac Brome. Ça me permettait de me tester côté vitesse et de voir si la fatigue commençait à se pointer le bout du nez une fois rendu à l’équivalent de la mi-distance.

Arrive 2015, j’ai deux 100 miles au programme. Pas pour commencer ma saison avec une telle course drette en partant, comme on dit. Il y a bien les 50 miles de Bear Mountain, un classique pour les coureurs d’ici, mais à deux semaines de Massanutten, je trouvais ça un peu serré. J’ai donc jeté mon dévolu sur une autre course de la série The North Face Endurance Challenge, soit celle de Washington. Quatre semaines avant le premier grand rendez-vous de la saison, je trouvais que cette épreuve était vraiment bien placée dans le calendrier. En plus, ça va nous donner l’occasion de visiter une ville qui nous est inconnue.

Une fois l’inscription complétée, je me suis rendu compte du ridicule de la situation : après avoir fait une seule fois un 100 miles dans ma vie, je considère maintenant 50 miles (ce sont 80 foutus kilomètres ça !) comme une « préparation »… alors que je n’ai finalement fait cette distance que deux fois !   Calv… On n’a plus les préparations qu’on avait !

Le grand retour – Dimanche, température froide, vent à écorner un boeuf. Vraiment, mais vraiment pas le goût de me taper les rues en zigzagant pour « contourner » le maudit vent. Disons que je commence à en avoir soupé des petites rues toujours recouvertes du verglas qui nous est tombé dessus au début du mois.

Je sais que Pat ne comprend comment je peux faire pour courir aussi longtemps là-bas en hiver, mais j’ai décidé d’effectuer un grand retour dans mon terrain de jeux: le mont St-Bruno. Ok, il n’y a que 2 pistes totalisant 6 km d’ouvertes pour la course. Ajoutez à ça un 7-8 kilomètres pour aller faire le tour du lac Seigneurial et bon, il faut tout de même repasser à quelques reprises aux mêmes endroits si on veut accumuler une distance appréciable.

Mais je m’en fous. J’étais dans le bois, à l’abri du vent. Je pouvais enfin recommencer à faire quelques montées-descentes, travailler mon jeu de pied pour contourner les arbres, respirer l’air pur. Haaaaa…

Le vidéo, quelques semaines plus tard – Pour ceux qui ne l’auraient pas déjà vu, voici le très beau vidéo officiel de la fin de semaine du dernier Bromont Ultra. Mon bout préféré ?  À 00 :57, quand un père souhaite bonne chance à son fils peu avant le départ de la plus belle course de sa vie. Avertissement cependant: ne clignez pas des yeux, vous risquez de le manquer !

 

2014, mieux que 2012 ?

Une autre année qui s’achève. La tradition étant maintenant bien établie, je vous offre aujourd’hui chers lecteurs une petite rétrospective de mon année de course à pied. Avec mes bons et mes moins bons coups.

Tourner en rond – La dernière fois que j’en ai parlé, c’était lors d’une conférence donnée par Joan. Il présentait l’ultramarathon sous toutes ses formes et parmi celles-ci, il y avait la version consistant à courir 50 kilomètres sur une piste. La première réaction des gens quand ils prennent connaissance de telles épreuves se résume généralement à un gros « Ouach ! » ou un « Beurk ! » de dégoût.

Et pourtant, je dois avouer que je n’ai pas détesté l’expérience. Ça a quelque chose de rassurant, courir sur une piste. Les toilettes sont toujours proches, les ravitaillements aussi. Et en hiver, ce n’est pas trop déplaisant de courir sans spinner. Je ne sais pas si je vais récidiver, mais je ne ferme certainement pas la porte.

La victoire – Dès le premier des 500 virages à effectuer durant la course, j’étais seul en tête. Pendant près de 4 heures, je me suis demandé si j’allais tenir le coup, s’il y avait un coureur qui me suivait et attendait que je faiblisse pour m’achever. Comment aurais-je pu savoir que Denis, celui qui m’encourageait à chaque fois que je le dépassais, était mon plus proche poursuivant ?

Puis, dans le dernier tour, on a prononcé les mots magiques: « vainqueur » et « record ». Ça m’a fait vraiment bizarre. On n’était évidemment pas en présence du contingent de coureurs du Marathon de Boston, mais j’ai tout de même savouré cette grande première.

Quant au record, il a tenu le coup lors de l’édition montréalaise des Marathons intérieurs JOGX et il ne sera pas en danger en 2015 pour la simple et bonne raison qu’on n’y tiendra pas d’épreuve de 50 km.

L’attente –  Hopkinton, le lundi 21 avril. Après New York quelques mois plus tôt, je me retrouve encore à attendre le départ d’un grand marathon en gelant comme un creton. Ça durera des heures. À ce moment précis, je me dis « Plus jamais ».

L’émotion – Quand les Japonais tout près ont fini par finir de jacasser, un silence complet s’est installé dans la grande cour de l’école secondaire où tous les coureurs étaient réunis. Les images de l’horreur qui avait secoué Boston et le monde entier me sont revenues en tête. Si j’étais là, c’était pour les victimes, pour montrer à tous les illuminés que cette terre peut porter que jamais, au grand jamais, ils ne me feront reculer.

Je ne sais pas si c’était la rage ou la tristesse, mais j’ai senti une vive émotion monter en moi. Et ai laissé échapper quelques sanglots.

Le parcours – Pourtant je le savais. Ce parcours-là tend un piège au coureur pour le bouffer tout rond par la suite. Je ne cessais de me répéter de prendre ça cool, de relaxer, de demeurer « en dedans ».

Rien à faire. Après avoir eu l’illusion que je pourrais être dans un grand jour (du con !), les premières crampes ont fait leur apparition avant même d’arriver à Newton, au 26e kilomètre. Heureusement, fort d’une expérience acquise à la dure (c’est le moins que l’on puisse dire !), j’ai réussi à gérer ma fin de course relativement convenablement et à terminer avec mon 3e meilleur temps en « carrière ».

Je me demande si un jour, je réussirai à traverser la petite banlieue de Brookline sans souffrir le martyr… Pour ça, va falloir que je refasse la course, ce dont je ne suis pas certain d’avoir envie.

Lapin-accompagnateurMarathon d’Ottawa. Pour la première fois, j’allais accompagner quelqu’un pour un marathon. J’avais bien peur de ne pas être à la hauteur. En effet, que faire et quand le faire ?  Encourager « positivement » ou « botter le derrière » ?  Et si Maggie frappait le mur ?

Disons que j’ai beaucoup appris ce jour-là. Des détails, mais qui peuvent faire toute une différence. Par exemple, les côtes sont beaucoup plus difficiles pour les coureurs moins rapides, car ils n’ont pas le même momentum à la base. Ils doivent donc travailler plus fort durant la montée qui semble alors plus longue pour eux. Aussi, prévoir que les ravitos pourraient être moins bien garnis et surtout, trainer de l’argent la prochaine fois. Quand Maggie a constaté que des Mr Freeze (il faisait chaud) avaient été distribués et qu’il n’en restait plus pour nous, j’ai senti son moral en prendre un coup. Si j’avais pu faire un arrêt au dépanneur à ce moment-là…

Lapin-accompagnateur (bis) – Sylvain, le coureur le plus rapide que j’ai eu l’occasion d’accompagner, faisait sa première incursion dans le monde du demi-marathon (en fait, le Tour du Lac Brome fait 20 kilomètres, mais bon…). J’ai eu l’occasion de me reprendre un peu, m’amusant à déconner avec mon ami, question de lui changer les idées durant l’épreuve.

La prochaine fois, ce sera pour la grande course. Il est prêt, ne reste plus qu’à le convaincre. Je crois même qu’il a le potentiel pour faire Boston dès sa première tentative.

Le feu – Ils étaient (presque) tous bien installés autour quand nous sommes arrivés. Les participants de la course de 120 km de l’Ultimate XC de St-Donat avaient trouvé la nuit particulièrement difficile. Pas tellement encourageant de voir des coureurs de ce calibre avoir le moral dans les talons après avoir complété (en sens inverse) le parcours qui nous attendait. Parmi les sept, seulement deux se joindraient à nous pour les 60 kilomètres restant.

Question de nous enlever le peu de confiance en nous qui nous restait, Joan s’est permis d’ajouter: « Vous allez vous amuser ! ». Moi qui avais trouvé l’épreuve particulièrement pénible 12 mois auparavant…

Les crampes (bis) – Je devrais plutôt dire LA crampe, soit celle qui semblait contracter tous les muscles de mon corps suite à une chute à quelques kilomètres du village de St-Donat. L’espace d’un instant, j’ai cru que jamais je ne me relèverais.

Le sourire – Celui de Luc quand il m’a aidé à me relever. Celui de Luc encore quelques minutes plus tard quand il m’a dit « Allez, on finit ça ensemble ! ». Et celui qu’on avait tous les deux quand on a traversé la ligne d’arrivée, main dans la main. C’est ce que j’aime par-dessus tout de la course en sentiers: on passe des heures et des heures sur le parcours et pourtant, on termine à égalité, la position n’ayant que finalement pas tellement d’importance (nous avons tout de même terminé en 14e place).

Le coup de pied – Celui de Pat. Donné sur le bout pied au sens propre, mais au derrière au sens figuré. En 2-3 phrases, il m’a convaincu que j’étais prêt pour un 100 miles. Il avait crissement raison.

L’imagination – Quelques jours après St-Donat, le travail m’a amené à effectuer un premier de très (trop ?) nombreux déplacements en Abitibi. Les longues heures, la fatigue accumulée, un nouvel environnement, plusieurs obstacles se sont dressés pour m’empêcher de vivre ma passion.

J’ai dû faire preuve d’imagination, mais j’ai trouvé à la fois le temps et les endroits pour courir. J’ai même pu parcourir à fond la caisse des sentiers de quads qui étaient ma foi fort praticables et très agréables.

Un collègue (beaucoup plus jeune que moi) m’a demandé où je trouvais l’énergie pour aller courir après des journées comme on se tapait au boulot. Honnêtement, j’aurais trouvé infiniment plus difficile d’aller m’enfermer dans ma chambre d’hôtel…

La bibitte rare – Dans un monde où les engins à moteur sont pratiquement élevés au niveau des dieux (j’exagère à peine), la perception qu’ont les gens d’un gars maigrichon qui court beau temps mauvais temps, pluie ou neige, varie à l’intérieur de la fourchette allant de l’extra-terrestre à la nuisance publique.

Mes collègues de la place, à force me côtoyer, ont semble-t-il adopté le terme « bibitte rare » pour me décrire. Un être humain en apparence tout à fait normal, mais bon, le soir, il court. Que voulez-vous, personne n’est parfait…

Mais on dirait que ce n’est pas toute la population locale qui ait aussi bien assimilé la présence d’oiseaux rares. En effet, pour la première fois depuis des années, j’ai entendu a un cabochon qui m’a lancé un « Cours Forrest, cours ! » comme je passais tout près. Moi qui croyais que cette race avait quitté la surface de la planète… Puis, le même soir, il y a un autre tata, au volant de son giga-pickup, qui s’est mis à me klaxonner (et ce n’était pas un petit coup de klaxon pour m’avertir de sa présence, c’était la version frénétique des klaxons à répétition ayant l’air de dire: « Tasse-toi de mon chemin ! ») alors que la rue était suffisamment large pour accommoder 5 ou 6 engins du calibre de celui dans lequel il semblait essayer d’exprimer sa virilité. Du con…

Le « froid » abitibien – Un seul mot pour le décrire: exagéré. Vent pour ainsi dire absent, humidité presque aussi rare, les conditions y sont quasi-idéales pour pratiquer des sports en hiver. Pour une même température, je porte une couche de moins de vêtements que dans la région de Montréal.

-20 degrés en Abitibi ?  C’est plus facile à endurer qu’un -10 dans le sud de la province. Je n’ai toutefois pas connu leurs fameux -40…

Lake Placid –  Nous avions tellement aimé, nous y sommes retournés. Un terrain de jeux incroyable pour un fou de la trail qui en a profité au maximum, encore une fois. Le Flume Trail System n’a maintenant plus aucun secret pour moi. Les heures que j’ai passées à l’arpenter dans tous les sens m’ont donné une base inestimable en vue des courses automnales.

La meilleure organisation ? – On dit souvent que ce sont les petits détails qui font la différence. Et l’organisation de l’UT Harricana semble particulièrement attentive à ces petits détails.

Par exemple, la présence de toilettes portables au départ. Ou le marquage des kilomètres sur le parcours. Ces petits riens qui font passer l’expérience de course d’agréable à très agréable.

Savoir s’adapter est également une très belle qualité pour une organisation. 300 coureurs qui finissent par aboutir dans un single track, ce n’est pas jojo. Ainsi, l’épreuve de 80 km ne reviendra pas en 2015 et sera remplacée par un 125 km qui partira de plus loin. Donc, moins de congestion à « subir » avec les coureurs du 65 km.

Ceci dit, nous devrions nous compter extrêmement chanceux que des gens passionnés mettent sur pied des épreuves de grande qualité comme St-Donat, Harricana et Bromont (je compte bien « rendre visite » aux autres ultras de la Belle Province dans un avenir rapproché). Pour avoir vécu l’expérience aux USA, les nôtres n’ont absolument rien à envier, bien au contraire, à nos voisins du sud. Et pourtant, ceux-ci devraient posséder une plus vaste expérience dans le domaine…

La bonne formule pour moi ? –  Après avoir lu le Field Guide to Ultrarunning d’Hal Koerner, j’ai décidé de faire un test à Harricana: j’allais prendre un gel à environ toutes les 30 minutes, sauf dans le cas où je boufferais aux ravitos. Résultat: aucune baisse d’énergie, aucun down pendant les 9h20 que j’ai passées dans les sentiers. J’allais certainement répéter.

Pas le plus rapide, ni le plus habile, mais… – Je suis parti en milieu de peloton, ou à peu près. Dans le single track, j’avais l’impression d’être une nuisance. Je ne comptais plus les coureurs que j’avais dû laisser passer.

Puis, je me suis rendu compte que les autres s’éternisaient aux ravitos, alors que je passais presque en coup de vent. Puis je rattrapais des coureurs, un à un, et ne me faisais jamais reprendre. Je poursuivais mon petit bonhomme de chemin, un point c’est tout. « Keep moving forward » que je ne cessais de me répéter.

Au final, une 13e place sur environ 150 partants, malgré une contracture au mollet droit. Serais-je fait pour les très longues distances ?

L’inconnu – 100 miles. 160 foutus kilomètres. En sentiers, en montagne. Il faut être fou pour faire ça, non ?  Pourtant, quelques minutes avant le départ de l’épreuve-reine du Bromont Ultra, je ne ressentais pour ainsi dire aucune nervosité, même si je me lançais dans l’inconnu. J’allais faire ce que j’aime le plus au monde pendant une journée complète. Quoi demander de mieux ?

La tente médicale – Après les 55 premiers kilomètres, premier passage au camp de base. Sous la tente, deux ou trois coureurs qui se tordent de douleur. Dans ma tête l’épreuve vient à peine de commencer, alors je trouve bizarre de voir autant de concurrents amochés. Du coup, je gagne plusieurs places au classement…

Première expérience – Je n’avais jamais couru à l’obscurité. On dit qu’il faut tester toutes le conditions de course, mais bon, je n’en avais pas eu l’occasion, alors…

En octobre, la nuit dure environ 13 heures. J’aurai passé tout ce temps à parcourir les bois et les chemins de campagne à la lueur de la frontale. Qui serait assez fou pour aller courir dans des sentiers à 3 heures du matin en temps « normal » ?  Personne, probablement. Mais dans le cadre d’une course, on dirait que c’est « normal », justement.

On avance plus lentement, les ombres font parfois (souvent) croire à la présence d’animaux bizarres, on se sent seul au monde, on réussit à se perdre même si on se déplace à la vitesse d’une maman paresseux affolée. Et pourtant, on se sent à sa place. Jamais je n’ai souhaité être ailleurs cette nuit-là.

« T’es deuxième !!! » – Thibault l’air serein, bien installé sur une chaise, une couverture sur les jambes, ses bâtons de marche à ses pieds. Il se retirait de la compétition, les quads fichus. Ces mots sortis de la bouche de ma douce moitié confirmaient ce que je venais de réaliser: il ne restait plus qu’un seul coureur devant moi, Joan, qui n’est tout simplement pas dans ma ligue. Derrière: trois ultramarathoniens aguerris. 56 longs kilomètres me séparaient encore de l’arrivée. Tellement de choses pouvaient encore se produire…

1h15 – C’est l’avance que j’avais sur Pierre, Louis et Martin lors de mon dernier passage au camp de base. À ce moment-là, ça m’est tombé dessus: j’allais vraiment terminer mon premier 100 miles en deuxième position. Wow !

L’équipe de support –  Sans elle, pas de deuxième place, point à la ligne. L’anticipation de voir mon père et ma tendre moitié à chaque poste de ravitaillement m’a littéralement transporté.

Mention spéciale à ma douce qui possède un don: celui de deviner mes besoins. Elle ne court pas et pourtant elle sait. Comment fait-elle pour deviner ?  Aucune idée, mais c’est bigrement efficace !

La belle surprise – Joan, sachant que j’en étais à ma première expérience, a attendu mon arrivée pendant presque deux heures. Je ne sais pas s’il peut savoir à quel point ça m’a fait plaisir…

L’anonymat – Réservé, même dans le monde composé d’introvertis des coureurs longue distance, j’étais peu connu du milieu au moment de prendre le départ. Durant toute la course, j’étais le « coureur inconnu qui avance bien ».

Maintenant, je ne pourrai plus évoluer sous le radar de la même manière. Mon amie Maryse a même tenté de me convaincre que je faisais partie de l’élite de la course en sentiers au Québec. C’est bien gentil de sa part, mais c’est juste que tout est tombé en place pour moi ce jour-là, un point c’est tout. L’élite, moi ?  Jamais de la vie !

L’entrevue – Une première pour moi. Il fallait que ce soit avec 160 kilomètres dans les jambes et 28 heures sans sommeil. Essayant de répondre par autre chose que « Oui » et « Non », les pensées se bousculaient dans ma tête… à la vitesse qu’elles pouvaient bien se bousculer !

J’ai tenté de profiter de l’occasion pour faire la promotion de notre merveilleux sport, de faire comprendre aux lecteurs tout ce que ça implique, etc. Le résultat n’a pas été si mal, mais aurait pu être mieux…

« Félicitations ! » –  Durant toute la journée, le cerveau ralenti par l’alcool (désolé Julie si je n’ai pas toujours été cohérent lors de nos conversations de jour-là !), je ne comptais plus les gens qui me félicitaient quand ils me croisaient. À chaque fois, je remerciais la personne bien humblement, gêné de toute cette attention.

Je suis carrément tombé des nues le lendemain matin lorsque mon voisin, avec qui nous n’avons pas beaucoup de contacts (vous savez, du genre: « Bonjour, bonjour » ou « Pourriez-vous ramasser le courrier pendant nos vacances ? ») m’a crié ses félicitations alors que j’étendais péniblement mes vêtements souillés de la veille sur la corde à linge. Comment savait-il ?  « J’ai lu ça dans le journal ! ».

C’était dans la version papier du journal ?!?  Shit… Avais-je dit des conneries durant l’entrevue ?

La récup –  Longue, très longue. Chevilles et pieds enflés, deux semaines complètement arrêté, reprise pénible ponctuée d’une contracture à l’ischio droit. Comment Scott Jurek a-t-il pu gagner Badwater deux semaines après avoir remporté le Western States ?

Meilleure que 2012 ? – En 2012, j’ai connu un printemps d’enfer en alignant des records personnels sur 10k, le demi et le marathon avec à la clé, une première qualification pour Boston. Ont suivi mon premier ultra, puis un autre record personnel sur marathon à l’automne, 14 pleines minutes plus rapide que mon temps de référence en début d’année.

Et pourtant, je me demande si je n’ai pas connu une meilleure année en 2014. Parce que cette fois-ci, je me suis vraiment dépassé. Ce que j’ai perdu en vitesse, je semble l’avoir gagné en endurance. Et surtout, je me sens dans mon élément, dans le bois, à m’adapter aux différentes conditions, loin du stress de l’effort continu de la course sur route.

Aurais-je trouvé mon créneau ?

2015 – Rien d’officiel pour l’instant, mais tout comme pour Boston jadis, ce sont les grands ultras vers lesquels je porte maintenant mon attention. Et qui dit grands ultras dit courses qualificatives. À suivre…

Je fais quoi maintenant ?

Un mois. Maintenant un mois depuis que j’ai franchi la ligne d’arrivée à Bromont par cette merveilleuse matinée d’octobre. Et on m’en parle encore. D’ailleurs, ça m’étonne un peu. Les gens savaient que je courais des ultras. Ça faisait longtemps que je disais que je voulais faire un 100 miles, alors pourtant en faire tout un plat ?  Si disais que je voulais le faire, c’est que j’envisageais vraiment de le faire. Ce n’étaient pas seulement des paroles en l’air. Les paroles en l’air, ce n’est pas mon style. Ok, ça m’a pris un léger coup de pied dans les derrière de la part de Pat, mais je l’ai fait.

Maintenant, après pris deux semaines de repos complet (pas vraiment le choix au début, j’avais une entorse à la cheville droite et elle tout comme l’autre étaient ont pris 5 jours à désenfler; jamais la machine à glace d’un hôtel ne m’a été aussi utile !), puis m’être blessé à l’ischio droit lors mon retour, j’ai finalement pu reprendre le collier sans douleur. Alors, maintenant que je suis redevenu fonctionnel, une question se pose: je fais quoi ?

Pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas de plan précis pour les prochains mois. Je ne suis pas inscrit à Boston, ce qui laisse le champ libre pour le printemps. Je ne sais même pas si je ferai un marathon en 2015, ce qui serait une première depuis 2006, l’année où j’ai commencé à courir.

C’est qu’avec les années, je me suis mis à de moins en moins apprécier les compétitions sur route. Toujours surveiller sa cadence, se faire du souci avec le vent, la température et surtout, avec son temps. Ha, le foutu chronomètre, le maître absolu de la course sur route. Celui qui nous sert de comparatif, celui contre lequel on se bat en permanence. Je ne sais pas si c’est parce que je vieillis, mais je commence à en avoir soupé de me battre contre lui.

Ceci dit, l’entrainement sur route demeure nécessaire car il permet de rester affûté, de conserver sa pointe de vitesse, si essentielle pour être confortable à un rythme raisonnable pendant de longues heures.

Ce qui me ramène à la question originale : je fais quoi ?  Pour 2015, je ne veux pas rater le Vermont 100. Il me faudra d’abord pouvoir réussir m’inscrire, mais bon, c’est une autre histoire. Advenant que je puisse y participer, j’axerai ma saison là-dessus.

Comme course préparative, il y aurait le 60k à St-Donat (j’ai résisté à la tentation de m’essayer pour le 120k) ou l’Estrie 50 qui aurait lieu deux semaines avant.

Plus tôt au printemps, il y a évidemment le classique Bear Mountain (50 miles) qui est très populaire ici. Sauf que ça fait longtemps que je regarde du côté du marathon de Burlington et faire les deux la même année ne serait pas une bonne idée. En ce qui me concerne en tout cas. Mais il y a une autre course de 50 miles en avril dans la région de Washnington… À moins que je fasse Sulphur Springs ?  Je tente ma chance pour Massanutten ?

Bref, je ne sais pas. C’est la même chose pour l’automne. Chute du Diable, 120k Harricana, Virgil Crest, Bromont ?  Pas plus d’idée.

Pour le long terme,  c’est plus clair. Mon objectif est de faire les grandes courses, un peu comme Boston et New York sur la route : UTMB, Western States, Leadville, Wasatch, etc. Ajoutez à ça de belles courses comme celle dont m’a parlé un de mes lecteurs: l’Éco-Trail de Paris. Oui oui, une course de 80 kilomètres en sentiers à Paris !  Il faut que je fasse ça un jour, c’est certain.

Et à très court terme : je refais un 50k intérieur ou pas ?

Bref, beaucoup de plaisir en perspective… et encore plein de défis à relever ! J

Calendrier des courses possibles en 2015 (et non, je ne le ferai pas toutes !)

En terminant, comme une image vaut mille mots,  je vous laisse sur quelques clichés pris à Bromont.

Ce n'est pas le baiser du vainqueur, mais c'est ce qui s'en rapproche le plus !  ;-)

Ce n’est pas le baiser du vainqueur, mais c’est ce qui s’en rapproche le plus ! 😉

 

Mon fan numéro 1, mon ami, mon père

Avec mon fan numéro 1, mon ami, mon père

 

Une belle surprise à mon arrivée: Joan m'avait attendu. Définitivement que j'adore le monde de la course en sentiers !

Une belle surprise à mon arrivée: Joan m’avait attendu. Définitivement que j’adore le monde de la course en sentiers !

 

En entrevue avec le Journal de Mourial. Tout ce qui me venait en tête à ce moment: "Essaie de répondre autre chose que Oui ou Non et surtout, arrange-toi pour être compréhensible !". Le photographe est partie 10 minutes avant mon arrivée. Les articles sont ici.

En entrevue avec le Journal de Mourial. Tout ce qui me venait en tête à ce moment: « Essaie de répondre autre chose que Oui ou Non et surtout, arrange-toi pour être compréhensible ! ». Le photographe était parti 10 minutes avant mon arrivée…

 

Une bière à 9h30 le matin. Quoi, une fois n,est pas coutume, non ?

Une bière à 9h30 le matin. Quoi, une fois n’est pas coutume, non ?

 

À mon tour, j'ai attendu ceux qui ont terminé en troisième position: Louis (9) et Pierre (23). Avec nous, Patrick-le-bénévole-qui était-partout et Gilles, un des principaux organisateurs

À mon tour, j’ai attendu ceux qui ont terminé ensemble en troisième position: Louis (2) et Pierre (23). Avec nous, Patrick-le-bénévole-qui était-partout et Gilles, un des principaux organisateurs

 

Pat, maudit que t'avais raison !

Pat, maudit que t’avais raison !

 

 

Bromont Ultra: la longue solitude

T’es blessé ? « Mes cuisses ont détruites. ».  En langage d’ultra, Thibault a les quads trashés. La descente lobotomie les a probablement achevés.

À ce moment précis, je suis déchiré. Autant je suis heureux (et abasourdi) d’être deuxième, autant je souhaiterais que ça ne se passe pas comme ça. J’aurais de loin préféré le rejoindre et le dépasser à la régulière. Mais en même temps, je me dis que c’est ça fait partie de la vie en ultra. Il arrive parfois que ce soit une course qui se fait par élimination. Thibault est jeune, il va rebondir. Je risque de le revoir (devant moi !) au cours des prochaines années.

Je prends des nouvelles de Joan, par principe. On m’apprend qu’il a dormi dans les sentiers, puis sur la table du dernier relais et qu’il a ensuite piqué un roupillon de 15 minutes ici. Il a quitté il y a maintenant 45 minutes de cela. Je lâche un petit « Pfff ! » un peu découragé. Il ne me vient pas en tête une seconde que s’il a dormi, c’est qu’il en avait réellement besoin, qu’il était au bord de l’épuisement. Que ce qui l’avait vraiment motivé à repartir, c’était l’idée qu’un « coureur inconnu qui avance bien » était à sa poursuite. Non, dans ma tête, Joan est tellement fort et son avance est telle qu’il a pu se permettre de dormir en chemin. Jamais je n’envisagerai me mettre à sa poursuite.

Sections 17 et 18 : Ironhill 2 (kilomètre 104) à Parking 7 2 (kilomètre 118)

Ok, pas de panique. T’es deuxième, mais il reste encore le tiers de la course à faire. Les autres ont le temps en masse pour te rattraper.

À la sortie du petit sentier qui fait le lien entre la propriété où se trouve le ravito et la route, une pancarte indique de prendre la droite. Je suis un peu perplexe. J’aurais plutôt dit que je devais aller à gauche. Bah, ce n’est pas la première fois que mon sens de l’orientation me joue des tours aujourd’hui…

Je cours donc à un bon rythme sur le chemin de campagne. Pas de fanions, pas de rubans. J’essaie de me rassurer en me disant qu’ils se font rares sur la route. Mais au bout d’une descente, je crois reconnaître le chemin qui menait au dernier ravito. Un coureur arrive sur ledit chemin et me crie : « C’est qui ? ». C’est Fred !  De toute façon, me connaît-il ?  Est-ce qu’il y a seulement quelqu’un ici qui me connaît ? « Je pense que tu t’es trompé de bord ! ». Je l’apprendrai plus tard, c’était Martin.

Je me rends à l’évidence : je dois rebrousser chemin. Calv… ! En arrivant à l’endroit où j’avais pris la mauvaise direction, je constate qu’un petit comique avait déplacé la pancarte qui m’a ainsi mal dirigé. Tabar… !  Je la replace donc comme il se doit, puis reprends la route en bougonnant. Non mais, c’est qui le cave qui s’amuse à faire des niaiseries comme celle-là ?

Courir sur une route de terre en pleine nuit, est-ce qu’il y a une autre activité dans ce bas monde qui est plus solitaire (bon bon, j’entends Mylène Paquette protester d’ici…) ? Je demeure toutefois aux aguets, à l’affût de chaque fanion, chaque ruban, chaque pancarte. Je ne veux plus faire des centaines de pas pour rien. À une intersection, je retourne même sur mes pas pour m’assurer que j’ai tourné du bon côté.

Après 16 heures de course, ma Garmin m’envoie un premier message : pile faible. Ok. 1 minute plus tard, le même message. J’ai comme compris, espèce de machin ! Veux-tu bien continuer de compter les kilomètres maintenant ? Niet. Comme j’appuie sur Enter, elle rend l’âme. Bah, tant pis. Ai-je vraiment besoin de savoir que je n’avance pas de toute façon, hein ?

Au relais du lac Bromont 2 (kilomètre 113), surprise : c’est maintenant un full ravito en bonne et due forme. Sur place m’attendent Patrick, le bénévole-qui-est-partout, et Mélanie, la conjointe de Joan (qui a manqué l’arrivée de son mari à ce ravito, ce qui me confirme qu’il a une énorme avance sur moi). Patrick m’accueille avec un bel enthousiasme, me fait l’inventaire de tout ce qui est offert et me dit qu’il va aller réveiller Barbara et mon père pour ne pas qu’ils me manquent. Wow, méchant service !

En attendant mon équipe, j’arrête mon choix sur un sandwich au beurre d’arachides. Mon père arrive derrière et se met à me frotter les épaules, comme pour me réchauffer. « Tu n’as pas froid ? ». Heu, non. Je ne dis pas que je crève de chaleur, mais je n’ai pas froid. Il n’en revient pas car lui, il est frigorifié. J’échange ma Garmin pour ma montre (dont j’avais démarré le chrono au départ) et en profite pour changer de frontale qui commence à faiblir. Je vais laisser le soin à mon équipe de soutien de changer les piles. Si j’ai une équipe, aussi bien l’utiliser, non ? Faut pas que ça s’ennuie, ce bon monde-là !  😉

Patrick m’accompagne à la sortie du relais et comme je quitte, il appelle le prochain ravito pour leur annoncer que je pars à l’instant et suis en route. Très, très professionnel. Je suis impressionné.

Bon, encore une section qui est plus difficile que dans mes souvenirs. La partie qui ressemble à St-Bruno passe bien, mais le technique… Et l’estomac qui recommence s’agiter après m’avoir laissé tranquille…  (Soupir)   C’est bizarre, mais l’intersection chemin des Irlandais et O’Connor n’a pas le même effet hilarant sur moi cette fois-ci.

Toujours est-il que j’apprendrai plus tard que seulement sur cette petite section de 5 kilomètres, j’aurais repris 15 minutes à Joan. J’ai peine à y croire Et je suis bien content de ne pas en avoir été averti car j’aurais poussé plus au lieu de la jouer plus safe pour préserver ma deuxième place.

Je sors du bois et arrive au ravito au son des applaudissements. Mon père s’étonne toujours de me voir toujours en forme et de si bonne humeur. « T’as mal nulle part ? ». Il y a bien la périostite qui s’énerve un peu, mais rien pour m’empêcher de continuer. Les quads font mal, mais sans plus. Je ne dis pas que je vais gambader demain, mais ça devrait aller.

Sections 19 et 20 : Parking 7 2 (kilomètre 118) à camp de base (kilomètre 135)

J’avise mon équipe en quittant : la prochaine section est extrêmement difficile, et sera encore pire de nuit. Elle pourrait bien me prendre 4 heures à parcourir. Oui, 4 heures pour faire 17 kilomètres. Je leur conseille donc de prendre un peu de repos, car ça pourrait prendre pas mal de temps avant qu’ils me revoient.

Ok, plus qu’un marathon à faire. 42 « petits » kilomètres et c’est fini. Piece of cake ! En fait, ce sont les 17 prochains qui seront les pires. Après, ça devrait bien se faire.

Tout de suite, j’attaque la première montée de la pente de ski. Je la fais à un bon rythme, question de distancer mes poursuivants. Mon attention ne se porte que sur une seule chose : le prochain fanion rose. C’est tout ce que l’éclairage restreint de ma frontale me permet de voir de toute façon.

Arrive une descente, pas si difficile de jour. Mais de nuit, je dois être prudent. Vaut mieux y aller plus mollo et rester debout que de planter face première avec personne autour pour m’aider à me sortir de là. Sauf que ce sont mes chevilles et mes quads qui prennent les coups. Heureusement, ma nouvelle frontale tient mieux les secousses que je lui impose avec mes enjambées saccadées. Pas certain que l’autre aurait survécu à l’accumulation de mes frustrations contre elle !

Après une succession de montées-descentes parsemées de secteurs vaseux, j’entame une autre montée. Je sens que c’est la dernière grosse, mais j’essaie de ne pas me faire d’illusion. Je monte, monte, monte. Il me semble que ça fait longtemps que je n’ai pas vu de petit fanion… Monte encore. Rien. Ils sont où les petits drapeaux ? Je veux voir un petit drapeau. J’EXIGE de voir un petit drapeau. Juste un, je n’en demande pas tant que ça… Malgré l’évidence, je m’entête : je vais finir par en trouver un. Nada. Calv… !  Encore trompé de chemin durant une montée. Manquer une indication quand on avance à 3-4 km/h, avouez qu’il faut le faire !

Preuve que je commence à être fatigué, je prends alors une décision totalement irrationnelle : pas question de descendre et me scraper les jambes en plus de risquer de me planter. No way. No fucking way ! Je vais continuer à monter et vais certainement retrouver mon chemin. Si je me perds, ben j’appelle au camp de base pour qu’on vienne me chercher. Je ne redescends pas, un point c’est tout !  C’est-tu assez clair ?

Derrière ce déraisonnement se cache quand même une certaine logique (oui oui, je le jure). Ça fait très longtemps que je monte, je devrais atteindre bientôt le sommet des pentes de ski. Et je sens qu’au sommet, je vais me retrouver. Des sommets, il n’y en a pas des centaines, bout de viarge !

Comble de bonheur, mon estomac recommence à se plaindre. Je décide sur le champ d’arrêter les sandwichs. Peut-être sont-ils en cause ?

Tout en haut, je finis par discerner la fin d’un remonte-pente. Il me semble reconnaitre cet endroit. Ce ne serait pas là qu’on s’est tous perdus durant la journée ? Hé oui !  Je finis par retrouver des petits fanions. Good, excellente nouvelle !  Finalement, j’ai emprunté la mauvaise piste, j’ai pris celle juste à côté. J’ai évolué en parallèle avec le parcours et ne me suis pas raccourci. Ma conscience est tranquille.

J’entame la première d’une série de descentes techniques. Au bout d’un certain temps, je sens quelque chose dans mon soulier, comme une petite roche. J’essaie de la faire déplacer en secouant mon pied, elle demeure en place. Je m’arrête donc pour vérifier le tout. Hola, plus moyen d’atteindre mes pieds en me penchant, je vais devoir m’asseoir. Pour ça, je dois trouver une roche ou un tronc d’arbre, parce que si je fais ça par terre, je risque de rester jammé là comme on dit.

Je trouve une grosse roche et m’installe. C’est alors que je me rends compte d’une chose : je suis debout depuis le départ ! J’ai combien de kilomètres de parcourus ?  120 ? 125 ?  Tout ça sans m’asseoir une seule fois. Moi qui passe tout mon temps au travail bien installé sur mon postérieur…

J’entreprends d’enlever mon soulier. Entreprise périlleuse s’il en est une. Un, il faut soutenir l’odeur. Et deux, il faut avoir le cœur solide car ce que je découvre n’est pas tellement joli: l’ongle de mon troisième orteil est noirci et est entouré d’une ampoule qui a un aspect très bizarre. Elle fait le tour de l’ongle et semble être d’une couleur d’un blanc laiteux. Jamais vu ça. Bref, ce n’était pas un petit caillou qui m’achalait.

Bon ben, va falloir faire avec. Je remballe le tout et reprends ma route. On traitera ça demain. Quand je parviens finalement au relais Deltaplane 2(kilomètre 128), c’est pour découvrir 3 cruches dont la disposition ne laisse que très peu de doute sur leur contenu : elles sont toutes les trois renversées sur le côté, donc probablement vides.

Après vérification, elles le sont effectivement. J’ai alors une pensée pour Joan qui compte seulement sur les ravitaillements (et les ruisseaux !) pour s’hydrater. Il devait être en petit crapaud quand il a vu ça. À moins que ce soit lui qui, dans un geste de frustration, les ait mis dans cet état ? D’ailleurs, j’avoue ne pas trop comprendre comment 15 gallons d’eau n’aient pas été suffisants pour fournir quoi, 30 coureurs ?  Des promeneurs se sont certainement servis au cours de la journée, je ne peux pas croire…

Depuis que j’ai quitté les pentes de ski, je suis moins concentré à la tâche. Ce sont  peut-être les heures de solitude qui m’amènent dans cet état. Tout comme Forrest Gump, je pense à mon monde. À Barbara, mon amour, qui subit mes manies et mes entrainements et qui aujourd’hui, malgré la foutue arthrite rhumatoïde qui l’accable, me suit avec un enthousiasme contagieux. Je pense à mon père, mon ami, mon fan numéro 1,  qui est là depuis le départ. À 68 ans, debout depuis presque 24 heures, le bras dans le plâtre, il est quand même toujours là à m’encourager.

Je pense à ma maman qui s’occupe de notre petite Charlotte à la maison (elle ne voulait pas voir son fils se maganer). Je pense à ma sœur qui dort actuellement, mais qui se lèvera pour venir assister à l’arrivée, par un beau dimanche matin.

Je pense à mon amie Maryse qui aurait bien aimé me pacer durant la dernière boucle, mais qui est partie à la chasse. Elle m’avait promis qu’elle m’enverrait des ondes positives, je peux confirmer que je les reçois !  Je pense à Katy, une amie du secondaire, coureuse elle aussi, mais qui est aux prises avec des problèmes de santé. Elle va revenir, c’est certain, mais quand ?  Je pense aussi aux deux sœurs Cloutier, Maggie et Caroline, que j’ai accompagnées à Ottawa et qui sont présentement à Chicago, à quelques heures de prendre le départ du célèbre marathon. Bonne chance les filles ! 🙂

(Pour ceux qui se demanderaient, oui, je pense surtout à des femmes. Ben là, en pleine nuit, tout seul dans le bois, suis-je pour gaspiller ce que mon cerveau peut me fournir en pensées pour des gars ?!? Duh !)

Bon, c’est quoi ça ? Des cochonneries sur mon gros orteil. Autre arrêt sur une autre roche. Autre pied,  même odeur insupportable. Je découvre que le dessus de l’orteil est au vif. Est-ce que je m’attendais vraiment à trouver des cochonneries-là ?   Ha, petit cerveau…

J’aboutis sur la route. Haaaa… Aussitôt, j’empoigne mon téléphone pour avertir Barbara de mon arrivée éventuelle. Il ne faudrait pas qu’elle dorme à points fermés lorsque je me présenterai pour la quatrième fois au camp de base. J’annonce mon arrivée pour dans 10-15 minutes.

Quand est-ce que ça va m’entrer dans la tête ? Dans mes souvenirs, à la sortie des sentiers, on est tout près du parc équestre. Bien sûr que non !  On a encore plein de détours, plusieurs combinaisons route-sentiers à faire. Ha, ça ne finit plus !

25 longues minutes plus tard, après avoir fait fuir un chevreuil, j’aperçois le camp de base. Barbara m’a averti que je dois me faire peser, qu’elle m’attendra là. Je m’y présente en prenant soin de garder mes deux frontales et mon coupe-vent pour monter sur la balance. Juste au cas où je serais un peu juste côté poids…

C’est avec stupeur que je vois 150 livres apparaître. Oups… Merde. J’aurais peut-être dû les enlever, les frontales. J’ai pris deux livres depuis le départ et surtout, quatre depuis le 73e kilomètre. « C’est normal, t’arrête pas de bouffer ! » me lance Barbara. Ouais, bien essayé. Mais surtout, ce ne sont pas des engins à haute précision, ces cossins-là. Ça n’a certainement pas été approuvé par Mesures Canada…

Mais dans le fond, ce qui m’inquiète, c’est que la prise de poids en course peut être un symptôme d’hyponatrémie, une condition médicale très dangereuse, beaucoup plus dangereuse que la déshydratation. Si j’en souffre, ma course est terminée et c’est direction l’hôpital. Pas de zigonnage.

Ma course est maintenant entre les mains de Guylaine, la grande responsable du côté médical. Elle me demande si je vais bien. Oui, parfaitement. Pas de nausées, mes jambes font mal, mais rien qui ne soit pas endurable. Des ampoules ?  Certainement, mais ça ne m’arrêtera pas.

Elle me demande d’enlever mon alliance. Celle-là, je la trouve bonne. L’alliance, c’est un running gag avec Barbara. Je lui dis toujours que je ne peux pas partir courir sans ça, sinon les femmes n’arrêtent pas de me courir après et à la longue, c’est tellement fatigant… Ça fait que je souris, sans trop réagir.

Constatant mon sourire épais, Barbara me réveille: « Elle est sérieuse, Fred. Enlève-la ! ». Oups. Si je voulais donner l’impression d’un gars qui a encore toute sa tête, c’est raté. J’essaie de l’enlever. Il y a bien un petit jeu, mais c’est tout de même coincé… « C’est correct » me dit Guylaine, « On voit que tes doigts ne sont pas trop enflés, ce qui est un symptôme d’hyponatrémie». Je prends soin d’ajouter que j’ai probablement uriné 50 fois depuis le début de la course (j’ai omis ce détail dans mon récit; mais disons que j’ai eu amplement l’occasion de tester ma technique pisse-en-avançant qui m’a probablement fait sauver 15 minutes en tout), ce qui est un bon indice que mes reins fonctionnent bien, non ?

Mon raisonnement semble la convaincre. Je pisse et mon esprit est (presque) clair, alors c’est avec le sourire qu’elle me donne le ok pour continuer. Je me sens comme un enfant à la fin des classes: tellement content que je l’embrasserais sur le champ !  Mais je m’abstiens, au cas où ça la ferait changer d’idée.

Barbara me dit que Joan vogue allègrement presque 2 heures devant moi. Cool, je vais peut-être le croiser en débutant la boucle du lac Gale.

Sections 21 et 22 : le tour du lac Gale 2 (kilomètres 135  à 151)

J’entame la partie plus « facile » du parcours dans la bonne humeur. Plus que 25 petits kilomètres, relativement (je dis bien, relativement) faciles. Si seulement je peux garder ma deuxième place, ce sera parfait. En plus, les chances sont bonnes pour que je termine la boucle à la clarté.

Dans la montée du chemin de terre, je vois deux coureurs s’approcher. Est-ce Joan ? Cool !  On va pouvoir mémérer un peu… Ils approchent à une bonne vitesse, assez pour que je me demande si un coureur qui a 150 kilomètres dans les jambes peut tenir un tel rythme. Joan ?  « Yes ! » que j’ai comme réponse et il passe en coup de vent, accompagné par un coureur sans dossard. A-t-il pris un pacer ?  Joan ?  Naaah !

Ouin bon, pour la jasette, on repassera. Il a probablement envie d’en finir au plus sacrant et il l’avait dit en conférence : dans le dernier tiers d’un 100 miles, il n’est pas le plus agréable des hommes à côtoyer. En plus, comment peut-il savoir que je suis celui qui le « suit » et que son avance est tout simplement insurmontable ?  Bref, je ne lui en tiens vraiment pas rigueur, on aura bien l’occasion de se reparler au cours de la journée.

Un peu plus loin, j’entends des pas derrière. Mais j’ai appris : ce ne sont pas des pas d’un coureur du 160k , il va beaucoup trop vite. Arrivé à ma hauteur, je reconnais Sébastien, l’homme derrière l’UT Harricana. « Sébastien ? ». Il ralentit et on fait un petit bout ensemble. Je me demande s’il sait qui je suis… Puis, après 2-3 minutes, comme ses jambes sont légèrement plus fraîches que les miennes, il s’envole littéralement. Sur le coup, mettons que je l’envie un petit peu… Mais quelle course il fait, donc ? C’est mêlant, leur histoire de courses à relais.

Tout juste avant d’arriver aux sentiers, j’aperçois une bonne dizaine de frontales dans les bois. C’est beau à voir. Les sentiers menant au Balnéa 2 (kilomètre 141) passent plutôt bien. Lentement, mais bien. Sur place, les bénévoles me reconnaissent : « Ça va toujours bien, on dirait ! ». Heu, on s’est déjà vus quelque part ? Moi qui dis toujours que j’ai la mémoire des visages… Je mets ça sur le compte de la fatigue (hum hum).

Soudain, je suis pris d’étourdissements. Bon, c’est quoi cette affaire-là ? Je secoue la tête et met ça (encore) sur le dos de la fatigue. Ok, il ne faut surtout pas que ça paraisse. J’ai besoin de caféine, on dirait que celle contenue dans les gels ne fait plus assez effet. Du café ?  Over my dead body !  Je réclame donc du Coke. On m’en sert… dans une petite maudite canette. C’est quoi, ces canettes-là ?  Est-ce que j’ai l’air d’un nain ?  D’un Lilliputien ?  Donnez-moi une vraie canette, je veux une vraie dose !

Ben non, je demeure poli. Ces gens-là se donnent corps et âme pour nous, ce n’est pas le moment de jouer à la prima dona. Je les remercie et sans plus attendre, je me lance à l’assaut des dernières grandes difficultés du parcours.

Il faut croire que j’ai fini par apprendre parce que cette fois-ci, je m’attends… à ce que mes attentes soient déçues. Encore une montée qui ne finit plus, encore un point de vue superbe qui semble ne plus jamais vouloir s’offrir à moi. Et quand, ça se produit, ce que je vois est plutôt… ordinaire. Je croyais qu’avec le soleil levant, les couleurs d’octobre, le lac, j’aurais droit à ce que la nature a de plus spectaculaire à offrir. Hé non. Avec la brume matinale, tout est gris. Bof… Ok, vivement qu’on en finisse !

Après plusieurs kilomètres en majeure partie descendants, je retrouve mon chemin de terre. J’ai le sourire aux lèvres quand je passe pour une dernière fois devant la maison où deux superbes labernois me regardent passer pour la quatrième fois, la face en point d’interrogation, ayant l’air de dire : « Qu’est-ce qu’il fout encore là, lui ? ».

Pour regagner le camp de base, j’emprunte le bon chemin cette fois-ci (l’indication était pourtant très claire, comment ai-je pu manquer ça tantôt ?). Sur place, Barbara m’annonce que Joan a terminé (ho surprise), mais surtout, que j’ai au moins 1h15 d’avance sur 3 coureurs qui évoluent ensemble en troisième position.

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Au petit jour, cinquième passage au camp de base… par le bon chemin cette fois !

C’est la première fois que je suis informé de l’avance que j’ai sur mes poursuivants. 1h15 ? 75 minutes ?!?  Non !?! J’ai alors une illumination : je peux me contenter de faire ce qui reste en marchant et jamais ils ne me rattraperont. À moins d’un pépin majeur, je vais terminer mon premier 100 miles en deuxième position. HOLY CRAP !!!

Mon père me dit qu’il a tenu ma mère au courant de mon évolution et qu’elle fait dire qu’elle est fière de moi.

Sections 23 et 24 : le mont Oak 2 (km 151 à 160)

En quittant, je demande à la blague à mon père s’il veut faire un petit bout avec moi. Il est étonné de me voir continuer ainsi sans faiblir (je faiblis, je le sens, c’est juste que je ne le montre pas). Il me prend au pied de la lettre et se met à me suivre ! Il est en très bonne forme, là n’est pas le problème, mais s’il fallait qu’il se plante et se fracture l’autre main… Je lui dis que je ne faisais que le niaiser et « accélère ».

En quittant le camp de base pour la dernière fois, on annonce que Joan va bientôt donner le départ de la course de 55 kilomètres. Ça veut donc dire qu’il est arrivé depuis un bout. A-t-il terminé avant le lever du soleil ?

Au bout de 300-400 mètres, le gueling-gueling de ma cloche parvient à se rendre à mon cerveau. Merde, j’ai laissé ma frontale en passant, mais j’ai oublié de me débarrasser de ma foutue cloche. C’est qu’elle m’énerve… Vais-je endurer ça 9 autres kilomètres, dans les interminables spaghettis ?  J’envisage de retourner pour la dropper. Ou de la garrocher au bout de mes bras. Puis je me dis que dans le fond, ça doit faire 12 heures que je l’endure, ce n’est pas pour 1 heure de plus que je vais mourir…

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À l’assaut de la dernière boucle, au son du gueling-gueling de ma cloche à ours

Dans les sentiers, je porte une attention particulière à la douleur que j’ai à la jambe droite. C’est que je traine une périostite depuis le début de l’été, alors je suis habitué à ne pas être confortable dans cette région. Sauf que là, on dirait que la douleur n’est pas vraiment au niveau du tibia, mais plus bas.

Je m’arrête et réussis tant bien que mal à me pencher pour tâter au niveau de la cheville. C’est un peu trop enflé à mon goût. Ça ne m’empêchera pas de terminer, mais je vais devoir prendre un break de course pour quelques jours, voire quelques semaines. Merde !  En automne, arrêter de courir, c’est inhumain. Oui oui, in-hu-main!

Au dernier ravito, j’y suis accueilli par deux très belles femmes (il y a également un monsieur sur place, mais mon esprit l’élimine naturellement, on dirait ;-)). Wow, ça me donne le goût de refaire cette boucle-là ! Vous étiez où durant la journée d’hier et la nuit ?  Problème cependant : après presque 24 heures dans les sentiers, mes manières ont un petit peu perdu de leur lustre. Et comme l’air dans mes intestins tient absolument à sortir, je me retrouve incapable de le retenir. Évidemment, il fallait que ça se fasse dans la version bruyante…

Les dames n’en font pas de cas et commencent à me faire l’inventaire de ce qu’il y a à ma disposition : eau, Gatorade, bouillon de poulet, bretzels, patates, chips… Du Coke, je vous en supplie, je veux du Coke !!! Aussitôt, une autre canette pour nains se retrouve dans mes mains. Je la cale d’un trait, puis commence à piger à deux mains dans le plat de chips (pas moyen d’en avoir au BBQ ? Au ketchup ?) avant d’enfouir le tout dans mes poches (quand je dis que mes manières laissent à désirer…) pour la route, comme on dit. Une des dames me prend aussitôt en pitié et m’offre un « petit » ziploc. En fait, il est tellement « petit » qu’il peut contenir l’équivalent d’un gros sac de chips !  Et je vais trainer ça comment, moi ?

Je ne m’attarde pas plus longtemps. Je sais que mon avance est insurmontable, mais je sens tout de même une certaine urgence à poursuivre. J’ai beau me dire qu’à trois, ils ne peuvent pas aller plus vite que le plus lent, que j’ai 1h15 d’avance, qu’ils ne peuvent pas me rejoindre, rien à faire, je ne peux pas relâcher mon attention. Comme si je savais que le travail n’est pas encore terminé.

Après des milliers de lacets, j’aboutis dans le champ qui me mènera à l’arrivée. Le soleil est radieux, le ciel est d’un bleu immaculé, les couleurs d’automne sont à leur apogée. Quelle superbe journée !

Je marche la partie ascendante, puis reprends la course au niveau des obstacles équestres. Je savoure pleinement ce dernier kilomètre de la plus belle course de mon existence. Des torches ont été plantées sur le bord du chemin de terre. Je dois résister à l’envie d’en prendre une pour terminer. Il me semble que ça ferait une superbe photo…

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J’approche de l’arrivée. L’aventure tire à sa fin.

arrivée 1

Plus qu’une centaine de mètres…

arrivée 2

Heureux, mais le visage porte les traces d’une looooongue journée

J’aperçois l’arche. Voilà c’est fini. Je m’attends à ce qu’on m’annonce, mais je n’entends rien. Bah, pas grave. C’est aussi ça, un ultra…

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Les derniers mètres

Après 24 heures, 20 minutes et 9 secondes, je franchis la ligne d’arrivée. Ça fait des mois, des années même que j’en parle. Je l’ai fait. J’ai couru 100 milles. 100 fucking miles américains. Et j’ai fini deuxième.

Je ne le réalise pas vraiment…

Bromont Ultra: la suite

Sections 9 et 10 (kilomètres 55 à 71 : le lac Gale)

Pierre a quitté le camp de base avant moi, son compagnon juste après. Celui-ci me rejoint dans le stationnement menant au chemin de terre que nous allons emprunter. En passant, je l’entends me murmurer : « On ne lâche pas le jeune ! ». De quessé ?  Hé, je ne me souviens pas la dernière fois où je me suis fait appeler comme ça… et je ne pensais bien que ça ne m’arriverait plus jamais ! 😉

La petite route est roulante, mais comme elle est en montée, je préfère la faire en marchant. Je vois les deux autres courir et s’éloigner. Je suis confortable avec ma décision: avec plus de 100 kilomètres encore à parcourir, je me dis que la route est encore longue. Très longue. Dans le meilleur des cas, je courrai quand je repasserai, dans quelques (ok, plusieurs) heures. Demain matin, en fait !  Hé oui, je vais encore courir demain matin.

Entrée dans les sentiers : ils sont larges, pas tellement techniques. J’adore. Dans une longue montée, je gagne du terrain sur Pierre, assez pour l’entendre raconter à des cyclistes de montagne que nous avons pris le départ à 9h ce matin. J’ai un peu perdu la notion du temps, mais à voir la réaction des gens et aussi et en y pensant le moindrement, je me rends bien compte que nous sommes en fin d’après-midi. Ces personnes achèvent probablement leur journée de vélo alors que nous n’avons pas encore franchi la moitié de notre parcours. C’est vraiment débile comme course.

Sur les bords du lac Gale, je suis frappé par la beauté des lieux. Après à peine un kilomètre à longer les berges du lac, nous arrivons au ravito Balnéa (kilomètre 62). Déjà ?  Mon Dieu, une petite étape facile !  Pierre me surprend en s’assoyant. Il faut dire que l’endroit est invitant: bien à l’abri, beaucoup de tables, de la bouffe en grandes quantités, des gens accueillants et de la musique au son de laquelle je m’amuse à « danser », au grand plaisir des bénévoles qui sont d’office. C’est certain que pour les gens dits normaux, ce ne devrait pas être l’air qu’on a après 60-65 kilomètres de course. Mais bon, c’est l’air que j’ai, alors…

Notre compagnon quitte le premier, Pierre et moi suivant pas tellement loin derrière. Sauf que mon « modèle » croise sa famille en chemin et s’arrête pour leur jaser un peu. Je poursuis donc seul, jusqu’à ce que j’arrive sur les traces de celui-dont-je-ne-saurai-jamais-le-nom. Son non-verbal indique clairement qu’il est dans un creux. Il n’offre aucune résistance quand je le dépasse. Je le perds de vue rapidement. Serait-il cuit ?

J’évolue donc maintenant complètement seul dans les beaux sentiers du secteur du lac Gale. Au bout de 2 ou 3 kilomètres, je croise un coureur qui ne fait pas partie de la course. Je lui dis bonjour, il me répond… que je suis en quatrième position !  Je cite alors Robert DeNiro : « C’est à moi que tu parles ? ». Car je trouve totalement incongru que je sois en quatrième position, surtout que je sais pertinemment que Joan et Thibault sont devant. Je ne peux pas croire qu’il n’y a seulement qu’un autre coureur devant moi.

« Tu es dans le 160 kilomètres solo, non ? ». Heu, oui… « Ben t’es en quatrième position, mon loup. ». Mon loup ?  C’est ma femme qui m’appelle comme ça, tu sauras !  Mon loup, franchement… Mais la nouvelle qu’il m’apporte est tellement bonne que je ne lui en tiens pas rigueur.

Je vogue donc, profitant de chaque instant de ce bonheur que je suppose passager. Très passager même, car j’entends maintenant des pas derrière. La cadence est rapide, je suis définitivement en train de me faire shifter. Au revoir quatrième position !

Je me retourne. Une fort jolie fille est effectivement en train de me rattraper. Mais j’ai à peine l’occasion de commencer à réfléchir qu’elle me dit qu’elle court le relais. Ouf !  N’empêche qu’elle court vite quand même !  En temps normal, je n’aurais pas de difficulté à la suivre, bien au contraire, mais on dirait que mon corps entier est conditionné à une seule et unique tâche : faire la distance. Je laisse donc partir l’inconnue.

Le sentier finit par se corser et devenir ma foi, très technique. Je ne m’attendais pas à ça. Monte, monte, monte encore. Mais tout en haut, je me rends compte que l’effort en valait la peine : la vue sur le lac est à couper le souffle. Pour la première fois de ma vie, j’ai envie de prendre un selfie. Mais mon téléphone est bien emballé dans un ziploc, il prend une éternité à allumer… Peut-être tantôt ?

Ouais, il commence à faire sombre dans le bois, vivement le camp de base. En descendant sur le chemin de terre qui m’y ramène, je vois une indication pour la course de 12 kilomètres. Mais moi, je fais le 160, dois-je passer par là ?  Je décide de ne pas prendre de chance et retourner au camp de base par le chemin où je suis passé plus tôt.

Il semblerait que ce n’était pas la chose à faire car j’arrive du mauvais côté de la tente où je dois faire prendre mon poids. Oups. L’important est que je ne me sois pas raccourci et il semblerait que non. Sous la tente, Allister. Aussitôt, je lui lance un gros : « I hate you !!! ». Voyant son hésitation quant à savoir si je suis sérieux ou pas, je me jette dans ses bras et lui fait l’accolade. « C’est vraiment un beau parcours que tu nous as fait » que je prends soin d’ajouter.

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Oups, j’arrive du mauvais bord…

Je reconnais ensuite ma gang qui m’attend avec un bel enthousiasme. Parmi eux, un intrus : Pat, qui porte des vêtements chauds et une tuque. Ha non, il a dû abandonner… Shit !  Mon expression doit trahir ce que je pense, car il s’empresse de me dire, sur un ton très calme : « C’est pas grave. C’est vraiment pas grave. On va se reprendre !»  Je lis la sérénité dans ses yeux, ce qui me rassure un peu. Il n’a pas l’air blessé, probablement qu’il a encore son exploit de l’UTMB dans le corps. Je suis quand même déçu pour lui. C’est un peu beaucoup grâce à lui si je suis ici aujourd’hui… Il nous raconte ce qui s’est passé ici. Oui, on va se reprendre Pat.

Ok, de retour à ce que je peux un tant soit peu contrôler : ma course. La pesée: 146 livres.  J’ai perdu 2 livres depuis le départ, c’est parfait. Juste pour satisfaire ma curiosité, je m’informe de ma position. Après vérification, on me confirme : je suis quatrième. Holy shit…

La section a été plus courte que prévu : 15 ou 16 kilomètres plutôt que les 18 annoncés. Ça ne me fera pas pleurer. Mais définitivement que je dois ajouter allonger mes vêtements et partir avec mes lampes frontales. Barbara me demande si je veux « ma » frontale. Je lui réponds que ça m’en prend deux en lui expliquant que c’est essentiel : en effet, si les piles deviennent faibles sur ma lampe, comment les changer si on n’a pas une autre source lumineuse ?  Comme pour appuyer mon argumentation, je demande confirmation à Pat qui répond : « Hé oui, toujours deux lampes ».

Ma douce, prévoyant toujours l’imprévisible, sort une deuxième frontale du sac qu’elle transporte. Elle est incroyable ! J’enfile donc mon t-shirt à manches longues jaune-flashant de Boston (autre idée de ma tendre moitié, question que je sois plus visible la nuit), place une lampe autour de ma taille et pendant que Patrick le super bénévole omniprésent (il est partout !) aide Barbara à remplir ma veste, j’enligne l’autre frontale à l’endroit où elle devrait être : sur mon front, bien évidemment ! Dernier accessoire : ma cloche à ours. Pas que ça me tente vraiment, mais bon, au cas où…

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Kilomètre 71, je commence à me déguiser en ultrarunner…

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Laissant Barbara et Patrick s’occuper des tâches nécessitant le moindrement d’habileté…

Plus que la petite boucle du mont Oak et j’aurai la moitié de parcourue.

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À l’assaut de la petite boucle du mont Oak

Sections 11 et 12 : (kilomètres 71 à 80, le mont Oak)

C’est au joyeux son des gueling-gueling de ma cloche que j’attaque le petit bout très roulant dans le champ menant aux sentiers. Je ne peux pas croire que je vais endurer ça toute la nuit… Je pénètre ensuite dans les sentiers du mont Oak, les premiers que j’ai faits à la course lors d’un séjour en camping dans la région il y a quelques années. Dans la forêt, l’obscurité se fait vite sentir et je vis une première : courir à la lueur de la frontale.

Cette section a été affublée de plusieurs surnoms : le labyrinthe et le jour de la marmotte en sont des exemples. Pour ma part, je dirais plutôt des spaghettis. On a l’impression de parcourir un enchevêtrement infini de sentiers constitués de dizaines de virages en épingle. À la longue, à l’obscurité, on finit par attraper le tournis. À maintes occasions, je me demande si je ne suis pas déjà passé par là et ne suis pas en train de refaire le même trajet, encore et encore.

C’est avec joie que j’aboutis sur un poste de ravitaillement (Canaël, kilomètre 77 supposément). Good, je ne me suis pas perdu. Je m’attendais à un petit relais cucul, mais non, c’est un full ravito, alors j’en profite pour m’empiffrer. Juste un peu là… C’est l’heure du souper, non ?

Un peu plus loin dans les dédales interminables, je crois reconnaître quelqu’un. En fait, c’est son manteau que je reconnais : c’est Pierre-Olivier !  Je suppose évidemment qu’il est derrière moi (c’est dire à quel point ces sentiers sont mêlants : on ne sait même pas si quelqu’un est devant ou derrière !) et me dis que finalement, il n’a pas eu trop de problèmes. Tant mieux pour lui. Menacerait-il ma super quatrième place ?

C’est quand je me rends compte quelques minutes plus tard qu’il est devant que je commence à sérieusement me poser des questions. Comment se fait-il qu’il est là ?  Je le rejoins, on échange quelques mots. Je vois bien qu’il ne me reconnaît pas, alors je lui plante carrément ma lampe dans la face, question d’être bien sûr que c’est lui (les bonnes manières finissent par se perdre avec les heures de course…).

« Fred ?  Qu’est-ce que tu fais derrière moi ? ». Je me demande plutôt ce que tu fais devant moi, chose !  Aussitôt, je lui demande s’il a fait les sentiers du lac Gale. « C’est quoi ça ? ». Tu n’as pas vu le lac ? Le sentier sur le bord, la vue d’en haut… « Non. ». Ha ben bout de viarge, il n’a pas fait la boucle du lac Gale !  J’ai au moins 15 kilomètres de plus que lui de parcourus !  Je lui demande s’il a un GPS, question de vérifier la distance parcourue. Négatif. Évidemment. Cout’ donc, qui est-ce qui court sans GPS de nos jours ?  En tout cas, j’en suis à peu près certain: les indications n’étaient pas assez claires au camp de base et il est parti sur la droite au lieu de prendre la gauche. Moi, je connais un peu la géographie du coin, mais ce n,est pas pareil pour tout le monde.

On se suit un petit bout, puis je le distance peu à peu. Après des milliers de zigzags, je sors finalement du bois et me retrouve dans un champ. Il fait maintenant vraiment très noir. La seule façon de me retrouver, c’est de suivre les petits fanions roses plantés à même le sol, un à un. Quand j’aperçois des obstacles fixes utilisés pour les concours équestres, je sais que je me rapproche du camp de base.

Finalement, la section ne faisait pas 7 kilomètres, mais plutôt 9, peut-être même 10 !  J’arrive à une table où il n’y a aucune victuaille d’offerte, ni même d’eau. De quessé ?  C’est l’endroit où on peut récupérer son drop bag. Ouais… Le bénévole, voyant que je cherche de l’eau, m’offre sa propre bouteille. Les bénévoles en ultra, c’est vraiment un monde à part.

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Le lieu de récupération des drop bags. Je n’ai pas vraiment d’affaire là…

Barbara me demande si je veux me changer. Non, je me sens correct pour continuer comme ça. « Tu ne vas pas partir de même ? » demande Marie-Claude. Heu… oui. Tu sais, je bouge un petit peu, genre. Pas certain que je vais faire la nuit comme ça, mais pour le moment, pourquoi m’encombrer ?

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La moitié du chemin de fait. Ça va bien, mais ça ne veut pas dire qu’on trouve ça facile…

Pierre et son compagnon arrivent comme je suis pour partir. Avec eux, Pierre-Olivier qui leur dit qu’il s’en va faire le lac Gale. Je ne peux qu’admirer cette honnêteté. Il aurait pu facilement « oublier » cette boucle-là et partir tout de suite pour un deuxième tour. Bon, l’organisation se serait peut-être rendu compte de quelque chose vu que nos numéros sont pris en note à chaque ravito, mais quand même…

Mes supporters vont maintenant quitter, me laissant aux bons soins de Barbara et de mon père. Je les remercie de leur présence. Ça fait tellement chaud au cœur de voir des gens se déplacer ainsi pour venir nous voir… J’avertis mon équipe qu’il se pourrait bien que ça me prenne 2 heures pour franchir les 13 prochains kilomètres. En effet, ils sont techniques par bouts et je n’ai aucune expérience en course la nuit, alors ça risque d’être encore plus long. Je préfère les avertir.

Avant de quitter, mon père me dit : « À partir de maintenant, c’est du bonus. Tu sais, tu n’as jamais couru aussi loin. Alors si ça ne va pas, il n’y a pas de mal à t’arrêter. Ce sera quand même le plus long que tu n’auras jamais fait. ».

C’est drôle, mais l’idée ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Dans ma tête, je suis à mi-chemin. Abandonner ? Peut-être l’envisagerai-je plus tard, mais pour le moment, il n’en est même pas question.

Coup d’œil à la Garmin : 10h30 depuis le départ. Ok, on va oublier les 20 heures. Même 22 heures va être difficile. J’essaierai de faire 24 heures, mais à la base, ce que je veux, c’est terminer.

Sections 13 et 14 : camp de base (80k) à Versant du Lac 2 (93k)

Commence mon deuxième tour. Dans l’herbe mouillée, encore une fois. Bien content de ne pas avoir changé de souliers, ça aurait été une pure perte de temps. Une fois dans le sentier qui longe la route, Barbara me klaxonne au passage, je lui envoie la main. À tantôt mon amour !

Dans la partie technique, une belle surprise : elle me semble infiniment plus complexe que lors du premier tour. C’est fou la différence par rapport à mon premier passage ici. C’est comme… le jour et la nuit (duh !).

Suivant les conseils donnés par Joan, je cours avec les deux lampes allumées. Celle à mon front éclaire en permanence où mes yeux regardent alors que celle à ma taille se charge de me donner une bonne idée des petites variations dans le relief. Au fur et à mesure que je progresserai, je vais allumer cette dernière dans les sections techniques et l’éteindre dans les parties plus roulantes, question d’économiser les piles.

Je découvre rapidement un inconvénient majeur à ma frontale. En effet, on peut ajuster l’angle selon lequel on veut qu’elle éclaire. Sauf qu’à chaque fois où mon corps subit un coup le moindrement brusque (genre sauter en bas d’une petite butte), elle s’abaisse et éclaire mes pieds. Je le sais où ils sont mes pieds, espèce de frontale à la con ! Je t’ai achetée pour que tu éclaires devant, pas mes pieds, bout de sacrament.. Des heures durant, elle me fera damner et sortir tous les saints de l’église. Au final, la cloche à ours n’aura peut-être pas servi à grand-chose…  😉

Au relais Cercle des Cantons 2 (kilomètre 87), je m’apprête à faire un squat pour prendre de l’eau à même la champlure du 5 gallons, comme un peu plus tôt dans la journée. C’est à ce moment que je me rends compte que mes quads commencent à me demander grâce : impossible pour moi de faire cette manœuvre !  Oups. Ok, je peux me passer d’eau, mais s’il fallait que je sois obligé de soulager un numéro deux dans le bois… Je préfère ne pas y penser.

Bon, est-ce moi ou est-ce l’obscurité ?  On dirait vraiment qu’il y a plus de montées et de descentes que lors du premier tour. Peut-être que je m’en rends plus compte parce que plus tôt, j’avais de la compagnie, alors que maintenant, je suis seul. D’ailleurs, j’ai tellement l’impression de ne pas avancer que je m’attends à ce que Pierre et son comparse me rejoignent d’un moment à l’autre. Mais chaque fois que je me retourne, rien. Pas la moindre lumière. Ça en est presque louche.

J’arrive au ravito Versant du Lac 2 (kilomètre 93) 1h58 après avoir quitté le camp de base. Pas mal comme prévision, hein ?  Et surprise : le coureur qui me précède est là. C’est Martin, que je connais de nom, mais que je ne reconnais pas. Avoir su… C’est tout de même la première personne à avoir fait 100 miles à la course en sol québécois (c’était au Pandora 24 en juillet). Il part juste comme je me pointe le nez, mais c’est la première fois que je le vois. Alors que je pense que je perds du terrain, serais-je en train d’en gagner ?

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Mon accueil au 93e kilomètre. Pourquoi ai-je l’impression que madame est moins empressée que monsieur ? 😉

Mon équipe est là, fidèle au poste. Je décide de changer de vêtements : j’opte pour le combo t-shirt – coupe-vent, plus chaud pour la nuit et plus flexible aussi car je peux enlever les manches du coupe-vent. Je garderai toutefois les shorts, ne ressentant aucun inconfort à ce niveau (mise à part la foutue clé du RAV4 qui s’amuse à frotter sur mon monsieur).

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Un autre changement de costume

Le buffet maintenant. Qu’est-ce qu’on fait quand on a envie de tout bouffer ?  Car oui, mon estomac se porte super bien. Tiens, je vais essayer un sandwich gelée – beurre d’arachides. On va voir ce que ça donne. En tout cas, c’est bon en ta…

Ok, une grosse section devant. Je prévois 2h30, peut-être même 3 heures pour me rendre au garage du gentil monsieur, à peine 11 kilomètres plus loin. C’est dire à quel point j’ai du respect pour le parcours qu’Allister nous a concocté. J’en avertis mon équipe, au cas où ils voudraient dormir un peu. Mais ça ne semble pas être le cas, ils semblent tous les deux en super-forme.

Sections 15 et 16 : Versant du Lac 2 (kilomètre 93) à Ironhill  2 (kilomètre 104)

Je me disais que cette section serait difficile la nuit. Hé bien, je ne m’étais pas trompé !  Tout d’abord, premières protestations au niveau de mon estomac. Déjà ?  Merde, il me reste tout de même plus de 65 km à faire, est-ce que je vais être pogné à ne plus avoir le goût de rien avaler ?  Les paroles de Joan en début de course me reviennent en tête : « Les 50 derniers kilomètres sont toujours difficiles ». Comme dirait mon amie Maryse : ishhhhhh…

La première grosse montée (ce que j’avais appelé les « hors d’œuvre » durant la journée) passe plutôt bien, mais la descente qui suit est tout simplement infernale. Toujours sur les freins, toujours sur les talons. Et ma maudite frontale à la con qui s’amuse à éclairer mes pieds à la moindre secousse. GRRRRRR !!!

Toujours est-il que dans la partie plus roulante menant à la pièce de résistance, je vois quelqu’un à l’écart dans le bois, s’éclairant à la frontale et portant une veste réfléchissante. Appel de la nature. C’est loin d’être la manière la plus glorieuse de le faire, mais voilà, à cet instant précis, je monte virtuellement sur la troisième marche du podium. Je n’ose pas trop y croire. Il y a certainement quelque chose qui va se passer, l’ordre naturel des choses sera rétabli, ça ne se peut tout simplement pas.

J’entame tout de même la montée confiant de pouvoir creuser l’écart sur mes poursuivants. Les montées sont ma force, c’est le moment de l’exploiter. Je monte, monte, monte. Agrippe une racine qui, bien évidemment, s’arrache sous l’effort. Déséquilibré, j’évite la chute de justesse. Grrr !  Je pense à Julie qui aurait bien aimé faire de cette boucle de 55 km son premier ultra. Pas certain qu’elle aurait apprécié…

Je poursuis, allant d’un fanion/ruban rose à l’autre. Puis… plus rien. Je suis rendu dans des roches, des feuilles, des buissons. On dirait qu’il y a un sentier à droite. Je me dirige dans cette direction, tant bien que mal. Rien. MERDE. Je cherche, cherche, cherche. Toujours rien. Tout ce que ma frontale réussit à éclairer, ce sont des feuilles, des roches, des branches. Je ne sais même plus si j’arrive de la gauche ou de la droite, je n’ai plus aucun repère. Je dois me rendre à l’évidence : je suis perdu. Crissement perdu. Calv… !

Bon, je fais quoi là ?  Je me mets en boule et je pleure ?  Ce qu’il y a de plus intelligent à faire, c’est redescendre et espérer croiser le sentier. Je ne dois pas être bien loin, bout de sacrament !  Et puis, il y a bien du monde qui va finir par passer. Je n’aurai qu’à suivre la lumière des frontales pour retrouver mon chemin. Non mais, tu parles d’une manière loser de perdre la troisième place…  Est-ce que j’aurai bien d’autres chances de finir une course d’une telle importance à cette position ?

Justement, je vois une lumière qui s’agite un peu plus bas. Elle semble monter en se  dirigeant vers ma droite. Je regarde dans cette direction… J’aperçois un ruban autour d’un arbre. Eureka !!!

Sans plus attendre, je reprends l’ascension de plus belle. Elle est longue. À chaque fois que je pense qu’elle est terminée, elle trouve une autre façon de se poursuivre. Je n’ai jamais vu une montée faire preuve d’une telle imagination pour allonger le plaisir.

Finalement, la descente. Elle est dans toute sa splendeur lobotomique. De dangereuse le jour, elle passe à carrément suicidaire la nuit. Il y a plusieurs pitchs que je dois faire sur les fesses seulement pour rester en vie. À plusieurs reprises, je remercie le ciel d’avoir arrêté la pluie.

Je parviens sain et sauf au relais rue Knowlton 2 (kilomètre 98). Encore une fois, impossible de squatter pour prendre de l’eau, alors j’agrippe une canette de Coke vide laissée sur la table qui me servira de verre. Après presque 100 kilomètres, on est moins gesteux, mettons.

Cette section sur chemins de campagne se fait plutôt bien. Le bruit de mes pas est accompagné par le gueling-gueling incessant de ma cloche à ours, ce qui alerte à peu près tous les chiens du « voisinage ». Je n’ai pas peur de la gente canine, bien au contraire, mais à plusieurs reprises, je prie pour que les propriétaires de voix plutôt menaçantes soient attachés. Avec une chaine, de préférence.

Au ravito Ironhill 2 (kilomètre 104), une surprise m’atttend. Derrière les tables, dans le garage, qui vois-je assis confortablement sur une chaise, enveloppé dans une couverture, ses bâtons de marche à ses pieds ?  Thibault.

Au moment même où je le réalise, Barbara apparaît et me lance, cachant mal son enthousiasme : « T’es deuxième !!! ».

Bromont Ultra: la première grand boucle

Suite à la course, un coureur bien connu m’a demandé (je ne suis pas certain que c’était à la blague :-)) combien de tomes aurait le récit. Je m’étais promis d’être plus concis dans mon histoire. Mais que voulez-vous, quand on a du Paul houde dans le nez… Voici donc la première partie de mon premier 100 miles, le Bromont Ultra.

Sections 1 et 2 : départ à ravito 2 (Versant du Lac, 13k)

Le départ est donné. Voilà, c’est parti : devant moi, le plus grand défi de ma « carrière » de coureur. 160 kilomètres, 100 miles à pied. On dirait que c’est trop gros pour que je me donne la peine de le réaliser.

Après un petit bout dans l’herbe détrempée du matin (on a déjà les pieds mouillés, ça commence bien), nous rejoignons le sentier C1 qui fait pour ainsi dire le tour de la montagne. Je me tiens dans le dernier tiers du mini-peloton et malgré tout, le premier kilomètre est parcouru en 5:10. Devant, Jeff s’est déjà envolé et je devine Joan pas loin derrière lui.

Assez rapidement, on se tape une plutôt longue montée. Je m’étonne de voir presque tout le monde la faire en courant. Malgré mes pulsions compétitives, je m’astreins à la marche. Pas question de brûler des cartouches si tôt dans la journée. De toute façon, je recolle dans la descente juste avant d’entrer dans le premier single track.

Comme on n’est pas nombreux (31 au départ), l’étroitesse du sentier ne pose pas problème. En tout cas, pas pour nous. Je ne dirais pas la même chose des vélos de montagne qu’on croise, par contre. Eux se demandent sérieusement s’ils vont être capables de pratiquer leur sport favori aujourd’hui. C’est que… on n’est pas beaucoup, mais on risque d’être là pour un petit bout, par contre !

Côté alimentation, vu que ça avait très fonctionné à Harricana, j’ai décidé d’utiliser la même stratégie ici : un gel à toutes les 30 minutes ou à peu près. Sans caféine pour les premières heures, avec caféine à partir de la tombée de la nuit. Je compte compléter le tout avec ce que je pourrai trouver dans les stations d’aide : patates bouillies, bretzels, bananes et éventuellement, des sandwichs… si le cœur m’en dit. Car il semblerait qu’à un moment ou un autre, c’est immanquable : le système digestif lâche et on n’a plus le goût de rien. Ça, c’est dans le meilleur des cas. Dans le pire, on retourne la marchandise.  Et vous me demandez pourquoi je fais des ultras ? Heu…

La course se décante et je me retrouve à partager les sentiers avec Pat, Louis et Pierre-Olivier, un tout jeune homme qui court avec le coupe-vent orange-flashant de Boston et abhorre même un tatouage du logo du plus vieux marathon du monde sur un mollet. Et quand je dis jeune, je n’exagère pas : il a seulement 22 ans !  Louis, qui en a 39 (mais qui semble en avoir 10 de moins), taquine Pat en disant qu’il est deux fois plus vieux que notre compagnon de course. C’est que moi aussi, j’ai le double de son âge !  Merde, je cours avec un gars qui pourrait littéralement être mon fils !  Ça y est, le poids des années me tombe dessus, avant même que la première heure de mon premier 100 miles soit complétée. Ouch !!!

On jase de nos courses précédentes, de nos lieux d’entrainement. Louis et Pat sont des vétérans aguerris, j’ai bien l’intention de demeurer avec eux un petit bout. Quant à Pierre-Olivier, il est un coureur rapide sur route (duh !), ayant fait 2h57 pour se qualifier pour Boston. Par contre, c’est un néophyte dans le monde des ultras : c’est son premier. Hiiiiii, 22 ans, premier ultra et il fait un 100 miles ?  Bonne chance mon gars !

Louis raconte à Pierre-Olivier qu’il devrait connaitre Pat parce qu’il est acteur et qu’il a joué dans plusieurs séries télévisées. Notre jeune compagnon répond qu’il n’écoute pas la télé. Pat ajoute : « Moi non plus ! », ce qui nous fait bien rire. Je ne peux m’empêcher d’ajouter mon grain de sel : « Moi, je n’écoutais pas Destinées, mais j’ai vu La marraine… C’était justement la marraine que je trouvais intéressante». Bon, on dirait que Louis non plus n’a pas vu La marraine…

Premier relais (Cercle des Cantons, kilomètre 7), un petit chapiteau et une table vide nous attendent. Aucune âme qui vive, pas la moindre goutte d’eau. Bof, on s’en fout un peu. On croise toutefois deux personnes qui courent en sens inverse dans le sentier une centaine de mètres plus loin. Seraient-ce les bénévoles qui sont en retard ?

Arrive la première montée d’une pente de ski. Pat nous laisse aller. Louis, qui le connaît très bien, nous dit que c’est souvent comme ça : ils font les premiers kilomètres ensemble, puis il se détache. Pat finit par le rejoindre une dizaine d’heures plus tard, ils font un autre bout ensemble… jusqu’à ce qu’il parte et finisse devant lui. Ça ne m’étonne pas. La fois où on a couru ensemble, Pat m’a impressionné par sa régularité. Un vrai métronome… qui disait bonjour à tout le monde qu’on croisait. Je m’attends donc à le revoir.

Dans la section nous amenant au premier ravito complet, Louis nous raconte ses expériences : Virgil Crest, Bighorn, Wasatch, Rocky Racoon. Il lui est déjà arrivé de lire dans un guide des coureurs ce qu’il fallait faire en cas de morsure par un serpent à sonnette. Il lui est aussi déjà arrivé de passer une nuit entière à craindre qu’un cougar lui saute sur la nuque. Personnellement, je trouve ça super intéressant, mais je me demande ce que notre jeune ami en pense. On dirait qu’il a l’air intimidé…

Sections 3 et 4: ravito 2 (Versant du Lac, 13k) à ravito 4 (Ironhill, 24k)

En quittant le ravito, nous savons ce qui nous attend. En fait, les deux vieux routiers le savent, mais le jeune, pas certain… Devant nous, des montées infernales. Techniques, abruptes au possible. « Un parcours qui peut se faire en courant » qu’ils disaient. Yeah right !  Comment courir dans une face de cochon, voulez-vous bien me dire ?  Quand on doit tirer sur les racines des arbres (oui, sur les racines !) pour réussir tant bien que mal à se hisser en haut… Je n’ose m’imaginer ce que ça aura l’air la nuit. Bah, on verra plus tard, une chose à la fois comme on dit.

S’ensuit une descente, hyper technique comme il se doit. Puis, un petit bout plus roulant. Bah, pas si pire finalement. C’était ça, votre fameuse « lobotomie » ?  Bof… Louis sort le parcours de ses affaires. Il s’avère que nous venons de nous farcir les hors-d’œuvre. Le plat de résistance est à venir.

La montée suivante est tout simplement infernale. À certains endroits, je doute même être capable de me hisser tellement c’est dur. On fait de l’escalade ou quoi ?  Celle-là, elle est de notre compagnon qui commence à la trouver moins drôle, on dirait. « Pis, les côtes à Boston, est-ce qu’elles étaient si dures que ça ? » que je lui lance. Pas de réponse.

Après une ou deux éternités, nous arrivons entre les deux oreilles du cochon. Maintenant, je vais comprendre pourquoi ils appellent la prochaine descente la lobotomie: quelqu’un qui fait ça en courant est forcément passé chez son neurochirurgien récemment. Je suis constamment sur les freins, craignant un emballement et une éventuelle rencontre avec un arbre. Ou une roche. Ou les deux. À certains endroits, c’est mon postérieur qui sert d’équipement de glisse. Mes compagnons, bien que plus habiles que moi, n’avancent pas tellement plus vite. Finalement, les descentes très difficiles m’avantagent peut-être car elles ont effet de nivellement par le bas. Je ne m’en plaindrai certainement pas.

Juste avant d’aboutir (enfin !) sur un chemin de terre, Thibault, équipé de bâtons de marche, nous rejoint et c’est à quatre que nous arrivons au relais rue Knowlton (18e kilomètre) qui est constitué d’une table, d’un petit chapiteau et de trois cruches de 5 gallons de type Coleman. That’s it. Je m’accroupis et avale quelques gorgées d’eau à même la champlure. À la guerre comme à la guerre.

Devant nous, 19 kilomètres de chemins de campagne.  J’avoue que ça ne me fera pas pleurer d’enfiler un peu les kilomètres. Des fois, c’est décourageant de ne pas avancer quand on est dans le technique jusqu’au cou, alors un peu de route fera du bien. C’est en nous suivant sans vraiment nous suivre que nous évoluons tous sur cette route bien dégagée.

Dans une montée, Louis se met à la marche. Pierre-Olivier fait de même, mais se fait distancer peu à peu. Je le rejoins et une fois arrivé à sa hauteur, il me glisse : « Vous marchez vite !». Bon, première affaire le jeune : j’espère que le « vous » s’adresse à Louis et moi, parce qu’il y a des limites à se faire traiter de vieux !  Et de deux, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?  Cours si tu trouves qu’on marche trop vite !

Ben non, je ne suis pas méchant à ce point-là… Je ne fais que lui dire que c’est comme autre chose, ça vient avec la pratique. Et effectivement, Louis marche vraiment vite !

Le ravito Ironhill (kilomètre 24) est installé dans le garage d’un particulier qui a eu l’immense gentillesse d’offrir sa propriété à l’organisation. J’entendrai même dire plus tard qu’il était sur place durant la nuit pour prêter main forte aux bénévoles. Comment peut-on être aussi gentil et ne pas être canonisé ?

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Le vétéran amène les deux recrues au ravito Ironhill, kilomètre 24

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La « recrue » de 44 ans qui a encore le sourire…

Mon père est sur place (je lui avais dit de laisser faire pour le ravito du 13e kilomètre, je ne prévoyais pas avoir besoin de quoi que ce soit), je vais pouvoir remplir mon réservoir pour la première fois.

Plus facile à dire qu’à faire. Prenez un homme qui a un bras dans le plâtre (mon père) et mettez-le en équipe avec un autre qui a les mains pleines de pouces et qui ne sait plus lesquels utiliser (ça, c’est moi). Bref, le gazon se retrouve engraissé de quelques onces de GU Brew, mais au final, j’ai à nouveau deux litres dans mon dos, près pour un autre bout.

Sections 5 et 6 : ravito 4 (Ironhill, 24k) à ravito 6 (Parking 7, 38k)

En sortant du garage, nous sommes dirigés vers l’arrière de la propriété, puis dans un sentier tracé en pleine forêt. Et ledit sentier est bouetteux à souhait. Mais c’est quoi cette affaire-là ?  On n’était pas supposés faire de la route pendant 19 kilomètres ?  Elle est où, notre belle route en terre ?!?

Je n’ai même pas terminé de chiâler que je la retrouve, ma route en terre. Louis et Pierre-Olivier sont devant moi, ayant quitté le ravito plus rapidement. Mais quand je vois Louis s’éclipser dans le fossé, pas besoin d’un dessin pour comprendre ce qui lui arrive !  😉

Le chemin est vallonné, les paysages seraient magnifiques… si les nuages n’étaient pas si menaçants. Un qui ne semble pas trop apprécier le paysage, c’est notre jeune ami bostonnais. Je le rejoins au creux d’un vallon et comme je passe à côté de lui, il me confie qu’il va prendre ça relaxe. C’est qu’on est dans un bout roulant, il devrait nous bouffer tout cru, vue sa pointe de vitesse. Et pourtant non. Preuve qu’un ultra et un marathon, ce sont deux choses bien différentes. Je commence à sérieusement mettre en doute ses chances de terminer.

Semblant totalement immunisé contre la fatigue, Thibault poursuit son petit bonhomme de chemin. Je joue un peu au yoyo avec lui, mais au bout d’un certain temps, je me résigne à le laisser aller. Il semble si « facile », je ne suis définitivement pas dans sa classe aujourd’hui.

Après un ou deux kilomètres sur l’asphalte, je me retrouve au relais du kilomètre 33 situé sur les bords du lac Bromont, où Barbara et mon père m’attendent. Encore un relais avec des 5 gallons sous des petits abris. Et heureusement qu’on les a, ces abris, car il pleut maintenant. Est-ce ma douce moitié qui a amené la pluie, comme pour nous rappeler ce merveilleux souvenir du Vermont 50 2012, mon premier ultra ?  Ça ne m’empêche pas de lui faire mon plus beau des sourires et de l’embrasser avant de repartir avec Louis qui m’a rejoint (et qui est définitivement plus rapide que moi pour « faire le vide ») !).

À la fin d’une montée assez corsée, nous nous retrouvons à l’intersection du chemin de Irlandais et O’Connor. Je me demande bien de quelle origine étaient ceux qui se sont établis ici… 😉  Dans le genre cliché, c’est dur à battre !  Pourquoi pas une intersection chemin des Écossais et MacLoed ?  Chemin des Vietnamiens et Nguyen ?  Chemin des Suédois et Johansson ? (Vous avez compris le concept…)

Je garde toutefois mes observations pour moi, mon partner ne me connaissant pas vraiment, il pourrait croire que je suis en train de délirer. En fait, peut-être que je délire tout le temps, qui sait ?  Toujours est-il que nous entrons ensemble dans une section qui ressemble beaucoup au mont St-Bruno : c’est large, roulant. Vraiment plaisant. Malheureusement, Louis est pris d’une autre attaque intestinale et doit encore s’arrêter. Je le plains, c’est tellement déplaisant quand ça nous prend…

Arrivé près la base des pentes de ski, j’aperçois un coureur au loin qui semble avoir raté un virage. Je crie à des passants de lui indiquer qu’il s’est trompé, ils me répondent qu’il est déjà entré dans le bois. Bah, tant pis. Peut-être se retrouvera-t-il. Je ne suis tout de même par pour courir après lui…

Je m’enfonce donc seul dans une petite section technique et juste assez rock’n’roll avec la traversée d’un ruisseau, des sentiers étroits et des enchaînements montées-descentes très plaisants. La course en sentiers à son plus pur.

Mon équipe m’attend à la station de ski (kilomètre 38). Il tombe maintenant des cordes et mon humeur s’en ressent. Dans le bois, c’était correct, mais là… Courir sous la pluie en plein été, pas de problème. Mais aujourd’hui ?  Pas sûr. Les risques d’hypothermie sont bien réels et en plus, une pluie soutenue rendrait certains sentiers impraticables. Pour ajouter la cerise sur le sundae, j’aperçois le gars qui s’était « perdu » plus tôt en train de monter la pente sous les télésièges à la sortie du poste de ravitaillement.

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En arrivant au ravito Parking 7, l’humeur devient maussade. Si ce n’était de la présence de mon père en arrière-plan, on ne devinerait pas la pluie. Et pourtant, elle tombe…

Ha ben sacrament !  Le gars a pris un raccourci. Que ce soit volontaire ou non (je doute que ce le soit), la seule raison pourquoi il est devant moi est qu’il a fait moins de chemin que moi, un point c’est tout. Et pendant que je rumine, un autre coureur arrive par le mauvais côté, mon père l’accueillant avec un « Tiens, un autre qui arrive du mauvais bord ! ». Un autre qui a pris un short cut, ouais !

J’engloutis quelques bananes et prends la direction des pentes de ski derrière Louis (qui est réapparu vêtu d’un sac à poubelle), des patates plein les mains. Mon père me dit de prendre ça relaxe, de les laisser aller, qu’il n’y a pas de presse. Oui mais, tu ne comprends pas que le gars en haut ne devrait justement pas être rendu là ?  Il devrait être derrière moi et je compte bien sur la montée pour que l’ordre soit rétabli.

Sections 7 et 8 : ravito 6 (Parking 7, 38k) à ravito 8 (Camp de base, 55k)

C’est dans ce merveilleux état d’esprit que j’entame ce que Gilles m’avait décrit comme la partie la plus difficile de tout le parcours : 17 kilomètres très techniques, beaucoup de montées, autant de descentes. Tout ça sans voir personne. Sous la pluie qui tombe maintenant comme une vache qui pisse. La joie.

Je me résous à enfiler mon imperméable de secours, dernier rempart entre l’hypothermie et moi. S’il s’avérait ne pas être suffisant…  De son côté, Louis, qui en a vu d’autres, prend le tout avec philosophie. Il lâche même des « WHOOO-HOOOO !!! » de temps à autre, comme pour défier les éléments. J’avoue que je l’envie un peu maintenant.

Tout en montant, je me rappelle les paroles de Joan lors de sa conférence: les organisateurs d’ultras finissent toujours par nous faire monter une pente de ski. Ici, j’ai l’impression qu’on se tape toutes les pentes. En montée et en descente. On aboutit sur une double-diamond à grimper. La pluie a ralenti, je sens que mes jambes poussent mieux. Lentement, mais sûrement, je gagne du terrain sur celui que je poursuis et distance Louis peu à peu.

Arrivé à ce qui semble être le sommet, je suis les petits fanions et me retrouve… parmi un groupe de coureurs, dont Pierre et Thibault, qui cherchent leur chemin. De quessé ?  Ils ont identifié le « dernier fanion », puis plus rien. Ils ont fait une tentative dans une piste, mais ont dû rebrousser chemin et remonter, étant incapables de trouver d’autres indicateurs. Je suis découragé pour eux.

Bon, on fait quoi là ?  On appelle l’organisation ?  À partir du dernier petit fanion, il n’y a rien. Rien de rien. Derrière, Louis termine son ascension et voyant qu’on est en train de se chercher, nous pointe rapidement l’endroit où on aurait dû tourner pour entrer dans le bois. Mon cerveau analyse la situation et en vient à la conclusion suivante: le fameux « dernier fanion » était de trop. Nous l’avons repéré, nous sommes dirigés vers lui et avons passé devant le virage sans le voir.  Ha, la damnée vision-tunnel… Je demande à Pierre d’enlever ce fanion, question de ne pas nuire aux autres coureurs. Il semblerait que nous n’avons pas été les seuls à nous faire tromper par lui.

C’est donc en groupe que nous entamons la descente, dans la bonne humeur (ça change vite durant un ultra…). Je laisse passer les descendeurs (Thibault, Pierre et un homme dont j’oublie le nom), puis me mets à les suivre. Louis et le gars du short cut (que je ne reverrai plus) sont derrière. À part décider où je mets les pieds, j’ai un autre problème à gérer: quoi faire avec mon foutu imperméable ?  J’ai croisé une poubelle en arrivant au sommet, mais n’ai pas osé le jeter, au cas où… Sauf que maintenant, je suis pogné avec. J’essaie de le replier, mais c’est peine perdue : je me retrouve avec une grosse boule de plastique à transporter.

Je la mets où ?  Je fais un bout avec en la tenant dans une main, mais après un certain temps, je me rends compte que j’ai besoin de mes deux mains, particulièrement dans les virages serrés ou les descentes un peu raides. Je décide de l’enfouir dans mon t-shirt. Ouais, pas confo. Sans compter le look femme enceinte… C’est finalement dans mes shorts qu’elle terminera la première boucle de 55 kilomètres.

C’est que ça semble sans fin, ces sentiers-là !  J’entends des voix devant, peut-être est-ce le relais Deltaplane (kilomètre 48) ?  Hé non. Juste des gars qui sont là à jaser. Ils font quoi, au juste ?  Jaser ?  Ici ?  2 ou 3 kilomètres plus loin, nous y parvenons enfin. C’est un relais réduit à sa plus simple expression : 3 5-gallons posés par terre, un point c’est tout. Pas de table, pas de chapiteau, encore moins de bénévoles. Bon ben, on ne niaisera pas trop longtemps ici…

Gilles m’avait dit que c’était en descente tout le long à partir de là. Hé bien non !  Ce sont encore et toujours des enchaînements, à tendance descendante toutefois. D’ailleurs, dans une partie particulièrement ardue, Pierre m’entend sacrer et me demande si je vais bien. Oui Pierre, je vais bien, c’est juste que les maudites descentes, j’HAÏS ça !!!

Il ne le sait pas, mais il m’est d’un très grand secours durant cette partie. Il en est à son 5e 100 miles et je sais pertinemment qu’il est plus rapide que moi sur la route. Je me fie donc sur lui pour la cadence dans les parties plus roulantes. Je sais que chacun doit faire sa course, mais il n’y a pas de mal à s’inspirer des experts, non ?

Alleluia, la sortie du bois et un chemin carossable !  J’anticipe le parc équestre bientôt, surtout que la Garmin indique que j’approche les 55 kilomètres. Je n’apprendrai donc jamais… En ultra, quand on s’attend à ce que quelque chose finisse bientôt, on se trompe immanquablement. Il reste encore du technique. Ha, pas si pire, mais du technique quand même.

Puis, après 7 heures de course (j’en espérais 6), j’entrevois la fin de la première boucle de 55 (56 selon Sainte-Garmin) kilomètres. Sur place, Barbara, mon père, ma petite sœur (qui vient de terminer sa première course organisée, le 6 km; bravo Élise !), notre amie Marie-Claude et sa fille Marie-Pier.

Pour plusieurs, c’est une première expérience en tant que spectatrices d’un ultra et elles n’en reviennent pas de me voir souriant après 55 kilomètres de course. Heu, c’est que je n’ai que le tiers de fait, s’il fallait que je tombe de fatigue…  Je ne dirais pas que je suis à mon meilleur, mais je me sens d’attaque pour la suite.

Vue l’heure, je sais que j’ai le temps de faire la boucle du lac Gale (18 km) avant la tombée de la nuit. Je décide donc de ne pas prendre mes frontales tout de suite. Après quelques photos de circonstance, je me dirige, la bouche pleine, vers ma prochaine destination. Au passage, je croise Élise. On se félicite mutuellement, on se donne un gros câlin. Ma sœur et moi sommes pas mal différents, mais nous partageons une grande affection mutuelle. Ça ne m’empêche toutefois pas de penser de lui demander un autre imperméable de secours vu que j’ai réussi à faire de l’espace dans mes shorts en me débarrassant de ma boule de plastique.

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Après 55 kilomètres, j’ai retrouvé mon monde… et le sourire ! 🙂

Ce bel intermède où j’ai pu voir mon monde m’a fait un grand bien. Maintenant, back to business. 55 down, 105 to go !

Bromont Ultra: l’avant-course

Pour le Bromont Ultra, l’avant-course ne commence pas seulement quelques heures avant la course mais bien plusieurs jours avant (ça y est, je vois déjà ma douce rouler les yeux en se disant : « Ça va être long… »).

C’est que voyez-vous, je sortais vraiment de ma zone de confort avec cette course-là. Mon amie Chantale m’avait mis au défi de le faire en m’inscrivant à un 5 km, j’ai  plutôt opté pour l’autre extrémité du spectre, le 100 miles.

Dire que j’étais nerveux serait un euphémisme. Car non seulement j’allais me lancer dans l’inconnu, mais ma levée de fonds avait été un véritable succès. En effet, 575 $ avaient été amassés en mon nom, soit 3 fois et demi l’objectif initial. Or, en aucune façon je ne voulais laisser tomber les gens qui m’avaient appuyé. C’était une question d’honneur pour moi.

Heureusement, mon amie Maryse a le don de trouver les mots et le ton pour à la fois me rassurer et me brasser le derrière. Son courriel m’a fait rire et m’a fait me rendre compte que finalement, c’était juste une course. Une grosse course, mais juste une course quand même.

Autre coup de chance : je n’étais pas en essais de mise en service durant la semaine précédant l’événement, alors j’ai pu avoir une vie « normale » et non me taper de grosses heures de travail en chantier. J’ai donc fait mes deux petites sorties de 10 km en mode facile mardi et jeudi et pu prendre une partie du sommeil nécessaire à l’épreuve qui m’attendait.

Arrive vendredi. Je me présente au camp de base du Bromont Ultra, le parc équestre. Le cadre est enchanteur, ça augure bien. Quand j’arrive, la fourmilière est à l’œuvre. Tout semble terriblement bien organisé, comme si ça faisait des années que ces gens-là faisaient ça. Et pourtant, c’est la première édition.

Je reconnais Allister, un coureur d’élite ici, mais surtout, le concepteur du parcours. Je me présente et quand il apprend que je ferai le 160k, il me dit : « I’m sorry… ». J’éclate de rire. Est-ce que son parcours est si difficile ?  En tout cas, j’aime bien son sens de l’humour !

Aux tables des dossards, Gilles m’accueille. Tout sourire (il a le visage d’un homme qui sourit tout le temps), il se présente, me présente Ahmed et Thibault, qui tout comme moi, en serons à leur premier 100 miles. Il me parle du parcours, attire mon attention sur les 17 derniers kilomètres de la boucle de 55 km qui sont particulièrement difficiles et au cours desquels nous ne verrons aucune âme qui vive, mis à part les autres concurrents, bien évidemment, et peut-être des ours aussi. J’en prends bonne note (pas les ours, la longueur et la difficulté de la section).

Je récupère mon dossard : numéro 17. Gulp !  Un petit numéro. C’est comme si ça venait de me frapper : je vrais vraiment faire la plus grosse course de cette fin de semaine…

Avant de quitter, je demande où je dois me faire peser. Mini-panique du côté d’Audrey, la directrice de course : elle ne sait pas ni où ni quand on se fait peser. C’est que sur le site de l’événement, c’est écrit qu’on se fait peser la veille…

Dan DesRosiers, entendant les questions à ce sujet, aboie une réponse tellement typique de sa part : « Ben voyons donc, la pesée, c’est demain avant la course ! On ne pèse pas le monde la veille ! ». Comme si c’était l’évidence même, dans le même ordre que 2 et 2 font 4. D’accord, mais si le Vermont 100 le fait et que c’est écrit sur le site, me semble que… Enfin.

Une fois bien informé, je quitte les lieux, non sans avoir bien enregistré le dernier conseil de Gilles : « Repose-toi bien ce soir ! ». Ouais, je vais essayer…

Après une nuit de sommeil somme toute fort convenable et un solide déjeuner, c’est accompagné de mon père que je prends la route direction Bromont. Le RAV4 est rempli de trucs dont je risque d’avoir besoin: gels en quantités industrielles, barres énergétiques, gaufres, lampes frontales, piles de rechange, vêtements pour faire face à n’importe quelles conditions météo, 12 litres de GU Brew pré-mélangé, etc. Le tout bien classé dans des bacs à tiroirs faciles d’accès. Nous avons aussi installé un sac de couchage pour les longues heures d’attente.

Le plan est bien établi. Mon père agira comme équipe de support, me suivant de station en station (quand c’est possible) durant les premières heures de course. En début d’après-midi, Barbara viendra le rejoindre. À deux, s’il y en a un qui est fatigué, l’autre pourra prendre la relève. Il ne faut pas oublier que Barbara est atteinte d’arthrite rhumatoïde et que mon père vient tout de même d’avoir 68 ans…

La température est fraîche, un peu comme à Harricana, alors je compte partir vêtu exactement de la même façon : shorts, t-shirt, casquette, arm warmers et gants. C’est fou l’éventail de températures que je peux affronter avec cet accoutrement. Je porterai également ma fidèle veste Alpha UltraSpire, mais le vieux Camelbak est dans l’auto, au cas où.

Le site est animé par la même fourmilière que la veille. On sent une certaine nervosité chez les membres de l’organisation. Mais c’est une belle nervosité. Je me rends à la pesée et après avoir ajusté l’instrument de mesure (c’est une bonne vieille balance qui se désajuste à chaque utilisation, dans le genre imprécis…), mon poids de départ est déterminé à 148 livres. Avec des souliers, après un gros déjeuner ?  Ouais, c’est vrai qu’il n’est pas gros, le monsieur…

Nous sommes conviés à la tente tout près du lieu où nous arriverons, espérons-le, demain matin. Les ultras au Québec, c’est une petite communauté, alors même moi je connais presque tout le monde. Petite jasette avec Joan et Mélanie, sa femme. Je ne peux m’empêcher de dire au grand favori que si je le rattrape, je lui botte le derrière, ce qui fait bien rire sa douce moitié.

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En compagnie de Joan avant le départ. Dans un peu plus de 24 heures, nous serons à nouveau encore réunis…

Je croise Pierre, que j’adore. Toujours de bonne humeur, la bonté dans la voix, les yeux et les gestes, il incarne à lui seul l’esprit de la course en sentiers. Évidemment, Pat est un incontournable. Il me salue avec un clin d’œil, me demande si je suis prêt. J’espère, je le saurai bien assez vite… Sinon, ben ce sera de sa faute ! 😉

Denis, celui qui m’a tant encouragé à Sherbrooke en janvier, est ici pour son premier ultra en sentiers (il a par contre fait énormément de courses contre le temps, dont des 24 heures). Coureur rapide sur route (il a un PB de 2h51 sur marathon), il a commencé cette année à faire des sentiers. Son terrain de jeux: le mont Orford. Un plus gros défi que mon petit mont St-Bruno, mettons… Il me présente à Marie, sa charmante épouse et à son petit bonhomme qui est venu voir son papa courir. Toute la famille porte des tuques de course super originales, fort probablement des créations de Marie. Je sais où je vais faire mes prochains achats…

On prend ensuite une photo de groupe du style « pendant qu’on a encore le sourire », puis c’est le briefing (à moins que le briefing ait lieu avant ?  Je ne sais plus…) d’avant-course. Audrey nous donne les instructions de base: suivre les fanions et rubans roses, porter attention aux flèches noires sur fond jaune qui indiquent les virages. Le classique. Elle nous rappelle le code du coureur en sentiers: toujours, toujours porter assistance à un autre dans le besoin et ne rien jeter dans les sentiers. C’est à peu tout. Ou du moins, c’est tout ce que j’écoute.

Nous nous rendons ensuite en haut de la colline d’où sera donné le départ. Je fais le chemin en joggant, feignant un essoufflement incontrôlable. Ça y est, mon rythme cardiaque est déjà rendu à 200 (sans blague, je ne porte même pas de bidule pour vérifier ça) !  Je ne sais pas si c’est par politesse, mais certains rient comme je passe à côté d’eux.

Dans l’herbe mouillé et la fraicheur matinale, j’égrène les dernières minutes avant 9h en jasant avec Denis de tout et de rien. En fait, je jase beaucoup de Boston et après avoir utilisé à quelques reprises des termes un peu crus (mes choix de mots étaient borderline bûcheron par bouts, il m’arrive de me faire honte à moi-même) pour exprimer ce que je pense du parcours, je me rends compte qu’il y a un petit homme de 8 ans avec nous. Oups, pas fort. Vraiment pas fort. J’espère que Marie ne m’en voudra pas trop…

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Le bûcheron avec Denis, Marie et leur fils

Juste avant que le départ soit donné, Jeff fait le tour du groupe et se donne la peine de souhaiter bonne chance à tout le monde. Co-vainqueur avec Florent du 80k à Harricana, ces deux-là feront la course à relais aujourd’hui: Jeff fera la première boucle, Florent, la deuxième. Juste pour le plaisir.

Quand il arrive à moi, je lui dis, non sans une certaine pointe d’ironie: « On va essayer de te suivre ! ». Comme il ne me connait pas, je vois à sa réaction qu’il se demande si je suis sérieux. Principe numéro un avec Fred: il n’est jamais sérieux ! 🙂

Voilà, plus que quelques secondes et le départ sera donné. J’ai été nerveux cette semaine, mais je ne le suis plus. Advienne que pourra. Je sais que je vais avoir du plaisir pour au moins la première moitié de course. Après, on avisera.

Nouvelles pré-Harricana

L’apparition – Dimanche 24 août, 6 heures du matin. Je venais de faire mon petit pipi d’avant-course dans les toilettes publiques du KOA de Wilmington et me dirigeais vers le lavabo quand il m’est apparu dans le miroir. C’était la première fois que je le voyais d’aussi près, mais on ne pouvait faire autrement que le reconnaître: il portait une camisole de course, des arm warmers, une casquette vissée sur la tête avec la visière orientée vers l’arrière pour laisser place à sa lampe frontale et une veste d’hydratation. C’est là que ça m’a frappé : j’étais vraiment un ultrarunner !

Bon, après le petit tour de réchauffement dans le pet walk du camping (un sentier de 300-400 mètres de long spécialement conçu pour le meilleur ami de l’homme, vraiment chouette), je suis revenu à la roulotte et ai laissé la frontale et les arm warmers sur place, mais quand même…

À ma décharge, je n’avais pas seulement le look. J’avais tout de même un 50 km dans les sentiers du Flume Trail System (avec quelques incartades à Whiteface, juste à côté) au programme. Des sentiers parfois sinueux, techniques, souvent très techniques même. Mon objectif : faire de la distance, bien évidemment, tout en vérifiant mes progrès au niveau habileté quand les roches et les racines commencent à se multiplier.

Premier constat : maudit que c’est gossant courir avec une cloche à ours !  Entendre des « gueling-gueling » pendant des heures, quelle torture !  Pas étonnant que les gros poilus nous laissent le passage quand on les avertit de notre présence avec ça !  Mais à cette heure matinale, je préférais l’endurer que faire une rencontre impromptue.

Deuxième constat : c’était une utopie de vouloir les Jeux olympiques d’hiver à Québec avec un Massif retravaillé (et une arrivée sur le fleuve, quelle bonne blague !). À un moment donné, alors que je courais sur Whiteface, je suis tombé par hasard sur une vieille bâtisse sur laquelle on pouvait lire : « Arrivée des épreuves de descente et de slalom géant des Jeux olympiques de Lake Placid de 1980 ». Hé bien de cet endroit, je ne pouvais ni voir le sommet de la pente… ni sa base !  Ça c’est une montagne !

Troisième constat : ce n’est pas demain la veille que les ultrarunners vont être considérés comme des gens normaux. Vous auriez dû voir le regard ahuri de nos voisins quand ils m’ont vu revenir à notre site autour de 9h – 9h15 pour refaire le plein en liquide. Priceless.

Quatrième constat : le côté course vous dites ?  Je dirais que c’est pas mal mieux pour le technique, mais je suis toujours aussi pourri dans les descentes. C’était moins pire vers la fin du séjour, mais encore là… C’était peut-être que je commençais à connaître lesdites descentes, justement. Par contre, je me sentais bien après la sortie, capable d’en prendre encore. C’est bon signe, parce qu’avec ce qui s’en vient…

Marathon de Boston – Les inscriptions sont ouvertes depuis lundi et moi, gracieuseté de mon New York de l’an passé ET du fait que je serai âgé de 45 ans le jour de la course, j’aurais pu m’inscrire dès hier, dans le groupe de ceux qui ont devancé les standards par 10 minutes et plus.

Mais je ne le ferai pas. J’en ai souvent parlé, j’y reviens encore: après avoir littéralement couru pendant plusieurs années après l’objectif qui était de me qualifier, je me permets maintenant de ne pas y aller. Ça me fait un peu bizarre… Une amie m’a taquiné en me disant que j’en étais maintenant rendu à boycotter Boston. Faudrait pas exagérer, là !  😉

UT Harricana – Un ami (oui oui, j’en ai plus qu’un !) m’a fait remarquer que j’allais me taper l’équivalent de la distance Québec-Montréal en l’espace de deux courses. Vu de même, ça fait un peu peur, pas vrai ?

Mais bon, en ultra comme dans n’importe quoi, une chose à la fois. La première étape, ce sera le 80k de l’UT Harricana samedi. Cette course sera l’équivalente (temporairement du moins) de la plus longue distance que j’ai parcourue à vie et étonnament jusqu’à hier, je n’étais pas nerveux du tout. Je me sentais zen, en contrôle, comme dans les jours précédant le Marathon de Philadelphie en 2012.

Puis hier soir, premiers signes de nervosité (enfin !), à propos d’une chose sur laquelle je n’ai absolument aucun contrôle: la météo. La nuit s’annonce froide, allant de 1 et 6 degrés selon les sites consultés. Ok, pas de problème. On part avec des arm warmers, c’est tout. Et s’il pleuvait à cette température ?  Oups. Coupe-vent ou pas ?  Et si j’enfile le coupe-vent, je ferai quoi avec quelques heures plus tard, quand il fera 13-14 degrés au beau soleil ?  Cette course-là se fera en semi-autonomie, sans possibilité d’avoir une équipe de soutien, alors ce qu’on aura sur nous au départ, on l’aura encore à l’arrivée (quoi que je compte bien garrocher tout surplus au bout de mes bras lors de mon premier passage au mont Grand-Fonds). J’ai envisagé utiliser mon vieux Camelbak, un véritable container, au cas où, mais je me suis dit que non, ce machin-là, c’est trop gros. Ha, si j’étais comme Joan !  Je me demande bien s’il va partir à moitié nu à 1 degré sous la pluie…

Le reste ne m’énerve pas. Avec un départ des autobus vers le départ à 3h du matin, je risque d’avoir quelques problèmes à dormir avant. Et puis après ?  Je vivrai également quelques premières : départ dans le noir à la frontale, aucun ravitaillement solide avant le 28e kilomètre (il y aura des points d’eau aux 8e et 20e kilomètres). Je prends ça comme un ajout à mon expérience. Ça risque de m’être fort utile pour l’avenir, un point c’est tout.

Une réponse au-delà des attentes ! – Je m’en voudrais de ne pas remercier tous ceux et celles qui ont contribué à ma levée de fonds pour le Bromont Ultra. Nous les coureurs ne recevons les rapports de dons qu’une fois par semaine, mais déjà, quand j’ai vu mon nom apparaître dans la liste des leaders dans ce domaine la semaine dernière, j’ai été estomaqué.

Alors un gros, gros merci à tous. Vous allez être ma motivation durant ce défi. Je vais penser à vous quand ça ira mal. Pour la première fois, je ne courrai pas seulement pour moi, mais aussi pour vous qui croyez en moi. Je vais faire tout en mon possible pour ne pas vous décevoir.

Ha, la zone de confort !

Ça a commencé quand j’étais tout jeune. Pour financer une partie de ma saison de baseball, je devais vendre des barres de chocolat. Sauf qu’il y avait un problème: j’étais beaucoup trop timide pour aborder les gens et les solliciter. Même les voisins que je connaissais bien. J’avais un blocage, j’en étais tout simplement incapable. Mon meilleur ami, pourtant pas un peddler de nature, a vendu ses 15 barres en un rien de temps. Moi, j’ai réussi à en vendre 5: 2 à ma grand-mère… et 3 à mes parents. Et vous savez la meilleure ?  Mon père  était pourtant le coach de l’équipe !  Mais il ne m’en a jamais tenu rigueur et ne m’ a jamais mis de pression.

Deux ans plus tard, mon paternel ayant quitté ses fonctions de coach, je me suis retrouvé à être dirigé par d’autres. Des inconnus, ou presque. Cette fois-là, je n’avais rien à vendre, je devais plutôt aller « chercher des commandites ». Pour ce faire, je devais enfiler mon uniforme et ni plus ni moins aller quêter de l’argent dans le voisinage. Une véritable torture.

J’ai toujours été un enfant docile. Travaillant à l’école, toujours à son affaire, jamais un mot plus haut qu’un autre. Alors quand l’assistant-entraineur m’a fait la morale en réaction à la maigre pitance que j’avais amassée, je n’ai absolument rien dit. Je me suis refermé et tout ce que j’entendais était un gros « Bla bla bla… ». J’étais prêt à jouer sur le banc plutôt que me mettre à aller faire de la sollicitation. C’était à ce point-là. (Pour la petite histoire, j’ai gardé mon poste au premier but :-))

Ça s’est poursuivi au secondaire. Billets à vendre pour l’album des finissants ?  Niet. Quand il a vu les résultats de mes « ventes », un de mes camarades de classe qui était membre du comité de financement de l’album m’a demandé sur un ton agressif: « En veux-tu un, un album ?!? ». Ma réponse: « Non. »  Son visage a dû allonger de 3 pouces. « Tu ne veux pas d’album ? ». « Non. »

De un, je ne voyais pas pourquoi on avait un album des finissants car il me restait le Cégep et l’Université à faire avant de me lancer sur le marché du travail, alors la fin du secondaire, ce n’était pas différent de la fin du primaire pour moi. Et de deux, s’il fallait que je fasse de la sollicitation, je préférais de loin ne pas en faire et ne pas avoir d’album-souvenir. Un prof a bien essayé de me piquer en me disant que si je continuais comme ça, j’allais vivre aux crochets de la société, à dépendre des autres, vivre sur l’aide sociale, etc. Rien à faire.

À l’université ?  Même chose. J’ai préféré payer le plein prix pour l’album et le bal plutôt qu’essayer de vendre des billets de tirage.

Où je veux en venir ?  Bien voilà. En début de saison, une de mes amies m’a défié de sortir de ma zone de confort et de faire un 5 km. Un « vrai » 5 km là, à pleine vitesse avec les poumons qui veulent sortir. Mes lecteurs le savent, j’ai une peur bleue des 5 km. À la limite, un 10 km, mais un 5 ?  Non, non et non. C’est trop dur, je n’ai pas le guts d’essayer ça.

Par contre, j’ai trouvé une autre façon de sortir de ma zone de confort. L’inscription du Bromont Ultra se fait en deux parties. Au départ, on paie des frais d’inscription classiques, 160$ dans mon cas. Mais chaque participant doit également procéder à une levée de fonds d’un montant minimum égal à ses frais d’inscription.

J’aurais pu payer de ma poche les 160$ supplémentaires et passer à un autre appel. Mais bon, j’ai décidé de prendre mon courage à deux mains et solliciter votre générosité, chers lecteurs. Les causes qui profiteront de l’argent ainsi amassé sont les suivantes:

– Fondation québécoise de la maladie coeliaque (pour envoyer des jeunes moins fortunés à un camp d’été)
– Biyo-H2o (construction de puits en Somaliland)
– SLA (au lieu de me verser un seau d’eau glacée sur la tête, je vais me taper 160 km à pied  ;-))
– ROTH (construction d’école pour jeunes filles Massai – MWEDO en Tanzanie) – phase 3
– Société canadienne de la Sclérose en plaques (une pensée pour mon amie Maryse ici)
– Corridor appalachien

Pour contribuer, il suffit de cliquer ici et d’emplir le petit formulaire de don. Pour ceux qui l’ignoreraient, le nom de la personne qui se cache derrière « Le dernier kilomètre » est Frédéric Giguère. Alors si vous vous demandez quel coureur appuyer…  🙂

Je vous remercie énormément à l’avance pour votre don… et aussi de m’aider à sortir de ma zone de confort !

C’est de ta faute, Pat !

J’ai appris qu’il courait en 2008, la semaine avant le Marathon de Montréal. Dans une entrevue accordée à « Salut Bonjour ! », il parlait de cette première pour lui dans la plus longue des distances classiques. Il visait un temps de 4 heures. Pour ma part, comme j’avais fait un 3h43 « en dedans » à ma première expérience l’année précédente, j’étais confiant de pouvoir descendre sous les 3h30. La pluie torrentielle qui était tombée dans les heures précédant la course avait été suivie par une humidité à couper au couteau. Inexpérimenté, j’avais terminé cette course de peine et misère, franchissant la ligne après 3h56 de pure souffrance. Je suppose qu’il a vécu un peu la même chose que moi, une trentaine de minutes derrière.

Je me suis mis à suivre son évolution, comme je le faisais avec d’autres personnes connues qui pratiquent la course. Nous nous croisions de temps en temps dans le cadre d’une course (habituellement au demi Scotia Bank), mais comme je n’avais rien de particulier à lui dire, ce n’était pas parce qu’il était connu que j’étais pour lui parler…

Puis j’ai remarqué qu’il semblait courir moins. À l’époque, je n’avais qu’une seule référence en la matière: SportStats.ca. Je me suis dit qu’il avait probablement ralenti la cadence, faute de temps et/ou de motivation.

Puis un jour, allant faire mon « épicerie » à la boutique Coin des Coureurs du centre-ville, j’ai émis un commentaire sur la grande quantité de gels que j’achetais. L’employé me raconta alors qu’il y avait un monsieur qui était passé et en avait acheté une quantité phénoménale parce qu’il s’en allait faire une course de 100 milles et qu’il préférait « en avoir plus que moins ».

J’avais vaguement entendu parler de ces courses-là. Un jour, j’avais vu un reportage sur le fameux Leadville 100 à la télé américaine, mais je me disais que c’était certainement marginal comme épreuve. Il me semblait toutefois qu’il y avait un 100 milles quelque part dans le Vermont….

Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça, mais je me suis mis en frais de trouver le site de l’événement et ensuite, la liste des participants. Qu’est-ce que je cherchais au juste ?  Quelqu’un que je connaissais ?  Toujours est-il qu’en défilant ladite liste, je suis tombé sur son nom. Hein, lui ?  Merde, il est plus lent que moi dans toutes les courses qu’on fait et il va se taper un 100 milles ?  Non, ce n’était pas possible… Peut-être était-ce quelqu’un qui portait le même nom (ben oui Chose, dans le genre coïncidence…) ?

J’ai approfondi mes recherches et j’ai trouvé d’autre références que SportStats (duh !). Il s’était lancé dans les course plus longues que le marathon classique et à ce moment-là (nous étions en 2011), il avait déjà deux Ultimate XC, un Vermont 50 et un Bear Mountain sous la ceinture. Holly shit !

Je me suis mis à m’intéresser à ce monde si particulier des ultras en sentiers. Et plus je lisais sur le sujet, moins je comprenais. Il fallait que j’en parle à quelqu’un. Mais à qui ?  Je ne connaissais personne d’assez fou pour se lancer dans de telles aventures. Il y avait bien des blogues qui en parlaient, mais à part ça… Toutefois, tous étaient unanimes sur un point: la course en sentiers, c’est le plaisir pur et la camaraderie, rien à voir avec la route. J’avais vraiment le goût d’essayer.

J’ai contacté David Le Porho qui m’a recommandé de commencer par des distances plus courtes, question de voir si j’aimais ça ou pas. Puis, quelques mois plus tard, après avoir complété un Marathon d’Ottawa de rêve qui me permettait enfin de m’assurer une place pour Boston, je suis tombé sur Pat par pur hasard.

Je devais être sur un high, je ne sais pas trop, mais cette fois-là, je lui ai parlé. Sans avoir aucune espèce d’idée sur la performance qu’il venait de réaliser, je l’ai félicité sur le champ (il venait d’établir son record personnel). Après quelques phrases typiques d’après-course échangées avec le grand sourire entre coureurs, je lui ai parlé des ultras. En fait, je lui ai dit que j’envisageais le Vermont 50. Il me l’a recommandé chaudement pour un premier ultra, à cause de l’organisation et de son niveau de difficulté technique relativement faible. Je le cite: « Il est vraiment beau, le Vermont 50. Ça monte et ça descend beaucoup, mais il facile techniquement. La place idéale pour commencer ! ». J’avais ma confirmation. Le surlendemain, j’étais inscrit. Le conseil de David ? Heu…

La suite fait partie de l’histoire, comme on dit. Malgré une météo exécrable, j’ai vécu la plus belle course de ma vie. J’étais définitivement accroc.

J’avais prévu acquérir plus d’expérience en ultra en 2013 et me lancer dans les grande aventure du 100 milles pour le Vermont 100 2014, trois ans après avoir « découvert » l’existence même de cette course. Mais j’ai été ralenti par les blessures et n’ai pas pu participer aux courses que j’aurais voulu.

Sauf que…

Quand c’est rendu que le gars que je voyais comme mon modèle dans le domaine me sermonne gentiment pour me dire que je suis plus que prêt… Quand c’est rendu que ma conjointe me dit que je devrais le faire, que pour un premier essai sur LA distance, pouvoir le faire près de chez soi, c’est toute une chance…

Et puis à un moment donné, si j’attends que les conditions idéales soient toutes réunies (travail, conditions météo, entrainement), je ne le ferai jamais. Au pire, si je suis trop fatigué pour le compléter, j’arrêterai en chemin et me reprendrai une autre fois. Ou je finirai à la marche, DFL (dead fucking last !).

Alors voilà, je plonge. C’est fait: je suis inscrit pour le 160 km du Bromont Ultra.

Et ça, c’est de ta faute, Pat !  🙂